LETTRE XXXIII
ROUCHER A SA FEMME
Ce 3 nivôse an 2, à neuf heures dn soir.
Me voilà, ma bonne amie, rendu au silence et à moi-même; car j'habite un corridor si fréquenté et si bruyant, que la journée entière ne me fournit pas un quart d'heure de tranquillité. Ce grand poêle est le rendez-vous des frileux et des parleurs; et comme le règne de la liberté a rendu à chacun le plein exercice de ses facultés, chacun use ou abuse de ses poumons à sa volonté. Je doute qu'il y ait nulle part une semblable concurrence de langues et de voix; c'est un tintamarre à rendre sourds tous ceux qui, comme moi, ont plus habité leurs cabinets qu'ils n'ont fréquenté les lieux de rassemblements. Il fallait que je vinsse habiter Sainte-Pélagie pour savoir, au juste, ce qu'une condition commune à tous, leur donne de loquacité. Ce n'est pas que, par instants, il ne soit curieux d'entendre cette foule de raisonnements bons ou mauvais, se mêler, se croiser et se confondre en un déraisonnement général ; mais ce spectacle trop prolongé fatigue , étourdit et dérange la pensée. On soupire malgré soi après l'heure dès verroux, et grâce au bruit du jour, on entend sans frémir le bruit des gonds, qui assurent le silence de la nuit.
Tu me parles du bonheur que tu as eu. Je puis parler aussi du mien; mais il eût été bien plus grand, si te voyant de près, j'eusse trouvé sur ton visage les signes d'une meilleure santé. Prenris-y garde, ton âme use ton corps; si tu continues à la laisser faire , elle se consumera avant le temps. Éteins ou calme du moins cet incendie qui te dévore. Je te voudrais moins sensible, moins disposée surtout à irriter, sans cesse, les tristes pensées qui naissent de notre situation malheureuse. Il faut bien te prêcher toujours la même morale, puisque toujours tu as besoin d'être prêchée.