‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 84 sur 126 · LETTRE XXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIV

EULALIE A SON PÈRE

Ce 4 nivôse an 2.

Parlons de la noce , oui , parlons-en , papa , puisque vous y avez été, que vous y avez joué le rôle le plus intéressant, le plus touchant. Je n'oublierai de ma vie ce trait d'amitié de la grande tante. Comme elle a bien su faire trouver là, au milieu de nous, celui qui, de façon ou d'autre, devait y faire si bien. J'entre dans le salon; un cercle nombreux attendait avec impatience la jeune madame, lorsqu'on voit arriver une grande femme vêtue de blanc. Elle n'est pas de la première jeunesse, mais cependant elle est encore très-bien. Sur son visage brille un air de satisfaction et de bonheur même. Ses yeux sont ranimés par des sentiments maternels et laissent deviner qu'elle a encore plus de plaisir qu'elle n'en montre, c'est son cœur qu'il faudrait voir. On l'entoure, on l'embrasse, on la félicite, et l'air de son silence répond à merveille. Elle est suivie d'une jeune personne de quatorze ans, jolie, remplie de grâces. Sa parure est magnifique; l' amour-propre d'un oncle s'étale dans la garniture de sa robe et dans les barbes de son bonnet; rien n'est plus beau. Son maintien est décent; point d'embarras, point de timidité. Elle fait sa ronde et va recueillir tous les madame qui lui sont dus. Le mari est là, il attend son tour, ne dit rien , mais n'en pense pas moins. Sa manière d'admirer est neuve. Compliments finis, étonnements apaisés, questions satisfaites, esprits réunis, la musique commence ; en voilà pour quelques heures. C'est Nanine, c'est Amélie qui chantent, c'est encore le maître de chant; le fils du maître de piano y est aussi, il est arrivé depuis peu. Il chante des airs de sa composition et joue un charmant pot-pourri pour la clôture. C'est assez du concert. Qu'aurais-je besoin de parler des applaudissements mérités qu'ont obtenus tous les musiciens et les musiciennes? La mariée était en tète. Jetez les yeux sur la tante; quelle contenance fait-elle? Et si je vous disais que l'oncle aussi a l'air content!

Mais il s'agit maintenant d'ôter le chapeau de la mariée. C'est la plus grande de toutes les grandes; mademoiselle Ho *****, qui plane sur toutes les têtes, s'en empare la première, en dispeose un morceau à chacun, vient à moi; je veux tout prendre, un seul grain est mon lot. N'importe ! dis-je, je le ferai valoir plusieurs.

Le bal commence. Madame l'ouvre par le menuet de la cour; son cousin la conduit, elle a dansé. C'est le tour des autres ; on se met en train , on s'échauffe, tandis qu'elle va changer d'habit et quitter, avec sa grand robe, une partie de cet ensemble cérémonieux que refuse la gaîté d'une contredanse. L'heure du souper arrive. Les jeunes mariés sont au bout de la table, à côté l'un de l'autre. Je suis en face, et je puis saisir à mon aise tout ce qui passe sur les visages. Le souper fini, on se lève, on se mêle, on se presse, on s'agite. De quoi s'agit-il? d'une lettre écrite à la mariée. De qui? comment ! voyons ! silence 1 paix donc ! On parle d'eau, du Tibre, et Von se tait du reste. Enfin nous saurons ce que c'est. Les femmes sont assises, les hommes forment un groupe où sont confondus les deux amis. L'oncle d'amitié commence; un silence religieux lui est accordé. Il lit. Quelle scène touchante l Tous les yeux se remplissent de larmes. Différentes émotions changent les visages. Un jeune homme prend la main de celle à qui la lettre est adressée, la mène à sa tante; tante et nièce s'embrassent, et le jeune homme les embrasse à son tour. Et maman et moi que faisions-nous alors? ohl nous jouissions non d'un bonheur sans mélange, mais il avait bien des charmes. Je l'ai entendue trois fois cette lettre, et elle m'a apporté la même dose d'attendrissement et d'un non so che que je ne puis rendre, mais qui n'était point ordinaire. Tous se sont écriés d'une voix : elle est bien plus précieuse, cette lettre, que tous les bijoux l II la faut garder toute la viel Oui, oui, toute la vie! Le marié est venu à moi pour me prier de vous rendre combien il sentait ce que vous faisiez, pour lui, dans sa petite femme. L'oncle était presque transporté. Que vous dirai-je ! De l'or valait-il cette lettre? Oh I pour le coup, je ne le

crois pas. La tante, les Iparents, les amis, vous nommaient tous attendris. Enfin, vous saurez que je ne suis remontée qu'à trois heures du matin. Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, tant j'étais agitée, et du mouvement et de la scène dont votre lettre était la cause. Une autre fois je vous dirai tout ce que j'ai éprouvé et senti. Vous répéter que je vous aime, vous dire combien je voudrais vous voir au milieu de vos onfants, c'est vous ennuyer de ce que vous savez aussi bien que moi. Adieu !

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