LETTRE XXXV
ROUCHER A SA FEMME
Ce 4 nivôse an 2.
Puisque toi et mon frère, ma bonne amie, vous applaudissez aux motifs présents, passés et futurs, vrais, possibles ou vraisemblables, qui me dirigent, me meuvent, ou plutôt me rendent immobile, grâces vous soient rendues! Il est doux d'avoir pour approbateurs les siens, lorsque surtout ils ont autant de raison, d'esprit et de vertu que vous en avez. Si vous étiez moins éclairés, vous penseriez autrement; vous ne verriez que votre atni dans les fers, et vous iriez multipliant, portant partout vos sollicitations qui tourneraient peut-être enfin, à force d'importunité, contre moi et contre ceux des détenus qui sont loin, bien loin de l'aristocratie. On les confondrait tous dans la même catégorie, et Dieu sait quand ma prison s'ouvrirait! Ainsi, du courage! de la patience! avec ces provisions, ou n'est pas tout à fait malheureux.
Je ne tiens pas à cette loi cruelle, qui fait lire nos lettres par tout le monde. Mon Dieu! quelle tyrannie! ne pouvoir pas parler de ses enfants d'une manière ouverte et dégagée. Des circonlocutions, des métaphores, pour dire : je veux, ou ne veux pas dételle proposition. C'est, je te l'avoue,
ma bonne amie, ma plus grande peine. Quoi! les domestiques, les commissionnaires entreront dans le secret des familles!
Ce matin, oh ! oui, ce matin, j'ai été bien heureux. Je l'ai vue, je lui ai parlé, je lui ai tendu les bras; elle m'a tendu les siens. Sa voix est là, qui résonne encore à mon oreille, et se prolonge, en remplissant ce cœur paternel. Elle a vu mes larmes, j'ai vu les siennes. J'ai entendu tout ce que me disait son silence. Elle a voulu avoir du courage; j'étais dans la même volonté. Mais peut-on en avoir, quand on ne fait qu'entrevoir un enfant aussi cher, à travers des barreaux? J'ai montré le premier ma faiblesse, et bien m'en a pris pour ma Minette. Je lui aurais fait trop de mal de contraindre sa sensibilité. Je la remercie cependant de sa première fermeté. Elle a vu, sans doute, que je me portais bien, et ce témoin oculaire t'aura sans doute rassurée. Ils étaient trois. J'ai reconnu à la hauteur de deux pieds de robe blanche, la personne qui, sans doute, devait ramener cette chère enfant, après que mon frère l'aura quittée, pour se rendre au Marais. Une fois ne tire pas à conséquence. Par la suite, quand tu seras guérie, tu me donneras la satisfaction complète. Tu m'entends?
LETTRE XXXVI
Ce 6 nivôse an 2, à huit heures sonnantes du matin.
Je me suis levé de bonne heure, Madame, pressé par le besoin de marier ma joie à la vôtre. Oui, marier puisque mariage il y a. Me voici, non pas, triple messe de Noël entendue, mais mon petit ménage de prisonnier arrangé. Il faut que je cause de vous, de votre mari, de votre nièce, de tous les vôtres et des miens. Vous voyez que je n'ai pas envie de m'ennuyer; tous les plus doux sentiments de mon VI. 21
cœur veulent se montrer, et ne craignent pas de le montrer devant vous. Vous m'avez écrit, ce que j'avais vu, votre bonheur de mère en faisant celui d'Elise. Oui, ce que j'avais vu ; je vous sais, car vous êtes excellente à savoir, et ce qu'on m'a dit, n'a fait que me confirmer dans chacune de mes pensées. Que vous méritez bien ce que vous avez senti! Les éloges donnés à l'amabilité, à la grâce, au maintien noble et décent, aux talents de la nièce, vous appartiennent; car tout cela est votre ouvrage. Comme il est doux de se dire : ce charme, je l'ai fait naître ! ce talent, je l'ai fait éclore! Et puis, couronner tous ces biens par celui qui les assure tous, par un mariage qui promet le bonheur d'une longue vie entière! Tenez je vous l'avoue, je fais un grand acte de vertu, en empêchant la jalousie d'entrer dans mon âme. Car je crois les parents susceptibles de cette honteuse maladie, tout aussi bien que les amants. Il m'en a passé quelques-uns de ce genre sous les yeux, et peut-être ne vous dis-je, ici, rien de nouveau?
L'oncle, j'en suis bien sûr, jouit de votre joie; il sent que que ce que vous avez fait l'un et l'autre, est bien, et c'est là le plus pur de tous les sentiments qui appartiennent à notre pauvre nature humaine. Dites-lui , je vous en prie, combien moi aussi, je suis sensible à ses procédés en ma faveur. Ma femme ne m'a rien laissé ignorer de la scène du souper. Il a voulu que j'en fusse participant. J'ai reçu tous les bonbons qu'il m'a destinés; je leur ai trouvé une douceur qu'il n'avaient pas en paraissant sur la table. C'est en passant par ses mains, qu'ils en ont été imprégnés.
Élise aussi doit être un doux objet à regarder; on dit que depuis que je ne l'ai vue, elle a pris un grand développement d'âme, d'esprit et de figure ; je la félicite de tout mon cœur de cette croissance que je n'ai pas de peine à croire. Je vois même plus loin ; Madame donnera beaucoup plus encore que ne promettait Mademoiselle. Oui , pour peu que ma détention se prolonge, votre nièce sera telle, que tout autre que moi en serait dans l'étonnement, tandis que je dirai simplement : je sais d'où tout cela vient.
Convenez , Madame , que le cœur d'une tante-mère se remplit d'une foule d'émotions délicieuses, le jour des noces de sa fille. Vous ne nous direz pas votre secret, c'est à nous à le deviner; mais toutnese devine pas. J'ai grand regret à ma captivité. Elle me prive de beaucoup de révélations que vous auriez du moins laissé surprendre, s'il est vrai que vous ne les eussiez pas faites à l'amitié.
Vous avez vu, sans doute, toute votre famille dans la jubilation, comme vous. Tout est en commun chez les quatre sœurs, et pour tout ce qui tient à elles directement; je saute à pieds joints sur tous les intermédiaires, et j'en viens à ma femme et à Minette. Vous devez être contente de la première, car elle est bien contente de vous. Elle a une excellente qualité, c'est que le oui et le non dans sa bouche ont toute leur valeur. Point de réticences, point de demi-sens. Si le bonheur que vous avez procuré à votre nièce arrive jamais à sa fille , je doute qu'elle ait une joie plus vraie et plus pure.
Quant à Minette, elle est, malgré la pensée de ses dix-huit ans, telle qu'elle peut se laisser pénétrer, sans risque d'être connue. Elle voit le sort de son amie sans le moindre retour honteux sur elle-même. Nulle trace de ces vilaines petites maladies qui salissent le cœur des hommes, et même des femmes, dit-on. La longue lettre qu'elle m'a écrite, hier au courant de la plume, à ce sujet, dépose en sa faveur. Vous avez de l'amitié pour elle; c'est un trésor dont elle sent tout le prix, et que je voudrais augmenter, s'il est possible. Pour cela, permettez que je détache de sa lettre tout ce qui concerne la noce.
{Nous supprimons cette répétition.)
Voilà, ma bonne amie, tout ce qui dans la lettre de ma fille concerne la soirée de dimanche. N'est-il pas vrai que vous n'êtes pas étonnée du plaisir que j'ai eu à la lire, et que même \"us me pardonnerez de vous en faire part? S'il ne s'agissait pas d'un être qui me touche d'aussi près , je dirais qu'il est peu ordinaire, même à des plumes exercées, de raconter avec tant de vivacité, de rapidité et de charme. Je me suis endormi
tard, je nie suis éveillé de bonne heure, et ce récit et le ton de ce récit en ont été la cause. Ce qui m'y plaît surtout, est cette espèce d'amour avec lequel cet enfant rend à chacun ce qui lui appartient. Je le lui dirai, demain, à elle-même; nulle crainte que son amour-propre s'exalte. Je me suis aperçu qu'elle en avait, mais d'une bonne espèce. Il la fait aller en avant, mais jamais contre les autres. Je puis donc le caresser, elle en vaudra mieux.
Bonjour, ma bonne amie! on m'appelle; c'est le dîner.