LETTRE XXXVII
ROUCHER A SA FILLE
Ce 5 nivôse an 2, à neuf heures du soir.
Voilà quintidi, je tiens parole. Oui, ma chère Minette, si mes lettres te donnent de bons jours , je les multiplierai le plus qu'il me sera possible. Tu m'as deviné, et j'en suis bien aise, si en te jetant ainsi dans l'avenir, tu échappes aux chagrins du présent. Ce n'est pas que celui-ci n'ait quelquefois son charme; par exemple, ta lettre d'hier, me l'a bien fait sentir. Tout le reste de la journée, mes ennuis ont disparu totalement à la lecture que j'en ai faite plusieurs fois. Et comment n'aurais-je pas oublié que j'étais prisonnier, quand il n'a plus été en moi de penser à autre chose qu'à tes sentiments et aux expressions dont tu les as habillés?
Tu lis madame de Sévigné , et tu la juges avec beaucoup de gôut , et même avec une certaine profondeur de vue , qui n'est pas toujours donnée à ton âge. Qu'il est bien vrai que le temps tue le vif des plus grandes douleurs ! mais cette puissance de l'ancien Saturne qui dévore ses enfants n'est pas à maudire. Bénissons-la plutôt, c'est un des plus grands bienfaits de la nature envers la pauvre humanité. Notre vie est bien courte, soixante, soixante-dix ans au plus; mais elle serait bien plus vite et bien cruellement terminée, si les
grandes douleurs étaient durables; nul homme n'achèverait sa carrière que martyr de sa propre sensibilité. Quand à la perte des grands hommes, les regrets qu'ils nous donnent sont et doivent être adoucis par le sentiment consolateur que fait naître le souvenir des services qu'ils ont rendus. Ne voistu pas qu'ils sont, comme vivants, dans leur renommée? Pure illusion! diras-tu; c'en est une, sans doute. Mais tout, hormis le bien qu'on t'ait, n'est il pas illusion? D'ailleurs, le temps vient échouer contre la gloire des grands hommes, ou plutôt, loin d'éteindre leurs rayons, il les coiffe d'une auréole , d'i'mmortali stelle aurea corona.
L'admiration remplace la douleur, on ne les pleure plus, ou les préconise, on en fait l'apothéose, et le désir de les imiter est là, qui fait battre le cœur môme à ceux qui ne peuvent atteindre jusqu'à eux. Ne l'as-tu pas éprouvé à ce magnifique et vraiment sublime éloge de Turenne par Sévigné? dis, si tu n'as pas senti l'envie d'en mériter autant ? Tu as oublié, un temps, ton sexe et ta faiblesse; et lorsque revenue à toi de ces hauteurs où le panégyriste t'avait emportée, tu as reconnu que ton àmc rentrait dans sa sphère, tu as pu te dire du moins, que tu pouvais y honorer encore ton existence, en sentant et honorant dans autrui, par des vertus qui te conviennent, celles qui ne t'appartiennent pas.
Après avoir très -bien raisonné, tu as raconté peut-être encore mieux, et ce qui ajoute à mon plaisir, c'est la certitude que tu as écrit au courant de la plume. Ce n'est pas un récit que tu m'as envoyé. Tu t'es emparée de moi à ta volonté, et les différentes scènes de la noce m'ont environné. Il faut, ma chère fille, me pardonner d'avoir mis autrui en partage de mon plaisir. La tante grande a de l'amitié pour toi, et mon indiscrétion, je crois, n'en diminuera rien; il faut que nos vrais amis connaissent surtout ton àme; dans cette circonstance elle s'est produite sous les couleurs les plus favorables. Il est beau de ne sentir rien qu'on ne puisse montrer. Je ne veux point t'entler d'un sot orgueil, loin de moi cette perfide sottise ! mais pourquoi ne te fërais-je pas remarquer la bonne route qn<« tu as prise pour que tu la tiennes toujours.
Tu m'as promis un supplément, je dois voir ce que tu as éprouvé et senti; eh bien! c'est là surtout ce que je désire connaître, j'attendais ce plaisir aujourd'hui; j'avais. tort, il fallait te donner le temps de te ravoir. Si l'on veut se mirer dans l'eau, il ne faut pas qu'elle soit agitée. Bonsoir, ma chère Minette! je t'embrasse en désir; peut-être d'ici à quinze jours sera-ce en réalité.