LETTRE XXXVIII
ROUCHER A SA FEMME
Ce 5 nivôse an 2, dix heures du matin.
Ta fille a sa part, ma bonne amie, voici 'a tienne; d'abord tu as dû être surprise, et même un peu fâchée, de voir retourner à toi notre courrier, les mains presque vides pour vous deux. Mais bientôt, à l'énorme et gigantesque longueur de ma lettre pour la grande tante, et surtout au sujet dont je l'ai entretenue, tu as vu la raison de ce vide. Je ne sais pas, en vérité, comment j'ai pu l'écrire. Ce serait merveille, prodige, miracle, qu'elle valût quelque chose. La nouvelle de la prise de Toulon a mis en mouvement toutes les verves poétiques qui bouillonnent dans Sainte Pélagie. Cinq ou six chansons que bonnes, que mauvaises, à l'ouverture des corridors, ont inondé le mien. Toutes les voix chantaient, glapissaient, détonnaient ; c'était à qui mieux mieux. George , Pitt, Cobourg, Beaulieu, Anglais, Espagnols, Napolitains et Piémontais, ont été salués à l'envi l'un de l'autre. Le grand poêle était le point de ralliement d'où partaient, par éclats de musique et de rire, la joie chantante qui saluait la patrie. J'étais au bord de cette île sonnante, partageant l'allégresse commune au fond du cœur, mais n'y prenant aucune part active, par la raison que tu connais. J'ai besoin du calme pour épancher mon âme. Le grand bruit la ferme. J'aime à m'entendre, j'aime à être entendu, et dans ce vacarme universel, on n'eût point, entendu
OU CORRESPONDANCE DE l'.OUCHER. 3G7
Dieu tonner. D'ailleurs, je voulais que ma lettre arrivât par Joséphine. Je l'ai donc continuée couci, couci; couci, couci, je l'ai achevée. J'espère cependant que remise, elle aura un autre sort.
Bonsoir, ma chère amie ! l'heure du sommeil est arrivée. Je le sens là, près de ma paupière. Il y a deux heures que j'écris à ce qui m'est cher.