‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 89 sur 126 · LETTRE XL · texte numérisé non relu

LETTRE XL

HOUCUER A SA FILLE.

Ce 10 nivôse an 2, à onzes heure du soir.

Je me trompe, il est près de minuit. Je viens de corriger, ou plutôt de retraduire une feuille entière de Smith.. Ma tête

OU CORRESPONDANCE DE BOUCHER. 3ii9

eet grosse de calculs, d'expressions et de formes géométriques; il (eut que je la soulage un peu de ce fardeau; il faut que je rajeunisse mon imagination et que je ravive mon âme. Je viens donc, ma chère Minette causer avec toi. Je suis encore dans les termes de ma promesse ; décadi n'est pas passé. Il ne sera plus, il est vrai, quand ma lettre sera finie ; mais aussi j'aurai eu le plaisir de commencer avec toi la deuxième décade. Ton sort est d'embellir, pour moi, toutes les portions de l'année.

Tu cours donc ainsi dans les quartiers les plus éloignés? J'aim.e à savoir que tu donnes de l'exercice â tes jambes. L'hiver rend trop casanier, il faut lui échapper toutes les fois que l'occasion s'en présente. Mais sais-tu bien aussi, si tu n'y prends garde, qu'en allant lire ainsi mes vers, non pas, s'il vous plaît, les tiens, tu ressembles à nos anciens troubadours, qui, admis à la table des princes, payaient leur éeot en chansons? On me dit que tu débites ta marchandise à merveille. Je voudrais bien t'entendre, placé dans un coin; j'aurais grand plaisir à me regarder passer embelli, sans doute, par la sensibilité de ma Minette. Je te dois d'être trouvé bien; il faut te remercier, et je m'en acquitte en disant : merci, Minette !

Je voudrais bien avoir d'autres baisements de main à te faire. Ne vas pas me comprendre? si ton esprit le veut, moi, je le lui défends. Paris n'a pas été fait en un jour; les beaux ouvrages sont les enfants du temps, et le Misanthrope a tort de dire :

Le temps ne fait rien à l'affaire.

Pardonnez-moi, monsieur l'homme à humeur, moi, qui n'en ai pas, je dis l'inverse de vous.

Mon dieu ! que nous avons eu de peine à nous entendre ! Je disais conquistata, et toi, toujours liberata. Liberata est beau, subrime, touchant, bien varié, bien ordonné, grandissant toujours de force, de grâce et d'intérêt; mais je n'en avais pas besoin. Un autre que moi, mon jeune voisin, plein d'amour, et d'enthousiasme, et d'admiration, et de respect

pour ce tant beau et tant malheureux génie, voulait le retrouver, s'il était possible, ou du moins le connaître sous de nouvelles formes, et il demandait conquisiata. Enfin, nous nous sommes, toi .et moi, entendus. Tu t'es rappelée sans doute que oe grand homme, ce digne rival d'Homère, si même il n'est pas son vainqueur, fut réduit, par l'injustice de ses contemporains, à croire qu'il avait fait, dans son Goffredo, un mauvais ouvrage, et qu'à trente ans, créateur du plus bel édifice épique que le génie de la poésie ait donné aux hommes, il essaya de le renverser de ses mains, pour en. construire un autre qu'il crut faire plus beau dans son Ricardo. Malheureux Tasse ! et comment se fait il que les ennemis de ta gloire aient pu faire taire, à ce point, le cri de ta conscience littéraire? Que cette docilité, cette soumission de ta part est touchante ! L'homme ordinaire a un amour-propre bien plus robuste. Les traits d'une juste critique sifflent à son oreille, le bienheureux ne les entend pas; il est, comme le dieu d'un hymne de Santeuil, il se béatifie de son propre regard; se proprio contuitu beat. La bonne nature, qui ne déshérite jamais, tout-à-fait, ses enfants, lui donne en vanité ce qu'elle lui refuse entaient. Le génie au contraire est défiant de lui-même ; il a la bonhommie de s'abdiquer, pour ainsi dire. Rends au Tasse ce qu'on lui doit, ma bonne amie, remplis-toi de son ouvrage, pleure sur sa personne. Il fut banni, exilé, captif, et ce qui est bien plus humiliant pour l'humanité, et fut plus douloureux pour lui, méconnu pendant trente ou quarante ans. Heureusement encore, il vit, la veille de sa mort, son immortalité. Pour moi, je ne pense jamais sans attendrissement à celte capricieuse destinée du Tasse, et toujours je me demande : y aurait-il donc une alliance nécessaire entre le génie et le malheur?

Prépare ta figure, ma bonne amie, voici encore du rouge.

Je veux te prendre pour juge d'une discussion littéraire qui a eu lieu ici. Il s'agit de quelques vers ; il sont beaux, et je ne rougirais pas de les avoir faits. Quel en est l'auteur? tu le sauras dans une autre lettre. Qu'il te suffise aujourd'hui d'apprendre que je les ai décomposés, dépecés, disse-

OU CORRESPONDANCE DE BOCCHEfi. 371

qués; et, comme ils ne sont qu'une traduction de Cicéron, je me suis permis de les confronter sérieusement avec l'original. Je vais d'abord t'offrir celui-ci, en y ajoutant la traduction en prose interlinéaire; ensuite je t offrirai la traduction en vers, et tu me rendras compte, je t'en prie, des impressions que tu auras reçues et de tes motifs d'approbation et de reproche.

Ut Jovis altisoni subito permuta satelles

Comme de Jupiter haut tonnant soudain l'ailé satellite

Arboris è trrunco , serpentis soucia morsu , D'un arbre du tronc, d'un serpent blessé par morsure,

Ipsa feris stibigit, transfigens, unguihus anguem

Lui même par cruelles saisit, perçant, ongles le reptile Semanimum et vanâ graviter cervice micantem

Demi- vivant et son incertaine pesamment tête débattant Quem se intorquentem lanians rostroqite cruentans , Lequel l'entrelaçant il déchire et du bec ensanglantant, Jam satiata animos , jam duros ulta dolores ,

Déjà rassasié ses fureurs, déjà de ses cruelles vengé douleurs,

Abjicit efflantem , et laceratum affligit in unda-s , Il le rejette essoufflé , et déchiré le précipite dans les ondes , Seque obitu à solis nitidos convertit ad ortus.

Et se du coucher du soleil, brillant tourne à l'orient.

Voici la traduction :

Tel on voit cet oiseau qui porte le tonnerre,

Blessé par un serpent élancé de la terre ;

H s'envole, il entraîne au séjour azuré

L'ennemi tortueux dont il est entouré.

Le sang tombe des airs ; il déchire, il dévore

Le reptile acharné qui le combat encore ;

11 le perce, il le tient sous ses ongles vainqueurs.

Par cent coups redoublés, il venge ses douleurs.

Le monstre, en expirant, se débat, t e replie ;

Il exhale en poisons les restes de sa vie,

Et l'aigle tout sanglant, fier et victorieux,

Le rejette en fureur, et plane au haut des cieux.

Je sais bien, ma Minette, que tu n'es pas en état de juger les beautés du latin; cette harmonie pleine, retentissante, imilative, n'existe pas pour ton oreille; mais tu peux entrevoir quelque chose de l'heureux placement des mots, de la marche progressive des idées et des images, de la précision serrée de la phrase, de la variété des formes et de la nécessité même des incidents; en un mot, de l'ensemble et de l'effet de ce grand tableau. Tu peux surtout juger l'imitation, en la suivant, pas à pas, dans ses beautés ou ses défauts. Donne-toi carrière dans tes observations, après les avoir pesées, et faisles passer par la filière de ton goût. Je te demande cet agréable travail pour mes étrennes.

Ce 1 1 nivôse an 2, à deux heures de l'après-midi.

J'ai jasé, hier, un peu longuement avec toi, ma Minette, la nuit a été bonne; je reprends la plume pour te dire à toi, à maman et à Emile : bonjour, bon an.

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