‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 91 sur 126 · LETTRE XLVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XLVIII

ROUCHER A SA FILLE

Ce 23 nivôse an 2, à huit heures du soir.

Eh bien ! ma chère Minette, voilà encore mon espoir d'aujourd'hui trompé. J'ai attendu, de moment en moment, que ta promesse se réalisât, mais le temps est passé ; les guichets sont irrévocablement fermés, excepté pour les in fortunés qu'on peut amener pendant la nuit. On parcourt déjà les corridors ; j'entends, au-dessus de ma tête, le bruit du fer dont on frappe longuement sur Les barreaux de chaque fenêtre, pour s'assurer si on ne les a ni ébranlés de leur place, ni limés. On va descendre au rez-de-chaussée. Ma porte est sur le point d'être fermée et scellée par de monstrueux verroux. C'est fait ! me voilà reclus et véritablement prisonnier ; litre à moi de m'agiter, à volonté, sur quelques pied de terrain, mais j'aime mieux me fixer à cette table d'où je t'ai écrit ce matin et de laquelle }e t'écrit encore.

Après la suite de ta lettre d'hier sur laquelle je comptais aujourd'hui, n'oublie pas que tu m'en dois une autre à celle où tu m'as fait le récit de la noce. C'était un tableau des sentiments que tu avais éprouvés, c'est-à-dire, de ce qui pour moi est la partie la plus intéressante de cette scène. Je t'ai dit souvent que c'était en se regardant passer, qu'on se faisait meilleur ; soit, parce qu'on se corrige des imperfections qu'on

surprend en soi, soit, parce qu'on se raffermit dans le bien dont on a à se louer. Mais il ne faut pas donner aux impressions le temps de s'effacer ; mille petits détails se perdent dans le lointain; on ne se sait plus qu'à moitié. Pour se voir tout entier, i! faut se surprendre sur le fait. Embellir son esprit de connaissances, le former au goût du bien, se donner, en un mot, un sixième sens, ce tact intellectuel qui distingue l'homme de l'homme, bien plus noblement que toutes les institutions sociales; c'est une occupation flatteuse, satisfaisante, et qui a, pkis d'une fois, son utilité dans la vie. Mais améliorer son âme, la perfectionner, lui imprimer oette beauté morale qui fait le véritable homme de bien, c'est un emploi de nos jours, encore plus utile et plus indispensable.

L'étudo de nous-iuêine est la première étude,

a dit Pope. C'est là du moins le sens d'un de ses vers, dans son Essai sur l'homme. On me donne de toi des nouvelles si douces à lire, que j'en conçois l'avenir le plus honorable pour toi, et pour moi le plus agréable. Un père, homme de mérite, disait à sa fille : vos talents m'effrayent. Ce mot ne sera jamais dans ma bouche, ma chère fille, parce que le sentiment n'en sera jamais dans mon cœur. Les lumières que tu acquerras, tu en feras des vertus. Attendez cette âme que j'ai cultivée, vous tous qui redoutez, pour elle, que je n'en aie fait ni un homme ni une femme ; je vous dis moi, que ce sera la femme fortifiée par l'homme, et l'homme adouci par la femme. Bonsoir ! je t'embrasse.

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