LETTRE XLIX
EULALIE A SON PÈRE
Ce 24 nivôse an 2.
Je le vois bien, il faut me défendre toute promesse; je les fais indéfinies, et vous, mon cher papa, définies. Vous ne oui-
culcz p-as d'après votre Minette, d'après le temps qu'elle a de bon, mais d'après voire désir, d'après votre tendre amitié. C'est elle qui vous presse, qui vous impatiente.
Vous n'avez donc pas été mécontent de mon petit travail de l'autre jour. C'est là ma récompense. Que ne suis-je, je le répète, dans une position qui me mît à portée d'en recueillir souvent de pareilles, et de me livrer, sans presse, sans gène, iVnotre commerce de pensées et de sentiments. J'y trouverais sûrement des charmes qu'on ne pourrait même bien analyser, qu'après les avoir éprouvés. Ne craignez rien, je vous en prie, de ma vanité pour l'approbation souvent flatteuse et rarement vraie des autres; craignez plutôt la vôtre, mon cher papa; celle-là glisse et je m'en défie; celle-ci, oh! quelle différence! elle s'attache, s'insinue, j'y souris. Elle fait effet ; je vous en avertis. Ma modestie tient doucement rigueur à votre goût et à votre jugement. Je les connais bien' tous deux. Je sais, comme vous, qu'ils peuvent être, et ils le sont, altérés par un amour de père, qui se trouve là toujours; mais, celte altération à part, je ne crois pas qu'il existe de goût ni de jugement meilleurs. Aussi, je les prends pour guides. Je ne m'écarterai pas des traces qu'ils m'ont indiquées ; elles seront toujours fraîches à ma mémoire, à mon esprit. Sur ce grand chemin, je frayerai quelques petits sentiers à mon allure, et y trotterai, sans m'écarter pour cela de l'œil du maître.