‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 93 sur 126 · LETTRE L · texte numérisé non relu

LETTRE L

ROUCHER A SA FILLE

Ce 25 nivôse an 2, à dix heures et demie du soir.

Eh vite ! eh vite ! si je n'y prends garde, quintidi va s'enfuir ; je ferais là une belle chose ! N'ai-je pas promis? et ma promesse n'est-elle pas définie, comme le dit un grave auteur? Je le sais par cœur celui-là, c'est ma lecture favorite ; et, comme je ne lis que pour profiter, je me conforme à son vouloir. Ce

nict, s'illc connaissait, blesserait peut-être son orëïïïc, car il est modeste, il sait ausd les convenances du style et la mesure des expressions. Eh bien! à vouloir, substituons désir; celui-ci même est plus impérieux que l'autre. Me voilà donc initie à ma parole ; peut-être, on ne s'y attend pas. N'importe ! une heure de bonheurn'est pointa négliger à Sainte-Pélagie. Et puis, n'ai-je pas à remereier cette enfant si chérie du travail qu'elle fait sur elle-même? Elle est attentive à améliorer son âme. Elle sent tout le charme attaché à la beauté intérieure, encore plus qu'elle ne prise les charmes extérieurs. Déjà même, m'a dit un grand connaisseur, ce travail est couronné d'un succès qui se rend sensible à des yeux attentifs, à certains amis qui l'observent et l'épient. On ajoute que l'année républicaine ne passera pas, sans lui avoir donné, en vertus, une riche compensation de ces biens quijbnt tant de sottement orgueilleuses, et qu'un certain père est fâché pourtant, mais très-fâché de ne pouvoir lui donner. A ce témoignage, qui n'est point à dédaigner, s'en joint un autre qui l'est bien moins encore, celui de l'héroïne de toute cette belle histoire future et déjà commencée. Oh! pour celui-là, je m'y livre avec un abandon qui me rend heureux, en dépit de Sainte-Pélagie; je le suis et du présent et de l'avenir. Ces deux tableaux ne quittent jamais ma pensée; ils sont là présents, comme on dit que Dieu l'est pour les dévots.

Eh! le moyen, ma chère Minette, que je ne repose pas sur cet oreiller? Il n'en peut jamais être de plus doux pour un père. C'tst jouir, de deux manières, de la paternité. Ma fille et mon élève! tu me dois le jour et tu me devras encore les qualités de ton âme et de ton esprit. Le fonds de ce terrrain était bon, sans doule; il eût toujours produit quelque chose; mais enfin, je l'ai cultivé, et il donne déjà, et il promet de donner plus encore.

Je suis en ce moment tel que j'ai vu, dans les environs de Montfort, le père Piquet, au mois de mai, devant une belle pièce de blé, qu'il avait ensemencée, et qui, ayant déjà heureusement levé, lui promettait un riche mois d'août. — Monsieur, me disait-il, que la nielle et la grêle ne passent point par

ici, et avec quelques pluies et quelques jours de bonne chaleur, je n'aurai pas perdu mes peines. — En me parlant ainsi, il ne savait pas, ce brave homme, que moi, sans être fermier, je devais dire un jour comme lui :

Oui, le froment que j'ai semé, S'il est épargné par l'orage, Ce grain si cher, déjà formé, Il nourrira mon dernier âge.

Voilà le fruit de mes leçons !

Avec amour, dès sa naissance, J'en ai surveillé la croissance ; De la plus riche des moissons Le sort me doit la jouissance.

Il n'en est pas, je le sens bien, Qui soit plus aimable et plus pure.

Op. dit tout bas à la nature :

Le plus grand travail fut le tien; Mais j'y mêlai parfois le mien, Tu me le rends avec usure.

Bonsoir, ma chère Minette! Minuit vient de sonner; tu dors sans doute. Je vais en faire autant, si je puis, car mon âme est trop pleine pour me laisser espérer du repos, sans un intervalle entre ma lettre et le sommeil.

LETTRE LI

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