ROUCHER A M. DES
Ce 30 nivôse an 2, à Ginq heures du matin.
« Mais on me conte là des sornettes; on me fait des ré- « cits à dormir debout. La mère et la fille me trompent, à « qui mieux mieux. Il est toujours, disent-elles, à Sainte-Pé- « lagie. Je suis bien sûr qu'il est sorti ; il court librement « les champs. S'il était encore reclus, dans cette cellule dont a j'ai vu le plan sur le papier, sous ces grilles, sous ces
« verroux dont on a tant battu mes oreilles, il me donnerait « signe de prison. Un mot de sa main m'aurait appelé du nom « de frère d'amitié. Nonl il n'est plus à Sainte-Pélagie. »
Voilà, à peu de chose près, mon bon ami, votre monologue de tous les jours. N'est-ce pas? convenez-en. Le fripon a écouté aux portes» Hé bien ! je vous jure que vous êtes dans l'erreur; je vous en donne ma parole, vous devez m'en croire. Oui, je suis à Sainte-Pélagie; je n'en suis pas sorti, un seul moment, depuis plus de trois mois; et j'en passerai bien d'autres encore, ceux du reste de l'hiver, ceux du printemps, ceux de l'été, et
Nati natvrum et qui nascentur ab iïlis.
Je ne verrai point reverdir Les marronniers au riche ombrage ; Ces fleurs amantes du bocage, Je ne pourrai point les cueillir ; Pour moi les ailes du zéphir Ne sèmeront point, je le gage, L'or et la pourpre et le saphir Sur les frais gazons du rivage Que l'onde se plaît à nourrir ; L'oiseau caché sous le feuillage, Dans son doux et brillant ramage, Ne me dira pas son plaisir ; Et, ce qui me point davantage, C'est de songer que chaque image, S'irritant dans mon souvenir, De plus en plus viendra noircir Les ombre s de mon esclavage.
Hélas ! oui, quand de son ramage Le rossignol attendrira L'amant rêveur qui l'entendra, Quand cet orphée animera La forêt, le désert sauvage, D'un chant d'amour que redira L'écho parlant du voisinage, Moi, poète, moi, de ces airs Disciple, imitateur peut-être,
Moi, dans le long ennui des fers, Je me tairai, loin des concerts De mon modèle et de mon maître.
Me voilà bien loin, cher ami, Du ton dont j'ouvrais ma missive; Mon allure était un peu vive, Vos bons mots, tout ce que parmi Vous mêlez de gaîté naïve S'offraient à moi ; mon cœur s'avive, Et je vais d'un pas affermi; Mais bêlas ! le sort ennemi, Des verroux dont il me captive, Réveille le bruit endormi, Et ma prose folle à demi N'est plus qu'une muse plaintive.
Ami, pardonnez aux couleurs
De mes tableaux mélancoliques :
Non ! ne me donnez pas des pleurs,
Eh! que sont-ils donc mes malheurs,
Près des infortunes publiques ?
Vous l'aimez cette liberté
De nos bords si longtemps bannie j
Vous l'aimez cette égalité,
Présent que l'Essence infinie,
Dans les conseils de sa bonté,
Fit à la triste humanité.
Mais, las ! nos guerres intestines
Changent pour nous ces biens en maux.
L'arbre sacré dont les rameaux,
Déjà débarrassés d'épines,
Couvraient de leurs feuilles divines
Une moisson de fruits no a veaux,
Est ébranlé dans ses racines ;
Les brigands aux mains assassines
Courent se répandre à grands flots.
Sortis des gouffres infernaux,
Les trahisons et les rapines,
Tous les monstres, tous les fléaux,
Ramènent la nuit du chaos ;
La France est un monde en ruines.
Et lorsqu'ainai tant de pervers, Artisans de crimes, d'alarmes, Irritent la fureur des armes, Et vont dépeuplant l'univers, Vous penseriez à mes revers !
Vous me donneriez quelque's larmes ' Non ; d'un citoyen tel que vous, L'âme aux grandes vertus nourrie, Ne voit, n'entend que la patrie Victime du sort en courroux, Et se débattant sous les coups Dont les scélérats l'ont meurtrie.
Voilà d'un vrai républicain, Et la grandeur et la noblesse.
Que votre amitié, sans faiblesse, Me regarde en paix sous la main De l'homme égaré qui me blesse 1 Je veux être seul ; qu'on me laisse Lutter seul contre le destin I Peut-être saurai-je en moi-même Trouver cette force suprême Qui ne lutte jamais en vain.
Disciple du sage romain Qui d'un regard ferme, héroïque Prévoyant une mort tragique, Contre un Néron, vil assassin, Armait sa morale etoïque ; Je la goûte, je me l'applique, Et je me prépare à ma fin.
De ce maître que j'aime à suivre L'exemple vient me secourir.
Chez moi j'apprenais à bien vivre, Ici j'apprends à bien mourir.