LETTRE LU
ROUCHER A SA FILLE
Ce 30 nivôse an 2, à neuf heures du soir.
1) ferait beau voir que je manquasse à ma promesse 1 Oh,
je ne donnerai point ce mauvais exemple et je ne ferai ce mal ni à ma Minette ni à moi 1 le soleil a beau me tirer vers mon lit, qu'il attende! Quelques lignes, pour commencer, ce soir, une lettre que j'achèverai demain matin, de très-bonneheure, ne sont pas un grand sacrifice; et quand cela en serait un, ma Minette qui en fait tant chaque jour, sur elle-même, pour moi, ne mérite-t-elle pas quelque chose? Allons! décadi ne passera point, sans avoir donné son produit ordinaire. Dût ce produit être en petite quantité, de peu de valeur. Ce que c'est, ma chère Minette, que d'être depuis trois mois en commerce assidu et journalier avec Smith! Son style favori se présente, lorsque moins on y pense ; il se glisse furtivement, même dans une lettre où il se trouve un peu déplacé. Cest bien la millième et une preuve, que du langage de nos amis, (et les bons livres sont rangés dans cette classe), que de leurs mœurs, de leurs manières, il passe toujours quelque chose en nous. Les impressions qu'ils y laissent sont plus ou moins profondes; mais enfin ils y marquent d'une manière quelconque, et il ne ment pas le proverbe populaire qui dit : dis moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es.
Je vois avec plaisir, ma chère fille, que tu recherches le sage Montaigne. Bonne société! bonne accointance que celle-là! Quand tu auras un peu usé de ce philosophe pratique, tu te connaîtras meilleure toi-même à l'user. Plus de douceur, de souplesse, d'aménité seront bientôt une nouvelle parure de ta jeunesse. Tu verras se développer, avec vitesse, tous les heureux germes du bien que la nature a mis dans ton cœur; et ce qui te promet la plus pure des jouissances accordées à notre malheureuse nature humaine, par la raison que cette jouissance est la plus intimement sentie, lu reconnaîtras en toi l'ouvrage de tes propres réflexions. Moimême, je n'aurai rien à y prétendre, moi pourtant qui ne puis me défendre d'un petit ou grand mouvement d'orgueil, quand il m' arrive quelques-uns de ces mots si doux à l'oreille d'un père dont on loue la fille. Dans l'entrevue de l'oncle, dans les billets des amis, dans les lettres de maman, j'ai déjà goûté de ces joies paternelles, mais je puis en avoir de
plus grandes encore. Je les vois qui m'attendent au terme du perfectionnement de ton intérieur. Je m'arrête ; plus de paroles sur ce sujet seraient au moins une inutilité. Bonsoir, ma Minette I à demain matin, de bonne heure !
Ce Ier pluviôse an 2, à cinq heures et demie du matin.
Je me lève avant le soleil Nulle voix ne gémit, nul cri ne m'importune ;
De mes compagnons d'infortune La foule goûte en paix les douceurs du sommeil.
Infortunés, dormez encore, Dormez, et puissiez- vous, au-delà de l'aurore, De l'oubli des chagrins longtemps vous abreuver !
Vous n'avez pas, pour vous sauver Des maux dont, en veillant, votre âme est consumée,
Comme moi, d'une fille aimée
La douce image à retrouver.
Oui, ma chère Minette, cette pensée suffit seule pour écarter de moi toutes celles dont les grilles, les barreaux et les verroux de Sainte-Pélagie remplissent l'âme des deux cents et plus malheureux emprisonnés dans cette bastille du règne de la liberté. 11 m'est arrivé même, plus d'une fois, d'oublier ce que tu appelles nid à chagrins; et cet oubli serait, il faut que je l'avoue, passé bien loin de ma cellule, sans l'image de ma fille, mais de ma fille se travaillant, s'améliorant, par amour pour son père.
Maman m'a promis hier que tu m'écrirais aujourd'hui ; j'aurai donc une bonne journée. Dieu merci ! elle ne commence pas mal, c'est toi qui l'ouvres, tu en tiens la clef.
Salut! mademoiselle Janus, ou mademoiselle Saint-Pierre; car l'un et l'autre, ici, c'est tout un. Ces deux êtres allégoriques furent le symbole du temps, qui n'est que la succession des jours. Janus a deux visages ; ne fallait-il pas lui donner le moyen de regarder le passé et l'avenir? Saint- Pierre tient deux clefs ; ne doit-il pas fermer l'un et ouvrir, l'autre. Mais ce Pierre a la face couverte de larmes; ah!
c'est qu'il est bien peu d'hommes, même parmi les sages, qui n'aient quelques pleurs à donner à leur vie antérieure, et pour lesquels leur vie future ne soit pas un sujet de craintes et d'alarmes. N'appelle auGun homme heureux avant sa mortf dit un proverbe grec. Je dirais moi, vertueux, et ma version aurait bien aussi sa vérité. Mais je vois, auprès de ce Pierre grand pleureur, un coq, le héraut du jour, le symbole de la vigilance. Ma chère Minette, ce nouvel emblème nous crie d'une voix forte" et perçante : assurez-vous par un bon usage du présent qui fuit, un avenir sans trouble et un passé sans regret.
Quel trésor divers, que le temps !
Que d'objets opposés à la fois il rassemble !
Là, pour nous, se trouvent ensemble Vices, vertus, erreurs, ignorance et talents.
Dans ce fleuve qui va sans cesse Minant, sans bruit, le sol qu'il prend soin d'arroser,
Mise en dépôt par la sagesse,
Roule la future richesse ; ' Mais il faut savoir l'y puiser.
Je m'aperçois, ma chère Minette, et je m'en aperçois un peu tard , que j'abuse du droit qu'a tout prédicateur de parler et de moraliser longuement, sans craindre d'être interrompu. Pauvre fille ! je t'assomme, mais ne t'en prends qu'à toi-même. Pourquoi m'as-tu donné si bonne opinion de ta personne ? Après tout, si mes sermons t'ennuient, vite ! souviens-toi du conseil d'un poëte :
Faisons-les courts en ne les lisant pas.
Sans doute je saurai quelque chose aujourd'hui du jugement que vous aurez porté pour ou contre ma traduction des vers de Cicéron. J'avais promis, si elle n'avait pas votre suffrage, d'aller me pendre; mais toute réflexion faite, je n'irai pas. Quand on est mort, on ne fait plus de poésie, et je veux en faire encore, ne fût-ce que pour lutter, par votre arrêt, contre ce magnifique ut jovis altisoni, etc. Par Dieul
je suis piqué au jeu ; il ne sera pas dit que les Latins tiennent bon contre les Français. Il doit y avoir moyen de les faire passer en France, et ce moyen je suis intéressé, plus que personne, à le trouver, moi qui ai prêché sur les toits à tout Israël, et qui prêche encore que la langue française peut tout dire, aussi vivement, brièvement et poétiquement, que toutes les langues, anciennes et étrangères. Oui, en dépit de tout avis contraire, notre français est un bel instrument de la pensée humaine; ce n'est pas lui qui manque aux ouvriers, ce sont es ouvriers qui lui manquent. En attendant que tu prononces sur ma traduction, voici un nouvel exercice pour ton esprit. Il s'agit d'une strophe d'Horace, dans laquelle se trouve un mot brevem, court, qu'on a toujours regardé comme intraduisible.
Linquenda tellus et domus et placens Il faudra quitter terre et maison et agréable
Uxor, neqice harum quas colis crborum , Epouse , et Je ces que tu cultives arbres Te prœter invisas cupressus , Toi , hormis d'odieux cyprès ,
Ulla brevem domi/num sequ&tur.
Aucun court maître ne suivra.
C'est-à-dire, en bon français :
« Il faudra quitter ta terre, ta maison, ton épouse chérie ; « et des arbres que tu cultives, aucun, hors l'odieux cyprès, « ne suivra son maître, ou passager ou réduit à peu de « chose. »
Le citoyen M***** m'a donné, de ces beaux vers d'Horace, une traduction qu'il estime beaucoup, dontj'ignore l'auteur, et de laquelle je ne me permettrai ici ni blâme ni éloge ; j'attendrai, pour prononcer arrêt définitif, qu'un certain grand avocat généra], nommé Minette, ait donné ses conclusions.
Il te faudra quitter tous les biens de la vie, Ce sol, cette maison, cette épouse chérie. Hors l'odieux cyprès , de tous les arbrisseaux Dont tes soins assidus cultivent les rameaux,
Aucun ne te suivra jusqu'à la rive sombre,
Toi, qu'ils ont vu passer comme passe leur ombre.
A vous maintenant, citoyen Roucher! voyons un peu si vous êtes ou plus près, ou plus loin de l'original, en brièveté, en harmonie, en simplicité, et surtout en mélancolie. Voyons ; les témoins, les juges, les grands jurés sont là.
Il faudra quitter cette terre,
Ce toit, cette épouse si clière
Qui t'anime d'un si doux feu :
Et des arbres que tu fis naître,
Les cyprès seuls suivront leur maître,
Ce maître qui dura si peu.
Je ne me suis pas contenté de traduire cette belle strophe; j'ai cherché à l'imiter encore, en m'emparant, à ma manière, de quelques-unes de celles qui la précèdent. Horace, dans cette ode, parle à son ami Posthumus, de la nécessité de la mort; et en faux disciple d'Épicure, que nous-mêmes nous calomnions encore, il lui fait de cette nécessité un motif de se livrer aux plaisirs de la vie.
Nous sommes attendus dans la barque fatale j Le rocher de Sisyphe cfc l'onde de Tantale S'enfuira devant nous, roulera sous nos yeux Eternels spectateurs réservés par les dieux
Aux scènes que l'enfer étale.
Tl faudra le quitter ee palais éclatant, Cet immense domaine où ton orgueil s'étend, Et de ces vastes bois que ton or a fait naître, Hors l'odieux cyprès, dans l'éternelle nuit,
Nul arbre ne suivra son maître,
A si peu d'espace réduit.
Tu vois, ma chère Minette, que dans mes deux copies, je n'ai pas pas donné à ce mot, brevem, le même sens. Dans le premier ce maître dure peu, dans la deuxième il est réduit à peu. Dis-moi lequel des deux sens te paraît celui de l'original, et auquel tu donnerais la préférence.
Pour m'autoriser à faire usage du dernier, je me suis dit
OU CORBESPONDÀNCE DE ROUCHEB. 3&5
que j'avais vu à la Falaise, dans les jardins de feu madame de Tourni, l'urne funèbre d'un héros romain, mort en Auvergne, lieutenant de Jules-César. Le tombeau de ce capitaine avait été découvert depuis peu, et madame de Tourni, avait en sa possession, il ne me souvient plus par quel moyen, tout ce que ce tombeau renfermait encore, quand il fut ouvert. J'ai tenu dix, trente et cent fois dans mes mains la lampe lacrymatoire , le petit pain qu'on plaçait auprès des morts, comme viatique de leur passage aux enfers ; ce pain était pétrifié, mais très-reconnaissablc encore. J'ai tenu surtout et examiné, d'Un regard triste et mélancolique, les restes du guerrier réduit, par la combustion, en une espèce de pierre noirâtre de la grosseur d'à peu près deux fois ma tabatière. Oh! que l'homme ainsi fait, est court!
P. S. Tu vas être bienheureuse; demain f arrive du Piessis, non pas la violette, mais la rose. Je parie, si l'on veut, qu'elle amène tout le mois de mai en personne. C'est une bien jolie chose qu'un joli visage, et puis une jolie taille, une jolie voix, un joli caractère et puis tout ce qu'il y a de joli au monde. 11 y a là de quoi jaunir de jalousie toute autre amie que Minette; mais après tout, mon voisin peut être très-bien, et moi n'être pas mal *.
LETTRE LUI
ROUCHER A MADAME L
Ce 1er pluviôse an 2.
11 y a deux heures environ que, près de ma cellule, devant le poêle, s'est établie une espèce de taverne anglaise où, grand verre à la main, longue pipe à la bouche, une tren-
1 n sera souvent parlé de cette jeune amie désignée, presque toujours, dans le ooun de cette correspondance, sous le nom de Y archange Rapkaël.
3î)6 CONSOLATIONS DE MA CAPTIVITÉ
taine de patriotes boivent, fument, chantent et détonnent en chorus des hymnes, des couplets, des vaudevilles francs ré • publicains et vrais sans-culottes.
Jamais à cette tabagie, Votre ami n'aurait assisté, Si pour lui la captivité, Aux murs de Sainte-Pélagie, N'eût remplacé la liberté ; Murs bruyants, où l'égalité, Par une soudaine magie, Donne aux pauvres de l'énergie, Rend à l'homme sa dignité, Et met l'infortune en orgie ; Murs, où du roi Georges hébété, Et de Louis décapité,
On a consumé l'effigie
En haine de la royauté.
Vous savez qu'épris de l'étude,
Au culte dos neuf sœurs voué,
Votre ami, de la solitude
A le besoin et l'habitude,
Et que d'Apollon avoué,
Si, parfois, j'ai vu mes cantiques
Agréables aux dieux rustiques ; • "x
Que si même je fus loué
De mes vers aux tons prophétiques, ^ ■*-.
C'est qu'à l'ombre des bois antiques
Inspirateurs de tous mes chants,
J'exhalais en accords touchants
Et mes extases poétiques
Et mon pur amour pour les champs.
A des cris joyeux de guinguette, A des transports en brouhahas, Qu'accompagne une aigre musette Et qu'un long corridor répète, Sans doute j'applaudis tout bas ; Mais que pourrait à tant d'ébats Ajouter ma muse discrète?
Je la connais -, triste interprète
D'une gaité folle aux éclats,
Ma muse grimace en goguette,
Le rire fou ue lui sied pas ;
Qu'on la laisse comme elle est faite
Ainsi donc, moi qui par mes goûts
Trop peu, sans doute, vous ressemble.
Je vous laisse, ô mes heureux fous,
A la table qui vous rassemble
Fumer épais, boire à grands coups.
Et du nez vous renvoyer tous
Bière et tabac mêlés ensemble
Quand la tête ainsi tourne et tremble,
Adieux guichets, barreaux, verroux l
On voit un peu moins cet ensemble
Dont on ne perd rien, ce me semble,
Quand la tête reste avec nous.
C'en est fait, me voilà transfuge
D'une cohue ivre à moitié.
Qu'ils m'assourdissent sans pitié î
Contre eux n'ai je pas pour refuge
Et l'étude et votre amitié ?
L'étude, qui de ma pensée
Sans cesse étendant l'horizon,
Me montre au jour de la raison Notie fausse grandeur passée,
Et dans mon arrière-saison,
Des coups dont la France est blessée1
Me découvre la guérison.
Oh 1 lui dois bien plus encore. £""
C'est par elle que j'affermis,
Dans l'état où le sort m'a mis, f' ."''
Le courage dont je m'honore. ïS*!
J'attendrai tout d'un oœur soumis ;
Je pardonne à mes ennemis,
Et s'ils souffrent, que je l'ignore !
Mais comment la remercier, Votre amitié consolatrice Qui, toujours douce et bienfaitrice, D'un cœur qui sait l'apprécier, . Guérit la longue cicatrice ?
Non. la sagesse protectrice
Du Dieu créateur des humains, Sur moi ne pouvait de ses mains Epancher un bienfait plus rare.
J'y consens ; qu'il me soit avare De dignité, de gloire, d'or ; ÏÏ m'a trouvé dans son trésor Un bien par qui tout se répare, Dont avec fierté je me pare ; Qu'ai-je besoin de plus encor ?
T ETTRE LIV.
EULALIE A SON PÈRE
Ce 2 pluviôse an 2.
Je voudrais bien savoir quel satan se mêle de nos affaires! Il remue, il secoue depuis trois jours un sac où sont renfermées de ces contrariétés qui, si elles ne font pas le malheur de la vie, tout au moins ne la rendent pas agréable. C'est de ce maudit sac qu'il a tiré celle d'hier. Elle est pour moi d'un genre nouveau. A coup sûr il choisit, et choisit en esprit infernal.
Il y a là dedans de la magie noire. Point de lettre Mais
à quoi bon aller chercher si loin? rien de plus simple. C'est la femme * qui l'aura perdue. — A la bonne heure! mais tout cela ne m'empêchera pas de dire que c'est le diable, le diable sous la figure d'une femme. Ce n'est pas chose si nouvelle. Pareille métamorphose s'est vue plus d'une fois. Ceci tout bas, car j'aurais l'air de trahir le secret du corps et, en bon champion, cela est fort mal. — Point de chagrin, me di-
rez-vous, une autre lettre Une autre apportera son plaisir,
mais de dédommagement, pas une obole. Ici chacun donne le sien. Ces jouissances-là ne sont pas solidaires. Entre les mains de qui est tombée ma pauvre lettre? sait-il lire seulement! oh! ce n'est pas comme moi, toujours. Allons! Je vais tâcher de
4 La commissionnaire.
n'y plus penser, c'est trop d'affliction. Épreuves de tout genre, quel lot! est-ce que îe bonheur nous irait si mal?
Enfin on a décidé maman à prendre quelques distractions. Elle a été hier aux Italiens; on donnait Guillaume Tell, le libérateur de la Suisse. Où pourrais-je trouver au long les détails historiques sur les fameux événements dont il a été le moteur? La pièce n'est pas décidément mauvaise; mais en tout, c'est un faible ouvrage, et l'on pouvait, je crois, tirer un meilleur parti du sujet.
Vous ai-je dit que votre Emile saura bientôt par cœur la fable du pauvre Nicolas, pour la répéter à son petit papa? Je mets toute mon intelligence à développer la sienne. Le petit espiègle n'en manque pas, je vous jure. Vous seriez étonné, si je vous disais que sa prononciation fait une de mes occupations. Quand il répète, je me regarde passer. Il est, comme sa chère sœur, le petit frère; il mange toutes les finales. Grand gourmand d'e muets surtout; mais j'y veille de toute mes oreilles. Souvent il me fait des raisonnements à perte de vue. Les pourquoi roulent sans fin. Il me demanda hier au soir, à propos du mariage d'Élise qui fait un grand événement dans sa tète, car ce madame, à une de ses compagnes de jeu, lui a paru très-extraordinaire; il me demanda donc pourquoi, moi qui suis plus grande, je n'étais pas mariée. — C'est, mon ami, lui répondis-je, que je n'ai encore trouvé personne que j'aimasse bien et qui me plut. — Hé bien! épouse papa? Mot touchant, conséquence charmante et plus juste encore ! Il revient du jardin. 11 voudrait dîner avec vous; il ajoute de luimême qu'il ne dira plus de mots vilains, c'est son expression.
LETTRE LV
R0UCHER A SA FILLE.
Ce 2 pluviôse an 2, à neuf heures du soir.
Je viens de faire, pour ma chère Miuette, un effort, un prodige de mémoire. Ma lettre du 30 nivôse et duier pluviôse a •été perdue; tu la regrettais, la voila l; je te la rends, tu
(1) Noos l'avons mise à sa date.
peux en être sûre, non -seulement dans toutes ses pensées, mais encore dans chacune de ses phrases, et môme avec ses mots; je parierais que la différence des deux versions serait à peine sensible à l'œil le plus exercé. Cependant la lettre avait été écrite au courant de la plume et relue une seconde fois, selon ma coutume, pourvoir si quelqu'impropriété de termes ne s'y était pas glissée. Il est vrai qu'il a fallu, comme dit Montaigne , me ramentevoir. J'ai réussi au delà de toute expression. Comment tout cela s'est-il retrouvé au besoin dans les cases de ma mémoire? Je le donne à deviner au plus habile, à moins qu'il ne la place dans le cœur d'un père. A la vérité, il* a existé un temps dans ma vie, où je pouvais réciter le soir toutes les lettres que j'avais écrites le matin. Mais ce temps est passé ; d'ailleurs, je travaillais alors à me faire un style, et ce travail burinait mes phrases sur le papier et dans mon esprit à la fois. Mais ici, nul retour sur ma lettre, et de plus , l'espace de trente heures écoulées. Je ne suis pas assez confiant en moi-même pour croire que chaque jour, et pour tout autre que ma fille bien-aimée, je trouvasse pareille facilité. Mais te faire un plaisir que tu demandes d'un ton si aimable! Oh! se dit-on alors, voyons! tentons l'impossibilité ! et l'on voit que l'impossibilité ne l'est plus. Ainsi donc, ma chère fille, ton satan, le voilà bien attrapé; le cœur de papa a détourné toute sa magie noire. Qu'il y vienne encore avec sa chère métamorphose en femme! Qu'il cherche au fond de son sac! ce ne sera ni toi, ni moi qui serons penauds. Ah! si, pour m' arracher à toi, il n'eût pas mis en œuvre plus de diablerie, Sainte-Pélagie ne serait point mon enfer. C'est de paradis qu'il serait question; tu en serais l'ange et aujourd'hui ta bonne amie, du Plessis, l'Archange. Ma foi, oui, il est assez agréable, le rôle de Dieu dans sa gloire; il a, dit-on, autour de lui des légions angéliques; moi, je me trouverais heureux à moins. Je charge maman de vous tâter tous les matins aux épaules, s'il ne vous a point poussé des ailes. Mille embrassements à l'ange Gabriel et à l'archange Raphaël.
LETTRE LVI
EULAUE A SON PÈRE.
Ce 4 pluviôse an 2.
Salut, actions de grâce à la déesse appelée Mémoire, et plus que tout cela, à l'amour paternel ! C'est lui qui m'a rendu ma lettre, qui l'a retrouvée dans cette mine inépuisable de belles pensées, de morale douce, dont le charme opérera selon le désir de l'ouvrier; c'est lui qui secoue, agite, ébranle avec force tous ces ressorts, toutes ces cordes de la machine sentimentale. C'est une harmonie parfaite d'aimables émotions. On s'y livre, ou plutôt on s'y laisse aller avec un plaisir qui est lui, il n'a rien des autres plaisirs; tout en est pur et bienfaisant. Voilà, mon cher papa, ce que vos lettres produisent sur l'âme de votre chère Minette. Oui, s'il se trouve quelque chose à appeler bonheur, séparée de vous, c'est le moment où je vous lis.
La grande tante nous a menées hier au théâtre de la République. On donnait un chef-d'œuvre en comédie, laMétromame, Quoique je l'eusse vue deux ou trois fois, j'ai eu autant de plaisir qu'à la première. Se lasse-t-on de belles choses en ce genre? Molière sera toujours Molière, et Piron, toujours Piron, en fait de Métromanie.
A demain ma réponse à la lettre retrouvée, elle mérite attention et réflexion. Je ne puis lui donner tout cela aujourd'hui, c'est-à-dire, avec profusion et sans retenue aucune. J'aime mieux différer d'un jour mon plaisir, et faire bien les choses. Adieu, mon cher papa! pardonnez à cette dissipation momentanée. Mon. esprit quoiqu'à la Métromanie. ou ailleurs, il n'importe, n'a point quitté pour cela Sainte-Pélagie. Il est à poste fixe dans la petite cellule, et suit le long de ce corrido, un tendre père, un père chéri. On se reproche tout ce qui n'est point à lui ou pour lui.
LETTRE LVII