J. A. ROUCHER
A la mère d'un homme, d'un ange, d'un lutin.
Ce 5 pluviôse an 2, à huit heures du matin.
Il m'arrive hier un oiseau, Au bec, aux jambes d'écarlate.
Je le vois, ma bouche est eu eau ; Ses esprits jusqu'à mon cerveau Portent un parfum qui me flatte.
D'où me vient-il ce don si beau ?
Hélas ? dans cet état nouveau, Où m'a mis la fortune ingrate, Des miens ce n'est point un cadeau.
Presque réduit à l'indigence, Je suis, dans ma frêle existence, Et poëte et républicain, Double titre qui n'est pas vain Pour faire cesser la bombance,
Et qui, dit-on, doit à la fin, M'en priver même en souvenance.
Mais au fond de l'humble panier, Où, chaque jour, en diligence, De moi reclus et prisonnier Arrive ici la subsistance Suspendue1aubras d'un courrier, Je cherche, je fouille ; un papier Instruit ainsi mon ignorance.
G C'est de la tante d'amitié <l Une preuve d'amitié vive ; C( Elle te voulait pour convive, H Mais un sort, hélas ! sans pitié, ce De ce bien, elle et moi nous prive. <r Pauvre mari que l'on captive, <t Hé bien ! sois encor de moitié « Du triste plaisir qui m'arrive.
a Autour d'une table où jadis
a Tu buvais cette aimable joie a Qui sans contrainte se déploie, « Non, tu ne seras point assis.
<L A cette table ta famille a L'œil pleurant, le cœur en émoi, a Ta femme, ton fils et ta fille <£ Ne s'asseoiront pas avec toi.
oc A ta place seront sans cesse ce Les fers dont tu vis garrotté j oc Mais nous salûrons ta santé, d Hélas ! c'est dans notre détresse ce Le seul bien qui nous soit resté ! a Qu'ami de notre adversité, ce Le ciel protecteur me le laisse l »
Vous concevez qu'à ce discours Qu'ici je traduis mal encore, Chez moi des larmes ont eu cours.
Douces pourtant, et qu'en secou Donne an chagrin qui me dévore, Le eiel qui veille sur mes jours.
Vous devez aussi vous attendre, Vous à qui mon cœur est connu, Que me voir ainsi prévenu Des soins d'une amitié si tendre, Ce fut pour moi, triste captif, Nouvelle source, autre motif De larmes encore à répandre.
Grand merci pour vos soins touchants l Vous dire ma reconnaissance N'est pas en ma faible puissance ; Ds m'émeuvent trop, je le sens.
Mais si je reste sans accents, Votre cœur entend mon silence.
Cependant lorsqu'à tous les miens Vous versez en douce parole, L'acaitié, ce bien qui console De la perte de tous les biens, Puksiez-vous ouïr, (en vous-même Cette veix que l'être suprême A mise au fond de notre cœur ;
Voix pure, voix inaltérable,
Voix à toute autre préférable,
Qu'on n'entend qu'auprès du malheur.
LETTRE LVIII
ROUCHER A SA FILLE
Ce 5 pluviôse an 2, à.neuf heures du soir.
Oh ! l'heureux consolateur des peines de la vie que le travail! Que d'actions de grâces je lui dois! Si jamais, par un coup inattendu de bonne fortune, nous devenons propriétaires d'un petit jardin, je promets d'avance d'élever, dans le coin le plus riant et tout-à-la-fois le plus retiré, une modeste colonne, avec cette inscription :