AU TRAVAIL
H charmait mes ennuis à Sainte-Pélagie, Par lui je retrouvai ma première énergie.
Souviens-toi de ce vœu que je fais dans tes mains, ma chère Minette ; et s'il ne m'est pas donné de l'accomplir, et que toi-même pourtant, quand je n'y serai plus, tu sois en état d'acquitter ma promesse, je m'en rapporte à ta pieté filiale.
Je suis levé depuis sept heures du matin, et à sept heures du soir je n'avais point encore quitté ma cellule; il faut te dire plus, ce n'est qu'après en être sorti, que je me suis aperçu de ce long séjour chez moi, tant mon esprit avait été loin de retomber tristement sur lui-même. Sans doute, j'ai pensé à ma prison, mais avec celte douce mélancolie que l'étude favorise, et qui émousse les pointes trop aiguës du chagrin. Aujourd'hui, plus que jamais, je suis disposé à sentir la vérité du mot du bonhomme Richard : ménageons le temps, car la vie en est faite. Or, la seule manière de le
ménager, c'est de l'employer. Tout autre le perd, j'ai presque dit : le'gaspille.
I Ce qui me donne surtout plus d'activité, c'est la pensée que ta maman et toi vous lisez tout ce qui sort de ma plume. Je sais que mes lettres sont autant de consolations que je vous adresse; c'est votre plus douce nourriture. Quant à la mienne, celle que je savoure Le mieux se trouve dans vos réponses.
Ma chère fille, tu ne peux concevoir mes jouissances, quand ton esprit et ton goût se montrent à moi, dans tes jugements critiques; j'en bats les oreilles de tous ceux que je crois dignes de les entendre. Les pères surtout, les pères sont mes confidents de prédilection. Je vois qu'on voudrait ma place; mais, Messieurs, j'y tiens ferme, et pour tous les trésors du monde, je ne la céderais pas. Que n'ont-ils pris la route que j'ai tenue? Ici, tous les chemins ne mènent pas à Rome. Ma Rome, à moi, respire le goût antique. Voyez comme elle apprécie Cicéron, Horace! Allons, ma chère Minette, poursuis ! jette-toi à corps perdu dans l'amour du beau ! Tu sens que ce beau tient à une grande simplicité. Point d'eftorts, point de dépense d'esprit chez les anciens; ils sont bien, comme l'est une belle femme , tout naturellement. Un mot leur suffit pour produire un grand effet. A nous Français, il nous faut des combinaisons recherchées de mots. Toi qu'ils ont vu passer, comme passe leur ombre, et tout cela pour gâter ce mot si touchant et presque naïf, brevem dominum. Oh ! que de modernes auxquels on peut appliquer le mot qui échappa à Racine, lorsqu'il entendit, à l'académie, la lecture d'une traduction du grec de Démosthènes par Tourreil : le bourreau ! il fera tant, qu'il donnera de l'esprit à Démosthènes. Je sais très-bien que ces fautes, loin de déplaire à nos chers compatriotes, n'en sont pas même aperçues ; mais souviens-toi que tous les hommes regardent et que tous ne voient pas. On apprend à voir, comme à marcher; mais c'est toujours de très-bonne heure. Après un certain temps on voit gauche et on marche de travers. Bonsoir ! Nous nous verrons au point du jour.
Ce 6 pluviôse an 2, à six heures dumalin.
Je l'ai promis, je suis debout.
Déjà l'aube a donné l'essor à ma pensée, Je vais continuer ma route commencée.
Quel prix a mes regards en signale le bout ! C'eut .ma fille ; oui, je cède au besoin qui me presse
De grossir pour toi la richesse, La seule qui nous suive et toujours et partout !
La vertu, l'esprit et le goût
Sont l'ornement de la jeunesse,
Pont le charme de la vieillesse Il n'est point dans les fers d'autre consolateur ; L'heureux calme des champs, l'éclat pompeux des villes, Les jours de paix, les jours de discordes civiles, Leur doivent à l'envi plus ou moins de douceur. Ces trois divinités autour de nous présentes,
' Portent, dans leurs mains bienfaisantes,
Le trésor de notre bonheur.
C'était-là, hier au soir entre Robert et moi, le sujet de notre conversation; nous nous félicitions mutuellement du bien que nous fait ici la culture des arts. Il n'y a guère d'heureux que nous, à Sainte-Pélagie, disions-nous, car nous travaillons; et comme l'esprit humain est humainement trop peu libre pour être à la fois aux pensées du bonheur et du malheur, dans le même instant, il se trouve qu'en multipliant les heure.» laborieuses, non? avons encore, en sus d« l'oubli de nos niyii\ . des jouissances d'autant plus pures qu'elles sont intelh ciuelks. N'eus aurions pu ajouter, <;u surcroît de bonne fortune . que nous avions la faculté de riou.» rendre compte de nos jouissances et de leur donner ainsi une plus grande intensité de saveur.
C'est une excellente trouvaille partout, mais plus encore à Sainte-Pélagie, qu'un homme de l'esprit et du talent «lu citoyen Robert. 11 va semant la conversation de pensées, d'anecdotes, de sentiments qui réveillent, amusent et attachent. Il me racontait, qu'ami intime de Vcrnet, ils allaient ensemble deux fois tous les ans, comme en pèlerinage vers la
OU COHKESPONDANCE DE HOUCHEB. 407
béile nature, dans les jardins de Sceaux et de Saint-Cloud, les deux jours de fêtes de ces beaux lieux, au milieu de tout Paris qu'ils y voyaient rassemblé dans les atours les plus aimables de l'élégance. Ils erraient, saluant leurs nombreuses connaissances, mais n'en abordant aucune; observant d'un œil studieux ce tableau mouvant et si varié, ce mélange magnifique de tous les objets de la nature parée, embellie et perfectionnée par la société. La verdure des gazons, le feuillage des bois, l'éclat, le truit, le jeu des eaux qui serpentaient, s'étendaient, tombaient, s'élançaient, montaient en jets, roulaient en cascades, bondissaient, écum aient; les coups de lumière qui souvent perçaient, le touffu du feuillage, épaississaient par le contraste les ombres éloignées et les projetaient des hauteurs sur les fonds; et tout cela embelli encore par l'âme que donne à la campagne l'esprit de l'homme, sous les habits du bonheur; voilà ce que Robert me peignait, car il peint toujours. Yernet et lui, à ces deux époques de Tannée, dans la belle saison, remontaient les ressorts de leur génie; c'étaient deux jours de récolte, de riches moissons.
L'âine est un feu qu'il faut nourrir, Et qui s'éteint, s'il ne s'augmente-.
Ils le savaient, nos deux artistes, aussi bien que Voltaire , et poètes comme lui, ils l'eussent dit de même. Ceci me rappelle un conseil que je me suis permis de donner à un }eun< bommi ici en pr îoii »ve< mi >i et -,'<■ ppelle mon aidi dt Smith. .\<- venais de lui lire rmi lettre surlatavi
laiso. Tu sais sans doirt . • •]■■ |e to • - •:■' ■ Ces vers '•m plureul beaucoup; il me le dit et ajouta : vous n'aimez pas ce genre de scènes? pour moi, je l'avoue, elles me plaisent. « J'en suis fâché, lui répondis-je; à votre âge, il faut in- s'environner que des images du beau, il faut en peupler sa pensée. L'imagination se gâte et se salit de la présence des objets communs et bas. Recherchez l'homme dans sa dignité, tandis que votre goût n'est point encore à sa peri ii ; quand vous serez tout ce que vous devez être, alors
vous pourrez regarder tout, sans risque. » Je suis bien sûr que ma Minette est de mon avis ; sa lettre d'hier m'a prouvé qu'elle sent vivement le beau et qu'elle le savoure.
Voilà une page nue qui voudrait bien ne pas paraître ainsi; elle me demande que je la remplisse, mais je n'en ferai rien, Maman attend son tour il n'est pas décent, il n'est pas juste qu'elle attende davantage. Bonjour, Minette 1 J'ai reçu tes embrassements, tu recevras les miens; c'est un échange de la plus tendre amitié.
LETTRE LIX
ROUCHER A SA FEMME
Ce 6 pluviôse an 2, à dix heures du matin.
Tu m'écriras sans doute aujourd'hui, ma bonne amie ; le travail et la.lecture de vos lettres endorment le sentiment pénible de ma captivité. Je me mets aisément ,à ta place, quand /tu ne reçois pas un mot de ma main.
N'est-il pas vrai qu'alors tu dis :
« Eh! se peut-il qu'il nie néglige, Que de son silence il m'afflige, Celui-là pour qui seul je vis ?
Quoi ! n'ai- je pas assez des larmes Qui dans mes yeux roulent sans fin?
N'ai- j e pas assez des alarmes
Que me garde encor le destin ? ...
A deux enfants, couple orphelin, '
D'un père qui loin d'eux respire, Quand vers le soir le jour expire, Quand il ressuscite au matin, Que je voudrais avoir à lire Un nouvel écrit de sa main !
Un écrit qui vienne me dire, Non pas sa tendresse pour eux; Par des témoignages nombreux,
Jl prend soin de nous en instruire j /
Mais ces sentiments d'un époux
Dont l'expression dédommage
De tant de maux pleuvants sur nous,
Et qui donnent l'heureux courage
De voir d'un œil ferme l'orage,
Et d'attendre des jours plus doux. »
Tu le dis, et mon cœur sans peine
Se met du parti de tes pleurs.
Je n'ai point une âme inhumaine ;
Ta plainte ne sera point vaine,
Je consolerai tes malheurs.
Je t'offre la plus douce image
Que puisse t' offrir mon amour;
Vois Emile, vois son jeune âge,
Regarde sa sœur tour à tour,
Et cherche aux traits de leur visage
Celai qui leur donna le jour.
Si ces traits te parlent, sans cesse,
De gratitude, de tendresse,
Du désir de vivre pour toi,
Cette voix n'est pas mensongère;
Mon organe auprès de leur mère,
Mes enf ans sentent comme moi.
Je te quitte, en fera brassant de toute m«n âme.