SUR
Entrée des Français à Posen. — Garde d'honneur à Posen.
— Arrivée de l'Empereur. — Formation de l'armée polonaise. — A Gnesen. — Départ. — Combat et prise de Dirschau. — Chevalier de la Légion d'honneur. — Zblewo. — Les lanciers de Dziewanowski. — Investissement de Dantzig.
— Inspection du maréchal Lefebvre. — Prisonnier. — Paix de Tilsitt. — Nommé officier d'ordonnance de l'Empereur. — L'École Polytechnique. — Visite à Rosciuszko.
— Départ pour Bayonne.
• Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait! »
C'est ce proverbe qui m'a donné l'idée d'écrire naes mémoires, qui pourront être utiles aux jeunes gens en suppléant à l'expérience qui leur manque. Je me suis donc décidé à rapporter plutôt les nombreux événements dont
j'ai été le témoin pendant une époque glorieuse, que mes aventures personnelles; de celles-ci je ne raconterai que ce qui sera nécessaire à l'intelligence des faits.
Aussi je ne parlerai ni de ma naissance ni de mon éducation et je ne commencerai qu'à la période qui se fait remarquer par l'importance et la grandeur générale des événements.
Au mois de novembre 1806 les troupes françaises arrivèrent à Posen *** (1),
Le 1" régiment de chasseurs à cheval, commandé par le colonel Exelmans (devenu plus tard le général bien connu), entra le premier dans la ville, le soir. Le premier escadron, sabre au clair, traversa la ville au trot et alla placer des vedettes au delà de la Warta, sur les routes de Varsovie et de Thorn. Les autres escadrons s'arrêtèrent sur la place du marché,
*** Dès l'entrée des Français à Berlin, l'auteur de ces mémoires partit à cheval de Berlin à Posen, pour y porter les dernières nouvelles. Le commandant prussien de la place de Posen fit ordonner à Chlapowski de se rendre auprès de lui, et le réprimanda de répandre de fausses nouvelles. Mais quand celui-ci lui affirma qu'il avait vu lui-même les Français à Berlin, le commandant s'écria : « Was? wirkliche FranzosenV » (Quoi! de vrais Français!)... Le lendemain les troupes prussiennes avaient évacué Posen.
(1) 9-10-li novembre.
Nota. Les notes indiquées par des astérisques (***) sont celles de l'édition polonaise.
OÙ une partie des habitants accourut et les accueillit avec de chaleureux « Vivat! » Je dis une partie des habitants, car le reste était à cette époque composé d'étrangers.
Pendant les persécutions religieuses en Allemagne, nos aïeux avaient accueilli avec leur tolérance habituelle les proscrits allemands; puis après le partage de la Pologne, notre pays avait reçu encore plus de ces étrangers.
Lorsque fut créé le duché de Varsovie, une partie de ces nouveaux éléments quitta la Pologne, en particulier les fonctionnaires; mais en 1806, ces étrangers, en y comprenant les juifs, représentaient comme aujourd'hui près de la moitié de la population de Posen.
Les chasseurs mirent pied à terre, et comprenant d'après leurs conversations avec les habitants qui se pressaient autour d'eux, qu'ils se trouvaient au milieu d'amis, ils prirent tranquillement leurs quartiers.
Deux jours plus tard arriva également le général Dombrowski. Il trouva à Posen nombre de Polonais qui étaient arrivés de leurs propriétés : c'est parmi eux qu'on recruta la garde d'honneur destinée à recevoir l'Empereur. Cette garde d'honneur fut composée de 100 cavaliers. Le général Dombrowski en donna le commandement à Uminski, qui devint plus tard un
général renommé. Uminski était bien connu de Dombrowski depuis l'époque de la campagne de Kosciuszko; c'était alors un jeune homme de quinze ans, qui remplissait les fonctions d'aide de camp auprès du général Madalinski.
Cette garde d'honneur fut exercée chaque jour à l'école de peloton et d'escadron, jusqu'à l'arrivée de l'Empereur, sur les champs qui se trouvent du côté de la Buk, derrière les moulins à vent.
Uminski me nomma adjudant d'escadron et en même temps instructeur : il savait en effet que j'avais servi quatre ans dans les dragons (prussiens), troupe qui faisait le service de l'infanterie et de la cavalerie à la fois. Ce fut le double rôle des dragons à leur origine : plus lard, en Prusse, ils devinrent cavalerie légère. J'avais fait le service dans ce régiment prussien pendant six semaines seulement par an, au moment des manœuvres d'automne; le reste de l'année je suivais les cours de l'Académie militaire de Berlin (artillerie-académie), dont les professeurs étaient des officiers d'artillerie ou du génie. Quelques-uns d'entre eux devinrent célèbres, comme le général Scharnhorst, alors capitaine : ce fut l'organisa leurde la Landwehr. Mon répétiteur était le lieutenant
Perlitz, avec lequel je repassais les cours qu'avaient faits les professeurs.
Je fis ce service de 1801 à 1805. Lorsqu'on 1805 mon régiment reçut l'ordre de marcher sur le Rhin, mon père, désirant que je n'interrompisse pas mes études, obtint du général Brûsewitz, commandant du régiment, de me laisser à Berlin, et je restai dans cette ville jusqu'à l'arrivée des Français en 1806.
Tel est le motif qui porta Uminski à me désigner, quoique le plus jeune, comme instructeur de la garde d'honneur. Notre chef ne connaissait pas lui-même le service : il n'avait été qu'aide de camp de Madalinski et n'avait jamais servi dans un régiment de ligne; d'ailleurs il apprit plus tard à fond son métier.
L'instruction à pied marcha bien et vite avec des éléments aussi pleins de bonne volonté, mais l'instruction à cheval des mêmes gardes d'honneur fut très pénible, car presque tous avaient des chevaux trop vifs pour manœuvrer réunis, et les rangs étaient presque toujours en désordre. 11 faut éviter de prendre pour la cavalerie des chevaux trop vifs, ils s'excitent toujours assez quand ils sont en troupe.
C'est avec plaisir que je mentionne ici les noms de ceux qui servaient avec moi dans cette garde d'honneur : Suchorzewski, Morawski,
Tomicki, Ziemecki, tous devenus généraux plus tard. Nos légionnaires d'Italie venaient d'arriver l'un après l'autre ; c'étaient le général Sokolnicki, Downarowicz, Sierawski, Muchawski, Hauke, Gedrowski, etc. Nous les accueillîmes chaleureusement.
I.a première division d'infanterie française, appartenant au corps du maréchal Davout, arriva la première et fit grande impression sur moi. Plusieurs d'entre nous allèrent à sa rencontre. A une heure à peu près de la ville, nous aperçûmes la campagne couverte de fantassins, vêtus de capotes de différentes couleurs; ils portaient leurs fusils la crosse en l'air, et cherchaient les endroits les plus secs pour traverser les champs, car sur les routes on avait de la boue jusqu'aux genoux !
Devant la ville, près des moulins à vent, où battaient les tambours, les soldats arrivèrent de tous côtés et reprirent leurs rangs. En un clin d'ceil ils roulèrent leurs capotes, ajustèrent leurs chapeaux (car à cette époque toute l'infanterie portait encore des chapeaux tricornes), et ce fut la troupe la plus parfaite qui se présenta, musique en tête, pour entrer au pas accéléré dans la ville.
Ils s'arrêtèrent sur la place du marché, mirent leurs fusils en faisceaux, sortirent de
leurs sacs des brosses et enlevèrent la boue de leurs souliers, en causant avec vivacité et s'amusant entre eux comme s'ils n'avaient parcouru qu'une lieue au lieu de cent cinquante.
Je regardais avec étonnement cette infanterie, composée de gaillards si animés, et jusqu'alors invaincus. Tous étaient aussi frais que pour commencer la danse. L'infanterie prussienne qui venait de quitter Posen était toute différente : ses hommes avaient au moins la tète de plus que les Français, et paraissaient plus forts, mais ils étaient raides, lourds, et étaient fatigués quand leur colonne s'arrêtait au bout d'une lieue de marche.
J'ai appris dans l'histoire des guerres que c'est l'infanterie qui gagne les batailles et décide la victoire, car quoique la cavalerie ait aussi quelquefois un rôle décisif, elle n'arrive presque toujours qu'après la victoire assurée et ne fait que recueillir la récolte.
En étudiant de près et admirant cette brave infanterie française, si agile, je compris bien l'importance de cette arme, et pris en moimême la résolution de commencer mon service militaire dans l'infanterie.
Nous reçûmes enfin la nouvelle que l'Empereur était en route et allait arriver bientôt à Posen.
Notre garde d'honneur quitta Posen, dans l'intention de s'arrêter à Miendzyrzec pour recevoir l'Empereur à la frontière polonaise : mais en arrivant vers le soir à Byton, nous l'y trouvâmes et escortâmes sa voiture, en marchant devant et derrière : les chasseurs de la garde impériale, c'est-à-dire un peloton de 25 hommes commandés par un officier, qui l'avaient escorté jusque-là, passèrent derrière nous, pour nous montrer qu'on avait confiance en nous.
La nuit était obscure, et l'on n'apercevait dans l'ombre que le turban blanc du mameluck Roustan, assis sur le siège de la voiture impériale. Pendant le trajet et les relais, l'Empereur causa avec le général Dombrowski, qui se tenait à cheval près de la portière de la voiture. La boue était si épaisse, que la voiture ne pouvait aller qu'au pas.
Lorsqu'on fut arrivé à Posen, l'Empereur prit son quartier dans l'ancien couvent des jésuites; on ordonna à 25 de nos gardes de rester dans ie même bâtiment pour faire le service, et nous reçûmes comme quartier une bonne chambre au rez-de-chaussée.
Le lendemain matin, vers 10 heures, l'Empereur monta à cheval. Notre garde d'honneur était réunie au complet dans la cour; quatre des nôtres reçurent Tordre de marcher en
avant de l'Empereur, le reste derrière sa suite. L'Empereur partit au galop, traversa le pont et suivit la route de Varsovie par une boue épouvantable; arrivé au petit bourg de Swarzendz, il prit à droite à travers champs, cherchant les points le plus élevés, et s'y arrêtant pour examiner le terrain comme s'il eût eu une armée ennemie devant lui. Avant été le plus souvent l'un des quatre gardes d'honneur qui marchaient en avant, je pus regarder et examiner l'Empereur à mon aise quand il s'arrêtait, et il me sembla que je le connaissais déjà depuis longtemps, pour avoir vu ses portraits qui étaient d'une ressemblance frappante, surtout ceux qui le représentaient à cheval. Mais il était presque impossible de distinguer la couleur de ses yeux, car ils étaient toujours en mouvement; à ce moment ils me parurent foncés, probablement à cause de la profondeur de son regard. Plus tard, quand je me trouvai près de l'Empereur et que je causai avec lui, je vis parfaitement que ses yeux étaient très clairs.
Lorsque Napoléon adressait la parole à quelqu'un, il ne le regardait pas en face, mais il regardait le parquet, ou à côté de lui; très rarement il fixait son regard directement sur les yeux de son interlocuteur.
Nous rentrâmes à Posen vers 5 heures du soir.
Le lendemain, l'Empereur monta à cheval vers midi, et se fit montrer un palais polonais. Après avoir traversé la ville, il partit au galop vers Stenzew et ne s'arrêta qu'à Konarzew.
Le troisième jour, 13 décembre, il nous donna Tordre d'aller de l'autre côté de la ville, d'abord à Winiary, où il s'arrêta et examina le pays, ensuite à travers champs, au milieu de la boue où il s'enfonçait presque avec sa monture : l'escorte ne put suivre, car nos chevaux, celui de l'Empereur et ceux de quelques généraux ne passèrent qu'avec peine et mirent le terrain dans un tel état qu'il fut impossible aux suivants d'avancer*** (1).
*** Nous rapporterons ici un incident qui eut une certaine importance sur la carrière de l'auteur. A un moment où les ofticiers français ne pouvaient traverser une fondrière de boue dans un pré, l'auteur s'avança en disant : « Un Polonais passe partout! », et l'Empereur traversa la fosse boueuse derrière lui. ^près la paix de Tilsitt, Napoléon demanda qu'on lui envoyât ce jeune Polonais qui « passait partout » , et le nomma son ofHcier d'ordonnance. (Note de l'édition polonaise).
(1) Cette anecdote est racontée un peu différemment dans les Épisodes politiques et militaires, par le baron Paul de BouRGorN, ancien ambassadeur en Espagne, Paris, 1864, 1" partie, p. 59. " On me raconta depuis à Varsovie qu'un jour l'empereur Napoléon s'avançait à cheval, suivi de son état-major, ayant à ses côtés un jeune gentilhomme polonais, le comte Chlapowski, appartenant aux premières familles de la Posnanie. Il arriva au bord de ce qui lui paraissait une prairie verdoyante, et voulut y entrer pour la traverser. Il
Ensuite l'Empereur, accompagné seulement par nous et par quelques chasseurs, arriva à Radojew, d'où il se fit passer en radeau de l'autre côté de la Warta ; il alla jusqu'à Owinsk où il visita un couvent abandonné. Il me demanda comment il se faisait que ce domaine appartînt à Trescow? Je pus satisfaire sa curiosité, car je connaissais par hasard cette famille. Ma tante, Mme Engœstroem, née Ghlapowski, habitait à Berlin une maison qui appartenait à la famille Trescow.
Pendant mon séjour en cette ville, je dînais chez elle tous les dimanches. Ma tante avait fait très bon accueil au maréchal Duroc, lorsqu'il vint en 1804- en mission extraordinaire à Berlin annoncer le couronnement de l'Empereur. Le maréchal était reçu partout assez froidement,
fut soudainement arrêté par son jeune guide, qui lui signala cette prairie couverte d'herbages comme un marais boueux, profond, et caché sous une mince couche de terre végétale. L'Empereur, impatient d'avancer, ne voulut tenir aucun compte de cet avertissement, mais l'intrépide Polonais le devança en s'élançant afin de montrer quel était le péril auquel on refusait de croire. Le dévouement du jeune homme pensa lui être fatal. A peine eut-il fait dix pas que la couche de gazon s'ouvrit, le cheval et le cavalier s'affaissèrent, dans une fange liquide. Le cavalier seul put être sauvé avec une peine inouïe. »
Pour le récompenser de ce trait de courage, si digne de la noble nation qui combattait alors à nos côtés, l'Empereur le nomma peu de temps après son officier d'ordonnance.
excepté chez ma tante; à cette époque on n'aimait pas les Français à Berlin, mais on n'avait pas encore peur d'eux.
Le maréchal Duroc se souvenait de ma tante et de son bon accueil; peut-être en avait-il dit un mot à l'Empereur, et ce fut probablement la raison pour laquelle, de retour à Posen, celuici me fit appeler et me fit prendre place à sa table pour dîner ***.
Il n'y avait à table que trois personnes; l'Empereur, le prince Berthier, qui prit place vis-àvis de lui, et moi^ La table était si petite qu'à peine on eût pu y placer une autre personne en face de moi. Un seul domestique apporta et servit les mets et le nécessaire.
Le dîner ne dura pas plus d'une demi-heure, autant que j'en pus juger; pendant ce temps si court, l'Empereur me fit cependant une foule de questions, qu'il me posait très vite, comme s'il se fût agi d'un examen. 11 savait que j'avais servi auparavant dans l'armée prussienne : il me questionna sur les études, sur les professeurs d'artillerie, sur les écoles et en général sur l'armée prussienne. Il me demanda combien il pouvait y avoir de Polonais dans le corps du général
*** La Galette de Posen du 7 janvier 1807 rapporte que, le 13 décembre 1806, l'empereur Napoléon invita à sa table le fils de l'ex-staroste de Koscian, Chlapowski.
Lestocq, qui se trouvait de l'autre côté de la Vistule. Je ne pus répondre à cette question, mais je fis la remarque qu'il devait y avoir beaucoup de Lithuaniens, car ce corps se recrutait dans la Lithuanie prussienne, c'est-à-dire dans la province d'Augustow, attribuée à la Prusse lors du dernier partage de la Pologne. En même temps je me permis de faire l'observation qu'en Lithuanie, les propriétaires fonciers seuls étaient polonais, mais que les paysans étaient lithuaniens.
Napoléon ne savait rien de la Lithuanie et n'avait aucune idée de la manière dont cette province avait été réunie à la Pologne; je dus le lui expliquer.
En général, il connaissait à peine notre histoire, et ne savait celle de la Prusse que du temps du grand Frédéric; aussi fut-il étonné quand je lui dis qu'il n'y avait dans le corps de Lestocq que des Lithuaniens et des Samogitiens, et non des Polonais; j'ajoutai que quoique ces deux peuples parlent peu la langue polonaise, ils sont tous deux dévoués à la Pologne ; la même sympathie existe dans les provinces lithuaniennes qui appartiennent au gouvernement russe.
L'Empereur me questionna aussi sur l'état des paysans Je savais par mon père, que du
temps du royaume de Pologne, les paysans étaient moins sévèrement traités que sous le joug prussien L'agriculture se faisait plus simplement autrefois et demandait moins de travail, excepté pendant la moisson. Mais quand le gouvernement prussien prit possession des territoires qui lui revenaient en Pologne, tous les biens de l'église, de la couronne et des « starostwa » furent distribués à des Allemands; ceux-ci, industrieux et pratiques, augmentèrent la servitude, imposant plus de travail et plus de jours de corvée. Les propriétaires fonciers polonais, couverts de dettes depuis les dernières guerres, prirent exemple sur les nouveaux venus et les imitèrent.
L'Empereur m'écoutait avec attention, lorsque tout à coup il me questionna sur les juifs; il pensait que les juifs étaient venus en Pologne de l'Asie. Je lui répondis qu'au contraire ils étaient arrivés de l'Ouest, à l'époque où on les chassait de presque toute l'Europe ; en effet, nos aïeux s'étaient toujours fait remarquer par ileur excessive tolérance pour tous les cultes.
Napoléon me fit aussi raconter pourquoi la province de Kœnigsberg devait appartenir aux électeurs de Brandebourg.
Je ne connaissais pas encore la France, aussi j "ignorais combien les Français s'occupent peu
de ce qui se passe hors de chez eux; ils connaissent à fond toutes les anecdotes de la cour de France, et ne savent que très peu l'histoire des nations étrangères.
L'Empereur me questionna aussi sur ma famille, et quand je lui dis que ma mère était originaire des environs de Gracovie, il me demanda des détails sur ce pays et sur l'université de Gracovie; je ne pus le renseigner sur l'état actuel de cette université, dont je ne connaissais pas l'organisation, mais je lui expliquai ses origines et son influence, ainsi que son hostilité contre les jésuites.
Napoléon se leva après avoir pris son café; il me fit compliment de n'avoir pas pris de vin, et me montra la bouteille en me disant qu'il ne prenait qu'une demi-bouteille de chambertin, mais que c'était une mauvaise habitude.
Puis, tout en se promenant dans la pièce, il revint encore une fois à l'organisation de l'armée prussienne; il la connaissait bien, mais il me parla encore des écoles militaires, me demandant jusqu'à quel point on y poussait l'étude des mathématiques. 11 fut étonné quand je lui dis qu'on s'arrêtait aux sections coniques. Il me demanda si on y apprenait aussi la géométrie descriptive. Mais j'ignorais moi-même ce
qu'était cette science, que je n'appris que plus tard à Paris.
Le même soir, plusieurs dames polonaises des environs s'étaient réunies dans un salon près de la salle à manger pour être présentées à l'Empereur. Celui-ci leur posait souvent les questions les plus bizarres, en peu de paroles, et on pouvait voir facilement que sa pensée était bien loin de là. Il s'approcba des hommes, qui s'étaient vêtus en fracs, bas et souliers, pour leur dire qu'ils auraient dû mettre des bottes et des éperons.
La ville de Posen donna un grand bal au théâtre. La salle était si pleine de monde qu'il restait à peine de place pour les danseurs. L'Empereur s'y promena et causa avec les Polonais. Pour moi, j'étais plus souvent dans la rue que dans la salle, car je devais veiller à ce que les gardes d'honneur n'entrassent pas tous en même temps en laissant leurs chevaux aux palefreniers, mais au contraire fussent toujours prêts à servir d'escorte à l'Empereur quand il quitterait le bal.
Quelques jours plus tard un a de de camp du prince Murât apporta la nouvelle de l'occupation de Varsovie par les Français.
Le lendemain, l'Empereur quitta Posen, escorté par les gardes d'honneur pendant trois
heures. Là il les congédia et ordonna au général Dombrowski de leur délivrer des brevets de sous-lieutenants. Uminski fut nommé lieutenant-colonel; Suchorszewski, major; Gorzanski (ancien lieutenant de cuirassiers prussiens) et moi fûmes nommés lieutenants.
Cependant le général Dombrowski commençait à organiser quatre régiments d'infanterie de ligne et deux de cavalerie, et à côté de ces troupes régulières, à former des troupes irrégulières. L'Empereur nomma lui-même colonel le prince Sulkowski; un officier du même nom avait été son aide de camp en Egypte et avait été tué à la bataille des Pyramides.
Les nobles Polonais suivants, qui avaient sur leur propre fortune habillé et équipé les troupes, furent nommés colonels : Mielzinski, Lacki, Poninski etGarczynski. Le général Dombrowski nomma dans chaque régiment un lieutenantcolonel ou major (1), choisi parmi les anciens légionnaires, et ces derniers furent en réalité les vrais commandants des régiments.
Les commandants des bataillons, des compagnies et des escadrons étaient tous d'anciens officiers; seuls les lieutenants et sous-lieutenants étaient nouveaux.
(1) « Gross-major » .
Suivant le désir de mon père, j'entrai comme lieutenant dans le régiment du prince Sulkowski***, qui était mon oncle. J'étais dans la compagnie de voltigeurs du capitaine Puchalski, ancien officier du temps de Kosciuszko. Le souslieutenant de cette compagnie était Gorzenski, excellent officier, Tâme des soldats. Gnesen nous fut désignée comme garnison; j'y trouvai 2,000 recrues, presque tous volontaires, et tous les officiers. Je pris place immédiatement dans ma compagnie et me mis au service. L'organisation, l'habillement et l'instruction furent poussés avec une grande célérité.
Le général Dombrowski nous envoya un règlement, traduction polonaise du règlement français. Connaissant déjà le règlement prussien, j'appris vite le nouveau, qui était plus simple, et dans lequel il était beaucoup plus facile de comprendre et d'apprendre les évolutions.
Nous n'attendîmes pas longtemps nos fusils, qui nous arrivèrent presque tous neufs de l'arsenal de Berlin : les Prussiens n'avaient pas eu le temps de les enlever avant l'entrée des Fran-
*** Le prince Sulkowski était fils d'Elisabeth Przebedowski, fille du woïnode de Malborg, et sœur de Mine Mosczenski, woïnodine de Jnowroclaw, grand'iuère du général Chlapovvski; par conséquent Sulkowski était son oncle.
çais dans cette ville. Toutefois les baïonnettes étaient trop longues, mais on les remplaça bientôt par des baïonnettes françaises.
Les jeunes soldats commencèrent leur instruction sans armes; mais dès que les fusils furent arrivés, les recrues apprirent beaucoup mieux à marcher et à conserver l'alignement. A mon avis, il est parfaitement inutile de tourmenter longtemps les recrues aux exercices sans armes, à la soi-disant école du soldat; dès qu'ils ont l'arme au bras, leur allure s'améliore, les alignements se font tout seuls.
Nous menions à Gnesen une vie agréable, avec l'exercice le matin et après le déjeuner; le soir après « la générale» (l'appel), le lieutenantcolonel Majaczevvski faisait une instruction sur la tactique aux officiers, le major Rogalinski en faisait une aux sous-officiers.
Presque chaque jour quelque détachement français traversait la ville. Le prince Sulkowski recevait toujours les officiers avec amabilité. Nous eûmes souvent des bals au Casino ainsi que chez le lieutenant-colonel, qui avait une jeune fille. Nous avions aussi souvent des dîners et des soirées chez les chanoines.
Enfin arriva l'ordre de départ. L'hiver était doux, mais humide. Nous avions pris les chaussures de l'armée française : au lieu de bottes,
des souliers avec des guêtres bien serrées sur la jambe, pour empêcher le sang de descendre et d'enfler les pieds.
Il est vrai que si Ton marche dans la neige ou dans la boue, les souliers se mouillent très vite, mais le soir, dans les quartiers, au camp ou au bivouac, on les sèche beaucoup plus vite que les bottes, qui se mouillent d'ailleurs comme les souliers. Pendant qu'on fait sécher souliers, guêtres et bas, on en met d'autres séchés de la veille, car il est plus facile d'emporter deux paires de souliers que deux paires de bottes.
On a fait remarquer qu'il arrive facilement, dans une boue épaisse, de perdre ses souliers; mais cela n'arrive que si les guêtres sont mal faites; si elles sont bien ajustées, les souliers tiennent mieux que des bottes.
Le point essentiel pour l'infanterie, est d'avoir les jambes en bon état, et pour les conserver telles, il est bon de les frictionner avec del'eaude-vie le soir, quand on change de chaussures; ces frictions empêchent le pied d'enfler, et en même temps préservent la peau des écorchures,
Nos soldats préfèrent se frotter les jambes et les pieds avec de la graisse, et enveloppent ces derniers avec des bandes de linge, au lieu de chaussettes. Cette manière de faire devrait être interdite aux soldats, car si ces bandes ne sont
pas très bien ajustées sur le pied, elles le blessent facilement.
Chaque homme devrait avoir trois paires de chaussettes et les laver régulièrement. Je donne tous ces détails à propos des jambes du fantassin, car c'est d'elles que dépend la rapidité de la marche ; un général distingué n'a-t-il pas dit que la victoire est dans les jambes du soldat?
Pendant notre marche nous recevions régulièrement les rations de pain, viande, gruau ou haricots, et d'eau-de-vie. De Gnesen à Gniew, nous logeâmes toujours chez les paysans. Un voltigeur nous faisait la cuisine : c'était son métier avant son entrée au régiment. Notre capitaine, qui était assez âgé, tomba malade et resta en arrière ; nous ne le vîmes plus. Je commandai dès lors la compagnie ; mon sous-lieutenant était un très bon officier.
Les quatre sergents, et les quelques soldats désignés pour la garde mangeaient avec nous, surtout s'ils n'étaient pas trop éloignés. C'est une habitude que nous empruntâmes aus.
Français.
J'avais à mon service un domestique que mon père m'avait donné; il montait mon cheval chargé de mon porte-manteau. Pour moi, je ne montais jamais à cheval, je marchais avec ma compagnie; le sous-lieutenant Gorzenski faisait
de même, quoiqu'il tînt aussi à avoir un cheval.
Nos étapes étaient longues, nous faisions à peu près 4 lieues (1) par jour en suivant la route de Gasaw, Bromberg, Swiecie et Gniew. Le général Dombrowski nous retrouva dans cette dernière ville, et fit réunir plusieurs bataillons de la division pour les faire manœuvrer.
Les mouvements en colonnes se firent bien, mais les bataillons déployés en lignes, baïonnette au canon, tinrent bien mal leur alignement dans la marche au pas accéléré. Les jeunes soldats n'étaient pas encore assez exercés pour conserver la direction sans tourner la tête. Quand des soldats tournent la tête, le corps ne peut conserver la même direction, le pas devient irrégulier, toute la ligne flotte, les pelotons se serrent les uns contre les autres ou se désunissent.
Je reçus ce même jour l'ordre de partir avec ma compagnie pour Cieplo, où notre avantgarde était postée, à une demi-lieue à peu près de Gniew, du côté de la Vistule.
La neige tomba toute la nuit, et bientôt la route et les sentiers en furent couverts; notre marche fut pénible. Kn arrivant à Gieplo, je me présentai au major Suchorzewski, qui comman-
(1) Li( ues de poste de 7 verste» = 7 kilomètres 1/2.
dait un détachement de 150 lanciers formant la grand'garde.
Le major assigna à ma compagnie une des trois maisons de ce petit village; les deux autres étaient occupées par lui et ses lanciers. Les habitants, tous Polonais, nous accueillirent bien, mais nous étions trop serrés pour avoir quelque confort : j'affectai la grande chambre aux soldats, et je réservai une petite pièce pour les deux officiers et les trois sergents.
Je sortis avec le major, qui avait inspecté la position la veille, pour placer les vedettes. C'était la première fois que nous nous trouvions si près de l'ennemi.
Le major me dit qu'on avait aperçu des hussards et des chasseurs ennemis sur la rive de la Vistule. La nuit était noire et la neige tombait sans arrêter. Nous restâmes dans cette position le lendemain toute la journée. Le soir, je reçus Tordre de partir à Mlynow, à 2 lieues et demie environ sur la gauche : je n'y arrivai qu'à l'aurore, car nous ne marchions que très lentement dans une neige profonde, conduits par un guide. J'aperçus sur le côté gauche du village les feux de bivouac de notre division. Un officier m'apporta l'ordre de me rendre près du général Dombrowski. Je le trouvai dans une chaumière, étendu tout habillé sur de la paille.
11 envoya avec moi le lieutenant-colonel Hurtig prendre ma compagnie, et au lieu d'aller au camp, celui-ci nous conduisit à droite du village, dans un fossé, en plaçant partout des sentinelles et des grand'gardes. Il fut permis d'allumer du feu au fond du fossé pour la cuisine des hommes.
J'avais lu différents règlements sur les manœuvres, et je pensais et pense encore aujourd'hui que c'est la cavalerie autrichienne qui possède les meilleures instructions; aussi c'est elle qui se garde le mieux. Je plaçai donc les sentinelles sur les points les plus élevés, et je revins à ma compagnie, qui avait déjà allumé du feu dans des silos oii l'on conserve les pommes de terre, mais d'où on les avait déjà enlevées depuis longtemps. Je me plaçai dans un de ces trous pour m'abriter du vent, et, enveloppé dans mon manteau, je m'endormis. En réalité, ce n'était pas un manteau, avec lequel il est difficile de marcher, mais une capote avec un collet. Je dormis quelques heures ; mon souslieutenant, qui s'était reposé avant moi, releva les sentinelles.
Le lendemain, un officier d'état-major m'apporta l'ordre de rejoindre le régiment. C'est par lui que j'appris que toute la division était partie à gauche de Mlynow, car le corps prussien était
entré à Dantzig, et voulait nous couper de la légion commandée par le prince Michel Radziwill, et qui s'appela « Légion du Nord » . Mais cette légion battit l'ennenii à elle seule et occupa Starogrod.
Cette légion était forte de 3,000 hommes, presque tous anciens soldats prussiens faits prisonniers après la bataille d'Iéna. Les officiers polonais provenaient de la légion d'Italie.
Nous revînmes encore une fois sur la grande route de Dantzig, non à Gniew^, mais dans un village voisin dont j'ai oublié le nom, car on m'envoya immédiatement à l'avant-garde. Le commandant des troupes était Jan Dombrowski, fils du général; il prit son quartier à Sulkow, à une lieue à peu près de Dirschau (1). Je reçus l'ordre de me placer derrière le village Les paysans, tous polonais, nous apportèrent des vivres en abondance.
Le lendemain, de grand matin, il faisait encore sombre quand le général Dombrowski arriva, et l'officier qui l'accompagnait me donna l'ordre de traverser le village, et de m'arrèter avant d'arriver à Dirschau. Je trouvai, au point d'arrêt indiqué, le général entouré des officiers 5" upérieurs, et donnant ses ordres pour l'attaques
(1) Tczvv, en polonais : prononcez ïcheff.
deDirschau. Comme commandant d'une compagnie de voltigeurs, je fus appelé au cercle des officiers pour recevoir les ordres.
Le général m'ordonna de marcher derrière le premier escadron, qui devait s'arrêter à côté des jardins du faubourg; mon sous-lieutenant, avec une demi-compagnie, devait envoyer ses hommes en tirailleurs dans les jardins, et moi avec le reste, me jeter subitement dans les maisons du faubourg, jusqu'à la porte dite « porte de la Vistule M . Cette porte devait être enlevée par notre bataillon, y compris la compagnie de grenadiers.
Le deuxième bataillon était destiné à l'assaut de la seconde porte, « la porte du Moulin m .
La cavalerie devait, pendant l'attaque, passer derrière la ville, par la gauche, et se mettre en observation du côté de la « porte de Dantzig » , pour attaquer l'ennemi pendant sa retraite.
Toutes ces dispositions furent expliquées si clairement par le général Dombrowski que chacun les comprit parfaitement.
La marche en avant commença aussitôt, et se poursuivit pendant deux heures environ. Quand nous aperçûmes la ville et les hussards prussiens placés sur les points élevés, nous accélérâmes notre marche.
Notre cavalerie et celle de l'ennemi échangèrent des coups de carabine et de pistolet,
mais comme d'habitude ces décharges de la cavalerie ne blessèrent personne. Lorsque notre escadron fut arrivé auprès du faubourg, il prit le trot et passa à gauche : je laissai ma seconde section dans les jardins, et avec la première je courus vers le faubourg, pendant que les tirailleurs traversaient les haies.
Les Prussiens nous laissèrent approcher près des maisons, d'où ils accueillirent ma demicompagnie par un feu nourri venant des fenêtres, des portes et des créneaux pratiqués dans les murs. Le sergent qui courait à côté de moi fut blessé mortellement. Quelques-uns de nos voltigeurs tombèrent aussi, plusieurs blessés restèrent en arrière. Cette première fusillade fit sur nous une grande impression : les gens qui étaient tués, renversés ou gravement blessés restèrent naturellement surplace; le reste prit la fuite. J'avoue que je perdis moi-même la tête à ce moment : mon sergent, nommé Morok, étaittombé si subitement qu'il m'avait presque renversé ; lorsque je vis son visage pâle comme la neige et son corps inanimé, je perdis la tête. En un mot, nous nous enfuîmes tous à 150 pas environ en arrière, jusqu'à l'arrivée de la compagnie de grenadiers qui marchait en tête du bataillon. Le courage nous revint, je ralliai mes voltigeurs: nous courûmes en avant des grenadiers et nous
nous jetâmes dans les maisons; mais les Prussiens n'avaient pas attendu Tattaque du bataillon entier. Quand nous poursuivîmes notre course à travers les maisons du faubourg, nous vîmes les Prussiens s'enfuir devant nous.
Quelques cavaliers ennemis prirent aussi la fuite; nous les suivions de près, quand ils se jetèrent dans la ville dont on ferma la porte sur eux. Nous étions à peu près à 100 pas de la porte, quand une grêle de balles tomba sur nous. Encore une fois plusieurs voltigeurs tombèrent : le lieutenant-colonel Sierawski nous donna l'ordre de nous mettre à l'abri derrière les maisons les plus rapprochées, en disant : « Attendez ici, le canon vient d'arriver et va faire sauter la porte » . Lui-même resta dans la rue, souriant au milieu des balles qui perçaient son manteau bleu. Je le regardais de derrière une maison et j'admirais son sang-froid.
Après s'être exposé quelques minutes au feu des Prussiens, Sierawski se retourna et revint au pas à son bataillon, caché comme nous derrière les maisons. Ainsi, la rue redevenait libre, mais les balles ennemies, outre plusieurs soldats, avaient grièvement atteint le lieutenantcolonel Muchawski et l'adjudant-major Josef Bojanowski. Malgré la grêle des projectiles, les blessés furent ramenés dans les maisons par
leurs camarades; il y en avait onze dans ma compagnie.
Il se passa bien une demi-heure avant l'arrivée d'un canon et des canonniers qui le mirent en batterie. Un instant auparavant étaient arrivés un vieil officier, avec l'aide de camp du général Dombrowski, Bergenzoni; ce dernier fut mortellement blessé et tomba de son cheval près de la maison oii nous nous trouvions; le Français, son compagnon, ne fit pas un mouvement, comme s'il eût ignoré que l'autre fût tombé à côté de lui. Le premier coup de canon fut tiré si près de lui que son chapeau brodé d'or lui tourna sur la tète. Au troisième coup, la porte tomba en morceaux; cet officier m'adressa alors ces paroles : « En avant, jeune homme, méritez la croix et entrez dans la ville ! » A peine avait-il dit le dernier mot que nous courions dans la rue à la suite des Prussiens, qui ne se défendirent pas; nous les poursuivîmes jusqu'à la place du marché, où le bataillon arriva avec nous.
Je reçus Tordre de traverser la ville, pendant que la 2* compagnie poursuivait les Prussiens dans la rue à droite. J'appris plus tard que ceux-ci s'étaient réfugiés dans l'église avec leur commandant; mais ils se rendirent, sauf une petite fraction qui s'enfuit en s'engageant sur la glace très
faible de la Vistule, où la plupart furent noyés.
Le général prussien Roth fut fait prisonnier avec les 800 hommes qui s'étaient réfugiés dans Téglise. Ces soldats étaient presque tous des chasseurs d'élite; ils tirèrent si bien des fenêtres et des créneaux, qu'ils tuèrent 150 hommes de notre bataillon.
Je m'arrêtai hors de la ville, puis je reçus Tordre de m'avancer d'une demi-lieue, jusqu'à Stamberg, petit village formé de six pauvres maisons de paysans, pour placer des sentinelles et des grand'gardes jusqu'à la Vistule.
Ce premier combat de Dirschau me fit faire la réflexion suivante, qu'on ne devrait pas employer en tirailleurs de jeunes soldats n'ayant pas encore vu le feu. Il est beaucoup plus prudent de les conserver dans les rangs, ou de faire commander chaque petit détachement par un officier. De petits détachements ainsi constitués, placés à une certaine distance l'un de l'autre, occuperont le même front qu'un nombre égal de soldats placés en tirailleurs deux par deux.
Le général Dombrowski fut blessé auprès de notre deuxième bataillon; le général Kosinski le remplaça dans son commandement; il fut remplacé lui-même quelques jours après par le général Gielgud, ancien soldat comme Kosinski : ce général était bossu.
Le bataillon, avec le colonel prince Sulkowski, était entré dans la ville presque en même temps que nous, nous pûmes le voir entrant déjà dans les rues. Pendant notre marche vers Stamberg, nous entendîmes une fusillade et une canonnade assez fortes à près d'une lieue en avant de nous. Nous apprîmes quelques heures plus tard qu'une colonne ennemie avait été envoyée de Dantzig au secours de la garnison de Dirschau, mais que le général Ménard en marche vers Stagarod avec la légion du Nord, l'avait arrêtée et forcée à rétrograder, après un combat d'à peine une heure ***.
*** Les officiers et soldats nommés ci-dessous reçurent la décoration de la Légion d'honneur pour l'affaire de Dirschau, à la suite de l'ordre du jour du général Dombrowski du 14 mars 1807, publié le 21 mars dans la Gai.ette de Posen :