‹ Mémoires sur les guerres de Napoléon, 1806-1813;Chapitre 7 sur 13 · Gharlet, officier d'artillerie français · texte numérisé non relu

Gharlet, officier d'artillerie français

Aussitôt arrivé à Stamberg avec ma compagnie, je reconnus les positions et plaçai des vedettes sur les deux digues; Tune de ces digues conduisait à un village qu'on pouvait apercevoir à peu près à une demi-lieue au milieu des inondations; Tautre courait parallèlement à la Vistule; les routes placées sur ces digues partaient du village à angle droit, pour devenir plus tard à peu près parallèles. En cette saison, on ne pouvait circuler que sur ces digues, entre lesquelles l'inondation recouvrait partout les prairies.

Quand j'avais quitté Dirschau, on m'avait donné également le commandement de la 2* compagnie de voltigeurs; j'avais donc 200 voltigeurs et 50 tireurs d'élite; ces derniers avaient été auparavant commandés par le capitaine Golaszewsky, qui avait été tué. Je plaçai sur chacune des digues une grand'garde de 40 hommes, assez forte pour se défendre en cas d'attaque ; chaque grand'garde détacha deux sentinelles, à 200 pas pendant le jour, à 100 pas seulement la nuit. Le lendemain, ayant appris que nous resterions plusieurs jours au même endroit, je fis construire devant chaque grand'garde une barricade faite de charrettes et de planches prises dans le village. Nous élevâmes aussi des huttes pour protéger nos hommes contre le mauvais

temps et aussi contre une attaque subite. De la sorte, quoique les grand'gardes fussent à quelques centaines de pas du village, nous pûmes nous reposer tranquillement dans les maisons.

Les grand'gardes furent changées toutes les douze heures, à midi et à minuit, de manière que chacun pût à tour de rôle faire la cuisine dans les maisons. Une heure avant le jour, nous étions toujours sous les armes. L'ordre fut ainsi établi une fois pour toutes. Dans la journée, nous n'avions rien à craindre, car sur la plaine inondée le moindre objet se distinguait de loin.

Le général Kosinski vint plusieurs fois nous visiter, de jour comme de nuit, et trouva toujours tout en ordre. Nous restâmes quatre jours dans cette position et nous y reposâmes complètement de nos fatigues.

L'ennemi ne se montrait pas : le cinquième jour seulement une de nos grand'gardes aperçut des cavaliers ennemis près du village qui nous faisait face; ce village, du nom de Zblewo, était à une demi-lieue de Stamberg. Tout le pays étant inondé, cette cavalerie ne pouvait circuler que sur les digues.

Je m'avançai à 1,000 pas environ de l'une des grand'gardes, avec 6 soldats sans sacs et sans

sabres; je reconnus qu'il y avait de l'infanterie à Zblewo.

Rentré à Stamberg, j'envoyai un rapport à Dirschau par un sergent monté sur un cheval de paysan.

Le lendemain, dès le matin, on m'envoya 30 sapeurs français avec un sergent, qui m'apporta Tordre de déloger l'ennemi de Zblewo avec mes deux compagnies et les 30 sapeurs.

Ne voulant pas diviser mes forces, car il faut les avoir autant que possible réunies pour toute opération militaire grande ou petite, je laissai sur la digue de gauche, près de la barricade, 30 hommes avec le sous-lieutenant Gorzenski, en qui j'avais toute confiance en raison de sa bravoure pendant le combat de Dirschau : •en outre j'étais tranquille, sachant que la cavalerie ne pouvait passer que par cette digue pour nous couper la retraite ; quant à l'infanterie, elle ne pouvait marcher assez vite pour le faire, quand elle nous verrait en marche sur l'autre digue.

Je gardai donc presque tout mon monde avec moi, et j'organisai l'avant-garde; mais les Français réclamèrent aussitôt d'en faire partie, disant que c'était à eux, vieux soldats, de donner l'exemple aux jeunes.

J'aurais voulu les avoir comme réserve, ce

qui eût été plus prudent, mais je cédai à leurs instances, en leur adjoignant 30 voltigeurs de ma compagnie; le reste suivit à 200 pas de distance.

Je fis marcher à 100 pas en avant le sergent français avec 5 sapeurs et 5 voltigeurs. Ces Français partirent d'une allure si rapide que les nôtres pouvaient à peine les suivre.

Nous mîmes près d'une heure pour arriver au village; on tira plusieurs fois sur les sapeurs et les 5 hommes de ma compagnie. Je vis, en même temps, plusieurs hussards prussiens se mettre en route derrière le village et prendre la digue de gauche; ils se trouvèrent bientôt derrière nous sur la gauche; mais sûr que Gorzenski les arrêterait à sa barricade, je m'élançai sur le village avec mon premier détachement, le traversai et ne m'arrêtai qu'après l'avoir dépassé. On nous tira quelques coups de feu. Je perdis bientôt de vue le sergent des sapeurs français, ses 5 hommes et mes 5 voltigeurs, tellement ils s'acharnèrent à la poursuite des Prussiens. Je vis aussi les hussards en fuite sur la route de gauche; j'appris plus tard qu'ils avaient eu quelques blessés qu'ils ramenèrent avec eux.

Ne voyant pas revenir mon sergent français et ses 10 hommes, je fis prendre deux chevaux de paysans; avec un de mes hommes nous les

enfourchâmes à poil, et en nous hâtant nous rattrapâmes le sergent près d'un autre village. Zblewo était assez grand avec de très belles maisons; les propriétaires étaient allemands, mais parlaient polonais, car tous les domestiques, hommes et femmes, étaient polonais. Ces derniers étaient très contents de nous voir; les patrons, probablement par crainte, nous donnèrent de quoi manger et nous rafraîchir.

Nous rentrâmes à Zblev^^o avec le sergent de sapeurs. Je dus me tenir près de lui pendant la route, car il était acharné pour tuer ou prendre un prussien et était désolé de rentrer, comme il disait, «les mains vides» . J'avais vraiment peur qu'il ne retournât en arrière.

Je m'arrêtai à Zblewo et je commençais à rédigermon rapport au général Kosinski pendant que mes hommes mangeaient, quand on vint m'avertir que quelques centaines de fantassins nous arrivaient de Stamberg. C'étaient deux compagnies du 12" régiment (colonel Poninski), qui avaient l'ordre de me soutenir en cas de besoin. Le capitaine qui les commandait me remit ses instructions qui portaient que, dans le cas où l'ennemi se retirait de Zblewo, nous devions nous porter de suite sur Skarszew (Schœneck), où notre régiment était parti; les sapeurs devraient être renvoyés à Dirschau.

Mon régiment s'était mis en marche dès le matin pour Skarszew ; je n'y arrivai que le soir avec mes deux compagnies, et nous trouvâmes nos quartiers déjà préparés. Le prince Sulkowski nomma au commandement de cette place le capitaine Stanilawski, qui avait habité la France pendant longtemps, et parlait allemand avec un fort accent français.

Il fut très aimable pour moi et nous donna de bons quartiers; il me dit que les habitants, dont une partie étaient Allemands, avaient peur de lui, car ils le prenaient pour un Français à cause de son accent.

Ce pays était au pouvoir des Prussiens depuis plusieurs années, c'est-à-dire depuis 1772, date du premier partage de la Pologne. 11 y avait beaucoup d'Allemands, mais moins que je ne le pensais; d'ailleurs les Allemands s'attachent facilement à la terre qui les nourrit. Chaque nation a son caractère propre. Chez presque toutes les nations, les hommes qui sont forcés par la nécessité de quitter leur patrie souffrent de nostalgie, et ne s'installent à l'étranger qu'avec amertume. Les Allemands au contraire vont à l'étranger sans regret s'ils espèrent y trouver une amélioration à leur existence, ils y restent, s'y installent, y gardentleur nationalité, tout en respectant et estimant les lois du pays

nouveau où ils résident, et désirent que la justice les protège.

J'avais dans ma compagnie quelques Allemands des environs de Leszno; je nommai l'un d'eux sergent et en fus très content. Quoique plus faibles que nous pour supporter les fatigues, les Allemands sont beaucoup plus prudents, et soigneux surtout de se maintenir en bonne santé. Quand ils étaient entrés au régiment, mes Allemands ne parlaient pas polonais; ils l'apprirent cependant bientôt, et se tinrent bien au feu, partout, avec les nôtres. Je veillai à ce que les Polonais ne se moquassent pas d'eux, et les traitassent au contraire toujours en camarades. Je remarquai souvent que nos soldats portaient les fusils de leurs camarades allemands fatigués.

Il y avait partout, dans les campagnes, des paysans polonais, mais dans les villages beaucoup d'Allemands, parlant polonais, etbien aises d'employer des Polonais, hommes ou femmes, plus vigoureux qu'eux, et toujours prêts à n'importe quel travail.

Après deux jours de repos, nous repartîmes en avant et arrivâmes à Zulawek, village plus rapproché de 2 lieues de Dantzig, et où se trouvait notre avant-garde.

En arrivant, nous aperçûmes sur des monti-

CAMPAGNE DK 1807 39

cules les vedettes des lanciers de Dziewanowski. Ce régiment de lanciers avait été formé à Brombergavec le régiment prussien nommé «Towarzysz " (1), dont la plupart des cavaliers s'étaient joints à nous à Fordon,dès qu'ils nous avaient aperçus de l'autre côté de la Vistule; c'étaient tous d'excellents soldats. Quelques anciens officiers et maréchaux des logis de ce régiment avaient appartenu à l'armée polonaise de Koseiuszko. Ces officiers, avec presque tout le régiment, 600 hommes, étaient entrés au service de la Prusse aussitôt après le partage de la Pologne, Ils étaient tous de la province d'Augustow, qui avait été attribuée à la Prusse.

Ces 600 cavaliers reçurent encore des environs Bromberg 300 recrues, cequi porta à 900 hommes l'effectif de cet excellent régiment.

C'était le seul régiment de lanciers prussiens habillé à la polonaise, kurtka bleu foncé avec revers et parements cramoisis, fanions des lances rouge et blanc.

Le village de Zulaw^ek, beau et propre, était assez bien situé ; il appartenait à un propriétaire dont j'ai oublié le nom, bien à tort, car il nous accueillit fort bien. C'était un vieillard, qui avait été nommé chambellan par Frédéric II, mais il

(1) En polonais, Compagnon.

n'avait jamais voulu habiter Berlin. Après le premier partage de la Pologne, bien des seigneurs polonais avaient vendu leurs domaines à vil prix, ou donné leurs propriétés de moindre valeur à leurs employés, tandis qu'eux-mêmes allaient s'établir dans la partie de la Pologne restée indépendante. Frédéric II fit tout son possible pour se débarrasser de la noblesse polonaise et la remplacer par des Brandebourgeois.

Nous quittâmes Zulawek pour nous rapprocher encore de 3 lieues de Dantzig. Au bout de deux heures de marche, nous aperçûmes sur les routes de droite et de gauche nos divisions en marche sur cette ville. Nous étions au centre, devant nous les lanciers de Dziewanowski, derrière nous les batteries françaises ; à notre droite, le 2* régiment d'infanterie légère française, suivi de la division saxonne; à notre gauche le 10* régiment de chasseurs à cheval français, suivi d'une batterie et d'une brigade badoise; plus loin, toujours à gauche, la légion du Nord du prince Radziwill, et devant elle la cavalerie du général Sokolnicki composée des insurgés des provinces de Posen et de Kalisz. Le spectacle était superbe, c'étaitcomme une revue. Les piquets d'avant-garde de la cavalerie eurent sur plusieurs points à tirer des coups de pistolet. L'ennemi nous envoya plusieurs coups de canon,

mais de notre côté je ne vis aucune batterie répondre, ni même se mettre en position. Notre division s'arrêta à Bomfeld, mais notre régiment reçut bientôt Tordre de se porter à gauche sur le village de Schœnfeld, où nous arrivâmes et passâmes la nuit campés. Au commencement de la nuit, nous aperçûmes un grand feu : l'ennemi incendiait les faubourgs, qui brûlèrent toute la nuit. Il faisait si clair dans notre camp qu'on pouvait lire facilement.

Nous restâmes deux jours à Schœnfeld ; le troisième jour nous fûmes remplacés par le 12* régiment et allâmes occuper le village de Kowal. Nous nous remplacions ainsi tous les deux jours, je ne sais pourquoi, car nous campions toujours, l'état-major seul était logé dans les chaumières.

Nous avions assez de paille pour nous coucher et construire des abris, les approvisionnements se faisaient régulièrement. Il n'y avait pas de malades; l'homme s'habitue vite à la vie au grand air sans en être incommodé, et la vie se passe agréablement entre gais et bons camarades.

Nous avions des grand'gardes et des sentinelles devant notre camp, et mon tour revint plusieurs fois.

J'ai noté sur mon carnet que la nuit du

12 mars, passée en grand'garde, fut particulièrement pénible ; car à peine venions-nous de nous installer à peu près, qu'arriva le lieutenantcolonel Gedrowski, qui me donna l'ordre d'avancer vers le faubourg brûlé de Schotland, en nous défendant d'allumer du feu, de crainte d'être aperçus de l'ennemi. Sans paille, sans feu, nous y passâmes une nuit froide et humide, battant la semelle pour nous réchauffer dans la boue et dans la neige. Je plaçai les vedettes tout près de la grand'garde, caria nuit était très sombre.

En réalité toute la compagnie fut de garde, car personne ne put se coucher. Je ne me souviens pas d'une nuit plus pénible pendant toute la campagne.

Quand le jour se montra, nos soldats rapportèrent du faubourg brûlé quelques planches sur lesquelles Gorzenski et moi nous couchâmes un peu, à tour de rôle, car il était impossible de s'étendre à terre où l'on avait de la boue jusqu'aux genoux. Non, je n'oublie pas cette nuit qui me parut si longue ! mais je tiens à en rappeler le souvenir pour que les jeunes soldats cachent ce qui les attend à la guerre; ce n'est pas les boulets qu'ils ont le plus à craindre, mais le manque de tout, aussi faut-il être prêt à toute privation.

Mais la bonne camaraderie diminuait nos misères. Mes voltigeurs ne se plaignaient pas, j'en entendais quelques uns fredonner cette vieille chanson militaire polonaise du temps de Kosciuszko :

« Czy to w boju, czy to \v czancu Zolniez zavvsre jakby w tancu (1). »

Mais il yen avait bien quelques-uns qui murmuraient : « froid, faim, et loin de la maison « .

Vers 9 heures du matin, au moment où nous nous demandions pourquoi on ne nous Felevait pas, le régiment arriva tout entier, et nous nous mîmes en marche vers le faubourg brûlé, nous nous arrêtâmes dans un creux. Le 12* régiment passa devant nous : nous reçûmes Tordre de mettre Tarme au pied et d'attendre.

Nous entendîmes bientôt une fusillade bien nourrie. Après un combat d'une heure, le 12* s'empara de Stolzenberg.

L'ennemi se retira au fort de Bischoffsberg,^ et commença à nous canonner avec l'artillerie du fort. Le 12' régiment perdit beaucoup de inonde ce jour-là, car l'ennemi, couvert par les ruines du faubourg brûlé, tirait avec plus de précision.

(1) Soit au combat, 8oit en garnison

Le soldat est toujours comme à la danse !

Les blessés étaient amenés auprès de nous; les boulets ronflaient, mais tombaient au delà de notre ligne. Ce fut une bonne épreuve pour nos soldats, car ils purent se convaincre que, quoique nous fussions bien près, les boulets passaient au-dessus de nos têtes; nous restions tranquilles, remarquant que le bruit et le sifflement des boulets ne s'entendent que quand ils passent : le boulet qui tue ne s'entend pas.

Quatre compagnies du 12^ régiment restèrent dans le faubourg incendié de Stolzenberg, le reste du régiment se retira sur Kowal; notre régiment alla à Wonnenberg, où nous instaU lames notre camp et notre bivouac, et où nous pûmes, après vingt-quatre heures de mouvements, allumer du feu et faire la cuisine. Je suis sûr que presque personne de notre compagnie n'avait pu manger un morceau de pain pendant ces vingt-quatre heures. Nous étions inexpérimentés et n'avions rien sur nous. Je note ici pour les débutants qu'un soldat devrait toujours avoir sur lui un morceau de pain.

Le 17 mars, on ouvrit les tranchées devant la forteresse. Le soir, je fus envoyé avec ma compa* gniecomroo soutien d'un officier etde 40 sapeurs du génie français. Quand la nuit tomba, ils se mirent à l'œuvre.

Pendant la nuit, les Prussiens qui occupaient

les forts de Bischoffsberg et de Hagelsberg (1) envoyèrent des patrouilles du côté de nos grand'gardes. Ces patrouilles entendirent le bruit des pioches de nos sapeurs et commencèrent à tirer sur nous. Bientôt on lança deux balles à feu pour éclairer l'endroit où se faisaient entendre les travailleurs, et bientôt aussi on commença à eanonner dans cette direction.

La tranchée fut commencée dans les ruines des maisons brûlées. Avant que les sapeurs pussent s'enfoncer assez pour être à l'abri, l'un d'eux fut blessé et un autre tué. Mais les travaux furent tellement avancés avant le jour, qu'au matin, quoique l'ennemi eût doublé ses feux sur nous, nous pouvions nous tenir couchés dans la tranchée. Les boulets bouleversaient cependant le parapet, et il fallait le réparer continuellement. Dans la journée on plaça les gabions, on les emplit de terre, et on augmenta ainsi la protection. On aurait dû tout d'abord placer les gabions, mais ceux-ci ne furent apportés que le matin par des détachements de sapeurs.

A peu près à mille pas derrière nous, le reste

(1) En polonais : Biskupiagora et Goragradowa, littéralement montagne de l'évêque et montagne de la grêle. Noua avons adopté les noms allemands de ces deux forts^ généralement employés.

de notre division attendait l'arme au bras, hors de portée du canon du fort, afin d'empêcher les sorties de l'ennemi pour bouleverser nos travaux. J'appris plus tard qu'on avait ouvert des tranchées en deux autres endroits.

Le lendemain, une compagnie arriva pour nous remplacer, mais comme il faisait presque jour quand elle se rapprocha de la tranchée, elle fut saluée de salves de l'ennemi, salves qui nous accompagnèrent aussi pendant notre rentrée à Wonnenberg; personne ne fut pourtant blessé.

Les jours suivants on envoya les compagnies aux tranchées le soir quand il fit sombre, et avant l'aube, de sorte que le fort ne pût tirer sur nous.

Au camp de Wonnenberg nous entendîmes gronder le canon toute la journée et la nuit en avant de nous : on l'entendait à droite du côté des Saxons, à gauche du côté des Badois. Ceuxci s'occupaient aussi de travaux de tranchée, mais nous ne pouvions les voir de Wonnenberg. Nous ne pouvions non plus, du camp, voir nos sapeurs travaillant à la tranchée, avec nos compagnies de garde. Quatre compagnies se tenaient toujours à moitié chemin du camp à la tranchée, on les relevait toutes les vingtquatre heures; on relevait toutes les douze

heures les compagnies dans les tranchées, car elles aidaient les sapeurs dans leur travail, et on ne pouvait coucher dans les tranchées. En outre, chaque jour, le régiment entier prenait les armes avant Taube, et restait sous les armes jusqu'au grand jour.

Cependant, malgré toutes ces précautions, Tennemi fit une sortie de Hagelsberg sur les Badois, qu'il chassa des tranchées, et se porta sur le Ziganenberg (l), vis-à-vis du fort de Hagelsberg. Quelques centaines de cosaques tombèrent sur les Badois qui s'enfuirent en perdant quelques prisonniers. Les chasseurs à cheval français se portèrent en avant, mais se débandèrent, soit parce qu'ils voyaient les cosaques pour la première fois, soit parce qu'ils étaient en trop petit nombre.

De Wonnenberg où nous étions, nous ne voyions qu'une partie de Ziganenberg; nous vîmes deux escadrons de dragons saxons s'avancer avec intrépidité contre les cosaques, qui se mirent en retraite vers le fort. Les chasseurs s'étaient avancés en fourrageurs contre les cosaques, qui n'avaient pas bougé, mais quand ils virent les dragons s'avancer en ligne •serrée, ils prirent la fuite.

(1) Montagne des Bohémiens.

Le 22 mars, le maréchal Lefebvre arriva pour nous passer en revue et nous faire exécuter quelques mouvements. Il passa dans nos rangs avec son état-major et nous inspecta en détail. Ensuite il ordonna aux compagnies du centre de chaque bataillon de se former en colonnes; les quatre compagnies qui étaient devant nous se réunirent à leurs bataillons; le maréchal les fit déployer encore une fois, et les fit mettre en marche au pas accéléré, pour l'attaque, baïonnette au canon.

Ensuite on forma les carrés sur trois rangs, puis les carrés entiers, en détachant des pelotons pour couvrir les intervalles. En un mot nous exécutâmes tous les mouvements les plus usités et les plus utiles à la guerre. Tous ces mouvements furent assez bien exécutés, malgré la boue et la neige.

Ce même jour le maréchal Lefebvre transféra son quartier général de Prusztch à Pickendorf, position mieux choisie au centre des travaux d'attaque. Dantzig, grande place forte entourée de forts détachés, était plus facile à assiéger qu'on n'eût pu le croire au premier abord : quoique assez grande, son enceinte était pour la plus grande partie couverte par des inondations du côté de la Vistule, et on n'en pouvait approcher en cette saison.

On ne pouvait faire le siège que du côté du sud, où la ville était couverte par les deux forts de Bischoffsberg et de Hagelsberg; si Ton eût réussi à prendre la ville d'un autre côté, ces deux forts auraient toujours pu tenir et se défendre, et étaient en état de détruire la ville.

Il n'était donc pas nécessaire d'investir complètement la ville, il suffisait d'en envelopper la moitié sud, et de construire les tranchées et les parallèles de ce côté seulement. Les deux forts ci-dessus mentionnés une fois pris, la ville ne pouvait plus se défendre.

De l'autre côté de la Vistule, à l'est, il fallait établir un pont de communication entre Prusztch et la langue de sable qui longe le bord de la mer, et placer un corps d'observation sur cette langue de sable, du côté de Pillau.

Si ce corps était assez fort, il devait occuper l'île de Holm, qui se trouvait entre la Vistule et le canal; on coupait ainsi les communications de Dantzig avec la mer, et avec les deux forts placés à l'embouchure de la Vistule, Weichselmùnde et Fahrwasser. Cette mission fut réservée à la division du général Oudinot, qui arriva plus tard.

Notre division se trouvait au centre de la ligne d'investissement; à notre droite, la division saxonne; à notre gauche la brigade badoise;

à l'extrême gauche, la légion du Nord. La brigade de cavalerie du général Sokolnicki établie à Langfur gardait le terrain à Touest jusqu'à la mer. Cette cavalerie eut souvent à se battre contre l'ennemi et à s'opposer à ses sorties au commencement du siège, avant que l'investissement de Dantzig fût complet.

Les travaux d'approche en avant des deux forts attaqués furent menés très vite, et l'on commença la construction des batteries pour canons de gros calibre. Les sapeurs travaillaient surtout la nuit, mais l'ennemi envoyait des balles à feu pour éclairer les travaux. Les tireurs d'élite de l'ennemi s'avançaient aussi contre nos grand'gardes et à peu de distance. Quand les balles à feu leur montraient nos sapeurs travaillant à remplir les gabions, ils tiraient sur eux, mais heureusement sans grand résultat.

Le 26 mars, c'était encore mon tour de me rendre à la tranchée avec ma compagnie. A 4 heures du matin, j'avais remplacé une compagnie du 12* régiment; à peine avions-nous pris place dans la tranchée et déposé nos havresacs, qu'une grêle de balles tomba sur nous du côté gauche. Il faisait encore bien sombre; cependant, grâce aux reflets de la neige, j'aperçus des tirailleurs ennemis courant pour nous couper la retraite de ce côté. Je suis presque

sûr que les Badois s'étaient rendus ou avaient fui sans tirer un coup de fusil, car ces tirailleurs dépassèrent de quelques centaines de pas les tranchées occupées par les Badois.

A ce moment nous étions tous debout : mais voyant derrière les tirailleurs une colonne d'infanterie ennemie qui nous avait presque dépassés, voyant aussi les tirailleurs se diriger droit sur nous, nous quittâmes la tranchée et nous retirâmes sur Stolzenberg.

Il nous était déjà impossible de nous replier sur nos compagnies placées en réserve, ainsi qu'il nous était prescrit en cas d'attaque subite; l'infanterie prussienne était déjà derrière nous.

Le faubourg brûlé de Stolzenberg se trouvait sur notre droite, et les tranchées y étaient occupées par des compagnies du 10« et du 11" de ligne; c'est là que nous nous dirigeâmes à travers les jardins, sous la grêle des balles des tirailleurs prussiens.

Mais à moitié route, nous nous aperçûmes que Stolzenberg était déjà occupé par l'ennemi, qui nous accueillit par un feu bien nourri.

Grâce à l'obscurité, nous n'eûmes que quelques blessés. Il ne nous restait qu'à sortir des jardins, pris entre deux feux; en les quittant, nous prîmes à droite, tout en ripostant à l'ennemi et en emportant quelques blessés, et

nous nous retirâmes à travers champs sur nos quatre compagnies de réserve, qui se portèrent en avant pour nous venir en aide.

Le major Malczewski, commandant de cette réserve, vint à nous sur son cheval, suivi de tirailleurs qui couraient à notre secours, et qui iarrétèrent les tirailleurs ennemis qui nous avaient presque coupé la retraite. Nous rejoignîmes enfin la réserve.

Le jour commençait à peine. Le major, du haut de son cheval, aperçut plusieurs colonnes ennemies débouchant de la ville. Il donna l'ordre à tous de faire demi-tour à droite et de rétrograder sur Wonnenberg : quant à nous, qui étions encore gi 100 ou 150 pas de la réserve, le major nous ordonna de suivre les autres, en restant déployés en tirailleurs.

Nous avançâmes pendant quelques centaines de pas dans cet ordre, les quatre compagnies de réserve en colonnes, la mienne en tirailleurs à peu près à 150 pas en arrière; mes hommes tiraient sur les cosaques, qui formaient un rideau devant leur infanterie. Derrière eux, j'aperçus de la cavalerie régulière se mettant en ligne.

. J'ordonnai à mon clairon de donner le signal pour rallier mes tirailleurs, et gardant JO hommes avec moi, j'ordonnai au sous-lieu-

tenant de continuer la retraite; je le suivis avec mes 10 hommes à 50 pas. Hélas! c'était trop tard !

Deux escadrons ennemis nous chargèrent au galop en ligne; l'un d'eux passa sur nous et nous traA^rsa; je tombai, renversé entre deux chevaux, et reçus un coup dans le dos.

Je perdis connaissance; au bout de je ne sais combien de temps, je repris mes sens et me trouvai couché par terre et dépouillé de mon uniforme. J'étais entouré de cosaques à cheval, et à côté de moi se trouvait un de mes voltigeurs, à qui on n'avait pris que sa capote. Un officier de cosaques me dit de me lever, mais cela me fut impossible, je ne pouvais remuer le bras, mon corps et mes jambes étaient raides. Il me tendit la main, me leva, et faisant mettre pied à terre à un de ses cosaques, il me dit de prendre son cheval.

Le cosaque conduisit lui-même sa monture, sans me laisser prendre les rênes. Nous traversâmes le faubourg entre le Bischoffsberg et le Hagelsberg, puis Stiglitz, jusqu'à la ville.

Après avoir traversé la porte de la ville, le cosaque m'aida à descendre, je m'assis sur un * banc, grelottant et claquant des dents, car j'étais déshabillé.

Le colonel des cosaques arriva, descendit tie

cheval et m'offrit de l'eau-de-vie, ainsi qu'à quatre de mes voltigeurs (sur les 10 qui étaient avec moi auparavant). Il me demanda quel uniforme je portais, et au bout d'un quart d'heure, mon habit me fut rendu, avec le ruban de la Légion d'honneur, mais sans la croix.

C'était la croix que j'avais reçue à la suite du combat de Dirschau : le chef d'état-major du maréchal Lefebvre me l'avait attachée lui-même sur la poitrine. Cet officier se trouvait à côté de la porte de Dirschau quand nousl'avions faitsauter.

Ma coiffure était perdue, mais le colonel des cosaques me fit cadeau d'un bonnet de cosaque : j'aimais encore mieux ce bonnet que rien du tout.

Nous retrouvâmes prisonniers Sokolowski, lieutenant d'une des quatre compagnies qui furent renversées comme la mienne, à ce qu'il me dit, puis un soldat français, quatre de mes voltigeurs, deux officiers français d'artillerie et du génie, enfin un officier badois et plusieurs de ses soldats.

Des officiers prussiens de différentes armes entourèrent le soldat français, qui était du 2* régiment d'infanterie légère; ceux qui parlaient français causèrent avec lui, car il était bavard. Les deux officiers français ne disaient rien.

Ce soldat français fit la réponse suivante qui fit ensuite le tour de la garnison. Un des officiers prussiens lui dit : «Vous autres, Français, vous ne vous battez que pour l'argent! » L'autre lui répondit vivement : «Et vous? pourquoi donc?

— Nous, pour la gloire ! dit le Prussien.

— Vous avez raison : vous vous battez pour ce qui vous manque! » reprit le Français.

On nous conduisit dans un bâtiment, puis deux jours après pendant la nuit, à Fahrvvasser, où l'on nous embarqua sur un bateau suédois, qui nous transporta d'abord à Pillau, puis à Klejpeda, et enfin à Riga.

Nous restâmes six semaines sur ce bateau, très mal nourris : nous fûmes tous atteints du scorbut.

Avec nous se trouvaient Uminski, Malet (officier du génie français qui entra plus tard au service du duché de Varsovie sons le nom de Malecki), et i200 soldats.

Nous formâmes le dessein de nous emparer du bateau, dont l'équipage était peu important : mais apprenant que la guerre allait bientôt finir, nous renonçâmes à notre projet.

Nous fûmes logés à Riga et reçûmes la moitié de notre solde. Presque tous les officiers et soldats, l'un après l'autre, tombèrent malades d'une fièvre nerveuse provenant de la mauvaise

nourriture du bateau, Je tombai malade un des derniers, et restai plusieurs jours sans connaissance; une hémorragie par le nez et par la bouche me sauva.

Enfin la paix de Tilsitt fut signée et nous rendi-t notre liberté.

J'en profitai immédiatement et partis pour Wilna, où je savais que je trouverais M. Michel Oginski, que j'avais connu à Berlin. Il me reçut à bras ouverts, et me donna tout l'argent nécessaire pour aller à Varsovie. Je passai quelques jours très agréables avec lui à visiter les environs.

Dès mon arrivée à Wilna, je me présentai chez le général gouverneur Korsakow, le même que Masséna avait battu à Zurich. C'était un vieillard très poli : il m'invita à dîner et me parla de la campagne de Suisse à laquelle il avait pris part; voyant que je la connaissais à fond, il m'en parla avec grands détails.

Je remarquai que les Lithuaniens étaient contents de lui. Je fis connaissance avec plusieurs familles lithuaniennes, en particulier avec M. et Mme Tyzenhauz.

Je quittai Wilna par la poste, car j'avais de l'argent, et ne m'arrêtai pas en route, sauf une journée à Grodno, pour visiter la ville et les monuments, qui nous rappellent tant de pénibleS'SOuvenirs.

A Bialystok, on pouvait déjà remarquer les effets de l'administration prussienne établie depuis quelques années. Plusieurs maisons nouvellement construites étaient bâties légèrement « à la Prussienne » . Le pays n'est pas aussi joli que les environs de Wilna et de Grodno, quoique assez agréable. De Tykocin à Ostrolenka, on voyait les tristes résultats de la guerre : la dévastation partout.

A partir de là, je rencontrai des détachements de nos troupes.

Je restai une semaine à Varsovie, pour visiter la ville et m'équiper à nouveau. Après m'être présenté chez le prince Joseph Poniatow^ski et chez nos généraux, je partis chez mes parents, et trouvai mon père en bonne santé.

Pendant que j'habitais la maison paternelle, je reçus un jour une lettre m'annonçant ma nomination comme officier d'ordonnance de l'Empereur (1). Je partis aussitôt pour Paris.

(1) La copie de cette nomination se trouve aux Archives de la guerre, nous la donnons ci-dessous :

Extrait des Minutes de la Secrétairerie d'État.

Bayonne, le 9 mai 1808.

Napoléon, Empereur des Français, Roi d'Italie, et Protecteur de la Confédération du Rhin,

Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

Art. I". — Le S"" Désiré Glapowski (sic), officier de l'État-

Quoique notre titre fût celui d'officiers d'ordonnance, nous étions en réalité les aides de camp de l'Empereur, car les généraux aides de camp ne faisaient jamais le service comme tels : ils commandaient souvent des corps d'armée, comme Junot, Marmont, Rapp, Savary, Bertrand, Mouton, Lauriston, Drouot, Lebrun, Lemarais, Durosnel et Gaffarelli. Quand Marmont fut nommé maréchal, il fut remplacé par Narbonne, puis en 1813 par Flahaut. Il y avait le plus souvent deux de ces aides de camp auprès de la personne de l'Empereur, quelquefois un seul, quelquefois aussi aucun. Quand je pris mon service d'officier d'ordonnance, nous étions en pleine paix, aussi j'obtins la permission, d'aller suivre les cours de l'Ecole polytechnique.

major Polonais, est nommé l'un de nos officiers d'ordonnance.

Art. 2. — Notre Ministre de la guerre est chargé de l'exécution du présent décret.

Signé : Napoléon.

Par l'Empereur, Le ministre S"* d'État. Signé : Hugues B. Maret^

Le Ministre de la guerre. Signé : Clarke.

Pour ampliation L'inspecteur aux revues, secrétaire général, Fririon.

Collationné Le chef du bureau des lois, Arcambal, l'aîné.

Je louai un logement auprès de cette école. Je m'attachai surtout, parmi les différents cours, à celui de géométrie descriptive, sur lequel je n'avais pu répondre aux questions de l'Empereur à Posen, ce qui m'était resté sur la conscience. A côté des mathématiques, j'étudiai les différents cours de géologie, chimie, botanique et mécanique. L'école polytechnique de Paris était, à cette époque, la meilleure école militaire, et les sciences préparatoires militaires y étaient poussées très loin.

L'esprit des élèves de 1" et de 2^ année était excellent, à tel point qu'on ne causait sur d'autres sujets que sur les sciences. D'ailleurs, on n'avait pas beaucoup de temps pour causer, car les répétiteurs venaient dès 6 heures du matin dans nos logements, et faisaient repasser les cours aux élèves deux heures avant le commencement du premier cours. Nous devions donc tous être prêts avant 6 heures.

Les cours duraient de 8 heures du matin à 11 heures; puis venait un déjeuner très court. De midi à 5 heures les cours se suivaient; à 5 heures, dîner, puis, de 7 à 10 heures, les répétiteurs venaient nous faire revoir les cours qui nous avaient été faits. Ils restaient souvent jusqu'à 11 heures et minuit avec les élèves les

moins intelligents. Ils étaient extrêmement consciencieux dans leurs fonctions.

Pendant les repas, nous causions le plus souvent de la guerre, en appliquant aux guerres anciennes et actuelles les connaissances théoriques que nous avions. Chacun de nous était convaincu que l'expérience est nécessaire, mais C[ue l'expérience sans études théoriques ne peut faire un bon général.

Après les cours je retournais dans mon logement, chez le docteur Markowski, qui, à l'époque où notre pays avait encore une existence politique, avait été envoyé par l'université de Gracovie à Paris, comme l'un de ses plus distingués élèves, pour se perfectionner dans les sciences médicales. Notre pays était partagé depuis vingtsix ans, la Révolution française était passée, et le docteur Markowski restait à Paris, étudiant toujours, et était le meilleur des répétiteurs.

Je lui conseillai de revenir en Pologne, en invoquant le devoir de tout bon citoyen d'être utile à sa patrie. Mais ce ne fut qu'en 1809 qu'il se décida à y rentrer. Un autre de nos répétiteurs, du nom de Livet, se décida aussi, d'après mes conseils, à se rendre en Pologne, où il devint plus tard professeur à l'école d'application de Varsovie.

C'est à lui que plusieurs de nos officiers d'ar-

tillerie doivent leurs connaissances élevées en mathématiques ; certainement beaucoup d'entre eux ont plaisir à se souvenir de ce professeur distingué.

Je veux citer ici les noms de quelques-uns des professeurs de l'école polytechnique de ce temps, qui devinrent célèbres; c'étaient Monge, Fourcroy, Faujas de Saint-Fond, Thénard, Jussieu, etc..

Il est facile de comprendre que des jeunes gens aussi occupés que nous ne pensaient guère aux plaisirs du monde; aussi, comme je l'ai dit plus haut, on ne parlait guère pendant les récréations que de sujets militaires, développant nos progrès et notre intelligence.

Ce n'est que le dimanche, et encore de temps en temps, que l'un de nous allait au théâtre, toujours pour entendre quelque tragédie, nos pensées étant toujours tournées au sérieux.

Il n'est donc pas étonnant que les élèves de l'école polytechnique aient joué plus tard des rôles importants.

Pendant les vacances, j'allai à Beryille, auprès de Fontainebleau, rendre visite au général Kosciuszko. Il habitait chez son ami intime M. Zeltner, un Suisse, qui possédait une maison et une petite ferme, où notre chef distingué s'occupait d'agriculture.

r^ Je le trouvai en costume de fermier français, avec un chapeau de paille, un frac gris, un pantalon court et des souliers. Il avait déjà perdu ses dents du haut, ce qui nuisait à sa prononciation.

Il fut très aimable pour moi, me raconta différents incidents des campagnes qu'il avait commandées : je le vois encore, quand il me raconta l'attaque sur la batterie russe à Raclawice, il se pencha comme si on le poussait, et se jeta en avant en criant : « Naprzod, wiara! » (1), en enfonçant sur sa tête son chapeau de paille si violemment qu'il le démolit. Certainement, pendant ce récit, son imagination l'avait tellement transporté qu'il fit sur son chapeau de paille le même geste que sur le bonnet cracovien qu'il portait au moment de l'attaque.

Il me raconta aussi qu'il montait un cheval rouan à la bataille de Maciejowice, à la fin de laquelle il s'enfonça dans un marais, où il fut blessé et pris par les cosaques.

Il me dit les paroles suivantes, qui restèrent à jamais gravées dans ma mémoire, et se rapportaient à ma situation d'officier d'ordonnance de l'Empereur :

(1) En avant! mes amis!

CAMPAGNE DE ISOI 63

«Tu fais bien de servir et d'étudier. Travaille bien, et quand la guerre arrivera, fais attention à tout. Placé près de T Empereur, tu peux acquérir beaucoup de connaissances et d'expérience. Augmente ton savoir le plus possible, pour être utile plus tard à notre malheureuse patrie. Tu es à bonne école. Mais ne crois pas qu'il (l'Empereur) va reconstituer la Pologne! Il ne pense qu'à lui-même, et non à notre grande nation, il ne se soucie pas de lui rendre son indépendance. C'est un despote; son seul but, c'est sa satisfaction, son ambition personnelle. Il ne créera jamais rien de durable, j'en suis sûr. Mais que tout cela ne te décourage pas ! Tu peux apprendre beaucoup près de lui, l'expérience, la stratégie surtout. C'est un chef excellent. Mais, quoiqu'il ne veuille pas reconstituer notre patrie, il peut nous préparer beaucoup de bons officiers, sans lesquels nous ne pourrons rien faire de bon, si Dieu nous permet de nous trouver dans de meilleures circonstances. Je te répète encore une fois : Étudie, travaille, mais lui ne fera rien pour nous! »

Au mois de mai 1808, je reçus Tordre de me rendre auprès de l'Empereur, à Bayonne. Je ne passai mon examen de l'école polytechnique qu'à mon retour, à Niort, devant le général Ber-

trand, qui était alors le commandant supérieur de tout le génie. Il fut bienveillant pour moi pendant l'examen, ne me demandant pas autant de détails qu'aux vrais élèves de l'école, qui avaient fait leurs études complètes.

CAMPAGNE d'eSPaGNE EN 1808

Bayonne. — La vie au quartier impérial. — Mission à Burgos. — L'insurrection de Madrid. — Les Cortès à Bayonne. — Passages de troupes. — Rentrée à Saint-Cloud. — Réceptions à Erfurt. — Départ de l'Empereur pour l'Espagne. — Batailles de Burgos et de Tudela. — Embuscade à Mondragon. — Somo-Sierra. — Les chevau-légers polonais à la vieille garde. — L'affaire de Benavente. — Mission en Westphalie et à Varsovie. — Rentrée à Paris.

J'arrivai à Bayonne le jour même où le vieux roi d'Espagne Charles IV, avec la reine et le prince de la Paix (Godoï), partaient pour Va*lençay où l'Empereur les faisait installer.

Le roi quittait son pays après la révolution d'Aranjuez, qui lui fit perdre la couronne pour la donner à son fils Ferdinand.

L'Empereur fitaussi venir à Bayonne le prince Ferdinand; il ne le reconnut pas comme roi, et l'envoya rejoindre ses parents à Valençay.

Plus tard le roi, la reine, et la reine d'Étrurie durent quitter Valençay pour l'Italie; le

prince Ferdinand resta seul à Valençay ***.

ABayonne, l'Empereur et l'Impératrice habitaient le château de Marac, à un quart de lieue de la ville, sur la route de Pampelune.

Ce château n'était pas grand; au milieu, un salon assez grand, dans lequel on entrait directement du jardin, sans antichambre ni couloir, servait aux officiers de service. D'un côté il y avait deux pièces, la chambre de l'Empereur et celle où il prenait ses repas avec l'Impératrice; de l'autre côté deux pièces également, occupées par l'Impératrice. A l'étage supérieur habitaient les dames d'honneur lectrices (l'une italienne, l'autre irlandaise), et vis-à-vis d'elles les femmes de chambre.

Dans des maisons voisines, appartenant à des négociants de Bayonne, habitaient le maréchal Berthier, chef d'état-major de la grande armée, le grand-maréchal Duroc, l'archevêque de Matines Pradt, chapelain de l'Empereur, le ministre

*** Le château de Valençay appartenait au prince de Talleyrand. Celui-ci se plaignit à l'Empereur que le séjour du roi lui coûtait beaucoup plus cher que l'indemnité que lui donnait le gouvernement à cet effet, parce que la cour du roi était trop nombreuse. Comme l'Empereur faisait la sourde oreille, Talleyrand reprit : « Mais alors, que dois-je lui dire? — Dites-lui la messe! » répondit Napoléon.

On sait que Talleyrand avait été prêtre et évêque avant la Révolution.

secrétaire Maret, le ministre des Affaires étrangères, Ghampagny, les aides de camp; les généraux Mouton et Durosnel, et plus tard le général Bertrand, puis M. de Senfft Pilsach ***, ambassadeur de Saxe, très aimé de l'Empereur, accompagné de sa femme, personne très aimable et très intelligente, mais un peu sourde.

Devant le château, et si près qu'il ne restait

*** Fragment des mémoires du comte de Senfft Pilsach, ancien ministre de Saxe.

« L'Empereur habitait au château de Marac, à un

demi-quart de lieue de la porte d'Espagne, et M. de Ghampagny occupait une maison voisine. M. de Senfft en avait fait arranger une attenante pour son habitation. Un escadron de la garde polonaise, établie au bivouac dans un bois voisin, faisait le service du palais. La légion de la Vistule et le beau régiment de lanciers commandé par le colonel Konospska (sic, au lieu de Konopka), furent les premières troupes qu'on vit passer pour l'Espagne, et les lanciers exécutèrent plusieurs fois leurs brillantes manœuvres devant la terrasse de Marac. Dès leur arrivée à Bayonne, on avait donné à M. et Mme de Senfft leurs entrées particulières au palais, ce qui portait l'invitation de passer la soirée chez l'Impératrice, oîi se réunissaient de neuf heures et demie à minuit les personnes de la cour qui étaient du voyage. C'étaient les dames du palais : Mme de Montmorency et Mme Maret, la belle Mme Gazani, lectrice de l'Impératrice, le grand maréchal du palais (Duroc), le général Ordener, premier écuyer de 1 Impératrice, les généraux Bertrand et Lebrun, tils de l'architrésorier, un jeune ofticier d'ordonnance polonais, nommé Ghlapowski, que l'Empereur avait pris en affection et qui jouissait alors à la cour d'une faveur de Chérubin. Les députés polonais (c'étaient les woïvodes Stanislas Potocki, Bilinski et Dzialinski), furent admis au même privilège pendant leur séjour. »

que le passage d'une voiture, était installé sous la tente un bataillon de grenadiers de la garde impériale. Près d'eux se trouvaient 200 Basques des Pyrénées, organisés en garde d'honneur de l'Empereur; ils avaient des dolmans rouges, des pantalons noirs courts, des bas et des souliers, et étaient coiffés de bérets bleus. Ces gens étaient beaux, pleins de vie, et, m'a-t-on dit, tireurs excellents.

A 500 pas plus loin sur la roule de Pampelune, se trouvait un escadron de chevau-légers polonais, commandé par le capitaine Dziewanowski.

Chaque fois que l'Empereur sortait à cheval ou en voiture, un officier et 25 de nos chevaulégers lui servaient d'escorte.

Le fourrier du palais fixa mon quartier chez M. Taubln, un vieux capitaine de vaisseau, très aimable, dont la maison se trouvait tout près de la porte d'Espagne.

Quand je m'aperçus que nous aurions la guerre avec l'Espagne, je m'abouchai avec un professeur de langue espagnole, qui vint chaque jour chez moi à 6 heures du matin, car je devais me trouver dès 8 heures au salon de service. C'était l'heure où les aides de camp et les officiers d'ordonnance devaient être dans la première chambre de l'Empereur, qui nous donnait

en cinq ou six minutes les ordres pour la journée. Nous nous rendions alors au salon de service, où chacun s'occupait comme il l'entendait jusqu'à ce qu'il fût appelé par TEmpereur. Nous causions ou lisions; je jouais souvent aux échecs avec le chambellan Bondy.

Ail heures nous allions déjeuner chez le maréchal Duroc, dont le quartier se trouvait dans une maison voisine du château. Après le déjeuner on rentrait au salon de service, où il venait beaucoup de monde toute la journée; c'est là que les ministres arrivaient avec leurs grandes serviettes et attendaient le moment d'être reçus à tour de rôle chez l'Empereur.

L'archevêque Pradt passait toujours une parlie de la journée au salon de service, et n'était jamais à court d'anecdotes à nous raconter. En outre beaucoup de généraux et de courriers arrivaient de tous les côtés de l'Europe. Ces derniers étaient annoncés à l'Empereur par un des aides de camp, ou à défaut par l'un de nous.

Trois ou quatre heures avant le dîner, qui était régulièrementservi à 6heures, l'Empereur sortait presque tous les jours à cheval ou en voiture, et allait sur le bord de la mer du côté de Biarritz; c'est une jolie promenade. Un écuyer accompagnait la voiture impériale qui était suivie d'une escorte de 25 chevau-légers polonais avec un lieu-

tenant. Le dîner était servi à 6 heures. L'Empereur dînait toujours avec l'Impératrice et souvent aussi avec le prince de Neuchâtel (Berthier). Le soir on se réunissait dans le salon de l'Impératrice ; l'Empereur y venait quelquefois ; il se promenait alors dans le salon, en causant avec diverses personnes ; tout le monde, excepté les dames, était debout. Quelquefois il s'asseyait et nous faisait asseoir. Un jour il entra dans le salon, un petit livre à la main, en disant : « Ce n'est pas intéressant, cela m'ennuie, je n'ai rien à lire » , et il jeta le livre sur une chaise. On peut vraiment être étonné qu'un tel homme trouvât le temps de lire des romans. C'est la meilleure preuve que toute sa machine était bien construite.

On jouait quelquefois le soir aux cartes, au krebs. En général personne ne perdait, ni ne gagnait, quoique la table fût couverte d'or. En effet on ne cherchait pas à gagner, et l'on ne prétait pas grande attention au jeu.

Un soir j'eus pourtant la chance pour moi et gagnai beaucoup de napoléons d'or ; j'en étais embarrassé, quoique je n'eusse pas apporté au jeu plus d'attention que les autres.

L'Impératrice gagnait toujours; il est probable que quelques joueurs, voyant le plaisir qu'elle avait à gagner, perdaient exprès parpoli-

tesse. Cependant elle ne prenait jamais l'argent gagné, car elle se retirait toujours avant minuit. J'ignore ce que devenait cet argent, car dès que l'Empereur et l'Impératrice quittaient le salon, tout le monde s'en allait également.

Peu de temps après, je reçus l'ordre de l'Empereur de porter des dépèches en Espagne ***.

Je partis tout de suite, et avant la nuit je m'arrêtai pour changer de cheval de poste sur la rivière de la Bidassoa. A cet endroit tout change, le pays comme la population.

On dit qu'il n'y a peut-être pas en Europe une frontière qui sépare des pays aussi différents. Partout on s'aperçoit d'un changement graduel, ici il est subit; d'un côté de la Bidassoa, une population petite, gaie et vive, de l'autre des gens grands, sérieux et pensifs. De notre côté, des maisonnettes avec de jolis jardins, sur un terrain presque plan; de l'autre la ville d'Irun avec ses maisons en pierre, et tout de suite des

*** Cet ordre était ainsi conçu :

tt L'ofticier d'ordonnance Chiapowski partira sur-le-champ. Il s'arrangera de manière à arriver à Vittoria avant 4 heures du matin ; il remettra la lettre ci-jointe au général Verdier en mains propres; il continuera sa route sur Burgos sans s'arrêter, et remettra au maréchal Bessières sa lettre ; il restera à Burgos jusqu'à ce que le maréchal l'expédie.

N. n À Bayonne, ie 3 juin 1808.'

montagnes, de sorte qu'en quittant la ville on entre dans des défilés. Ces défilés, qui conduisent d*une montagne à l'autre jusqu'à Vittoria, ont une longueur de 33 a léguas » espagnoles, c'est à-dire près de 24 de nos lieues.

Le postillon espagnol me précédait, vêtu de son grand manteau, des grelots étaient attachés sur la tète de son cheval, de sorte qu'en voyageant pendant la nuit, je l'entendais devant moi quoique je ne pusse le voir. Les chevaux espagnols sont de très bons chevaux de selle et galopent aisément à la montée ou à la descente, de sorte qu'on peut très bien faire 2 lieues et demie à l'heure.

J'arrivai à Vittoria le matin, à Burgos à midi, et le jour suivant à Madrid. Mais quand j'arrivai à cette dernière ville, je ne sentais plus mes jambes ni mes bras. Il fallut me conduire auprès du maréchal, car je ne pouvais me tenir debout. Après lui avoir remis ma dépêche, on me reconduisit à mon logement, où je trouvai un bon lit, et où l'on me donna un domestique.

Les aides de camp m'aidèrent à me déshabiller, mais mes jambes étaient tellement enflées qu'on ne put m'enlever mes bottes, il fallut les couper sur moi, quoique je les eusse choisies extrêmement larges à Bayonne.

Je ne pus dormir de la première nuit, j'avais

la fièvre dans tout le corps, et je ne sentais pas mes membres. Mais quoiqu'il me semblât que ma tête ne tînt plus au corps, ma pensée restait claire et libre.

Pendant mon voyage, toujours à cheval, il me fut impossible de manger; le deuxième jour seulement j'avais soif et buvais de l'eau sucrée à chaque halte. Le deuxième jour il fallut m'aider à monter à cheval, car je ne pouvais plus le faire tout seul.

Ce ne fut qu'après la seconde nuit, pendant laquelle je dormis bien, qu'on me laissa prendre un bain : ensuite, après un bon déjeuner, j'étais prêt à reprendre ma route. Mais on me retint encore quelques semaines à Madrid.

Je raconte ce voyage pour les jeunes gens. S'ils ont à voyager jour et nuit sans arrêt sur des chevaux de poste, qu'ils choisissent des bottes très larges, qu'ils aient des étriers avec la semelle garnie de bois, et qu'ils prennent une selle avec un évidement longitudinal au milieu.

Il faut manger peu avant le départ; on n'aura pas faim en route malgré cela. Si l'on voyage pendant la saison chaude, on aura la bouche sèche ; il faut alors avoir un petit flacon de cognac, avec lequel on se rincera la bouche, sans l'avaler. Chaque fois qu'on prend une

boisson forte, on augmente sa fièvre, qui est inévitable après quarante-buit beures de voyage.

Pendant les cbaleurs, il ne faut pas boire d'eau, pour éviter la transpiration et l'affaiblissement qui en résulte. Ce n'est qu'en se rinçant la boucbe avec de l'eau-de-vie qu'on se rafraîchit et qu'on ranime ses forces.

Le 2 mai éclata la révolution de Madrid. Cette révolution ne devait éclater que le 3, pendant la course de taureaux, l'amusement favori des Espagnols.

Tous les officiers français y étaient invités; on devait les massacrer, et on pensait alors avoir facilement raison des soldats.

La garnison française de Madrid n'était que de 4,000 bommes d'infanterie (fusiliers de la garde), de canonniers avec douze canons et de 200 mamelucks, près du palais royal. La cavalerie était cantonnée dans de petits villages à une lieue et demie de la ville, car il n'y a pas de villages dans le voisinage immédiat.

Les environs de Madrid forment une plaine, mais une plaine coupée de différents ravins.

Le complot était bien organisé. Les conspirateurs avaient réuni quelques milliers d'babitants des deux Castilles, qui s'approcbèrentde la ville pendant la nuit, en passant par des ravins et des défilés éloignés de la grande route occupée

CAMPAGNE D'ESPAGNE EN 1808 li

par nos troupes. Ils s'arrêtèrent tout près de la ville dans la nuit du 2 mai.

Mais le 1" mai, le complot était découvert, et l'ordre fut immédiatement donné que les officiers qui avaient leurs logements dans la ville allassent habiter dans les casernes de Buen- Retiro.

Les conspirateurs eurent probablement connaissance de cet ordre et décidèrent d'agir tout de suite sans attendre le 3 mai. Ils hâtèrent en conséquence l'arrivée des paysans.

A l'aube du 2 mai, quelques milliers d'insurgés se ruèrent dans la ville, et après avoir massacré quelques soldats en faction devant la porte, s'emparèrent de l'Arsenal.

Les habitants de Madrid se réunirent sur les places principales, armés d'épées et surtout de longs couteaux, quelques-uns avec des fusils. La plus grande partie était massée sur la place centrale de Madrid, nommée Puerta del Sol. Les rues aboutissant à cette place étaient aussi pleines d'insurgés dans le plus grand désordre. Ils tirèrent sur les officiers à cheval qu'on avait envoyés porter les ordres.

L'aide de camp de Murât, Gobart, traversant au galop la place Puerta del Sol, reçut plusieurs coups de couteau aux jambes; heureusement il montait un cheval de grande taille. Il réussit

néanmoins à traverser toute la ville et à porter aux fusiliers de la garde l'ordre qui les concernait. Ceux-ci partirent aussitôt, et reprirent l'Arsenal sans tirer un coup de fusil; pendant leur marche, ils mirent en déroute la foule des insurgés, qui avaient placé en position quelques vieux canons, dont ils ne savaient faire aucun usage.

On arrêta 2,000 bourgeois et paysans des environs, et l'on donna l'ordre de fusiller sur-lechamp tout Espagnol pris les armes à la main; la ville fut rendue au calme en moins de deux heures. (La cavalerie était entrée en ville vers la fin de l'émeute, et n'y joua pas de rôle actif, à l'exception des mamelucks.) Les 2,000 prisonniers furent conduits hors de la ville et reçurent l'ordre de se mettre à genoux : le bataillon de fusiliers se plaça en rangs serrés vis-à-vis d'eux, on commanda le feu... Tous les Espagnols tombèrent la face contre terre... mais pas un seul ne fut tué ni blessé.

Les soldats avaient tiré en l'air : fut-ce par ordre, ou bien ces vieux grognards ne voulurentils point tirer sur des gens désarmés? je l'ignore. Sûrement les généraux étaient convaincus des sentiments de leurs soldats et ne voulurent point désobéir aux ordres supérieurs qu'ils avaient reçus, ils donnèrent l'ordre publié dans la pro-

clamation ; les officiers et les soldats Texécutèrent à leur idée.

Après la salve, le bataillon rentra à sa caserne, et les Espagnols, se trouvant bien vivants, s'enfuirent dans leurs maisons.

Il est vraiment étonnant que tant de milliers d^hommes, presque tous bien armés, n'aient pu rien faire en présence de quelques milliers de soldats disciplinés et expérimentés.

On n'en peut trouver qu'une explication : c'est que l'Espagne n'avait pas eu de guerre depuis longtemps et manquait par suite de bons officiers.

Je fis la connaissance de plusieurs gentilshommes espagnols, et je remarquai qu'autant les paysans étaient braves et prêts au sacrifice, autant les » grands » c'est-à-dire l'aristocratie espagnole, étaient efféminés. L'or américain et la longueui de la paix avaient eu les résultats les plus funestes.

Vn seul entre tous les officiers espagnols, Palafox, capitaine au régiment des gardes à cheval, se montra plein d'énergie, et sentit profondément l'humiliation de son pays soumis au joug de l'étranger.

A mon retour à Rayonne, je racontai à l'Empereur tout ce que j'avais remarqué en Espagne. Je ne lui cachai pas ma conviction que si les

Espagnols apprenaient le sort de la famille royale, et se rendaient compte que l'Empereur, au lieu de conserver à Ferdinand le trône d'Espagne, se préparait à le donner à son frère Joseph, l'insurrection générale éclaterait.

L'insurrection de Madrid n'avait été l'œuvre que de quelques hommes : les Espagnols ne savaient pas encore que Ferdinand avait été envoyé à Valençay et ne reviendrait pas, aussi l'insurrection prit fin avec l'émeute de Madrid.

L'Empereur avait l'habitude de poser des questions claires et brèves ; les réponses devaient suivre immédiatement. Lorsque j'exprimai mon opinion sur une insurrection générale, il me questionna vivement encore une fois, en doutant de ce que je lui disais. Je lui confirmai ma pensée.

Pendant cet entretien de l'Empereur avec moi, l'Impératrice était assise sur un canapé. Le soir, lorsque je me trouvai à la réception de l'Impératrice, elle me fit appeler, et avec une grande bonté, me fit l'observation d'être plus prudent dans l'expression de mes pensées quand je parlerais à l'Empereur, car il n'aimait pas qu'on ne fût pas de son avis. L'Impératrice ajouta que j'avais dû certainement remarquer le mécontentement de l'Empereur quand j'avais parlé de l'insurrection en Espagne.

Je remerciai l'Impératrice de ses conseils, mais je ne changeai rien à la manière dont je faisais mes rapports à TEmpereiir, et je ne m'aperçus jamais qu'il en fût mécontent; il me montra toujours jusqu'à la fin de mes services la plus grande bienveillance.

Cet avertissement de Tlmpératricc prouve son bon cœur, mais ne montre pas une grande finesse d'esprit.

Bientôt après ma rentrée à Bayonne, les membres des Cortès y arrivèrent, au nombre d'à peu près une centaine; leur président était le duc de rinfantado. On donna partout des dîners en leur honneur, chez Maret, duc de Bassano, Ghampagny, duc de Gadore, Duroc, duc de Frioul, et chez le ministre saxon de Senfft- Pilsach, dont la femme tenait un salon très agréable, où nous nous réunissions souvent dans la maison de campagne d'un négociant de Bayonne. Tous les Espagnols furent logés à Bayonne.

Enfin arriva Joseph, frère de l'Empereur, qui quittait le trône de Naples pour celui d'Espagne.

Les Gortès, en arrivant à Bayonne, pensaient y trouver le prince Ferdinand. En quittant l'Espagne ils avaient été informés que l'Empereur le prenait sous sa protection; en réalité il

l'avait envoyé à Valençay, c'est-à-dire dans une agréable prison.

Par conséquent, au lieu de trouver Ferdinand ils trouvèrent Joseph, que, par ordre de l'Empereur, ils devaient reconnaître comme roi en lui jurant fidélité.

Pour accomplir cette cérémonie, on aménagea dans un des salons de l'hôtel de ville une salle du trône, où les Gortès se réunirent. L'Empereur arriva quand tous s'y trouvaient déjà. Le roi Joseph l'y avait devancé et avait pris place sur le trône. Napoléon s'arrêta dans l'antichambre, ou pour mieux dire dans un couloir qui conduisait à la grande salle, dont il fit laisser la porte entrouverte, pour écouter le discours adressé au roi Joseph par le duc de l'Infantado.

Ce dernier parlait en français, très distinctement et sans accent étranger. Quand son discours tira à sa fin, l'Empereur n'entendit rien qui fît allusion au serment, il n'y avait que des compliments sur le caractère et les qualités du roi Joseph; la conclusion était celle-ci : «Alors, quand la nation espagnole sera onvaincue des qualités de Votre Majesté, ces qualités attireront sur elle le sentiment unanime du peuple, et nous décideront. Sire, à vous prêter serment. »

L'Empereur irrité ouvrit brusquement la porte, entra vivement dans la salle entre les

Cortès et le trône, en prononçant un mot français impossible à répéter, et adressa au duc de rinfantado les mots suivants : « Pourquoi donc étes-vous venus ici? Il fallait d'abord réfléchir ou ne pas venir du tout. Mais puisque vous vous êtes réunis ici pour accepter mon frère pour roi, c'est votre devoir de lui prêter serment! » Lorsque l'Empereur entra et prononça son premier mot, son frère quitta le trône aussi vite que s'il en était tombé, et les « grands » enlevèrent leurs chapeaux, quoiqu'ils eussent le privilège de les garder devant leur roi.

La formule du serment fut lue par le duc de rinfantado, et tous les membres des Gortès le répétèrenten levant la main.

Le lendemain j'étais invité à dîner chez M. Ghampagny;je me trouvai placé près d'un membre des Cortès qui, prévenu trop tard dans sa province, venait seulement d'arriver à Bayonne, et était venu directement de son hôtel chez le ministre pour dîner. Il ne savait rien de ce qui s'était passé la veille, car son autre voisin de table, l'écuyer impérial Gavalotti, lui répondait à peine par excès de prudence; il s'adressa donc à moi.

Je n'avais aucune raison de lui cacher ce qui s'était passé; il l'aurait appris de tous ses collègues. Je lui répondis donc que Ferdinand

avait été envoyé à Valençay, que TEmpereur ne le reconnaissait pas comme roi, et avait fait abdiquer le roi son père pour la seconde fois. En m'écoutant, le sang lui monta au visage, il ne put rien dire, rien manger : à peine se levat-on de table qu'il sortit, et comme je l'appris plus tard, quitta Bayonne immédiatement. Ce gentilhomme se nommait Alava.

Je fus heureux de trouver un noble espagnol qui eût conscience de sa dignité.

Le roi Joseph quitta Bayonne pour Madrid avec tous les Gortès, sous la conduite d'une bonne escorte de la vieille garde.

La sœur de l'Empereur, Caroline, vint aussi à Bayonne pour retrouver son mari, qui reçut, comme disaient les soldats français, son « avancement " pour devenir roi de Naples. Elle resta plusieurs semaines à Bayonne, animant les soirées de l'Impératrice : elle avait deux dames avec elle.

Après la scène de l'hôtel de ville, l'Empereur commença à prévoir que les Espagnols n'accepteraient pas aussi facilement qu'il l'avait cru le changement de dynastie, et il donna l'ordre à plusieurs corps de son armée de se mettre en marche et d'entrer en Espagne.

Les régiments commencèrent à traverser Bayonne. L'un des premiers fut le régiment de

lanciers polonais commandé par le colonel Konopka. C'était un ancien régiment de la légion de Dombrowski, organisé en Italie par Rozniecki avec les prisonniers polonais et les déserteurs galliciens de l'armée autrichienne. Ce superbe et bon régiment ne comprenait que d'anciens officiers et de vieux soldats. Klicki en était le major (1).

Le matin avant le déjeuner, l'Empereur passa en revue et fit manœuvrer ce régiment sur une large esplanade qui se trouvait derrière le jardin. Toutes les manœuvres furent exécutées avec tant de rapidité et de précision que les officiers français présents convinrent qu'il n'y avait pas dans leur armée, la garde comprise, de meilleur régiment que celui-là. L'Empereur fit inviter les officiers à un dîner qui eut lieu dans le camp des chevau-légers polonais de la garde, et fut très brillant.

Le capitaine Dziewanowski et les officiers, comme Krzyzanowski et André Niegolewski faisaient les honneurs. Les chevau-légers reçurent les lanciers de Konopka sous les arbres sous lesquels ils étaient campés. Le service impérial défraya tout. Nous nous amusâmes jusqu'à une heure avancée de la nuit.

(1) Ce réglaient devint plus tard le 7* régiment de lanciers de la Vistule.

Le lendemain le régiment de lanciers partit pour TEspagne. Quelques jours après trois régiments d'infanterie polonaise arrivèrent également à Rayonne. Ces régiments provenaient de l'ancienne légion d'Italie, et formaient la légion de la Vistule.

C'étaient trois beaux régiments, commandés par le général Grabinski (puis plus tard par le général Ghlopicki). Ils furent aussi passés en revue par l'Empereur, qui ordonna à sa garde à pied de les recevoir et de leur offrir à dîner. Les officiers français reçurent leurs camarades polonais, les soldats reçurent les soldats.

Quelques jours après, les deux escadrons de lanciers de Berg (Allemands) arrivèrent à Bayonne. Ils avaient été équipés et habillés par Murât à la polonaise. Mais on remarquait une grande différence dan^ leur attitude et dans leurs mouvements, quoique leur uniforme fût beaucoup plus riche.

A peu près en même temps passèrent douze régiments portugais, envoyés en France par Junot, aide de camp de l'Empereur, qui n'avait pas grande confiance en eux. Ces régiments étaient bien faibles et incomplets, car il y avait eu beaucoup de désertions pendant la traversée de l'Espagne. Ce qui en restait était en assez

bon état; les Portugais étaient petits et maigres, mais très adroits.

L'un après l'autre, ces régiments furent passés en revue par l'Empereur, et furent envoyés tenir garnison dans le midi de la France.

Ils marchaient très vite, beaucoup plus vite que les Français. Leur uniforme était blanc, avec des cols et des parements de différentes nuances.

Deux escadrons de chasseurs portugais arrivèrent aussi; ils avaient des habits bruns, l'un avec les cols verts, l'autre avec les cols rouges. On a dit qu'il était parti du Portugal deux régiments de ces chasseurs, mais il n'arriva à Bayonne que quelques centaines d'hommes avec leurs chevaux.

Ensuite passèrent plusieurs régiments d'infanterie française et de dragons. Chacun d'eux, avant son départ, fut passé en revue par l'Empereur.

Le 6 août, l'Empereur et l'Impératrice partirent pour Paris par Pau, Agen et Bordeaux. J'avais l'ordre de suivre l'Empereur en partant deux jours après lui, pour lui apporter les rapports de deux généraux qui devaient encore traverser Bavonne avec leurs brigades.

Je rattrapai la cour impériale à Agen, car l'Empereur avait passé une nuit à Pau et une à

Toulouse, et moi, j'allai sans m'arrêter jusqu'à Agen, où j'arrivai une demi-heure avant TEmpereur et l'Impératrice.

Un vieux colonel attendait, assis dans le salon. L'Empereur, descendu de voiture, s'aperçut à son entrée dans le salon que ce colonel ne le reconnaissait pas, et lui dit en l'approchant :

« Gomment, colonel, vous ne me reconnaissez pas, et pourtant vous m'avez mis aux arrêts? »

Ce colonel avait été capitaine dans le régiment où Napoléon avait servi comme lieutenant.

L'Empereur dit au vieil officier qu'il était le même sous-lieutenant Bonaparte qu'il avait connu, et termina la conversation en lui doublant sa pension de retraite.

Le lendemain nous nous mîmes en route par Bordeaux, Rochefort, La Rochelle et Nantes pour Paris, ou pour mieux dire pour Saint- Cloud directement.

Il arriva justement que je fus le seul officier d'ordonnance présent, et par suite toujours de service pendant plusieurs semaines. On me donna une bonne chambre à Saint-Gloud. Les visiteurs étaient nombreux chaque jour; le soir surtout.

La reine Hortcnse, fille de l'Impératrice, habitait aussi le palais : elle n'était pas jolie, mais très séduisante.

Bientôt arrivèrent trois de mes camarades, Tascher, d'Italie, Talhouët, de Saint-Pétersbourg, et Eugène Montesquiou, d'Espagne. A leur arrivée, nous fîmes le service par semaine.

La reine de Hollande, Hortense, m'invita à venir à son château de Saint-Leu, à quelques heures de Paris, assister à une fête qu'elle donnait à l'occasion du mariage du général Bertrand, aide de camp de l'Empereur, avec sa cousine. Je partis avec Tascher, qui était l'oncle de la jeune mariée.

Quelques jours après, le 18 septembre, l'Empereur m'envoya au-devant du général Gaulaincourt, qui accompagnait de Saint-Pétersbourg à Erfurt l'empereur Alexandre. Je devais lui annoncer le jour et l'heure de l'arrivée de l'Empereur à Erfurt, où il allait recevoir l'empereur de Russie.

L'empereur Alexandre s'arrêta quelque temps chez sa sœur à Weimar, et arriva à Erfurt avec son frère Constantin et une suite nombreuse, après l'arrivée de Napoléon.

Le roi de Saxe et plusieurs princes allemands y arrivèrent également.

Tout le monde resta à Erfurt douze jours.

8S CHAPITRE lï

Les princes demeuraient dans différentes maisons de la ville, mais ils se retrouvaient toujours pour dîner chez l'Empereur à Tarchevéché ; leurs officiers dînaient avec nous.

Il ne manquait que les uniformes anglais, car presque toute TEurope était représentée; les Uniformes autrichiens étaient représentés par quelques généraux.

Tous les princes avaient à leur disposition les chevaux et les voitures de l'Empereur, et des domestiques de TEmpereur étaient à leurs ordres.

Napoléon fit venir à Erfurt les comédiens du Théâtre-Français, et il y avaf t spectacle tous les soirs. Entre autres pièces on joua Britannicus . Au moment où l'acteur Talma prononçait le vers :

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des Dieux,

Alexandre, qui était assis entre l'Empereur et le roi de Saxe vis-à-vis de la scène, se leva avec bruit pour être bien remarqué et s'inclina profondément devant Napoléon (1). Après un sé-

*** Le grand duc Conslantin, s'apercevant que nous portions des pantalons de nankin à cause de la chaleur, au Heu de culottes de peau, s'en étonna, il s'approcha pour tâter l'étoffe et nous demanda si c'était permis.

(1) Chlapowski commet ici une petite erreur. Le vers cité

jour de douze jours à Erfurt, nous rentrâmes à Paris.

Nous reçûmes l'ordre d'expédier nos chevaux à Bayonne. Mais l'Empereur quitta Paris si brusquement, et nous à sa suite, qu'il nous fallut acheter chacun deux chevaux de selle à Bayonne, pour nous diriger en toute hâte vers l'Espagne. La première étape fut Irun.

Nous ne rejoignîmes l'Empereur que près de Burgos, où il s'arrêta, car la principale armée espagnole s'y était massée dans la plaine. Lorsqu'il eut sous la mçiin une partie de l'armée française, c'est-à-dire un corps composé de trois divisions d'infanterie, une division de dragons, et la moitié de la garde, il les fit déployer, non pas en ligne, mais en colonnes de bataillons, précédées de tirailleurs.

Les tirailleurs furent seuls engagés, et l'on tira près de 500 coups de canon. On aperçut quelque désordre dans l'armée espagnole. L'ennemi n'essaya qu'une fois de nous charger. Un certain régiment de hussards noirs, que je n'avais jamais vus auparavant, montra du courage dans cette attaque, qui ne réussit pas ; elle ne pouvait d'ailleurs pas réussir, car ces

se trouve dans ÏOEdipe de Voltaire qui fut également joué à Erfurt. L'incident est d'ailleurs raconté dans VIJistoire du Consulat et de l'Empire de M. Thiers, livre XXXII.

hussards partirent au galop à 1,000 pas de nous; au bout de 500 pas, ils étaient déjà désunis. Un régiment de dragons fut envoyé audevant d'eux, au pas seulement; voyant que les hussards n'avançaient plus, on leur dépécha les flanqueurs seuls, qui firent prisonniers les hussards les plus mal montés. Cependant ceuxci, démontés ou blessés, se défendirent tous avec acharnement, ce qui montrait leur bravoure; ils manquaient, malheureusement pour eux, d'officiers expérimentés.

L'Empereur entra le jour même à Burgos avec une partie de sa garde.

Quelques-uns d'entre nous furent envoyés en arrière, avec différentes missions.

Je fus envoyé au maréchal Lannes, qui se trouvait à Tudela en Catalogne; j'arrivai le 22 novembre.

Le maréchal Lannes avait en face de lui un corps espagnol nombreux, 40,000 hommes, a-t-on dit; le maréchal n'avait que 18,000 hommes.

Les Espagnols, commandés par le général Blake (de famille anglaise, mais né en Espagne), étaient placés dans une position avantageuse, sur des hauteurs peut-être trop dominantes, car leur artillerie ne pouvait faire grand mal aux troupes qui se trouvaient en contre-bas.

Le maréchal fut un peu étonné de l'ordre que

je lui apportais d'attaquer renneini, mais il répondit sans hésiter : « Les ordres seront exécutés » , et il prit ses mesures pour commencer l'attaque le lendemain à 4 heures du matin. La veille, deux divisions d'infanterie se dirigèrent vers les hauteurs, en quatre colonnes, précédés de tirailleurs.

Les vedettes espagnoles qui se trouvaient à mi-hauteur tirèrent sur nous et se replièrent vers les sommets, d'où l'artillerie commença un feu nourri sur toute la ligne; tous les boulets tombaient au delà des lignes françaises.

Les colonnes françaises s'avancèrent pendant deux heures sans s'arrêter une seule fois en route, et bientôt les tirailleurs se montrèrent sur les sommets.

Un officier courut aussitôt annoncer au maréchal que tout le corps espagnol était en retraite et qu'on le voyait se retirer en désordre. Le maréchal avait laissé dans les ravins une brigade de cavalerie, n'ayant pu supposer que l'infanterie délogerait aussi facilement l'ennemi. Il l'envoya chercher, mais il était déjà tard. A l'exception de deux Espagnols pris parles tirailleurs, on ne fit pas de prisonniers.

Les batailles de Burgos et de Tudela, si on peut appeler batailles des mouvements de troupes qui durèrent deux heures, justifièrent

la manière dont s'exprima l'Empereur dans sa proclamation : « Soldats! les Espagnols vaincus n'ont pu soutenir vos regards! »

Quand je revins de ma mission auprès du maréchal Lannes, je rencontrai à Tolosa Tascher, qui venait de quitter le maréchal Soult.

Escortés de 20 hussards, nous partîmes en hâte pour Mondragon. Les Espagnols tiraient partout sur les officiers isolés en route et les massacraient souvent. A peu de distance de Mondragon où nous devions changer de chevaux de poste, Tascher et moi prîmes rapidement les devants, en disant à l'officier des hussards d'aller plus lentement, car leurs chevaux étaient fatigués.

Après avoir traversé un petit pont jeté sur un torrent venant de la montagne, nous partîmes au grand galop, moi à côté du postillon, et Tascher derrière nous.

Soudain nous entendîmes crier derrière des broussailles: « Para! Para!» (Arrête! arrête!) Ces mots étaient probablement adressés au postillon. En même temps éclatèrent quelques coups de feu, et des balles sifflèrent à nos oreilles. Le postillon, qui était justement de leur côté, s'arrêta.

Pas une balle ne m'atteignit; il est probable qu'on ne voulut pas tirer du côté du postillon,

mais le cheval de Tascher fut blessé, et luimême reçut quelques grains de poudre dans le visage, tellement les Espagnols avaient tiré de près.

En quelques secondes, au bruit des coups de feu, les hussards arrivèrent à nous ventre à terre, pendant que nos agresseurs se sauvaient dans la montagne à travers les broussailles***.

Nous changeâmes de chevaux à Mondragon, continuâmes notre route par Vittoria, Miranda, Burgos, Lerma, Aranda, et arrivâmes à Somo- Sierra deux jours après la bataille, dont nous apprîmes la nouvelle en route.

Nous aperçûmes quelques cadavres de chevau-légers encore couchés dans la neige qui couvrait la montagne de Somo-Sierra.

Nous nous arrêtâmes une demi-heure au village (l), où je trouvai quelques-uns des nôtres grièvement blessés et qu'on n'avait pu encore transporter. Ils me racontèrent la charge de l^scadron de Dziewanowski et m'affirmèrent que tous les officiers et la plus grande partie de

*** Tascher a raconté cette agression d'une manière un peu différente. Lorsque son cheval fut blessé, les Espagnols se jetèrent sur lui et voulurent l'emmener avec eux, mais Chlapowski fit faire demi-tour à son cheval, et se jetant sur l'Espagnol qui tenait déjà Tascher, il lui lâcha un coup de pistolet dans la figure; Tascher fut délivré et s'échappa.

(1) Ce village est Bocequillas.

Tescadron avaient été tués ; le reste de l'escadron avait néanmoins réussi à s'emparer de la position espagnole et des seize canons qui la fortifiaient.

On croyait que le lieutenant devait être déjà mort, tellement il avait été criblé de blessures. Les ambulances arrivaient justement pour transporter à Madrid le reste des blessés.

Le chirurgien-major des ambulances me dit qu'à la suite de l'attaque de Somo-Sierra, l'Empereur avait fait passer à la vieille garde le régiment entier des chevau-légers polonais.

Il lui avait supprimé le passage par la moyenne garde; car, en général, il faisait passer un corps de la jeune garde à la moyenne, et ce n'est qu'après une action d'éclat qu'il le faisait passer de la moyenne à la vieille garde. Cet avancement donnait à chacun deux grades de plus, de sorte qu'un soldat de la vieille garde pouvait commander comme brigadier dans la ligne.

La vieille garde comprenait les troupes suivantes : chasseurs à cheval, grenadiers à cheval, gendarmerie d'élite, grenadiers à pied, et chasseurs à pied.

La moyenne garde se composait à ce moment de dragons et de fusiliers (1).

(1) Fusiliers grenadiers et fusiliers chasseurs.

La jeune garde, jusqu'à la bataille de Somo- Sierra, ne comprenait que les chevau-légers et les tirailleurs (1).

L'Empereur avait suivi de l'œil la charge des Polonais à Somo-Sierra, et l'avait trouvée si brillante, qu'il les Ht passer de la jeune garde à la vieille garde, en ordonnant aux troupes de la vieille garde de présenter les armes au vaillant escadron de chevau-légers (2).

Après une demi-heure d'arrêt à Somo-Sierra, nous repartîmes, mais il n'y avait pas de chevaux de poste. Dans chaque bureau de poste, on avait placé deux gendarmes d'élite, qui remplaçaient les maîtres de poste en qui l'on n'avait pas confiance.

Ces gendarmes d'élite étaient très expérimentés et savaient se tirer d'affaire. Ils nous trouvèrent des chevaux, et nous trouvèrent aussi à manger.

Naturellement, ils connaissaient chacun de

(1) Tirailleurs grenadiers et tirailleurs chasseurs.

(2) Ce fait est conHrmé par les lettres rectificatives adressées en 1851 par le colonel Niegolewski, ancien lieutenant aux chevau-légers polonais, à M. Thiers : ces lettres sont publiées dans l'ouvrage : La Pologne et les Polonais défendus par un ancien officier de chevau-légers polonais de la garde de l'empereur Napoléon P' contre les erreurs et les injustices des écrivains français MM. Thiers, Ségur, Lamar^ tine, Paris, librairie Dumineray, 1854.

nous et savaient que nous portions toujours les ordres de TEmpereur et même les plus importantes dépêches; quand même une ville ou un petit village abandonné de ses habitants était privé de tout, les gendarmes d'élite savaient trouver tout le nécessaire, et presque toujours on pouvait trouver à se nourrir chez eux.

Ces gendarmes d'élite de la garde formaient quatre escadrons, c'est-à-dire 600 hommes. Ils eurent pour chef le général Savary, aide de camp de l'Empereur, puis plus tard le ministre de la police Fouché.

Nous traversâmes Buytrago et San-Augustin, et arrivâmes à Madrid, d'où nous repartîmes immédiatement pour San-Martin, à un quart de lieue de la ville, où se trouvait le quartier impérial.

Le château de San-Martin, avec les bâtiments annexes, appartenait au duc de l'Infantado : il se trouvait dans un endroit désert, comme d'ailleurs tous les environs de Madrid.

Nous retournâmes à Madrid, où je reçus l'ordre de m'arrêter trois jours : je devais me rendre chaque jour chez le général Bellifird, gouverneur de Madrid, puis partir de là pour rejoindre l'Empereur, en route pour Salamanque, et lui apporter les nouvelles de Madrid.

Quoique je parcourusse la ville en tous sens pendant ces trois jours, je me reposai complètement de mes fatigues; je passais les soirées et les nuits chez le gouverneur.

Je rencontrai Niegolewski couvert de bandages : il avait déjà reçu son brevet de la Légion d'honneur.

Je partis le soir du troisième jour sur un cheval de poste. Je dépassai l'Escurial et traversai la Guadarrama pendant la nuit; la montagne était couverte de neige où mon cheval entrait parfois jusqu'au poitrail : mais mon postillon connaissait son chemin.

A l'aube j'arrivai à Villacostin, puis je passai par Arrevalo, Medina del Gampo, Tordesillas, et enfin, le soir du 11 décembre, je rejoignis le quartier général à Medina del Rio Secco.

L'Empereur ne dormait pas encore, je le trouvai dans sa robe de chambre de piqué blanc, en pantoufles vertes, et sur la tète, un bonnet de nuit blanc serré par un ruban vert. Le mameluck Roustan se trouvait dans la chambre, et sortit quand j'y entrai.

L'Empereur me posa les questions les plus détaillées sur Madrid.

Lorsque l'Empereur faisait rester l'un de nous plusieurs jours au même endroit, nos instructions étaient de savoir tout, savoir en par-

ticulier quelles étaient les troupes qui arrivaient ou passaient, de visiter les hôpitaux et de prendre les rapports des médecins.

Je retrouvai au quartier général mes domestiques et mes chevaux.

Le lendemain nous nous mîmes en route sur Velderas, en laissant à gauche la route de Salamanque.

L'armée anglaise commandée par le général Moore avait quitté Salamanque et marchait sur la Gorogne où une flottille de transports l'attendait.

L'Empereur voulait couper la retraite aux Anglais en prenant par Valderas et Astorga : mais la pluie qui dura plusieurs jours les sauva, car ils étaient sur une bonne route empierrée, tandis que nous n'avions que des traverses glissantes. La neige et la pluie froide détrempèrent tellement le terrain et les chemins qu'il nous fallut trois jours au lieu d'un pour arriver à Valderas; les hommes et les chevaux entraient dans la boue jusqu'aux genoux. Les vieux grenadiers se rappelaient les boues de Pultusk.

On m'a dit que quelques-uns d^entre eux, ne pouvant suivre la colonne, se suicidèrent pour ne pas tomber aux mains des insurgés dont les détachements battaient le pays.

Le général Lefebvre-Desnouettes, parti avec

CAMPAGNE DESPAGNE EN 1808 99

les chasseurs de la garde bien avant T Empereur, avait pris la même route, mais avant la pluie; il marchait trop vite et s'éloignait trop de l'armée. Il passa à gué la rivière de l'Esla près de Benavente.

Toute la division de cavalerie anglaise tomba sur lui et ses chasseurs dans la plaine près de Benavente, informée sans doute par ses espions que l'armée française était encore éloignée.

Lefebvre-Desnouettes fut obligé de se retirer sur-le-champ, mais il fut fait prisonnier avec près de 60 de ses chasseurs, sur le bord de la rivière, où il avait voulu rester le dernier.

Nous arrivâmes sur les bords de TEsla très grossie par les pluies. Nous y trouvâmes le régiment de chasseurs dans une assez grande confusion, car jamais pareil malheur ne lui était arrivé. Mais la faute retombait sur le seul général Lefebvre-Desnouettes, car tout autre régiment eût subi le même sort.

Les chasseurs, au nombre de 500, eurent à combattre contre 2,400 cavaliers anglais. Parmi ceux qui purent se sauver en repassant la rivière, il y eut beaucoup de blessés par les balles des carabines et des pistolets.

Plusieurs chasseurs nous montrèrent des contusions sur leur dos et leurs bras, et des marques noires sur leurs visages; ils nous

dirent que les Anglais les frappaient du plat du sabre au lieu du tranchant, leurs sabres trop larges de lame ne permettant pas d'assurer leurs coups comme avec les nôtres.

L'Empereur envoya quelques-uns de nous avec des détachements de la garde, à droite et à gauche, le long de la rivière pour chercher des bateaux ou des arbres pour faire des radeaux.

A un millier de pas, près d'un village abandonné, je trouvai dans les broussailles quelques petits bateaux, je plaçai dans chacun 3 voltigeurs et nous revînmes à force de rames vers l'Empereur***.

Chacun de ces bateaux fit passer la rivière à quelques voltigeurs, avec lesquels partit l'officier d'ordonnance Fodoas. Quelques escadrons suivirent les voltigeurs, partie à gué quand ils avaient pied, partie à la nage dans les endroits profonds.

Toute la division de cavalerie, ainsi que l'artillerie arrivèrent également.

L'Empereur ordonna à la cavalerie de traverser la rivière par un gué que l'on trouva un

*** L'auteur ne dit pas que ces bateaux se trouvaient de

l'autre côté de la rivière, et qu'après avoir traversé l'Esla à

la nage, il s'en empara sous le feu de l'ennemi. Pour cette

action d'éclat, il fut nommé ofHcier de la Légion d'honneur.

(Récit du comte Tascher.)

peu plus haut, en faisant serrer les escadrons le plus près possible sans prendre de distances, l€s officiers dans le rang. Cette colonne serrée forma un barrage vivant, en aval duquel Teau s'abaissa; TEmpereur fit passer à cet endroit Tartillerie, qui réussit ainsi à traverser la rivière sans mouiller ses munitions. Quand elle fut sur la rive opposée, TEmpereur traversa à son tour avec nous tous. Nous arrivâmes le soir à Benavente, gelés et mouillés. C'était à la fin de décembre (1808).

De là, l'Empereur m'envoya au maréchal Bessières, parti depuis quelques heures pour Astorga avec sa division.

La nuit était très sombre, la route à travers les champs mauvaise, sans arbres sur ses côtés. Je laissai les rênes libres sur le cou de mon cheval, qui suivit les traces qu'avait laissées la cavalerie sur le terrain.

Je rattrapai le maréchal à 2 heures du matin, à Bânoza, à 2 lieues de distance. En une demiheure, la division remonta à cheval. Nous partîmes, traversâmes Astorga, et le même jour nous rejoignions l'avant-garde du maréchal Soult, arrivée de Léon. Cette avant-garde était sous les ordres du général Colbert.

La division Bessières s'arrêta près d'Astorga, et le général Colbert partit pour Manzonaîes..

Colbert rencontra un peu plus loin, au delà du village de Carcavellos, les chasseurs écossais placés dans une position avantageuse derrière le village. Il traversa celui-ci avec un peloton, pour reconnaître la position en attendant l'infanterie. Plusieurs coups de feu partirent, et le général Colbert, frappé d'une balle au front, tomba raide mort. Pendant que je me retirais, un soldat anglais du régiment écossais me barra la route qui était étroite; il saisit mon cheval par la bride et pointa sa baïonnette sur moi : je fus obligé de le tuer d'un coup de sabre. Ce fut la seule fois de ma vie où je me trouvai dans la nécessité de tuer un ennemi, je tâchais toujours simplement de me défendre.

Quand j'arrivai près de l'Empereur, que je retrouvai à Baneza, je lui appris la mort de Colbert, dont il témoigna un vif regret.

L'Empereur arriva aussi à Astorga, mais après avoir reçu les rapports du maréchal Soult, qui courait à la poursuite des Anglais, il se rendit compte qu'il ne pourrait plus les atteindre avant leur arrivée à la Corogne.

Les Anglais réussirent à embarquer leurs troupes sur leurs vaisseaux, mais ils ne purent sauver leurs chevaux, et pour ne pas nous les laisser, ils coupèrent les jarrets à ces pauvres animaux.

Nous allâmes d'Astorga à Valladolid. De cette ville, l'Empereur m'envoya en mission auprès des princes allemands***, afin qu'ils missent leurs contingents sur le pied de guerre, car l'Autriche se préparait à envahir la Bavière.

Marbeuf — son père était jadis gouverneur de la Corse, et avait envoyé le jeune Bonaparte à l'école de Brienne; c'est pourquoi TEmpereur avait pris le fils en affection : le fils, comme son père, était un excellent homme et un excellent officier — Marbeuf, dis-je, et moi nous partîmes ensemble par le midi de la France jusqu'à Strasbourg et Garlsruhe : Marbeuf partit de là pour Stuttgart et Munich, moi pour Darmstadt, Francfort et Gassel, où habitait le roi de Westphalie. Je ne trouvai pas le roi de Saxe à

*** Ordre.

M. Chiapowsky se rendra à Mayence. II remettra la lettre ci-jointe au Prince Primat. De là il se rendra à Cassel et remettra la lettre ci-jointe au Roi de Westphalie. De là il ira à Varsovie, où il remettra la lettre au Roi de Saxe; si le Roi est à Dresde, il passera par Dresde pour la lui remettre et se rendra ensuite à Varsovie. Il y restera huit jours, verra tout ce qui s'y fait, l'esprit qui anime le Duché, ce qu'on dit et fait en Gallicie, et viendra me trouver dans le lieu oii je serai.

Signé : Napoléon.

Valladolid, le 15 janvier 1809.

P.-S. Si le Prince Primat n'est pas à Francfort, vous remettrez la lettre au gouverneur de Francfort pour qu'il la lui fasse passer.

Dresde, mais à Varsovie, où j'avais Tordre de me rendre dans tous les cas.

1 J'arrivai à Varsovie le matin, après un voyage de dix-neuf jours et autant de nuits, pendant lequel je ne m'arrêtai nulle part, excepté quelques heures chez les princes allemands : car partout, après avoir remis mes dépêches, je fus obligé de donner des nouvelles des événements d'Espagne,

De Valladolid à Bayonne, je voyageai sur des chevaux de poste, mais de Bayonne à Varsovie je me servis de mon propre cabriolet. Sur le conseil d'un vieux voyageur expérimenté, je ne mangeai que du lait chaud avec du pain grillé, trois fois par jour, dans les bureaux de poste, lorsque j'avais faim. La saison était froide, et à partir de Leipsig, le froid devint tellement vif que je fus forcé de m'acheter de la fourrure.

Quand j'arrivai à Varsovie, je ne m'arrêtai que devant l'hôtel de Vienne, où habitait le ministre français, M. de Bourgoin. Il fit atteler sa voiture à 8 heures, et quand j'eus changé de vêtements, me conduisit chez le roi de Saxe, duc de Varsovie.

Le roi me reçut avec bienveillance, parcourut les dépêches que je lui apportais, me questionna sur les événements d'Espagne, et finit par m'inviter à dîner.

Le même soir il y eut un bal royal dans le

château. Le roi termina le bal à 10 heures en dansant une polonaise ; le prince Joseph Poniatowski resta un peu plus longtemps, mais ne tarda pas à partir ; je me retirai aussi pour aller me reposer de mes fatigues.

Je me trouvais très heureux à Varsovie : j'y fis connaissance avec presque tous nos anciens officiers. Quoique l'organisation de notre armée ne fût pas terminée, l'esprit de nos soldats était excellent.

On sentait cependant dans presque tous les régiments le manque d'officiers expérimentés, et le contraste était grand entre ces nouveaux régiments et ceux que j'avais vus et fréquentés en Espagne, celui des chevau-légers de la garde et la légion de la Vistule.

Les chevau-légers de la garde, commandés par Vincent Krasinski, avaient tout leur étatmajor composé d'anciens officiers, et avaient pris pour modèles les régiments de la garde impériale qu'ils avaient bientôt égalés.

La légion de la Vistule n'avait que d'anciens officiers venant de la légion d'Italie de Dombrowski et de la légion du Rhin de Kniazewicz. Presque tous les sergents étaient aussi de vieux soldats; aussi le service se faisait-il avec calme, précision et exactitude.

Dans l'armée polonaise du duché de Var-

sovie il n'en était pas de même. Si l'infanterie était bonne, la cavalerie par contre avait besoin de s'exercer. Les mouvements prescrits par l'ancien règlement étaient trop lents, et le nouveau règlement n'était pas encore publié. L'artillerie manquait d'officiers expérimentés, mais les canonniers commençaient à connaître leur métier.

Toute l'armée avait bon esprit, et était pleine d'entrain, de gaieté et de confiance, ce qui donnait bon espoir pour l'avenir.

Enfin il n'y avait que peu de troupes dans le

duché, car elles fournissaient les garnisons de

Dantzig, Stettin et Gûstrin. L'argent qui était

envoyé à ces garnisons ne revenait jamais en

I Pologne.

La situation financière de la Pologne était désastreuse; l'argent monnayé avait quitté le pays, qui ne possédait ni manufactures ni usines. Le seul produit du pays était le blé, qu'il était impossible de vendre. Les impôts étaient audessus des ressources du pays. Les fonctionnaires habiles faisaient défaut, car les Prussiens n'avaient jamais employé de Polonais, et il fallait employer trop de ce personnel inhabile, ce ■ qui absorbait les revenus.

Je restai une semaine à Varsovie et je n'en partis pas avant d'avoir reçu des informations

sur l'état de Tarméc autrichienne en Gallicie. Ces renseignements me furent donnés par Roman Soltyk, officier de notre artillerie à cheval, que j'avais connu un an auparavant à l'école polytechnique. Son père habitait Sydlowiez, petite ville appartenant encore à l'Autriche; il se renseigna exactement sur le nombre et les emplacements des troupes autrichiennes en Gallicie; la recherche de ces renseignements faisait partie des instructions que j'avais reçues de l'Empereur à mon départ.

M. Niemcewicz, dont la femme était ma cousine, me fournit aussi d'utiles détails sur l'armée autrichienne, ainsi que des conseils qui furent plus tard d'une réelle utilité à l'Empereur.

Le maréchal Davoust quitta subitement le duché de Varsovie avec son corps d'armée, pour se rendre en Silésie, puis en Bavière. Il reçut de l'Empereur l'ordre de remettre le commandement de l'armée du duché de Varsovie à l'un de ses trois généraux de division à son choix (1) . Il préféra le prince Joseph Poniatowski et lui remit le commandement de l'armée.

(1) A cette époque, l'armée polonaise était formée de 3 divisions :

1" division : général prince Poniatowski. 2* — : général Zajonczek.

3» — : général Dombrowski,

. L*armée saxonne fut bientôt sur le pied de guerre, reçut l'ordre de se mettre en marche, et entra en Bavière à la fin du mois d'avril.

Lorsque je rentrai à Paris, je trouvai l'Empereur à l'Élysée-Bourbon, prêt à partir pour l'Allemagne.

Nous tous aussi, nous le suivîmes bientôt, et ne nous arrêtâmes qu'à Strasbourg.

Nos domestiques et nos chevaux reçurent l'ordre de quitter l'Espagne et de nous rejoindre à Strasbourg avec la garde. Mais ils étaient encore loin et chacun de nous reçut 10,000 francs pour s'équiper et se remonter. J'achetai l'un de mes chevaux à la poste de Stuttgart, et l'autre à Ingolstadt.

J'avais avec moi un domestique, et je pris pour soigner mes chevaux un postillon wurtembergeois.

Ce n'est qu'auprès de Vienne que nos chevaux nous arrivèrent d'Espagne.

. Jusqu'à ce moment l'Empereur se servit des chevaux du roi de Wurtemberg.

CAMPAGNE d'aUTRICHE EK 1809

Quartier général à Ingolstadt. — Reconnaissance à Pfaffenhofen. — Arrivée de Masséna. — Le prince Louis de Bavière. — Allocution de l'Empereur aux Bavarois. — Abensberg. — Le colonel autrichien prisonnier. — Marche sur Landshut. — Retraite de l'archiduc Louis. — Mission auprès du maréchal Davoust. — Eckmiihl. — Marche sur Ratisbonne. — L'Empereur blessé. — Prise de la ville.

— Elbersberg. — L'Empereur acclamé devant Vienne. — Entrée de l'armée à Vienne. — Passage du Danube. — Aspern et Essling. — Le maréchal Masséna à Aspern. — Retraite dans l'ile de Lobau. — Mort de Lannes. — Bataille et prise de Raab. — Bataille de Wagram. — Formation du 4* régiment d'infanterie de la légion de la Vistule.

— Znaïm. — Mission près du prince Poniatowski à Cracovie. — Rentrée à Paris. — Mission en Espagne. — La division polonaise à Occana. — Mariage de l'Empereur et de Marie-Louise. — L'ambassade russe. — Chef d'escadrons au 1" régiment de chevau-légers lanciers polonais de la garde. — Le service à Chantilly. — Voyage de l'Empereur à Boulogne et en Hollande. — Départ pour Posen.

Le 13 avril l'Empereur quittait Paris à 4 heures du matin; le 15 il arrivait à Donauwerth. (Nous ne partîmes que le 16). Le lendemain le quartier général était à Ingolstadt.

110 CHAPITBE III

Pendant notre voyage, je remarquai que les lignes de la Lech venaient d'être fortifiées. L'Empereur, tout en espérant avancer rapidement, avait eu la précaution de se fortifier en cas de retraite.

A son arrivée à Ingolstadt, il avait visité les vieilles fortifications de la ville et avait fait commencer immédiatement les travaux nécessaires pour les remettre en état. N'ayant encore que des forces inférieures à celles des Autrichiens, il se préparait d'abord à la défensive.

En nous promenant sur les remparts, nous entendîmes une vive canonnade du côté de Ratisbonne. Vers le soir, un officier envoyé par le maréchal Davoust apporta la nouvelle que le maréchal était en retraite devant l'armée entière de l'archiduc Charles, et qu'il avait laissé une garnison de 3,000 hommes à Ratisbonne ; ceuxci furent obligés de se rendre, après avoir tenu contre l'ennemi toute la journée, mais le maréchal avait gagné un jour; enfin la dépêche annonçait que l'armée bavaroise était battue et se retirait précipitamment.

A une heure du matin, l'Empereur me fit appeler, me fit asseoir à sa table de travail et me fit décalquer sur sa carte spéciale la route d'ingolstadt à Pfaffenhofen. Quand ce fut fait, il m'ordonna de prendre un escadron de chas-

seurs à cheval wurtembergeois (qui était de service au quartier impérial, car la garde rappelée d'Espagne était encore bien loin), et d'aller faire une reconnaissance du côté de Pfaffenhofen. Il me conseilla d'approcher de cette ville avec prudence, car les Autrichiens s'y trouvaient, et envoyaient probablement euxmêmes des patrouilles vers Ingolstadt : il ajouta que le maréchal Masséna était en marche d'Augsbourg sur Pfaffenhofen, et avait reçu l'ordre d'attaquer ce même jour, à 8 heures du matin, l'aile gauche autrichienne commandée par l'archiduc Louis. La distance d'Ingolstadt à Pfaffenhofen est de 4 lieues allemandes. (1)

A 4 heures du matin, il faisait encore sombre, je me trouvais à cheval devant l'escadron wurtembergeois quand le général Mouton, aide de camp de l'Empereur, me présenta un officier de cuirassiers bavarois accompagné de 6 de ses hommes, me disant que cet officier pourrait m'ètre utile par sa connaissance parfaite du pays. En effet, quoique très jeune, il me rendit service, car il était du pays même.

Nous marchâmes deux bonnes heures avant que le jour commençât. A la première auberge, j'achetai de l'eau-de-vie pour tout l'escadron, et

(1) Trente kilomètres environ.

je constatai qu'à bien peu de frais, deux napoléons d'or, je me fis bien venir de tous les soldats.

Nous continuâmes notre route et nous arrivâmes, à ce que me dit Tofficier bavarois, à moitié chemin de Pfaffenhofen. L'avant-garde, composée de 12 chasseurs wurtembergeois, de l'officier bavarois et de 2 de ses cuirassiers, venait de s'enfoncer dans un petit bois de sapin, quand nous entendîmes des coups de feu : nous étions à 500 pas en arrière. Je déployai sur-le-champ mon escadron, envoyai au peloton d'arrièregarde qui marchait à 500 pas en arrière l'ordre de s'arrêter, et moi-même me précipitai ventre à terre à l'avant-garde. En y arrivant, je trouvai quelques chasseurs à cheval français qui sabraient mes Wurtembergeois; ceux-ci criaient, mais on ne les comprenait pas, on en avait déjà démonté deux et blessé deux autres, les prenant pour des Autrichiens. Les chasseurs français avaient remarqué les casques à eux inconnus des Wurtembergeois, et les uniformes blancs des cuirassiers bavarois les avaient trompés; car ils ne s'imaginaient les Autrichiens qu'en uniformes blancs; aussi les appelaient-ils des « soldats de crème » .

Les Français reconnurent mon uniforme, et heureusement aussi leur officier arriva : agréable

rencontre ! c'était mon ami intime, le jeune Lauriston, fils du général aide de camp de l'Empereur. 11 était envoyé en reconnaissance avec 80 chasseurs à cheval du 20* régiment vers Pfaffenhofen, avant que le maréchal Masséna attaquât la ville.

Je pris les dispositions suivantes : je renvoyai en arrière, à un endroit convenable, trois pelotons, en priant le chef d'escadrons de placer à gauche des vedettes, et de faire manger les hommes et les chevaux: ^<3 le priai en outre de faire réserver pour moi un toon cheval de troupe, qui pût me ramener très vite près de l'Empereur. Je laissai un officier avec un peloton à l'endroit où nous avions rencontré les chasseurs français, et je donnai la permission d'aller chercher à manger pour les hommes et les chevaux dans quelques maisons de paysans que j'aperçus de loin. Je donnai quatre napoléons d'or à l'officier pour que les Wurtembergeois et les Bavarois ne prissent rien sans payer. Il est en effet désastreux, surtout pour les officiers qui font des reconnaissances, de laisser les soldats prendre des provisions et des fourrages sans les rembourser aux habitants; car ceux-ci s'enfuient de leurs villages, le désordre règne dans le pays, et l'armée ne trouve plus à s'approvisionner.

Le payeur du quartier impérial remboursait

lu CHAPITRE III

d'ailleurs aux officiers d'ordonnance tous leurs déboursés, sur les notes que nous lui présentions.

Je conseillai aussi au même officier de placer deux vedettes pour observer les environs au loin.

Lauriston me donna un cheval frais et un chasseur qui connaissait la route de Pfaffenhofen. J'y courus et arrivai au moment où le maréchal Masséna s'approchait de la ville avec son infanterie. Sa cavalerie était déjà de l'autre côté.

Les Autrichiens ne firent aucune défense, car la situation de la ville ne s'y prêtait pas. Ils se retirèrent sur Landshut, où se trouvait le quartier général de l'archiduc Louis,

Je savais que l'entrée du maréchal Masséna à Pfaffenhofen avait une grande importance pour l'Empereur, aussi je demandai au maréchal de me prêter un bon cheval que je n'eusse pas à ménager. Il me fit donner un des siens, ainsi qu'un ordonnance; mais celui-ci ne put me suivre, car je ne mis pas une heure pour revenir à mon peloton, où m'attendait un bon cheval vsTurtembergeois. De là je franchis en toute hâte la distance qui me séparait des trois autres pelotons; le chef d'escadron fut assez aimable pour me donner le meilleur de ses deux che-

vaux. Aussi, tandis qu'il m'avait fallu quatre heures pour aller d'Ingolstadt à Pfaffenhofen, je mis à peine deux heures pour faire le même trajet au retour, et quand je me présentai à l'Empereur, ses premiers mots furent :

« Qu'est-ce qui vous est arrivé en route et vous a empêché de remplir votre mission? »

L'Empereur fut très satisfait de la nouvelle que je lui rapportais, de l'entrée du maréchal Masséna à Pfaffenofen.

Il était 10 heures du matin ; l'Empereur me dit d'aller me reposer; mais au bout de deux heures de repos, je dus repartir, car l'Empereur ayant des nouvelles de Masséna se mit en route pour rejoindre l'armée bavaroise, dont il donna le commandement au maréchal Lefebvre, car elle s'était toujours fait battre par les Autrichiens depuis qu'elle était sous les ordres du prince Louis de Bavière, héritier du trône bavarois.

Quand l'Empereur arriva au camp des Bavarois, il fit réunir leurs officiers, et entra seul avec le prince héritier et quelques généraux bavarois comme de Wrède et Roy. Napoléon demanda au prince Louis de leur traduire en allemand ce qu'il leur disait en français.

Nous ne pouvions rien entendre de ses paroles, car nous étions assez loin du vaste cercle, et surtout le prince Louis bégayait beaucoup.

Mais nous apprîmes ensuite que l'Empereur avait dit aux officiers bavarois qu'il venait débarrasser leur pays de l'invasion autrichienne, qu'il allait mener les Bavaroise Vienne, et qu'il fallait absolument qu'ils se battissent mieux.

Après cette allocution, l'Empereur fit prendre les armes à l'armée bavaroise, la fit former en colonnes et mettre en marche, car on entendait à une demi-lieue ou une lieue de Ratisbonne une fusillade nourrie et de temps en temps des coups de canon.

L'Empereur et nous tous partîmes au galop pour rejoindre la cavalerie bavaroise, que nous rattrapâmes au bout d'une demi-heure. Cette cavalerie comprenait six régiments, avec de l'artillerie à cheval. Ces troupes présentaient des signes manifestes de démoralisation.

L'artillerie tirait de trop loin sur la cavalerie autrichienne qui, formée en deux colonnes précédées de nombreux éclaireurs (en majorité des hulans), s'avançait bravement contre les Bavarois. C'était entre Tann et Abensberg.

Mais bientôt, à gauche de la chaussée d'Ingolstadt à Ratisbonne, parurent une division d'infanterie et une brigade de cuirassiers français qui changèrent la situation.

Lorsque la cavalerie autrichienne aperçut les cuirassiers, elle fit replier ses éclaireurs, et com-

mença à se retirer derrière son infanterie. Les cuirassiers se déployèrent au trot, quoique le terrain couvert de broussailles ne leur fût pas favorable ; en s'avançant contre les Autrichiens, il semblait qu'ils ne chargeassent pas en ligne, mais en fourrageurs.

Les cuirassiers tombèrent cependant sur l'infanterie ennemie avec tant de vigueur qu'elle ne les attendit pas; au lieu de se former, quoiqu'elle eût sa cavalerie derrière elle, elle se débanda de telle sorte que la cavalerie bavaroise, entraînée par la charge audacieuse des Français, reprit courage et se mit à.la poursuite des Autrichiens.

. Les cuirassiers et les Bavarois firent beaucoup de prisonniers, surtout dans l'infanterie, et les ramenèrent à l'Empereur.

Celui-ci descendait de cheval, et ordonnait d'allumer du feu ; le jour commençait à tomber. La deuxième division de Davoust arrivait et passait devant l'Empereur. Les soldats, qui le croyaient encore en Espagne, le reconnurent et l'acclamèrent par des " Vivats! » tels que je n'en ai jamais entendus. Presque en même temps, une douzaine de cuirassiers amenaient une colonne de prisonniers d'environ 500 hommes, dont plusieurs officiers, tombés le soir entre nos mains.

Un colonel d'état-major autrichien fut amené à l'Empereur, qui l'invita à s'asseoir auprès de lui et commença à le questionner sur la position et l'état des divers corps autrichiens. Le colonel commença par répondre , puis s'interrompit en disant qu' « il ne faut pas demander à un officier d'état-major d'informer son ennemi » ,

0 N'ayez pas peur, dit l'Empereur, je sais tout déjà » , et il commença à lui énumérer rapidement et avec de grands détails la position des différents corps et les noms des régiments qui les composaient.

Le colonel autrichien, frappé de voir un officier d'avant-garde aussi bien informé, s'écria : « Avec qui ai-je l'honneur de...? »> L'Empereur se leva un peu, et soulevant son chapeau, répondit : « Monsieur Bonaparte ! »

L'infanterie française ne cessait d'acclamer son Empereur. C'était un spectacle superbe : d'un côté, cette infanterie pleine de confiance et d'enthousiasme, regardant son chef, et marchant avec entrain; de l'autre côté, une colonne de prisonniers, dont une partie (du moins à ce qu'il nous sembla) acclamait aussi l'Empereur de ses « Vivats! »

Ce n'est qu'à 11 heures du soir, à la nuit très sombre, que l'Empereur remonta à cheval et

gagna Rohr, le premier petit village voisin, où son quartier fut préparé.

A côté d'une pauvre maison réservée au quartier impérial, s'en trouvait une autre, composée d'une seule chambre. Après un repas très court, c'est là que nous couchâmes sur de la paille préparée pour nous par le fourrier du palais. Pendant le dîner, on nous avait prévenus que nous n'aurions que deux heures de repos.

A 3 heures du matin, nous étions à cheval derrière l'Empereur en marche sur Landshut.

L'archiduc Charles commandait en chef l'armée autrichienne; mais, comme on le sait, le conseil de l'Empire lui envoyait toutes les dispositions à prendre et tous les ordres. L'armée était disposée d'après les ordres venus de Vienne, comme si l'ennemi n'avait pas encore commencé à l'attaquer.

L'aile droite, commandée parle feld-maréchal Bellegarde, était au nord et sur la rive gauche du Danube, de Ratisbonneà Amberg; le centre, sous les ordres de l'archiduc Charles, au sud du Danube et de Ratisbonne; enfin, l'aile gauche, avec l'archiduc Louis, se trouvait à Landshut.

Ces trois corps comptaient environ cent soixante mille hommes; en outre, l'Autriche avait 60,000 hommes en Italie et 45,000 en

Gallicie, plus un autre corps séparé sur les frontières de la Saxe.

L'Empereur ne pouvait mettre en ligne que 100,000 hommes; mais, depuis sa réunion avec le corps de Masséna, il les avait tous sous la main, et comme nous le verrons plus tard, il avait la supériorité numérique sur chaque point où il pouvait être attaqué.

De 3 heures à 8 heures du matin, nous parcourûmes 4 lieues, entre les colonnes, d'infanterie et de cavalerie qui marchèrent toute la nuit des deux côtés de la chaussée; l'artillerie marchait au milieu.

L'Empereur sortit d'un bois et déhoucha dans la plaine qui précède Landshut juste au moment où le maréchal Masséna attaquait le camp de l'archiduc Louis : la colonne de l'Empereur se trouvait donc en face de l'aile gauche des Autrichiens. L'Empereur fit déployer par régiments la division de cuirassiers, et donna l'ordre au premier de ces régiments de se jeter sur l'infanterie ennemie qui se déployait contre nous; en même temps, il fit ouvrir le feu à l'artillerie. Bientôt notre infanterie, qui avait marché toute la nuit comme la cavalerie, déboucha de la forêt, se forma en colonnes au pas accéléré, et au son des tambours battant la charge, suivit les cuirassiers. Toutes les troupes de l'archiduc

Louis se mirent en retraite sur Landshut. Nous suivions très bien leurs mouvements : la cavalerie la première traversa le pont de l'Isar au trot, suivie immédiatement par l'infanterie. Derrière le pont, la rue centrale de la ville s^élève en une longue côte; nous pouvions la voir de loin encombrée par la foule des soldats de toutes armes.

Les cuirassiers et la cavalerie légère du maréchal Masséna firent quelques milliers de prisonniers avant d'arriver au pont, mais quand ils s'en approchèrent, ils furent arrêtés par une grêle de mitraille que l'artillerie ennemie leur envoya du haut de la rue, ainsi que par la fusillade venue des maisons qui commandaient le pont.

Malgré le carnage, la colonne d'infanterie traversa le pont au pas de course, et se rua dans la ville où elle fit encore beaucoup de prisonniers. L'Empereur avait sur ce point beaucoup plus de monde que Tarchiduc Louis.

L'archiduc avait pu voir du haut de la ville toutes les colonnes françaises qui s'avançaient contre lui. Tous les soldats autrichiens pouvaient également voir le mouvement de l'armée française qui, en une demi-heure ou trois quarts d'heure, enveloppa leurs positions. Ce spectacle produisit sur eux un effet moral si considérable,

même avant qu'on ne se battît, qu'on comprend pourquoi la bataille dura si peu de temps.

La bataille de Landshutcommença à 8 heures du matin, à 11 heures nous étions dans la ville et à midi et demi nous y prenions notre déjeuner.

A 1 heure, l'Empereur me fit appeler et m'envoya au maréchal Davoust, qu'il avait laissé avec deux divisions d'infanterie seulement en face de l'armée de l'archiduc Charles, forte de plus de 60,000 hommes.

Je copiai le chemin à suivre sur la carte spéciale de l'Empereur, et je partis; au lieu de prendre la grande route qui fait un détour, je pris à droite un chemin conduisant directement à Eckmûhl, où l'Empereur m'avait dit que je devais trouver le maréchal Davoust.

Je devais annoncer au maréchal que l'Empereur arriverait avant minuit avec ses troupes sur la route de Ratisbonne auprès d'Eckmùhl.

L'Empereur, avant de me faire partir, m'avait dit : a A S heures du matin, j'ai expédié du champ de bataille au maréchal Davoust un aide de camp, votre compatriote, mais j'ai bien vu à sa mine qu'il n'arriverait pas assez vite ; s'il arrive, ce sera toujours bien. En tout cas vous annoncerez au maréchal la prise de Landshut

et la fuite des troupes autrichiennes et de Tarchiduc Louis. »

A trois quarts de lieue de Landshut, je m'arrêtai dans un petit village devant la maison du maire, pour lui demander un guide qui me conduisît à Eckmûhl par le plus court chemin. Le maire, à qui je parlais sans descendre de cheval, me répondit de sa fenêtre, et me montra dans la chambre un officierqui dormait sur de la paille, en me disant que cet officier avait aussi demandé un guide, mais seulement pour4. heures. J'entrai dans la chambre, je réveillai le dormeur, et reconnus en lui F. P... ; c'était lui que l'Empereur avait envoyé le matin au maréchal Davoust. Je lui demandai de continuer la route avec moi, mais il était déshabillé, et me répondit qu'il fallait d'abord qu'il mangeât, car il avait passé toute la nuit à cheval. Quand mon guide se présenta à cheval devant la maison, je partis sans retard, en laissant mon compatriote chez le maire. L'Empereur l'avait bien jugé à sa mine. Je crois que M. F. P... n'avait aucune vocation pour le métier militaire. Il n'avait pris de service que pour servir sa patrie; il était assez âgé, marié et père de famille, et s'était joint à l'état-major du maréchal Davoust à Varsovie.

Je ne mentionne cet incident que pour mon-

trer la sûreté de jugement de TEmpereur, et son appréciation en un clin d'œil des aptitudes militaires. Cette qualité est une des plus importantes que doive posséder un commandant en chef.

Mon guide avait un bon cheval; j'arrivai près du maréchal à 5 heures du soir. Chemin faisant, je pressais ma marche, car une heure avant d'arriver j'entendais le canon tonner sans interruption ; quand j'arrivai, la canonnade était terminée.

Je trouvai le maréchal devant ses batteries, sur une hauteur,, regardant Eckmiihl et les Autrichiens, qui l'attaquaient depuis le matin, et n'avaient pu chasser ses deux divisions d'infanterie de la position avantageuse qu'il leur avait choisie.

Le maréchal me dit que, chaque fois que les colonnes ennemies s'approchaient des hauteurs où il avait disposé ses forces, il renvoyait en arrière les chevaux de l'artillerie, pour bien montrer à ses soldats qu'il ne pensait pas à se retirer.

Trois fois les colonnes autrichiennes renouvelèrent leur attaque ; chaque fois, le maréchal les laissait approcher à demi-portée de canon, et les arrêtait par une grêle de boulets et une fusillade nourrie. La troisième fois, après une

salve de toutes ses pièces, il se mit lui-même à la tête de sa première ligne d'infanterie, et la lança sur l'ennemi à la baïonnette. Les Autrichiens ne purent tenir et abandonnèrent leur attaque. Une masse de cadavres autrichiens jonchait le sol depuis le pied des hauteurs jusqu'à 100 pas des batteries.

Cette superbe défense valut au maréchal Davoust le titre de prince d'Eckmûhl.

A Landshut, quand l'Empereurvit son infanterie entrer dans la ville, il donna l'ordre à la cavalerie légère et à la division de cuirassiers de se mettre en route pour Ratisbonne. La plus grande partie de Tartillerie et de l'infanterie prirent également la même direction. Aussi, une heure après mon arrivée auprès du maréchal Davoust, c'est-à-dire vers 6 heures du soir, nous aperçûmes les mouvements de l'armée autrichienne en retraite vers Ratisbonne : de temps en temps, on entendait le canon du côté de Landshut.

Il est probable que l'archiduc Charles avait placé des détachements entre Eckmùhl et Landshut, et qu'ils étaient rejoints par la cavalerie française arrivant de Landshut. Il est également certain qu'il avait appris déjà la défaite de son frère Louis, et pouvait se rendre compte que c'était l'armée du centre, sous les ordres directs

de l'Empereur, qui débouchait sur son flanc gauche. Il avait donc fait manœuvrer son armée vers Ratisbonne, pour se joindre au corps du feld-maréchal Bellegarde.

Quand les coups de canon se rapprochèrent, à tel point que vers 8 heures j'en pouvais voir le feu, je rentrai à Eckmûhl (les domestiques du maréchal avaient pris soin de mon cheval), et j'y trouvai les cuirassiers arrivant déjà, après avoir quitté Landshut vers 11 heures du matin.

Ils avaient fait vingt-quatre heures de marche, comme toutes les troupes commandées par l'Empereur; partis d'Abensberg la veille au soir à 11 heures, arrivés à Landshut à 8 heures du matin, ils marchèrent jusqu'à 11 heures du soir au delà d'Eckmûhl, jusqu'à deux lieues de Ratisbonne.

Certainement, ils avaient laissé beaucoup de chevaux en arrière; néanmoins, ceux qui étaient arrivés firent une telle impression sur les Autrichiens que leurs généraux perdirent la tète.

L'Empereur arriva à Ergolzbach avant minuit; nous dormimes le reste de la nuit, et à 6 heures du matin nous étions en route pour Ratisbonne. L'Empereur marchait tout de suite après le l*' régiment de chasseurs à cheval. A 8 heures, nous avions en vue les tours de Ratisbonne.

Les Autrichiens laissaient dans tous les vil-

lages quelques soldats d'infanterie. Gomme nous n'avions que de la cavalerie, nous ne pouvions pas traverser les villages, mais nous les dépassions en tournant à travers champs. Nous vîmes devant nous les éclaireurs des hussards et des hulans de Tarchiduc Charles, avec leurs czapskas rouges. Les détachements d'infanterie autrichiens, voyant que nous tournions autour des villages, se hâtèrent de se replier derrière leurs cavaliers.

A une demi-lieue de Ratisbonne, le pays est plus découvert et plus élevé que la vallée où se trouve la ville, et nous pûmes apercevoir, derrière un village qui s'étend devant Ratisbonne, une masse de cavaliers, en première ligne des hulans.

L'Empereur s'avançait sur une eminence assez voisine d'un village, quand plusieurs coups de fusil furent tirés des jardins sur nous. Nous avions pour escorte un escadron de chasseurs à cheval de la ligne (car la garde était encore fort en arrière). L'Empereur m'ordonna de prendre cet escadron et d'entrer avec lui dans le village. Les chasseurs s'y précipitèrent au galop sous le feu de l'ennemi, mirent pied à terre et attaquèrent les Autrichiens, dont quelques centaines se rendirent. Ils appartenaient au régiment de l'archiduc Charles.

Au nombre des prisonniers se trouvait un officier nommé Ignace Ledochowski. Quand les chasseurs les ramenèrent du village, l'Empereur remarqua ce Ledochovs^ski, qui marchait à leur tête, et se distinguait par sa belle tenue; il était jeune, portait un bel uniforme blanc avec col bleu clair, et un casque doré plus grand que celui de ses soldats. L'Empereur se le fit amener et lui demanda son nom. Devinant en l'entendant que c'était un Polonais de Gallicie, il lui dit : « Pourquoi donc servez-vous les ravisseurs de votre patrie?»

Après avoir prononcé ces mots, il donna un coup de cravache à son cheval et partit au galop. Ledochowski était si près que le bout de la cravache toucha son casque, et pensant que l'Empereur l'avait fait exprès, il ressentit l'insulte si vivement qu'il fut sur le point d'en pleurer.

Il n'eût pas eu cette idée, s'il avait su comme nous que l'Empereur n'employait jamais l'éperon ni la pression du mollet pour mettre son cheval au galop. Je ne pus que lui expliquer que l'Empereur ne l'avait pas frappé et n'en avait même jamais eu la pensée.

La division de cavalerie s'approcha, ayant en tête la brigade de carabiniers. L'Empereur fit immédiatement déployer cette brigade, car il s'aperçut que la cavalerie autrichienne, massée

en colonnes devant la ville, s'ébranlait dans notre direction.

En un instant, un régiment de hulans, de six escadrons, s'avança à 200 pas des carabiniers, les chargea au galop et réussit à percer leur première ligne, mais sans les détruire, car en arrière se trouvaient le 2" régiment et toute la division de cuirassiers.

Je remarquai quelques carabiniers blessés par les lances, mais en revanche je vis beaucoup de hulans par terre.

On ramena des prisonniers, entre autres un sous-officier de hulans, un très bel homme, qui avait reçu d'un carabinier un terrible coup de sabre, qui lui fendait la figure entre l'œil et l'oreille jusqu'à l'os; le sang coulait jusqu'à terre sur son habit vert, son czapska n'était pas tombé, et au contraire était très bien ajusté derrière son oreille droite.

Lorsque l'Empereur apprit que les hulans autrichiens étaient des Polonais, il me fit demander à ce sous-officier s'il ignorait que l'intention de l'Empereur était de reconquérir la Pologne et de nous la rendre? Celui-ci répondit bravement : «Je le sais, et je suis sûr que si un officier polonais arrive devant notre régiment, tous nos hulans le suivront. Mais quand on nous commande de charger, il faut bien charger,

pour qu'on ne dise pas que les Polonais se battent mal. »

Après cette charge, les Autrichiens se retirèrent vers la ville, la charge des hulans n'avait d'autre but que de couvrir la retraite de toute la cavalerie.

L'Empereur s'approcha de la ville, se plaça sur une hauteur d'où l'on pouvait bien voir et se mit à examiner avec sa longue-vue les positions des Autrichiens.

^' Les chasseurs ennemis tenaient encore dans les jardins des faubourgs et tiraient sur nous. Une balle vint frapper l'Empereur au pied.

Il descendit de cheval, on ôta sa botte, et le chirurgien Ivan lui appliqua un bandage sur les doigts de pied, devenus noirs par la contusion, et coupa un morceau de la botte pour que celleci ne le serrât pas trop.

L'Empereur remonta bientôtà cheval et partit au grand galop du côté des troupes. Il fit former tous les régiments et dans chacun demanda aux officiers de lui désigner le plus brave du régiment. Je vis les officiers placés devant leurs régiments présenter celui qu'ils avaient choisi. L'Empereur le nommait aussitôt baron de l'Empire et lui désignait une dotation.

Quelques officiers d'ordonnance, au nombre desquels je me trouvais, furent également nom-

méssurle champde bataille barons de l'Empire, avec une dotation de 4,000 francs de revenu.

Ratisbonne (Regensburg) possède de vieux remparts, qu'occupait l'infanterie autrichienne. Mais à peine notre artillerie fut-elle arrivée et eut-elle tiré sur eux une dizaine de salves, que notre infanterie se précipita dans la ville où elle fit quelques milliers de prisonniers. L'armée ennemie entière s'était déjà réfugiée de l'autre côté du Danube avec une telle précipitation qu'elle n'avait pas détruit le pont.

Le jour même le corps du maréchal Davoust traversa le pont et suivit l'armée autrichienne. L'Empereur entra à Ratisbonne et nous y restâmes toute la journée, car l'armée avait besoin de repos, après trois jours et trois nuits de marches forcées; elle avait laissé beaucoup de monde en arrière par suite de la fatigue. Après cette journée de repos, nous revînmes à Landshut.

Le corps du maréchal Lannes était parti la veille à la poursuite des débris de l'armée de l'archiduc Louis, et avait capturé un équipage entier de pontons, destiné, à ce que nous dirent des prisonniers, au passage du Rhin.

Nous traversâmes l'Isar, puis l'Inn à Braunau, et le 3 mai nous arrivâmes à Wels.

Les Autrichiens avaient brûlé le pont de Wels.

Je me trouvais présent quand le général Bertrand fit construire lui-même un nouveau pont, et je fus étonné de voir avec quelle rapidité il fut construit, sans pontons, car l'armée française n'en avait pas amené, et ceux qu'on avait pris à l'archiduc Louis ne nous avaient pas suivis.

Il est très facile de construire des ponts dans un pays où l'on trouve des bâtiments construits en bois. On fait d'abord passer sur l'autre rive au moyen d'un petit bateau quelques sapeurs, qui tendent une corde d'un bord à l'autre de la rivière. Puis on amarre à cette corde les différents bateaux et les radeaux. Si des bateaux sont plus hauts sur l'eau que les autres, on les charge de pierres ou de briques pour les mettre de niveau, puis on commence à placer les poutres et les madriers, etc..

Si l'on n'a qu'un nombre insuffisant de bateaux pour atteindre la rive opposée, on consstruit des radeaux avec les pièces de bois tirées (les maisons. C'est de cette manière qu'on fit en six heures un pont sur lequel la cavalerie, l'artillerie et l'infanterie commencèrent à passer.

L'Empereur traversa bientôt dans l'intervalle des troupes, et se dirigea par une petite route sur Ebersberg, où nous arrivâmes la nuit. Cette

ville avait été prise d'assaut par la division Claparède, du corps de Masséna.

Les Autrichiens s'y étaient bravement défendus. Nous aperçûmes des cadavres de soldats français en avant du pont et sur le pont même qui touche presque à une porte de la ville. L'ennemi n'avait cependant pas réussi à détruire ce pont. Après un combat des plus acharnés, les Français étaient entrés dans la ville, tuant et massacrant une masse d'Autrichiens; les rues étaient pleines de leurs cadavres.

La division Claparède était composée de régiments corses, qui avaient perdu beaucoup de monde à l'attaque de la ville, et se vengèrent avec férocité quand ils l'eurent prise.

L'Empereur n'entra dans la ville que le lendemain, avec nous; il me sembla que la vue de ce carnage fit sur lui une pénible impression.

Nous passâmes la nuit en dehors de la ville; on dressa de petites tentes faites avec nos schabraques et nous couchâmes par terre.

Au moment de m'endormir près d'un fossé, j'entendis près de mes oreilles le râle d'un mourant, et ces mots prononcés distinctement : « Jésus ! Marie ! Joseph ! » Je me levai brusquement et j'aperçus à terre un soldat autrichien, mais il ne put me répondre ; quoique respirant encore, il avait déjà perdu connaissance.

La guerre est toujours accompagnée d'atrocités, et cette guerre en particulier nous procurait les plus pénibles sensations, car partout nous nous battions Polonais contre Polonais.

L'Empereur, aussitôt après avoir traversé Ebersberg, revint sur ses pas et installa son quartier général à deux lieues de là, à Enns.

De Ratisbonne à Landshut, l'arrière-garde autrichienne était presque toujours formée de hulans. L'Empereur fit venir au quartier impérial, en leur faisant doubler l'étape, un escadron de chevau-légers polonais. Cet escadron, commandé par le lieutenant-colonel Lubienski, arriva justement à Enns.

Get escadron fut envoyé à l'avant-garde, pour qu'on plaçât toujours quelques chevau-légers comme vedettes. Chaque fois que les hulans autrichiens les apercevaient, ils venaient nous rejoindre, soit un par un, soit plusieurs à la fois. Au bout de quelques jours cependant, les Autrichiens remplacèrent à leur arrière-garde les hulans par des hussards.

Le maréchal Masséna se rendit de Ratisbonne à Scharding sur le Danube. Ignorant que l'Empereur traverserait le Danube près d'Enns, et arriverait par la rive opposée, il donna aussitôt l'ordre de s'emparer d'Ebersberg.

Il n'avait certainement pas réussi à se tenir en

communication avec l'Empereur, sans quoi il n'eût pas exécuté cette attaque le 4 mai, sachant que l'Empereur devait arriver le soir même sur l'autre rive. Les Autrichiens en ce cas auraient dû se retirer ou être faits prisonniers.

Le pont près d'Enns avait été détruit par l'ennemi, mais le 5 mai on en construisit un nouveau.

Il est ridicule de détruire un pont dans son propre pays, car il ne faut pas beaucoup de temps pour le rétablir à l'armée qui marche en avant, surtout à l'armée française où les sapeurs sont si habiles et si industrieux; ils sont en état de faire ce travail pendant le repos toujours nécessaire aux troupes; mais il en résulte une grande perte pour les habitants, car il faut toujours démolir quelques maisons.

L'Empereur était en route de Wels à Ebersberg, quand lui arriva la nouvelle de l'occupation de la ville (Ebersberg). 11 envoya aussitôt prévenir en arrière le maréchal Lannes de ne plus le suivre, mais de prendre la route de Wels à Steyer. Ce corps nous rejoignit à Amstetten, où notre cavalerie eut à exécuter plusieurs charges contre la cavalerie ennemie.

Je me trouvais alors près du colonel Aldobrandini, que je connaissais beaucoup; il commandait un régiment de cuirassiers, qui après sa

charge eut une mêlée avec les hussards hongrois. Je remarquai après la retraite de ces derniers, combien le nombre de leurs morts était plus élevé que celui des nôtres.

Gela tient à ce que les Hongrois sabrent, tandis que les Français frappent en pointant. Je ne vis pas un seul cuirassier blessé mortellement par le sabre : plus d'une douzaine furent tués par des boulets de canon. On fit environ 100 prisonniers hongrois.

Le 8, le quartier général fut porté à Môlk, dans un grand couvent de bénédictins, placé dans un site magnifique. Le 9, nous nous trouvâmes à Saint-Pôlten, d'où l'Empereur m'envoya pendant la nuit avec un escadron de chasseurs à cheval, avec l'ordre de m'approcher par des traverses de la grande route de Vienne, et d'y trouver quelqu'un qui eût été à Vienne le jour même, ou qui possédât des renseignements exacts sur ce qui se passait à Vienne. Je traversai six petits villages très bien tenus, où tout le monde dormait. Dans un de ces villages, j'aperçus dans quelques maisons de la lumière et des soldats autrichiens habillés en blanc; mais dès que mes premiers chasseurs arrivèrent, les lumières s'éteignirent et la tranquillité se fit. C'étaient probablement des maraudeurs qui se cachèrent. Je suivis ma route tranquillement; mon capitaine

de chasseurs aurait voulu faire prisonniers ces maraudeurs, mais je dus lui refuser ce plaisir ; j'aurais été forcé de m'arrêter et cela pouvait compromettre ma mission. Je lui répondis que nous prendrions notre revanche à notre retour.

J'ordonnai cependant à l'officier qui commandait l'avant-garde, formée de 12 cavaliers, de réveiller dans chaque village que nous devions traverser les habitants des principales maisons. Marchant à 200 pas en arrière avec l'escadron, je ne perdais pas de temps et je pouvais parler avec ces habitants pendant le passage de ma troupe; une fois l'arrière-garde passée, je rattrapais l'escadron avec mon ordonnance et mon trompette.

Ce n'est qu'au sixième village que j'eus la chance de trouver un curé qui était à Vienne la veille et venait de rentrer la nuit même.

Ce curé me dit que l'archiduc Maximilien commandait la garnison, composée de douze bataillons d'infanterie. Il ne savait pas de quel côté l'archiduc Louis avait fait sa retraite. Mais l'Empereur savait qu'il avait traversé le Danube à Krems pour rejoindre l'archiduc Charles.

J'étais de retour à Saint-Pôlten vers neuf heures et l'escadron de chasseurs deux heures après moi.

Je changeai de cheval à Saint-Pôlten et

repartis à la suite de l'Empereur qui, en quatre heures de galop, arriva à Schœnbrûnn et, sans s'y arrêter, poussa son cheval devant les remparts extérieurs du faubourg de Vienne appelé a Wieden » . J'eus sous les yeux un spectacle incompréhensible, et auquel je ne pourrais croire si je n'avais vu de mes yeux, entendu de mes oreilles!

Les remparts étaient couverts non de la foule, mais d'un grand nombre de Viennois très bien vêtus. L'Empereur, toujours à cheval, s'avança jusqu'au glacis; un fossé de 10 toises le séparait seul des Viennois. Ceux-ci reconnurent l'Empereur pour l'avoir déjà vu à Vienne en 1805, ôtèrent leurs chapeaux, ce que je trouvai assez naturel, et commencèrent à l'acclamer en poussant des « Vivats ! " , ce qui me parut moins digne et tout à fait déplacé. Je ne puis m'expliquer cette action que par l'indifférence habituelle aux habitants d'une grande ville, et surtout par le charme qu'un homme comme l'Empereur exerçait sur tout le monde.

Lorsque je manifestai mon étonnement devant les officiers français, ils me dirent qu'ils avaient vu pareil spectacle à Berlin en 1806, près de la porte de Brandebourg.

L'Empereurquittalaplaceettourna à gauche, en suivant les remparts du faubourg au pas pen-

dant plus d'une demi-heure, jusqu'à la barrière; parfois il soulevait son chapeau pour remercier la foule qui l'acclamait, absolument comme s'il faisait le tour de Paris. L'escadron de service, qui accompagnait l'Empereur depuis Saint- Pôlten, avait reçu l'ordre de s'arrêter, et l'escorte était réduite à un piquet de 25 cavaliers qui suivaient à 200 pas. Ce n'est qu'en arrivant près de la barrière que l'Empereur fit tourner son cheval et, toujours au pas, reprit la route de Schœnbrûun.

Chemin faisant il m'aperçut et me dit de me dépêcher de rentrer au palais et de me coucher, en terminant comme il suit : « Vous y trouverez un bon lit préparé pour vous; après avoir passé tant de nuits à cheval, mettez-vous à l'aise dans un bon lit de l'empereur François; vous recommencerez à courir demain. »

J'allai directement au château. Je rencontrai en route la tête de colonne des grenadiers et voltigeurs réunis du général Oudinot, qui s'étaient déjà mis en grande tenue avec leurs plumets pour faire leur entrée à Vienne. Je trouvai au château, en y arrivant, les fourriers impériaux; l'un d'eux me montra les chambres qui nous étaient destinées; dans chacune il y avait deux lits.

Un domestique de l'Empereur m'apporta un

superbe ananas, dont il y avait, m'a-t-il dit, une grande quantité dans les jardins, une bouteille de vin, du pain et du jambon.

Après un pareil repas, je me déshabillai et m'endormis consciencieusement.

Mon camarade Talhouët partagea ma chambre; il m'éveilla à sept heures pour dîner, mais il ne rentra pas se coucher, car l'Empereur l'avait envoyé au général Oudinot, qui venait de l'informer qu'après avoir traversé le faubourg, il s'était avancé devant la ville, où on l'avait reçu à coups de canon tirés des remparts, et que les Autrichiens paraissaient vouloir défendre Vienne.

L'Empereur fit ouvrir une tranchée au-dessous de la caserne de la garde hongroise, et y plaça une batterie de position composée d'obusiers, au moyen desquels on incendia plusieurs points de la ville. Ne voulant pas la brûler tout entière, l'Empereur ordonna à la division du général Molitor de faire un détour le lendemain autour de Vienne et de s'arrêter à Ebersdorf, où il arriva avec nous le 14 au matin. Ayant trouvé à gauche de ce village quelques bateaux, l'Empereur ordonna à Talhouët de traverser le Danube avec 200 voltigeurs et d'occuper le triangle du Prater.

' Pourtalès, aide de camp de Berlhier, avait

déjà traversé avec quelques voltigeurs le bras du Danube qui sépare Vienne du Prater; c'était vers le soir. L'archiduc Maximilien, croyant que toute l'armée française avait effectué le passage, quitta Vienne avant l'aube avec toute la garnison.

Notre armée fit son entrée dans la ville le 15; l'Empereur était déjà rentré à Schœnbrûnn.

Le même jour l'Empereur apprit que le général Ghasteller, avec la division de réserve et de landwehr, s'approchait de la Styrie et de la Hongrie. Il envoya aussitôt à Newstadt le lieutenant-colonel Lubienski avec son escadron de chevau-légers polonais de la garde, avec l'ordre de choisir auprès de cette ville une position d'où ses émissaires et ses patrouilles pussent surveiller tous les mouvements du général Ghasteller. Lubienski devait envoyer par relais tous les jours un rapport à l'Empereur; je devais lire tous ces rapports, dire à l'Empereur si Ghasteller s'approchait de nous, et lui rendre compte de tout ce qui se passait de sérieux.

Le 18, je reçus un rapport m'informant que Ghasteller se retirait vers le Sud, pour se réunir à l'archiduc Jean, qui faisait sa retraite de la Lombardie, suivi par le vice-roi d'Italie, le prince Eugène de Beauharnais, venant d'Udine. Il peut paraître singulier que l'Empereur n'eût

envoyé qu'un escadron dans une région où, d'après les nouvelles reçues, manœuvrait une division autrichienne; mais il voulait seulement avoir des renseignements sur les mouvements de Ghasteller. Dans ce cas particulier, il pouvait d'ailleurs avoir pleine confiance dans le lieutenant-colonel Lubienski, qu'il connaissait bien et dont il appréciait les talents. L'Empereur aimait toujours avoir ses forces concentrées aux points où devaient avoir lieu les événements les plus importants. Il savait bien que, quand uhe grande bataille a une issue heureuse, le résultat des affaires de moindre importance ne signifie rien. Dans le cas présent. Napoléon était convaincu que Ghasteller ne ferait pas avancer sa division,

sachant qu'une armée de 80,000 Français se

trouvait auprès de Vienne.

Une partie de la garde impériale arriva

d'Espagne et vint camper au sud de la ville. L'armée entière dépassait le chiffre de

80,000 hommes, mais le corps du maréchal

Davoust restait encore en arrière pour observer

l'armée de l'archiduc Charles.

Les Saxons, commandés par Bernadette,

étaient encore en marche dans le nord de la

Bavière, et les Bavarois, sous les ordres du

maréchal Lefebvre, se battaient dans le Tyrol,

alors en pleine insurrection.

En réalité, Napoléon n'avait pas plus de 80,000 hommes sous la main à Vienne, et autant dans différents endroits. Il ne voulait donc pas effrayer Ghasteller en envoyant contre lui des forces plus importantes, car il voyait avec plaisir ce général rester dans le pays sans rien faire de sérieux. Il aimait mieux lui voir perdre son temps que de le laisser se joindre à l'archiduc Jean, qui eût pu avec ce renfort arrêter les progrès de l'armée d'Italie.

Enfin il était d'une grande importance pour l'Empereur d'entrer en communication avec l'armée du prince Eugène; car, quoique l'armée de l'archiduc Jean s'approchât, elle avait beaucoup plus de chemin à faire par la Hongrie et la Moravie pour rejoindre celle de l'archiduc Charles, que le vice- roi d'Italie qui venait d'Udine vers la Hongrie pour se rapprocher de l'armée de l'Empereur.

Ce même jour, le 18, l'Empereur m'envoya à Ebersdorf, inspecter l'équipage de pontons, ^ue je trouvai en bon état, et je fis mon rapport en conséquence. L'Empereur, arrivé vers le soir, fit passer deux compagnies de voltigeurs 5ur l'île de Lobau.

Le 19, toute la division Molitor était déjà passée par le pont.

Un autre pont fut bientôt construit sur un

autre bras du Danube. Le 20, trois corps occupaient déjà l'île de Lobau.

Le même jour, à midi, deux ponts furent jetés sur le dernier bras du Danube, sous la protection de batteries de position placées sur la rive du fleuve; ce dernier bras n'est pas très large. Vers 4- heures, la division de cavalerie légère du général Lassalle passa tout entière; je l'accompagnai par ordre de l'Empereur.

Quand nous débouchâmes d'un petit bois qui se trouvait tout près du Danube, l'artillerie autrichienne nous tira des obus, qui n'empêchèrent pas la division, composée de cinq régiments, de se former en deux lignes dans la plaine, entre Aspern et Essling.

Vers 7 heures du soir, après une assez forte canonnade, les Autrichiens lancèrent sur nous une violente charge de cavalerie. Leurs hussards attaquèrent de front la première brigade commandée par le général Pire, et composée du 8* régiment de hussards et du 16" régiment de chasseurs à cheval. La charge des hussards autrichiens était très vive, à leur gauche un régiment de hulans s'avançait au galop.

Mais quand les hussards ennemis arrivèrent à 200 ou 250 pas de nous, à toute allure, et criant de toutes leurs forces, le général Lassalle se porta à leur rencontre, au pas d'abord, puis

au trot, enfin au galop, et tomba sur eux avec la plus grande vigueur.

Les hulans furent reçus par un régiment de la seconde ligne qui exécuta un changement de front à gauche.

Ce fut une mêlée générale; il faisait déjà assez sombre : la mêlée, les cris et le tumulte durèrent au moins une heure. L'artillerie avait fait silence auparavant. Enfin la cavalerie autrichienne se retira et la division Lassalle se reforma sur deux lignes à quelques centaines de pas en arrière de sa place primitive; nous avions donc perdu du terrain. Un peu plus tard les Autrichiens nous envoyèrent une dizaine de fois des coups de canon en pleine obscurité. J'ignore où les boulets tombèrent, nous ne les entendîmes pas au-dessus de nos têtes.

La nuit redevint plus claire. Quand les gardes et les vedettes furent placées, les généraux Lassalle et Pire se portèrent en avant.

Pour un combat aussi vif, il n'y avait pas beaucoup de morts; cependant il y en avait beaucoup plus du côté des Autrichiens que du nôtre; je puis dire positivement qu'il y en avait deux fois plus, quoique je ne les aie pas comptés. Cette disproportion tenait bien à ce que les Hongrois gesticulent trop en sabrant, tandis que les Français pointent, et pourtant les Hon-

grois ont des chevaux plus légers, plus maniables que les chevaux français. Les Français, sur des chevaux plus lourds et moins agiles, qu'ils ne peuvent diriger à volonté, sont plus attentifs, regardent bien de quel côté leur adversaire les attaque, ont le temps de parer ses coups, et enfin d'un coup de pointe bien dirigé traversent la poitrine de leur ennemi.

Les Hongrois ne sabrent pas du plat de la lame, comme les Anglais, mais du tranchant, mais ils sont au grand galop et tournent leur cheval de côté, ils sabrent comme s'ils avaient perdu la raison, et leurs coups tombent au hasard.

Dans cette rencontre, ils nous attaquèrent à plusieurs reprises; les uns se mêlèrent à nous, d'autres retraversèrent notre ligne en revenant vers les leurs après la charge, mais toujours à la débandade. Les Français au contraire, quoiqu'ils perdissent leurs rangs en chargeant, cherchaient toujours à se retrouver ensemble, et à tout instant on remarquait leur attention visible à reprendre leur ligne. Il faut dire à la vérité qu'à la supériorité dans le maniement de leurs armes ils joignaient l'expérience qui manquait aux Autrichiens, expérience qu'ils avaient acquise dans tant de batailles et sous d'excellents officiers.

De ce que j'ai dit des Hongrois sur leurs chevaux légers et des Français sur leurs chevaux lourds, il ne faut pas conclure que les chevaux lourds soient plus pratiques pour la cavalerie légère.

Si l'on pouvait avoir de vieux soldats montés sur des chevaux légers, commandés par des officiers encore plus expérimentés, habiles au maniement du sabre surtout pour pointer encore plus que pour sabrer, le résultat serait encore meilleur. Un cavalier expérimenté connaît son métier, sait quand il faut serrer les rangs, sait aussi bien modérer la vivacité de son cheval lorsqu'il en est besoin, que profiter de cette vivacité quand il charge en fourrageur, et dans tous les cas où il a à agir seul. Je relate seulement l'état de choses existant à cette époque et ses résultats. Je tiens à montrer que les Hongrois, acharnés dans leurs attaques, avaient bien du mal à se réunir quand ils étaient dispersés et à reformer leurs lignes, tandis que les Français, sachant que leurs chevaux n'avaient pas la même rapidité, n'attaquaient que de près; aussi réussissaient-ils à garder leurs rangs jusqu'à la fin, et après la charge, se réunissaient très vite sur la ligne désignée.

Les Hongrois sabrant au grand galop, ou s'attâquant à des cavaliers isolés, ne sabrent bien

souvent que le vent; dans les cas les plus heureux ils ne font que des blessures plus ou moins graves.

Les Français, sobres de gestes, parent les coups et en même temps d'un coup de pointe percent leurs adversaires et les tuent. Moi aussi, j'ai reçu d'un hussard hongrois un coup de sabre au-dessus du genou; son sabre tourna et la blessure ne fut pas profonde, mais le coup était violent et je m'en ressentis pendant plusieurs années.

Lorsque le calme fut revenu, je revins près de l'Empereur, que je trouvai dans une petite hutte de branchages dressée auprès du pont construit sur le dernier bras du Danube. Je lui fis le rapport que le général Lassalle avait pris position dans la plaine entre Aspern et Essling.

Pendant la nuit, l'Empereur envoya encore de l'infanterie et de l'artillerie pour occuper ces deux villages et leur ordonna de s'y installer fortement. Toute la nuit du 20 au 21, l'infanterie traversa les ponts et prit position entre Aspern et Essling. A l'aube l'Empereur inspectait la position et donnait des ordres pour le placement des troupes.

Il plaça son aile gauche à Aspern; une double ligne d'infanterie s'étendait depuis le bois situé près de ce village vers celui d'Essling; la cava-

lerie s'avançait à 1,000 pas en avant; les murs du cimetière près et à gauche d'Essling furent crénelés. L'aile droite s'étendait d'Essling au Danube, presque à angle droit, vis-à-vis d'Enzersdorf, village qui n'était pas occupé, probablement pour ne pas trop étendre la ligne.

Les grenadiers et fusiliers de la garde furent placés à l'aile droite, les chasseurs à cheval et les deux escadrons de chevau-légers en réserve. Les dragons, les grenadiers à cheval et les gendarmes d'élite, ainsi que l'artillerie de la garde, étaient encore de l'autre côté du Danube.

11 n'y avait de ce côté du Danube que les 60 canons du corps du maréchal Masséna; on les plaça par batteries entre Aspern et Essling. Pendant les trois jours que dura la bataille, on ne disposa que de ces 60 canons.

L'Empereur prit cette disposition défensive en attendant le passage du reste de l'armée. Nous avions de ce côté à peine 30,000 hommes; sur l'autre rive se trouvaient le corps entier de Davoust, trois divisions de cuirassiers, la moitié de la garde impériale, une grande partie de l'artillerie et le grand parc, en tout environ 60,000 hommes.

Vers midi, les Autrichiens engagèrent la bataille sur toute la ligne en ouvrant le feu de quelques centaines de canons.

Notre cavalerie, placée en avant de l'infanterie, fut obligée de se retirer et vint se placer en colonnes serrées à quelques centaines de pas derrière elle.

L'artillerie répondit à l'artillerie ennemie, mais à raison d'un coup seulement pour trois ou quatre.

Nous aperçûmes bien de loin les lignes de l'infanterie autrichienne, mais elles n'approchèrent pas ce jour-là de notre centre; leurs attaques furent concentrées sur Aspern, où en outre du feu des canons, on entendit plusieurs fois une fusillade bien nourrie. Delà place où l'Empereur se trouvait, on ne pouvait voir cette attaque, car la forêt nous la masquait : mais je fus envoyé plusieurs fois au maréchal Masséna, qui défendait Aspern, et je pus voir les colonnes autrichiennes, tellement profondes qu'il était clair que les Autrichiens concentraient sur ce point la majeure partie de leurs forces. Ils s'approchèrent plusieurs fois jusqu'à Aspern même, et chaque fois furent repoussés par la fusillade partie des maisons et des jardins.

A l'une de ces missions je trouvai le maréchal Masséna assis et se reposant près d'une maison et je lui remis la dépêche de l'Empereur. Il monta aussitôt à cheval, mais s'apercevant que son étrier droit était trop court, il appela son

écuyer pour Tallonger, et lui-même s'assit sur sa selle en amazone, passant la jambe au-dessus du garrot de son cheval. Au même moment un boulet de canon tua net l'écuyer et brisa Tétrier; le cheval se jeta de côté et le maréchal tomba dans mes bras, sans aucune contusion. On remplaça rétrier, le maréchal remonta le même cheval et partit.

Les obus incendièrent plusieurs maisons; presque tous les toits étaient en feu, mais la plupart des maisons et des écuries étaient bâties en briques et notre infanterie était à l'abri dans ses positions.

Maintes fois les colonnes autrichiennes s'approchèrent tellement qu'il semblait que les balles ne les arrêteraient plus; chaque fois les réserves françaises les attaquèrent à la baïonnette, et pas une seule fois les Autrichiens ne purent résister, ils furent mis en déroute, quoiqu'ils fussent en colonnes, et les nôtres en lignes.

Ils pouvaient sans crainte nous attaquer en colonnes, car ils devaient savoir que nous n'avions que peu d'artillerie : notre infanterie les chargeait en ligne à la baïonnette, au pas de course, car chaque colonne ennemie possédait plusieurs canons qui soutenaient son attaque.

Malgré tout, ce premier jour, rennemi ne réussit pas une seule fois à nous enlever Aspern, dont la défense est bien la meilleure preuve de la supériorité sur toutes les autres de l'infanterie française.

Vers 5 heures du soir, l'Empereur fut informé que le pont sur le premier bras du Danube venait d'être rompu pendant le passage de la division de cuirassiers. Il avait été rompu par des radeaux et des bateaux chargés de pierres, abandonnés par les Autrichiens à Stadelau sur le courant rapide du fleuve enflé par la fonte des neiges. On réussit pendant la nuit à réparer le pont; le reste de la division de cuirassiers effectua son passage, ainsi que deux divisions de grenadiers d'Oudinot et la moitié de la garde impériale.

Par suite, nous avions le matin près de 60,000 hommes, mais toujours 60 canons seulement.

A l'aube, l'Empereur monta à cheval et se rendit sur la ligne de bataille; il confia le commandement de tout le centre au maréchal Lannes, et donna Tordre de former en colonnes toute l'infanterie, excepté le corps du maréchal Ntasséna à Aspern, et l'infanterie de la garde tenue en réserve.

Les 60 canons furent placés entre les colonnes ;

en arrière des colonnes se tenaient deux divisions de cavalerie légère et deux divisions de cuirassiers.

Avant que l'attaque fût commencée, TEmpereur passa devant les colonnes, en saluant avec son chapeau et montrant la direction de l'ennemi. A ce signe de l'Empereur, les troupes répondirent par de vives acclamations, élevant leurs schakos en l'air sur la pointe de leurs baïonnettes.

A un millier de pas devant nous se trouvaient les vedettes et les éclaireurs de la cavalerie autrichienne, derrière eux l'infanterie. A la vue de nos colonnes en marche, toutes ces troupes disparurent.

L'ennemi démasqua alors une nombreuse artillerie qui ouvrit le feu sur nous, et bientôt toute l'armée autrichienne se démasqua. Elle s'avança sur nous en colonnes, qui bientôt se déployèrent, et à quelques centaines de pas de nos troupes, tirèrent sur elles des salves de bataillons, tellement vite qu'on pouvait penser qu'elles tiraient par compagnies.

Les canons firent pleuvoir sur nous une grêle de boulets. Mais rien ne put arrêter l'élan des colonnes françaises, elles se ruèrent baïonnette en avant sur les lignes autrichiennes, qui se débandèrent avant même l'arrivée des Français.

L'artillerie se retira en hâte, tout ens'arrétant à chaque instant pour couvrir de projectiles notre infanterie. Plusieurs centaines de soldats tombèrent, mais les autres couraient toujours en avant, et les Autrichiens précipitaient leur retraite. Enfin toute la ligne de l'infanterie ennemie fut couverte par leur cavalerie. Nos cuirassiers rompirent plusieurs fois cette ligne formidable; d'autres régiments autrichiens revenaient, soutenus par une nombreuse artillerie qui couvrait nos attaques de mitraille. Les ligne» autrichiennes se retiraient de plus en plus loin. Plusieurs fois leur cavalerie se retira derrière leur infanterie reformée et renforcée de ses réserves; dix fois nos cuirassiers fondirent sur elle, détruisant des bataillons; des régiments frais de cavalerie autrichienne reparaissaient, prêts à charger les nôtres, obligés après chaque charge d'aller se reformer en arrière.

Les divisions de cavalerie légère, commandées par les généraux Lassalle et Bruyère, chargèrent aussi plusieurs fois la cavalerie ennemie.

Jusqu'à 11 heures, nos colonnes d'infanterie et notre cavalerie s'avancèrent, gagnant près d'une lieue de terrain. La cavalerie, tantôt devant les colonnes, tantôt derrière elles, s'avançait toujours. Nos troupes atteignirent le village de Breitenlee, où, paraît-il, le reste de^

l'armée autrichienne était réuni, car on pouvait voir des troupes ennemies derrière l'aile droite en marche. Notre ligne de bataille était plus restreinte que celle de l'ennemi, en s'avançant dans la plaine. L'ennemi recevant sans cesse des renforts, il lui devenait facile de nous envelopper.

Quand j'arrivai près de l'Empereur, venant de Breitenlee avec la nouvelle que le maréchal Lannes apercevait des masses de troupes ennemies qui pouvaient l'envelopper, celui-ci plaça en échelons deux bataillons de la vieille garde devant Aspern, mais assez loin derrière l'aile gauche du maréchal Lannes, pour couvrir son flanc.

Après que les ponts avaient été réparés, nos troupes continuaient à arriver. L'Empereur comptait surtout le corps du maréchal Davoust, avec 60 canons, sur la 3* division de cavalerie, et sur le parc d'artillerie. Le corps du maréchal Davoust, arrivant à ce moment, eût pu équilibrer les forces du maréchal Lannes et celles des Autrichiens.

Mais vers midi, deux mauvaises nouvelles arrivèrent à l'Empereur. En premier lieu, les deux ponts étaient rompus de nouveau : puis un peu plus tard, il apprit que le maréchal Lannes était mortellement blessé : il avait une

jambe emportée et l'autre brisée. Bientôt arriva le général Oudinot; il avait reçu plusieurs blessures, qui, sans être graves, l'avaient forcé à quitter le champ de bataille. Avec le plus grand calme, l'Empereur ordonna de battre en retraite sur la position primitivement occupée entre Aspern et Essling.

La retraite se fit avec le plus grand ordre : la cavalerie ennemie nous attaqua sur plusieurs points, mais fut toujours repoussée avec beaucoup de pertes par la cavalerie légère de Lassalle, soutenue en seconde ligne par les cuirassiers.

L'ennemi ne réussit nulle part à percer nos lignes, et l'infanterie n'eut jamais à s'arrêter pour faire face à une attaque; pas une seule fois nos cuirassiers ne cherchèrent à s'abriter derrière elle. Vers 3 heures, toute notre armée avait repris sa première position entre Aspern et Essling. Mais l'artillerie était forcée d'économiser beaucoup ses munitions.

Ce fut alors que les deux divisions de cuirassiers destinées à soutenir notre artillerie, qui tirait toujours sur l'ennemi, se retirèrent derrière l'infanterie, en deux lignes, en présence de l'Empereur : les boulets ennemis venaient déjà tomber au milieu de nous, et passaient souvent au-dessus de nos tètes.

Bientôt, il en tomba jusqu'au Danube, derrière nous, qui tuèrent plusieurs de nos blessés, dont un grand nombre se trouvaient couchés près des ponts sur le deuxième bras du Danube. Pendant ces deux jours on les avait amenés à cette place, d'où on les transportait dans l'Ile de Lobau.

Quand l'infanterie eut repris sa première position entre Aspern et Essling, l'Empereur renvoya les grenadiers de la garde à l'aile droite, en face d'Enzersdorf, car il avait aperçu des colonnes autrichiennes en marche vers ce village. Le corps de Lichtenstein réussit en effet à l'occuper.

A cette heure l'armée autrichienne formait un demi-cercle autour de nous.

Le feld-maréchal Bellegarde s'appuyait au Danube et occupait le terrain devant et derrière Aspern, l'archiduc Charles se tenait au centre avec le gros des forces, et le prince Lichtenstein formait l'aile gauche, vis-à-vis de notre aile droite et presque derrière elle. Celle-ci n'était composée que de quatre bataillons de chasseurs et deux bataillons de grenadiers de la garde, ayant derrière eux deux escadrons de chevaulégers polonais et deux de chasseurs à cheval, aussi de la garde.

Ces six bataillons et ces quatre escadrons en

imposèrent tellement au prince Lichtenstein, qu'il n'osa pas les attaquer avec assez de vigueur. Ces troupes couvrirent la retraite, et la tenue des chevau-légers polonais, malgré les pertes qu'ils avaient subies, mérita l'admiration de tous. Dans cette situation, les boulets et les obus de Bellegarde, passant au-dessus d'Aspern, arrivaient jusqu'à notre aile droite, ceux de Lichtenstein, tirés généralement trop haut, atteignaient presque notre aile gauche.

L'Empereur, placé au centre avec son étatmajor, était exposé de trois côtés. Heureusement que les projectiles passaient au-dessus de nos têtes. Mais leurs éclats atteignaient nos cuirassiers, placés derrière l'infanterie, à 500 pas en avant de l'Empereur. Pendant ce temps nous ne pouvions répondre aux Autrichiens : nous n'avions que 60 canons avec nous, et presque tous étaient démontés, mais pas un seul ne tomba aux mains de l'ennemi; les munitions étaient complètement épuisées.

L'Empereur restait à sa place comme une statue, laissant les rênes flottantes sur la crinière de son cheval, sa longue-vue à la main, donnant ses ordres et nous envoyant dans différentes directions. Mais presque aucun de nous n'avait plus de cheval, et le mien était si fatigué, qu'envoyé au maréchal Masséna qui n'était pas

loin, je préférai y aller à pied en traînant mon cheval derrière moi.

L'Empereur venait justement de s'apercevoir qu'une forte colonne partait de la position de l'archiduc Charles, c'est-à-dire du centre, et marchait sur Aspern. Il m'ordonna d'y aller pour en avertir le maréchal Masséna et le prévenir de se tenir sur ses gardes, en lui conseillant de former sa colonne de réserve pour recevoir l'en nemi.

Le maréchal était assis sous un arbre près des ruines d'une maison brûlée; il restait à peine quelques maisons à moitié intactes. Il monta à cheval sur-le-champ, et forma ses colonnes dans les jardins, juste à temps pour recevoir les Autrichiens qui s'approchaient du village avec des forces très supérieures.

L'infanterie française, postée dans les maisons et dans les jardins, accueillit les Autrichiens par un feu meurtrier tiré de très près, mais cette fois, ceux-ci, avec leurs étendards jaunes déployés sur leur front, ne s'arrêtèrent pas et s'emparèrent des maisons et des jardins. Le maréchal Masséna, tirant son épée, se mit à la tête de la colonne de réserve qu'il venait de former et à laquelle s'étaient joints les soldats chassés des maisons. Cette colonne de réserve tomba sans tirer un coup sur les Autrichiens en

désordre dans les jardins, et en tua un grand nombre à la baïonnette.

En revenant auprès de l'Empereur, je vis tant de cadavres jonchant la route du village que mon cheval était obligé de les fouler presque à chaque pas. Il y avait aussi beaucoup de Français, tués auparavant par les boulets ou les balles de l'ennemi.

Je vins dire à l'Empereur de la part du maréchal Masséna qu'Aspern était sauvé, et que le maréchal espérait y tenir jusqu'au soir. Je fus ensuite envoyé encore une fois à Essling, puis encore vis-à-vis d'Enzersdorf ; ce n'est que plus tard que j'appris qu'avant le soir, l'infanterie autrichienne avait pris Aspern trois fois et en avait été trois fois chassée par la nôtre.

En même temps l'armée autrichienne du centre formait des colonnes pour attaquer Essling.

Le général Durosnel, aide de camp de l'Empereur, qui commandait sur ce point, monta à cheval et partit en reconnaissance, mais son cheval était si fatigué qu'il ne put échapper à une attaque de cuirassiers autrichiens et fut fait prisonnier.

Une double salve des canons autrichiens dirigée sur Essling nous avertit de l'attaque du village.

Les grenadiers hongrois, drapeaux flottants, avec leurs officiers à cheval devant eux, s'avançaient furieusement en colonnes. La fusillade partie du cimetière et des maisons n'arrêta pas leur élan. Essling fut pris et les Français furent forcés de se retirer.

L'Empereur ordonna au général Mouton, son aide de camp, de prendre à l'aile droite les quatre bataillons de chasseurs de la garde et de reprendre Essling. Ce fut fait sans tirer un coup de fusil. Gomme à Aspern, le cimetière d'Essling était jonché de cadavres de Hongrois. Essling resta dans nos mains jusqu'au soir.

Encore une fois vers le soir, l'armée autrichienne lança quatre colonnes d'infanterie sur notre centre, entre Aspern et Essling. Nos soldats fatigués, affamés, étaient couchés dans les fossés des deux côtés de la route entre ces deux villages. Quand les colonnes autrichiennes approchèrent, tous, au signal du tambour, se levèrent comme un seul homme, serrèrent leurs rangs, et se jetèrent si promptement à la baïonnette sur l'ennemi que ses colonnes se débandèrent et se mirent en retraite. Nos cuirassiers passèrent entre nos bataillons au petit trot, car leurs chevaux ne pouvaient plus se traîner, et se mirent en mesure de charger, mais la cavalerie ennemie s'avança aussitôt, se plaça devant

son infanterie et s'arrêta à 500 pas de nous sans attaquer. L'obscurité commençait à tomber.

L'Empereur fit d'abord passer les cuirassiers et la cavalerie légère dans l'île de Lobau, par le pont, qui servait toujours au passage des blessés.

Ensuite ce fut le tour des canons et des caissons qui se trouvaient encore sur roues; quelques-uns n'étaient plus attelés que de deux chevaux. Je comptai 40 canons, il devait donc en être resté 20 sur le terrain, faute d'attelages.

L'Empereur se plaça près du pont, qu'il ne traversa qu'à 10 heures du soir avec la garde. C'est dans l'île de Lobau qu'on transporta devant lui le maréchal Lannes. Il l'embrassa à plusieurs reprises, et comme la nuit était claire, je vis distinctement qu'il pleurait.

Vers minuit, passèrent l'infanterie de Masséna, puis les grenadiers et les voltigeurs du général Oudinot; tout de suite après, le pont fut démoli.

A cette grande bataille avaient pris part 60,000 hommes, dont 30,000 restaient sous les armes dans l'île de Lobau. Nous avions donc perdu la moitié de l'effectif, en comptant les morts et les blessés.

Dans l'histoire des guerres françaises, cette bataille se montre comme la plus sanglante, et

Campagne d'autriche en i$09 i63

celle qui fit le plus d'honneur à l'armée française, quoique en réalité elle fût perdue, car nous dûmes nous retirer et l'ennemi resta maître du champ de bataille.

A 2 heures du matin, l'Empereur traversa le Danube en bateau; nous fîmes de même sur deux autres bateaux, mais la violence du courant nous poussa à une demi-lieue d'Ebersdorf, où nous arrivâmes à pied à 5 heures du matin.

Le corps du maréchal Davoust se trouvait dans ce village. L'Empereur lui fit prendre les armes et le mit en marche sur Presbourg, pour en occuper les faubourgs et empêcher l'archiduc Charles d'y passer le Danube. En effet, si celuici eût été maître du pont de Presbourg, il pouvait passer sur la rive droite, battre le maréchal Davoust, et s'emparer de l'île de Lobau, en faisant prisonnier le reste de l'armée qui se trouvait dans l'île et tous nos blessés.

Le lendemain, l'Empereur m'envoya auprès du maréchal Davoust. Celui-ci marcha pendant trois jours; le troisième, il attaqua le faubourg qui se trouve près du village d'Engerau, s'en empara et l'occupa. Je revins à Ebersdorf avec cette nouvelle; aussitôt après l'Empereur transféra son quartier général à Schœnbriinn. Pendant plusieurs jours, on fit revenir en bateau de l'île de Lobau la garde impériale, qui prit se

cantonnements, l'infanterie à Schœnbrûnn, la cavalerie dans les villages voisins.

Après notre arrivée à Schœnbrûnn, le 28 mai, un aide de camp du prince Eugène de Beauharnais y vint porter la nouvelle que le prince poursuivait Tarchiduc Jean; celui-ci, battu à plusieurs reprises, était en retraite, et le prince se trouvait à 15 lieues de Vienne.

En même temps que son aide de camp, nommé Bataille, le prince Eugène envoyait à Neustadt des détachements de sa cavalerie, pour annoncer son approche à l'Empereur et lui demander ses ordres.

Cet aide de camp fut aussitôt réexpédié au prince Eugène, qui marcha par Odenburg et Steinamanger (en hongrois Szombathely) et poursuivit l'archiduc Jean en Hongrie.

L'archiduc, ayant rejoint les troupes hongroises nouvellement formées en Hongrie, choisit une position très avantageuse à Sabadeggi, à trois heures de Raab. Le prince Eugène l'y attaqua aussitôt et l'obligea de quitter cette position, après une journée entière de bataille. Le soir, l'armée d'Italie s'avança jusqu'à Raab, ville entourée de vieux remparts.

L'archiduc Jean laissa dans la ville une garnison de 3,000 hommes, pour retenir quelques jours l'armée du prince, pendant que lui-même

se retirait trois lieues plus loin, et passait le Danube à Komorn.

Avant cette bataille de Raab, l'Empereur m'avait envoyé au maréchal Davoust, qui n'était pas encore à Presbourg, pour lui annoncer la marche du prince Eugène en Hongrie sur Raab, et lui conseiller de se relier au prince par son aile droite. Je devais en outre revenir sur-lechamp parla route la plus directe rapporter des nouvelles à l'Empereur.

J'arrivai près du maréchal Davoust dans une voiturette de poste; il me donna un cheval, avec lequel j'allai retrouver sa cavalerie légère déjà arrivée en territoire hongrois, sur la route de Heinburg à Raab. Je pris avec moi 15 hussards des mieux montés, et je partis de Kitsee sur la droite de la grande route, pensant que je trouverais encore le prince Eugène dans les environs de Papa, comme le croyait l'Empereur sur la carte duquel j'avais relevé la route de Kitsee à Papa.

En arrivant le soir au premier village pour y chercher un guide, combien fus-je surpris et heureux d'entendre les paysans parler la langue slovaque; ils furent aussi contents de m'entendre parler polonais. Ils m'amenèrent un guide qui était venu de Raab le jour même. Avant l'arrivée do cet homme, ils m'avaient déjà annoncé,

la défaite des Autrichiens à Raab, et l'arrivée des Français dans cette ville. Je leur demandai si Tun d'eux pouvait m'y conduire; plusieurs m'offrirent aussitôt leurs services sans demander aucune rémunération : le caractère slave est partout le même.

Ils me régalèrent ainsi que mes hussards de pain, de vin et de jambon. Ils manifestaient leur contentement de la défaite des Autrichiens, me disant qu'ils avaient appartenu autrefois à la Pologne, que leurs pères le leur avaient dit, et qu'ils seraient très heureux de lui être réunis ; ce sentiment se manifesta d'autant plus quand ils apprirent que l'Empereur des Français voulait reconstituer la Pologne.

Les légendes et les traditions subsistent longtemps chez les peuples. A quelle époque remonsait cette tradition de leur union avec la Pologne*^ Pas un seul des vieux paysans ne put me le dire. Était-ce à l'époque du roi de Pologne Louis? Était-ce à une époque encore plus ancienne? En tout cas il est hors de doute que les Slovaques de ce pays étaient très bien disposés en faveur des Polonais. Il n'y avait pas de Magyars parmi eux.

J'écrivis au maréchal Davoust les nouvelles que je venais d'apprendre, en lui demandant d'envoyer aussitôt ce rapporta Schœnbrunn par

un de ses officiers; je l'assurai qu'on devait ajouter foi aux nouvelles données parles paysans slovaques, dont toutes les sympathies étaient pour nous; j'ajoutai que j'y avais pleine confiance et que je lui renvoyais ses hussards qui pouvaient témoigner du bon accueil qui nous avait été fait. Quant à moi, pour arriver plus vite à l'armée d'Italie, je partis en voiture pendant la nuit.

J'arrivai à Raab à 10 heures, au moment où le prince Eugène entrait dans la ville, qui s'était rendue après deux heures de canonnade.

Le prince ne s'y arrêta que peu de temps, et partit pour un château en dehors du voisinage où Ton avait préparé son quartier, et où se trouvait déjà la garde italienne : deux bataillons de grenadiers et deux de chasseurs à pied, avec 100 gardes d'honneur à cheval lombards.

Pendant le déjeuner, j'appris par le prince Eugène et par le général Macdonald, et plus en détail parle général Gifflenga, chef d'état-major du prince, les incidents de la bataille de Raab, sur lesquels je pris des notes pour les rapporter à l'Empereur.

J'allai ensuite dans la ville, mais je ne pus trouver à la poste une seule voiture. Je me décidais à partir à cheval, lorsqu'un monsieur assez gros, en costume hongrois, s'approcha de moi

et m'offrit de me louer une voiture jusqu'à Vienne.

— Mais comment, lui dis-je, voulez-vous que je vous la renvoie?

— Cela ne fait rien, reprit-il, je suis content de vous rendre service.

En l'entendant prononcer ces mots en assez bon polonais, je lui demandai :

— Etes-vous Hongrois, monsieur?

— Non, monsieur, je suis Slave. J'ai appris que vous étiez polonais, par conséquent un compatriote; enfin j'ai appris que vous occupez un poste auprès de l'empereur Napoléon, et nous espérons qu'il nous débarrassera bientôt du joug étranger.

— Je vous remercie infiniment, monsieur, mais pouvez-vous m'indiquer quelqu'un à Vienne à qui je puisse rendre votre voiture?

— En vérité, je n'y connais personne. Faites de la voiture tout ce que vous voudrez, quand vous n'en aurez plus besoin.

Pendant que nous échangions ces paroles, le postillon attelait ses chevaux ; je dis au revoir à mon compatriote, je lui serrai la main, pris place dans la voiture hongroise et je partis. . A moitié chemin, pendant la nuit, je rencontrai les grand'gardes de la cavalerie d'avantgarde du maréchal Davoust. L'après-midi j'ar-

rivai à Schœnbrunn et fis mon rapport à l'Empereur sur tout ce que j'avais appris.

Bientôt après la bataille d'Essling, l'Empereur fit reconstruire sur pilotis le pont sur le premier bras du Danube, et deux autres ponls aussi sur pilotis sur le bras qui sépare en deux Tîle de Lobau. Le troisième bras était le moins large : on prépara sur l'île même les matériaux nécessaires à la construction de six ponts.

Il arrivait toujours de France des colonnes de marche composées de compagnies entières et de bataillons, venant des dépôts des régiments présents à l'armée. Nous reçûmes aussi des recrues de France, ainsi que les blessés et les malades guéris dans les hôpitaux qu'on avait installés dans diverses villes et villages entre Ratisbonne et Vienne. La plus grande partie de ces troupes fut transportée en bateau dans l'île de Lobau, pour compléter les corps qui s'y trouvaient et qui avaient perdu la plus grande partie de leur effectif.

Les trois ponts furent construits dans le courant du mois de juin.

Pendant tout ce temps l'Empereur demeura à Schœnbrunn, mais il sortait à cheval tous les jours, le plus souvent du côté d'Ebersdorf , pour presser la construction des ponts. Il inspecta

no CHAPITRE III

aussi un par un tous les camps établis autour de Vienne.

Pendant cette période plusieurs officiers appartenant aux armées de nos alliés vinrent à Vienne; il y vint une fois deux officiers russes : le major Gorgoli, un homme comme il faut, et le lieutenant Gzerniszefî; puis un officier suédois; mais la plupart des visiteurs étaient allemands.

On vit aussi plusieurs fois à Schœnbrunn des officiers polonais, envoyés par le prince Poniatowsky. Le visiteur qui m'intéressa le plus n'était pas un officier, mais M. Ignace Potocki, qui fut mandé par l'Empereur je ne sais pour quelle raison. C'était un homme fort modeste, très intelligent et très aimable, qui faisait un contraste complet avec son frère Stanislas que j'avais connu à Varsovie et à Paris. Ignace Potocki fut reçu plusieurs fois en audience par l'Empereur, mais sans témoins. Il semblait n'être pas très satisfait de ces entretiens, et retourna en Pologne avec très peu d'espoir.

Nous allâmes souvent à Vienne, mais l'Empereur se contentait quelquefois de la traverser quand c'était son plus court chemin . Les acteurs de l'Opéra de Vienne jouaient plusieurs fois par semaine au théâtre de Schœnbrunn. En dehors des officiers, des personnalités civiles de Vienne

venaient assister à ces représentations, avec des billets qu'elles avaient sollicités. J'allai une fois au théâtre à Vienne, il s'y trouvait une foule de femmes ; au Prater, je rencontrai quantité de voitures élégantes, remplies de femmes avec les toilettes les plus recherchées, et d'hommes qui semblaient parfaitement indifférents à l'occupation de leur capitale par les Français.

Il n'en avait pas été de même à Varsovie lors de l'occupation de cette ville par les Autrichiens ; le deuil avait été général, depuis les plus riches jusqu'aux plus pauvres. Mais il ne faut pas perdre de vue que l'aristocratie autrichienne avait quitté Vienne avant l'arrivée de l'armée française, et que les habitants restés dans la ville, que j'avais vus au théâtre et à la promenade, étaient surtout des commerçants, probablement juifs. Cependant on me cita les noms de plusieurs dames de l'aristocratie autrichienne qui étaient restées à Vienne et faisaient aux Français le meilleur accueil. Vienne et les environs présentaient l'apparence d'une paix complète. Les commandes des Français occupaient beaucoup d'ouvriers, en particulier des voituriers, et ceux-ci étaient très contents. J'achetai pour mon compte une petite voiture.

Pendant cette période, je fus envoyé encore une fois à Raab, et j'eus à remplir plusieurs

missions auprès du maréchal Davoust et du prince Eugène : les ordres que je leur portais m'étaient dictés par TEmpereur lui-même.

En quittant Davoust pour aller à Raab, je trouvai partout notre cavalerie légère qui vivait dans la meilleure intelligence avec les habitants. En plusieurs endroits je vis les soldats français dansant sous les arbres avec les jeunes filles slovaques, et les employés des fermes voisines, costumés en uniformes français, s'amusant avec eux. Nos cavaliers prêtaient leurs uniformes à ces jeunes gens qui s'amusaient beaucoup à ces changements de costumes.

Je trouvais la gaîté partout, et les postillons slovaques, m'entendant parler polonais, mettaient tout leur zèle à me conduire rapidement d'une station de poste à l'autre.

Le 1" juillet, les ponts, solidement construits sur pilotis, étaient terminés.

Le 2, l'Empereur arriva à l'île de Lobau et s'installa sous la tente.

Le 3, le prince Eugène arriva avec son corps. Pour que les Autrichiens ne s'aperçussent pas de son grand mouvement, trois bataillons seulement partirent dans la journée vers Komorn, en colonnes très allongées; le maréchal Davoust exécuta la même manœuvre; il envoya quelques bataillons vers l'Est, le long du Danube. Mais

les uns et les autres revinrent à leurs corps respectifs par une route beaucoup plus longue et plus éloignée.

L'île de Lobau avait un aspect superbe : elle est couverte de grands bois et de vastes prairies, mais ne possède ni une maison ni un seul habitant; on y voyait partout à ce moment de jolis hangars construits par les soldats.

Le 3, un vrai déluge de pluie s'abattit sur l'île. L'Empereur ne sortit pas de la journée.

La tente impériale se composait de trois tentes réunies. La première était destinée à notre service, et c'est là que nous couchions. Dans la tente du milieu couchait l'Empereur sur un lit pliant : elle contenait une table également pliante, quelques chaises, et un support avec des anneaux auxquels on accrochait les cartes. La troisième tente était destinée à un secrétaire et à quelques domestiques de l'Empereur.

La pluie tomba toute la nuit. Le matin, quand l'Empereur sortit, il s'approcha d'un vieux grenadier placé à droite de la porte (il y avait toujours deux grenadiers de garde, qui présentaient les armes quand l'Empereur sortait), et lui dit :

— Mon ami, fichu temps!

— Vaut mieux que pas du tout! répondit le grenadier.

Le beau temps reparut dans la matinée du 4.

Le soir 6,000 grenadiers et voltigeurs, portant au bras gauche des brassards blancs pour qu'ils se reconnussent mieux pendant la nuit, s'embarquèrent sur des bateaux réunis à cet effet, et passèrent à droite de l'île sur la rive opposée du Danube.

Ils débarquèrent à droite d'Enzersdorf, sans aucune résistance de l'ennemi, qui s'était préparé à s'opposer à notre passage au point où nous avions jeté le premier pont en marchant à la bataille d'Aspern.

Vis-à-vis de ce point, à portée de canon, les Autrichiens avaient construit une batterie : c'est pour cela que TEmpereur, qui en était informé, avait décidé le passage à trois quarts de lieue plus loin à droite, sur le dernier bras du fleuve.

Aussitôt après le débarquement de ces 6,000 hommes, on jeta les six ponts qu'on avait préparés et à deux heures après minuit, notre armée commençait à les franchir, l'infanterie sur deux ponts à la fois, la cavalerie sur deux autres et l'artillerie sur les deux derniers.

Le départ des tètes de colonnes avait été réglé de telle sorte que le passage s'effectua dans un

ordre parfait, et à six heures du matin, six corps étaient passés de l'autre côté du Danube.

Le corps du maréchal Davoust formait l'aile droite, le général Oudinot compris. Les Saxons, commandés par Bernadotte, et l'armée d'Italie (trois corps, mais assez faibles) formaient le centre. Enfin le maréchal Masséna était à l'aile gauche.

La garde impériale, le corps bavarois, et 10,000 Illyriens commandés par Marmont formaient une très forte réserve.

Dans la même journée Baraguey d'IUiers, qui était resté près de Presbourg, et les trois bataillons laissés à Raab se mirent en marche vers l'Est. Trompé par cette manœuvre, l'archiduc Jean se mit en marche de Presbourg à Komorn, en s'éloignant ainsi de l'armée de l'archiduc Charles ; cette manœuvre fut cause également que 50,000 hommes de notre armée n'arrivèrent pas à temps pour prendre part à la bataille de Wagram le 6 juillet.

Après le passage de tous les corps d'armée, l'Empereur, croyant que les Autrichiens allaient l'attendre dans les redoutes qu'ils avaient construites entre Aspern et Essling, déploya deux lignes de troupes à droite d'Enzersdorf, pour attaquer l'aile gauche de l'archiduc Charles. Mais celui-ci, à la suite de notre passage du

Danube sur un autre point que celui où il nous attendait, avait abandonné ses lignes fortifiées et pris position sur les hauteurs en arrière de Wagram, en appuyant sa droite au Danube.

A 8 heures du matin, toutes nos lignes commencèrent leur mouvement en avant. Nous n'aperçûmes que la cavalerie ennemie, qui se retirait lentement devant nous.

Nous avançâmes lentement, toujours déployés, pendant toute la journée, ne sachant pas où nous trouverions Tarmée autrichienne. Ce n'est qu'à cinq heures du soir que nous aperçûmes les lignes de l'infanterie ennemie, à droite et à gauche, sur les hauteurs de Wagram.

Les Saxons de Bernadotte marchèrent directement sur ce village et y entrèrent au moment où l'obscurité commençait à tomber. En même temps les grenadiers et les voltigeurs d'Oudinot, qui s'avançaient à droite des S^ixons, s'approchèrent de Wagram, et trompés par les uniformes de ces derniers, commencèrent à tirer sur eux. Avant que les chefs se fussent aperçus de leur erreur, plusieurs Saxons, non reconnus par les Français, furent tués, le reste se débanda et commença à s'enfuir, si bien que le corps saxon fut tellement disloqué qu'on ne put le réunir de la nuit.

Avant le soir, le maréchal Davoust s'avança

avec Taile droite vis-à-vis de la gauche autrichienne et commença aussitôt l'attaque. L'Empereur, voyant maintenant devant lui toute l'armée de l'archiduc Charles, envoya Tordre à tous les corps d'armée de s'arrêter à leur place et de faire la cuisine.

La tente impériale fut dressée sur une douzaine de tambours placés trois par trois l'un sur l'autre, l'Empereur s'y coucha, et nous tous, autour de lui, couchâmes à la belle étoile.

Le 6 juillet, on nous réveilla à trois heures et demie du matin; les valets de chambre de l'Empereur vinrent nous inviter à déjeuner.

A quelques pas de la tente impériale, nous trouvâmes un repas installé sur des schabraques étendues à terre; c'était un vrai dîner de Paris, un potage, une dizaine de plats et des vins variés. La veille, personne de nous n'avait mangé que ce qu'il avait dans sa poche ou ce que les domestiques de l'Empereur avaient pu lui donner par hasard : nous mangeâmes donc avec le plus grand appétit, en plaisantant entre nous, et nous disant que nous ne mangerions probablement pas tous un dîner pareil le lendemain.

Nous restions encore couchés, à la romaine, autour de ce repas, quand les Autrichiens attaquèrentDavoust, c'est-à-dire que leur aile gauche

178 CHAPITRE m

attaqua notre aile droite, en commençant une canonnade formidable. Aussitôt notre armée prit les armes, à la sonnerie des clairons, répétée de régiment en régiment sur toute la ligne. Bientôt le grondement des canons devint assourdissant.

A l'aube, nous étions tous achevai, attendant sur place.

Devant nous se développait le plus magnifique tableau que j'aie vu de ma vie.

Sur une lieue de large s'étendait l'armée autrichienne, la droite au Danube, la gauche loin au delà de Wagram : notre gauche s'appuyait au Danube, notre droite loin aussi derrière Wagram. Notre armée conservait le même ordre que la veille : le maréchal Masséna à l'aile gauche ; à sa droite l'armée d'Italie ; derrière elle une seule brigade saxonne, car le reste avait été renvoyé en arrière; Oudinot était placé à droite de Wagram, et Davoust formait l'aile droite; beaucoup plus loin se trouvait la cavalerie légère; une division de cuirassiers suivait le corps de Davoust. Derrière le centre, toute la garde se tenait avec l'Empereur, et un peu loin à droite, derrière le général Oudinot, deux divisions de cuirassiers. En arrière de la garde se trouvaient deux divisions bavaroises (la troisième était occupée au Tyrol) , le corps de Marmont et

les Saxons qu'on avait reformés après leur débandade de la veille.

L'Empereur comptait probablement sur ces troupes en cas d'approche de l'archiduc Jean; aussi les avait-il placées assez loin en arrière du gros de l'armée.

L'attaque des Autrichiens sur l'aile droite et sur Davoust n'était qu'une fausse attaque : la véritable attaque avec la plus grande partie des forces ennemies fut dirigée sur notre aile gauche, commandée par Masséna.

A six heures du matin, sur tout le front d'une lieue d'étendue, les détonations de l'artillerie des deux partis faisaient un vacarme comme je n'en avais jamais entendu.

On pouvait voir les feux des pièces sur deux lignes, la première en plaine, du Danube à la droite de Wagram occupée par Oudinot, la seconde sur les hauteurs venant de l'artillerie du maréchal Davoust.

L'Empereur se plaça au centre, derrière l'armée d'Italie; il avait son cheval blanc et tenait sa lunette à la main; à côté de lui seulement le maréchal Berthier; tout près en arrière, deux d'entre nous, et deux chasseurs à cheval, l'un avec une carte et l'autre avec une lunette plus forte.

Lorsque l'Empereur faisait partir un des deux

officiers d'ordonnance, un autre prenait sa place. Car tous les autres, ainsi que les aides de camp du maréchal Berthier, étaient placés en arrière à 150 pas environ pour que la vue d'un groupe important d'officiers n'attirât pas spécialement les coups, qui passaient au-dessus de nos tètes.

Les deux grandes lignes de combattants se rapprochaient toujours. Vers 8 heures, notre aile droite avec Davoust progressait visiblement, et l'aile gauche autrichienne, commandée par le général Rosenberg, se retirait déjà. L'aile droite autrichienne au contraire gagnait du terrain. C'était là que l'archiduc Charles dirigeait l'attaque la plus importante. Après la plus violente canonnade, des colonnes profondes s'avancèrent contre le maréchal Masséna et se jetèrent si intrépidement sur ses troupes, que celles-ci, Inférieures en nombre, furent obligées de se retirer dans la direction d'Enzersdorf.

Les Autrichiens les poursuivirent vivement, couverts sur leur flanc gauche par une nombreuse cavalerie. La tête de cette cavalerie, composée de huit régiments de hussards, de dragons et de cuirassiers (les hulans se déployèrent en face de nous), se précipita sur notre cavalerie légère commandée par le général Lassalle : celle-ci, qui depuis le matin avait

perdu beaucoup de monde, fut obligée de se replier.

Le général Lassalle fut tué pendant la charge. Il était évident que l'ennemi dirigeait la plus grande partie de ses forces contre notre aile gauche dans le but de nous couper la communication avec nos ponts, et par un coup décisif, de détruire notre armée ou de la faire tout entière prisonnière. Mais dans ce grand mouvement tournant de son aile droite, il avait trop étendu sa ligne et affaibli son centre.

Lorsque l'Empereur aperçut le corps du maréchal en retraite et déjà en désordre, il partit au galop à sa rencontre. Nous trouvâmes le maréchal près de sa dernière colonne en retraite, il était assis dans sa voiture, car il était malade ; malgré cela il restait au plus fort du feu.

L'Empereur lui donna seulement l'ordre suivant :

« Retirez-vous jusqu'aux ponts si les Autrichiens ne s'arrêtent pas; s'ils avancent plus loin, ils mettront bas les armes. »

Après avoir prononcé ces mots, il repartit au galop et revint à la place où il était auparavant, en longeant les lignes de la cavalerie de Lassalle, qui s'arrêtait à chaque instant pour faire front; il passa au galop entre ces lignes et les éclai-

182 CHAPITRK III

reurs. Entre cette cavalerie et le corps italien, la brigade de cavalerie saxonne était aussi en retraite, perdant beaucoup de monde par les ©bus et la mitraille. L'Empereur arrêta cette brigade et lui fit faire front; il tira sa montre et dit au commandant de cette cavalerie : a Je vous demande de rester encore une demi-heure sous ce feu; cette demi-heure passée, le feu cessera. » Puis il revint à sa place primitive.

De là l'Empereur envoya les ordres suivants : aux chevau-légers polonais et aux chasseurs à cheval de la garde, de se porter au trot devant l'armée d'Italie, à l'artillerie de la garde de les suivre au trot, de se déployer à gauche derrière eux et de canonner le flanc des Autrichiens.

Le général Macdonald reçut l'ordre de former des colonnes et de se porter en avant à gauche de Wagram ; deux divisions de cuirassiers s'avancèrent derrière lui; l'ordre fut donné au maréchal Davoust d'envoyer la troisième division à la suite des deux autres.

Au moment où l'Empereur confiait le commandement de cette cavalerie au maréchal Bessières, le cheval de celui-ci fut frappé d'un boulet de canon à l'épaule; on croyait le maréchal tué sur le coup, mais il n'avait que des contusions.

Quand le maréchal Bessières tomba avec son cheval, TEmpereur se tourna, fit appeler le général Nansouty, et lui répéta l'ordre qu'il venait de donner au maréchal Bessières. Cet ordre était, lorsque le maréchal Macdonald aurait rompu le centre de la ligne autrichienne, d'achever la victoire avec deux divisions, et avec la troisième qui allait bientôt arriver, se jeter à gauche sur les lignes ennemies qui poursuivaient Masséna. L'Empereur ajoutait que ces colonnes commenceraient bientôt leur retraite sur la rive du Danube, et qu'il le ferait soutenir par la cavalerie de la garde.

Pendant que l'artillerie de la garde tirait, dans l'espace d'une demi-heure, une quinzaine de salves de ses 60 canons, nous entendions faiblir de plus en plus de ce côté le feu de l'artillerie autrichienne. C'est aussi |que rien ne pouvait arrêter l'élan de Macdonald, qui se trouvait déjà bien loin, et que les cuirassiers suivaient.

L'Empereur me fit un signe et m'envoya porter aux chasseurs à cheval de la garde l'ordre de soutenir les chevau-légers polonais, et à ceux-ci l'ordre de charger sur tout ce qu'ils rencontreraient devant eux.

Lorsque l'Empereur m'eut donné cet ordre, et que je soulevais mon chapeau comme c'était

l'habitude en recevant un ordre de lui, un boulet de canon vint frapper mon chapeau et le jeta à distance (1).

L'Empereur sourit et dit :

« Il est heureux que ne vous soyez pas plus grand! » et il ajouta qu'après avoir porté ses ordres à la cavalerie de la garde, j'allasse auprès du général Macdonald l'informer que l'aile droite autrichienne s'arrêtait, et même commençait à se mettre en retraite, qu'il poussât donc tout devant lui. Il termina par ces mots : « Restez avec Macdonald et revenez au triple galop (c'était son expression pour dire très vite) me raconter tout ce que vous verrez. »

Un de mes camarades descendit de cheval pour ramasser mon chapeau, il en essuya la poussière ; il n'y avait aucune marque du boulet, dont la vitesse était probablement trop faible.

Je mentionne ici cet incident, pour montrer le sang-froid de l'Empereur, trouvant le

(1) Cet incident est rapporté dans le Journal du maréchal Castellane, t. II, p. 437 « — 26 juillet 1831. — Les nouvelles de Pologne sont mauvaises. Le général Chlapowski a été forcé de se réfugier en territoire prussien. Je l'ai beaucoup connu lorsqu'il était officier d'ordonnance de Napoléon; c'est un petit honuue, très spirituel, qui l'échappa belle en ma présence à Wagram, oti un boulet rasa le haut de son chapeau. »

temps tie plaisanter dans un moment si critique.

J arrivai auprès des chasseurs de la garde, puis auprès des chevau-légers polonais; je remis au général Krasinski l'ordre de l'Empereur. Aussitôt les Polonais chargèrent les hulans de Schwarzenberg et les dragons de La Tour.

Je n'assistai pas à cette charge, car je galopais déjà du côté du maréchal Macdonald, mais j'appris plus tard qu'elle avait parfaitement réussi.

Pendant cette charge eut lieu un incident qui eût pu avoir un résultat défavorable sans la présence d'esprit du chef d'escadron Kozietulski. Les deux premiers escadrons étaient commandés par le major français Delaître, les deux autres par Kozietulski. Delaître avait la vue basse et portait des lunettes. Voyant que les hulans autrichiens, prêts à nous attaquer et présumant trop de leurs forces, se disposaient à tomber sur les chasseurs de la garde en arrière de nous, il commanda : « Demi-tour à droite » , comme officier le plus ancien du régiment. Kozietulski aperçut le danger de ce mouvement qui pouvait permettre aux Autrichiens de tomber par derrière sur les Polonais : il fit tout de suite le même commandement, et comme il avait une voix de stentor et possédait la confiance du régiment, nos chevau-légers exécutèrent deux

demi-tours de suite, et présentèrent de nouveau le front à l'ennemi, sur une seule ligne. Kozietulski cria aussitôt : « Garde à vous! Pointez! Marche! Marche! »

La charge réussit, et Delaître remercia cordialement Kozietulski.

On fit prisonniers 150 hulans, avec quelques officiers, parmi lesquels le prince Auersberg, colonel du régiment. Mais nos officiers affirmèrent que les hulans se laissèrent prendre facilement, après avoir reconnu nos compatriotes. Autrement il eût été impossible à un régiment de prendre 150 cavaliers dans une charge sur le champ de bataille entre deux lignes, c'est-à-dire sur une faible distance; il faudrait, pour y arriver, charger sur une longue distance, ou trouver l'ennemi arrêté par quelque obstacle.

La situation des deux armées était maintenant changée : notre aile gauche était tout à fait en arrière, notre centre à près de trois quarts de lieue en avant; l'artillerie et la cavalerie de la garde dans l'intervalle de l'aile gauche et du centre : enfin l'aile droite avait sensiblement progressé.

L'archiduc Charles, voyant que, quoique l'attaque de son aile droite sur Masséna eût réussi, cette aile pouvait être coupée par

notre centre, fut obligé d'ordonner la retraite.

Il ne faut pas oublier que lorsqu'on veut envelopper Tennemi, on s'expose à être enveloppé soi-même, car on lui présente toujours un de ses flancs, c'est-à-dire qu'on se découvre.

En réalité, l'arcbiduc possédait derrière son centre une forte réserve, qui gêna beaucoup Macdonald; mais voulut-il ne pas trop exposer cette réserve ou bien les progrès vigoureux de Macdonald firent-ils grande impression sur lui? Toujours est-il que lorsque j'arrivai auprès du général Macdonald, celui-ci me dit que les Autrichiens n'avaient pas une seule fois pu résister à ses charges à la baïonnette, et moimême je les ai toujours vus en retraite, quoiqu'ils eussent dû à tout prix tenir et conserver leur position au centre, jusqu'à ce que leur aile droite, qu'on voyait déjà en retraite, eût pu se dégager.

Macdonald poussait toujours vigoureusement en avant, quoique l'ennemi s'efforçât de l'arrêter par le feu de ses canons.

Je restai plus d'une heure avec Macdonald, espérant toujours pouvoir apporter à l'Empereur quelque nouvelle décisive; mais, sachant qu'il attendait des nouvelles, quelles qu'elles fussent, je retournai lui annoncer qu'on voyait les colonnes autrichiennes en retraite le long

du Danube, ce qu'on ne pouvait voir du point pu l'Empereur se trouvait, car notre artillerie, notre cavalerie et celle de l'ennemi masquaient la vue de presque toute la gauche du champ de bataille. Par contre, de cette place, on pouvait entendre le bruit de la fusillade et celui du canon s'avancer d'Enzersdorf vers Stadelau, meilleure preuve que les Autrichien^ étaient en retraite.

Un de mes camarades revint d'auprès du maréchal Masséna annoncer que les Autrichiens se retiraient complètement et que Masséna les poursuivait. C'était vers 6 heures. Je crois que l'Empereur n'avait pu s'imaginer que l'archiduc Jean se laisserait tromper par la comédie de quelques bataillons manœuvrant du côté de Komorn. C'est pour cela qu'il avait toujours conservé en réserve 40,000 hommes, c'est-à-dire sa garde, le corps de Marmont et les Bavarois.

A 6 heures, le feu s'éloigna sur toute la ligne, les boulets n'arrivèrent plus jusqu'à nous, ni directement, ni par ricochet, quoique le canon grondât toujours très fort comme avant une heure.

Vers 7 heures, l'Empereur m'ordonna de retourner encore une fois auprès du général Macdonald, mais de ne revenir que quand il commencerait à établir son campement. 11 n'y avait

pas besoin de me presser pour m'y rendre; tous mes chevaux étaient fatigués; je partis au trot et je pus voir quelle quantité de morts jonchaient la terre dans les champs et dans les blés. Je rencontrai aussi beaucoup de blessés qui ne pouvaient se lever et imploraient du secours.

Par-ci par-là des chirurgiens venaient en aide à ces malheureux, mais ils ne pouvaient les secourir tous.

Lorsque j'avais changé de cheval, un des domestiques de l'Empereur avait rempli ma gourde de vin. Je portais cette gourde dans une de mes fontes, pensant qu'en Allemagne un seul pistolet me suffirait.

Je descendis plusieurs fois de cheval pour donner à boire à quelques malheureux; je partageai aussi entre eux le pain et le jambon que j'avais dans la poche de ma schabraque.

J'arrivai près du général Macdonald, en dépassant les trois divisions de cuirassiers qui marchaient tranquillement derrière son infanterie.

Macdonald me dit qu'il n'était pas content de sa cavalerie, et me demanda de répéter à l'Empereur que, si celle-ci avait fait son devoir, on aurait dû faire 30,000 prisonniers !

Quand la nuit commença à tomber, l'infan-

terie établit son campement près de Stammersdorf. Je revins auprès de l'Empereuc vers 10 heures. Je le trouvai prenant son souper avec le maréchal Berthier, devant sa tente confortablement construite et non sur des tambours comme la veille.

Je fis mon rapport, et je fus obligé de répéter ce que Macdonald m'avait dit de la cavalerie. L'Empereur ne fit aucune réponse.

Mes camarades étaient déjà à souper, et je pus à mon tour prendre quelque chose.

Lorsque nous nous comptâmes, il n'y avait qu'un seul de nous tué, Alfred de Noailles, et un seul blessé. La moitié de nos chevaux avaient été tués.

Le lendemain nous fûmes débarrassés d'un de nos camarades, le prince de Salm-Kyrburg. Sa tante était la princesse de Hohenzollern- Sigmaringen, qui avait élevé le prince Eugène de Beauharnais et sa sœur la reine Hortense à l'époque où leur mère les avait abandonnés. La princesse de Hohenzollern habitait Paris depuis longtemps, et le soin qu'elle avait pris du beaufils et de la belle-fille de l'Empereur lui avait acquis la faveur de Napoléon et ouvert l'entrée de la cour impériale.

C'est sur ses instances, dit-on, que l'Empereur avait pris comme officier d'ordonnance le

jeune de Salm-Kyrburg. Il était âgé de vingt ans, très orgueilleux, et portait une étoile et un grand cordon bavarois : il portait ce grand cordon dans les moindres circonstances, et comme prince allemand s'imaginait avoir le droit de se faire rendre les honneurs par les postes, et expliquait Timportance de sa dignité aux officiers de garde, qui naturellement se moquaient de lui. Pendant la bataille de Wagram, l'Empereur l'envoya porter un ordre. Napoléon avait l'habitude, quand il employait un nouvel officier d'ordonnance, de lui faire répéter ses ordres à haute voix pour s'assurer qu'ils étaient bien compris. Salm s'embrouillat-il en le faisant ou rapporta-t-il ^l'ordre impérial tout de travers à l'un des maréchaux? Il fut obligé de s'en aller le lendemain, soit que l'Empereur l'eût renvoyé, soit qu'il en eût assez de ce service; bref, nous ne le revîmes plus. Il fut remplacé par Watteville, officier déjà expérimenté.

Ce fut la première fois que l'Empereur employa un homme comme Salm, qui n'avait servi dans aucune arme. La plupart de ceux qu'il employait sortaient de l'artillerie ou du génie.

Avant leur nomination les aides de camp des généraux devaient avoir servi deux ans au moins dans un régiment, pour être bien au

courant du service, et être capables de bien transmettre les ordres et de rapporter exactement tout ce qu'ils pouvaient voir.

A minuit, nous fûmes réveillés par un grand bruit et de grands cris venant de la droite, en arrière du corps du maréchal Davoust. L'Empereur monta à cheval et nous aussi ; plusieurs d'entre nous furent envoyés de ce côté. Au bout de trois quarts d'heure, nous étions tous de retour, l'un après l'autre, avec la nouvelle que de ce côté une masse de soldats s'enfuyaient sans armes, en criant que l'archiduc Jean s'avançait sur eux.

Mais l'Empereur avait envoyé dès le matin, aussitôt après le passage des ponts, une division de cavalerie légère dans la direction de la March (Morawa), du côté de Presbourg, pour observer si l'archiduc Jean cherchait à s'approcher et à faire sa jonction avec l'archiduc Charles. Il avait, en outre, toute sa garde derrière lui. Il fut donc tranquille et se recoucha. La cause de ce bruit venait de soldats qui s'étaient dispersés pendant la nuit pour chercher des vivres pour eux et pour leurs chevaux; ils avaient rencontré des Bavarois maraudant comme eux, et les entendant parler allemand, étaient revenus en répandant la panique qui était arrivée jusqu'à nous.

Au bout d'une heure, le calme était rétabli partout.

La leçon à tirer de cet incident est que, pendant la nuit et dans le voisinage de l'ennemi, il ne faut pas permettre aux soldats de se disperser pour aller aux provisions. S'il y a nécessité absolue, c'est-à-dire si le soldat n'a rien à manger dans sa poche, il faut former des détachements commandés par des officiers sûrs.

Sous ce rapport, il régnait toujours un grand désordre dans l'armée de Napoléon. Un seul corps faisait exception, celui de Davoust, qui se distinguait toujours par son ordre et sa discipline.

L'armée avait, certes, besoin de repos après la bataille, je n'en fus pas moins étonné que le

7 au matin, l'Empereur n'ordonnât pas de poursuivre aussitôt l'ennemi, comme il le faisait d'habitude. Il ne monta à cheval qu'à

8 heures, se faisant suivre seulement de Fodoas et de moi, de Roustan naturellement, et de deux chasseurs à cheval. Il alla au pas à travers le champ de bataille, jonché d'une quantité de morts; nous rencontrâmes aussi beaucoup de nos soldats grièvement blessés : l'Empereur s'arrêta plusieurs fois auprès d'eux et leur fit donner du vin, du pain et de l'eau-de-vie par Roustan, qui en portait toujours pour lui.

IS

Les ambulances arrivaient pour enlever les blessés, et nous voyions les chirurgiens porter secours à ces malheureux.

Bientôt Roustan répondit à l'Empereur qu'il n'avait plus aucune provision à distribuer aux blessés. Celui-ci prit alors le galop, et se rendit à une lieue de là, au corps du général Macdonald.

Macdonald, voyant de son bivouac l'Empereur qui arrivait, monta à cheval et se porta à sa rencontre. Napoléon lui prit vivement la main et la pressa contre son cœur, en lui disant :

u Macdonald, vous êtes là maintenant : je vous nomme maréchal! »

Il y avait depuis longtemps, dit-on, de la mésintelligence entre eux, probablement depuis le procès de Moreau.

Tous deux passèrent à cheval devant le front du 10* régiment d'infanterie de ligne, si je ne me trompe.

Le maréchal Macdonald présenta ce régiment â l'Empereur, en lui annonçant que la veille ce régiment avait marché si courageusement sur les réserves autrichiennes, que, pendant une heure et demie, il avait renversé à la baionïiette tous les régiments ennemis qui voulaient l'arrêter En récompense de sa bravoure, l'Em-

pereur autorisa ce régiment à porter sur ses guidons (les petits fanions qui servent à tenir la ligne), les mots suivants : »* Un contre dix! » (1).

En quittant Macdonald, l'Empereur se rendit à Stammersdorf, où se trouvaient nos avantpostes. Ce village est la première station de poste à partir de Vienne sur la route de Prague; il est placé sur un monticule d'où la vue s'étend sur tous les environs.

L'Empereur descendit de cheval et regarda de tous les côtés avec sa lunette. Au bout de peu de temps, il aperçut un petit détachement de cavalerie et quelques soldats à pied qui se dirigeaient sur nous; il les avait droit devant lui. Les cavaliers étaient un officier et un peloton de chasseurs à cheval envoyés en reconnaissance dès l'aube, les soldats à pied étaient des Polonais, déserteurs de l'armée autrichienne, qui, ainsi que l'officier l'expliqua, étaient sortis des buissons sans armes et s'étaient avancés vers lui en agitant un mouchoir blanc. Il dit à l'Empereur que c'étaient des Polonais.

L'Empereur me dit de leur demander à quel

(1) D'après le Journal de Castellane cette devise aurait été donnée au 84'' régiment et non au 10^. C'est en effet ce qui est indiqué dans l'historique du 84* régiment. Le 10* régiment ne prit d'ailleurs pas part à la bataille de Wagram : il passa toute l'année 1809 dans le royaume de Naples et dans les Abruzzes.

régiment, à quel corps ils appartenaient, où ce corps se trouvait la veille, car ils s'étaient cachés pendant la nuit dans les bois les plus proches d'eux.

Ils me racontèrent qu'il devait y avoir encore beaucoup d'entre eux cachés aussi, car avec les autres Galliciens d'un autre régiment, ils avaient convenu de s'enfuir et de passer aux Français.

L'Empereur leur fit demander s'ils voulaient reprendre du service : h C'est justement pour cela que nous sommes venus, répondirent-ils, car nous savons qu'il y a des régiments polonais dans l'armée française. » Mais pendant cette campagne, il n'y avait à l'armée que le régiment des chevau-légers polonais, et pas d'autre.

L'Empereur me demanda quel était le plus ancien des officiers polonais qui étaient arrivés de Pologne à Vienne, ou se trouvait au quartier général. Je lui répondis que c'était le général Bronikovvski, mais qu'il n'était plus dans le service actif : il avait seulement accompagné en ami le prince Joseph Poniatowski : il avait servi sous les ordres de Kosciuszko, mais ne connaissait pas, à ce que je croyais, les règlements actuels de l'infanterie. Enfin, je dis à l'Empereur qu'il y avait dans le régiment des chevaulégers polonais de la garde un officier très intel

CAMPAGNE D'AUTRICHK EN 1809 197

ligent, Henri Kaminski, qui avait auparavant servi dans rinfanterie.

Je savais qu'il n'était pas en bonne intelligence avec son chef le général Krasinski, et qu'il désirait quitter le régiment.

Je fis connaître aussi à l'Empereur le nom d'un officier de la garde noble gallicienne, qui avait fait le service près de l'empereur d'Autriche et qu'on avait licenciée depuis peu, probablement parce qu'on n'avait pas grande confiance en elle; je lui dis que je connaissais cet officier, Krasicki, et que je croyais qu'il n'était pas étranger aux détails du service militaire.

L'Empereur fitapporter parles chasseurs une table et quelques chaises; chacun des officiers d'ordonnance avait des plumes et de l'encre dans son porte-manteau.

C'est là, à Staramersdorf, le 7 juillet 1809, que l'Empereur dicta le décret de formation du 4* régiment d'infanterie de la légion de la Vistule (les trois premiers étaient en Espagne). Il nomma le général Bronikowski chef de ce régiment, le lieutenant-colonel Kaminski colonel, et Krasicki lieutenant, dans la première compagnie. Il désigna Augsbourg comme lieu de formation de ce nouveau régiment.

On eut bientôt réuni 3,000 déserteurs; les officiers leur furent envoyés du , dépôt de la

légion de la Vistule, qui se trouvait à Sedan.

Après avoir dicté ce décret, TEmpereur envoya Tofficier d^ordonnance Fodoas chercher rétat-major général.

Quand furent arrivés les escadrons de service, qui n'étaient pas loin, l'Empereur monta à cheval, et tantôt au pas, tantôt au galop, pour que ceux-ci pussent nous suivre, nous arrivâmes à Wolkersdorf, à deux lieues plus loin sur la route de Brûnn,

Un assez grand château s'élève dans ce village, et à l'arrivée de l'état-major général, le quartiergénéralyfutinstallé. La garde impériale se plaça tout autour, et le corps du maréchal Davoust, qui arriva le même jour, traversa la route de Brûnn et s'établit en avant de nous. L'aile gauche du maréchal Masséna se mit en marche pour Stockerau.

L'Empereur avait aussi nommé maréchal de France le général Marmont, qui se mit en marche avec les Bavarois en avant de nous.

L'armée d'Italie fut envoyée sur la March vis-à-vis de Presbourg, pour tenir tète à l'archiduc Jean, qui s'avançait maintenant pour faire sa jonction avec l'archiduc Charles. C'était trois jours trop tard. Il est probable qu'à la nouvelle de la bataille de Wagram, il s'arrêta sur la March.

L'Empereur apprit à Wolkersdorf, par un rapport du maréchal Masséna, qu'il avait devant lui Tarmée de Tarchiduc Charles, qui se retirait de Stokerau vers Znaim, c'est-à-dire vers la Bohème, et que le seul corps du général Rosenberg, qui avait formé l'aile gauche pendant la bataille de Wagram, se retirait sur Brùnn.

L'Empereur envoya alors le maréchal Davoust vers INicolsburg contre Rosenberg, et le maréchal Marmont à Znaïm par Laa, par la petite route de gauche. Napoléon suivit lui-même ce dernier corps.

De Laa il m'envoya au maréchal Marmont, que je trouvai déjà installé dans une bonne position en face de Znaïm, Marmont y soutint l'attaque de toute l'armée de l'archiduc Charles, sur le flanc de laquelle il s'était placé, et qu'il canonnait pendant sa retraite sur Znaïm.

L'archiduc Charles déploya à droite une partie de son armée, et essaya de déloger Marmont de sa position. Son plan aurait réussi, si une division française n'était arrivée soutenir Marmont et remplacer les Bavarois déjà hésitants.

Une forte pluie tombée depuis le matin favorisait l'attaque des Autrichiens, car les feux d'infanterie de la défense n'étaient pas bien

nourris, mais la division française venue d'IUyrie avec Marmont montra la plus grande bravoure, et ne permit pas à Tennemi de s'approcher des hauteurs.

Le maréchal Marmont me renvoya à l'Empereur en lui demandant du secours.

Je partis ventre à terre, poussant mon cheval tant qu'il pouvait aller, et bientôt j'arrivai près de l'Empereur, que je trouvai dans son bain chaud, se plaignant de violentes douleurs. Il me dit de lui faire sur le papier un croquis de la position de Marmont : mais, quand je commençai à tracer au crayon devant lui les positions des Français et des Autrichiens, il prit brusquement le crayon, me disant qu'il connaissait bien le terrain, et qu'il voulait seulement que je lui montrasse rapidement sur mon papier, que j'avais appuyé sur un livre, les emplacements des troupes; il commençait à les désigner en sortant toujours son bras de l'eau, si bien qu'il trempa le papier et ne put plus rien faire. Il m'ordonna de me rendre sur-lechamp auprès du maréchal Berthier afin qu'il partît sans retard pour Znaïm avec toute la garde; il me dit de changer de cheval et de retourner dire à Marmont que la garde partait à son aide.

Quand je fus revenu auprès du maréchal, je

le trouvai toujours dans ses mêmes positions, la division française en première ligne, les Bavarois derrière, et une brigade bavaroise sur Taile gauche, où le danger n'était pas grand. Le feu avait déjà cessé; les x\utrichiens abandonnaient leur attaque; on pouvait voir au loin leurs colonnes serrées en marche sur Znaim, et encore plus loin, à gauche de ces colonnes, un grand convoi de bagages se retirant à travers champs.

La pluie tombait toujours, mais moins fort que le matin, et nous laissait voir davantage tous les mouvements des troupes de l'archiduc.

Une partie de sa cavalerie avait traversé Znaim et se déployait devant notre aile droite, où notre cavalerie légère se déploya également. Les deux forces de cavalerie se regardaient face à face sans rien faire. La terre était tellement détrempée par la pluie qu'il était difficile de charger.

Vers 4 heures de l'après-midi, nous entendîmes une forte canonnade du côté de la route de Stockerau à Znaim. C'était l'arrière-garde des Autrichiens qui se battait contre l'avantgarde de Masséna qui s'avançait sur Znaim,

Le maréchal Marmont fit tirer les canons de la batterie placée le plus haut; ce fut un tir sans résultat sur les Autrichiens qui étaient

déjà loin, maïs il avait pour but d'annoncer à l'avant-garde de Masséna que nous nous trouvions sur le flanc de Tennemi.

Vers 6 heures arriva le maréchal Berthier avec la cavalerie légère de la garde. L'Empereur arriva aussi, mais en voiture. Il descendit, examina les environs avec sa longue vue pendant quelques minutes, et s'écria : o En avant! »

Le mouvement de la division illyrienne avait déjà commencé; elle se mit à descendre des hauteurs et à marcher sur Znaïm, quand un officier de cavalerie se précipita avec la nouvelle que le prince Jean de Lichtenstein venait de se présenter à notre cavalerie et demandait qu'on annonçât à l'Empereur que l'empereur d'Autriche l'envoyait à lui.

Un quart d'heure plus tard, l'Empereur le reçut dans sa tente, qu'on avait dressée sur le plus haut monticule, sous de superbes cerisiers*

Au bout d'un quart d'heure, le maréchal Berthier sortit de la tente, et envoya des ordres pour arrêter tous les mouvements.

Lorsque le prince de Lichtenstein sortit de la tente centrale, où il se trouvait seul avec l'Empereur et le maréchal Berthier, et entra dans celle où nous nous tenions, bien serrés, parce qu'il y avait avec nous six généraux français, il

les salua en appelant chacun par son nom; il les connaissait sans doute depuis les guerres précédentes, et leur serra cordialement la main.

Le prince, accompagné du maréchal Berihier, se rendit à la tente de ce dernier, qui se trouvait à 100 pas de celle de l'Empereur. De l'autre côté se trouvait une troisième tente de même taille que celle du maréchal Bcrthier, mais toutes deux plus petites que celle de TEmpereur que j'ai déjà décrite.

Cette tente était celle du général Monthyon, sons-chef d'état-major général, qui y avait son quartier avec beaucoup d'officiers de l'étatmajor général de l'armée.

Le traité d'armistice fut rédigé dans la tente du maréchal Berthier, et signé seulement par lui et par le prince de Lichtenstein (l). On en fit aussitôt plusieurs copies, signées par les

(1) M. Casimir Chiapowskî, fils de l'auteur des Mémoircsy nous communique l'anecdote suivante que son père lui a racontée :

« Quand, après la bataille de Znaïm, on s'occupa de l'armistice avec le général Lichtenstein, on vint à parler des batailles qui venaient d'avoir lieu; Masséna s'adressa au prince Lichtenstein d'une manière peu polie. Celui-ci lui riposta : « Monsieur le Maréchal, vous parlez comme un cocher de fiacre. — C'est que je l'ai été, reprit Masséna. — Eh bien, si vous l'avez été, vous devriez l'être encore! répondit le prince. »

«04 CHAPITKE III

mêmes dignitaires, et des officiers d'ordonnance furent envoyés les porter aux corps éloignes.

L'Empereur m'appela, m'en remit un exemplaire, et m'ordonna de partir pour Iglau, quartier général de l'archiduc Charles, afin que celui-ci donnât l'ordre à ses troupes de me laisser passer par Brùnn, Olmiitz, Gracovie et Varsovie.

D'après les dernières nouvelles de Pologne arrivées à l'Empereur, les Autrichiens avaient quitté Varsovie et étaient en retraite sur Sandomierz.

L'armistice fut conclu le 12 juillet. Le dernier article était ainsi conçu :

a Quant à l'armée de Pologne et de Saxe, les troupes s'arrêteront pour occuper les positions où elles se trouvent. »

Mais il n'était pas expliqué littéralement si ces troupes devaient conserver les positions qu'elles occupaient le jour de l'armistice, c'està-dire le 21 juillet, ou le jour de la réception de la nouvelle de l'armistice.

' L'Empereur me recommanda de dire au prince J. Poniatowski que s'il ne faisait pas en ce moment ce qu'il désirait pour la Pologne, c'est parce qu'il ne voulait pas offenser la Russie, mais qu'il n'oublierait jamais l'aide que les Polonais lui donnaient, et, appuyant sur le der-

nier article de rarmislice, l'Empereur ajoutait : ft Si le prince Joseph Poniatowski s'est avancé depuis le 12, il devra s'appuyer sur l'article de l'armistice, en disant qu'il s'agit de la position occupée le jour de la réception; si au contraire il a dû se retirer, il demandera à reprendre les positions où il se trouvait le 12 de ce mois. »

Je partis avec mon camarade Septeuil, qui devait porter la nouvelle de l'armistice au corps saxon, et au corps westphalien à Dresde.

Nous arrivâmes à hauteur des vedettes autrichiennes; des sentinelles à pied étaient placées près d'un bois. On nous cria : « Wer da? w , mais Septeuil, très vif de tempérament, mit les éperons au ventre de son cheval en s'écriant : a 11 manquera son coup! > et partit au grand galop. Mon cheval prit aussi le galop. Deux fantassins tirèrent sur nous et nous manquèrent : nous les dépassâmes, mais la grand'garde avait entendu les détonations et nous dûmes nous arrêter.

A ce moment un général autrichien de l'étatmajor finissait d'inspecter les grand'gardes; il s'arrêta, reconnut nos uniformes, et nous laissa passer.

Deux officiers, l'un de hussards, l'autre de hulans, se détachèrent de sa suite, s'approchèrent de nous et nous saluèrent en très bon fran-

çais; Tun d'eux me demanda des nouvelles du général Krasinski, du lieutenant-colonel Kozietulski et de quelques autres officiers polonais de la garde impériale.

Je demandai qui il était à cet officier que les Polonais intéressaient tant; il me répondit que lui et son frère servaient dans le régiment des hulans, qu'ils se nommaient Wojna et étaient Polonais.

J'étais jeune et vif à cette époque, et les uniformes autrichiens portés par des Polonais faisaient sur moi une impression pénible, de sorte qu'au lieu de lui répondre aimablement, je m'écriai : a Eh bien! messieurs, votre place devrait être chez nous et non pas icil »... J'aperçus des larmes dans les yeux de Wojna, quoiqu'il n'eût rien fait de mal en prenant du service dans l'armée autrichienne, puisque son père habitait l'Autriche. La jeunesse doit servir partout, pour faire preuve d'activité et pour apprendre. Peutêtre n'ai-je pas bien compris alors cette nécessité.

Nous arrivâmes au quartier général : j'annonçai au général Wimpfen, chef d'état-major de l'archiduc Charles, le but de ma visite, pourquoi j'étais venu et où je devais aller. Il envoya aussitôt à Rosenberg l'ordre de me laisser passer

par Brùnn et Olmiitz jusqu'à l'armée de l'archiduc Ferdinand d'Esté.

Septeuil prit la route de Prague; pour moi, je revins par Znaïm et de là à Brùnn. Je pris à Znaïni une voiture de poste et m'arrêtai le lendemain près de Pohobitz.

Non loin de celte place, je rencontrai nos avant-postes, puis plus tard ceux des Autrichiens. Un hussard descendit d'une petite eminence et m'arrêta : un sous-officier vint ensuite, il s'entretint avec moi en allemand et se rendit à la grand'garde, d'où un officier arriva et m'emmena avec lui.

Le capitaine des hussards me donna un sousofficier qui m'accompagna au camp du général Rosenberg, qui se trouvait à Medryce.

Arrivé devant le bureau de poste, j'aperçus plusieurs officiers autrichiens qui se promenaient; je donnai à mon sous-officier quelques pièces de monnaie autrichienne en lui demandant d'être assez aimable pour payer la voiture et les chevaux jusqu'à la station suivante, et de me réveiller quand la voiture serait prête; je lui dis que j'avais sommeil et voulais dormir un peu dans la voilure qui nous avait amenés, pendant que le postillon qui nous avait amenés donnerait à manger à ses chevaux.

Je fis seulement semblant de dormir, car le

trajet était court, mais je voulais éviter d'avoir à raconter à ces officiers les événements de la campagne et les détails sur l'armistice, comme j'avais été obligé de le faire avec l'officier de la grand'garde et son capitaine. Je dus plus tard les raconter encore plus longuement au général Rosenberg ou à son chef d'état-major, je ne sais lequel, car je n'osai pas demandera qui j'avais l'honneur de parler.

J'arrivai enfin à Brùnn : un officier me conduisit au gouverneur de la place, qui se nommait Lazanski; à ma demande, il répondit qu'il ne savait pas le polonais. Le dîner était justement servi, il m'invita à y prendre part; il y avait plusieurs officiers et il me fallut encore une fois raconter la bataille de Znaïm et l'armistice.

Peu après le dîner, la voiture de poste arriva devant la maison; j'y pris place accompagné d'un officier que j'avais demandé au gouverneur de me donner, car je perdais beaucoup de temps en explications avec les commandants des divers détachements. C'était un homme poli et très aimable, nommé Bredow. Nous devînmes rapidement de vrais amis, et je lui confiai sans cérémonie l'argent pour payer les frais de poste et les pourboires des postillons.

Nous arrivâmes à Olmùtz à minuit; les portes

étaient fermées. M. Bredow partit seul à la grand'garde, mais deux heures se passèrent avant son retour. Il revint enfin avec une nouvelle voiture, un postillon et un attelage nouveaux, qui nous conduisirent par les champs autour de la ville.

Je ne sais si mon officier avait reçu des instructions à Brûnn pour agir de la sorte, ou si le commandant d'Olmùtz était assez stupide pour m'empêcher de traverser cette place forte pendant la nuit, alors qu'il était impossible d'y rien distinguer.

Enfin le 15, à 11 heures, nous arrivâmes à Wadovvice, où se trouvait le quartier général de l'archiduc Ferdinand, qui arriva bientôt pour s'y installer. Il me fit monter au premier, où un de ses officiers lui montrait ses chambres.

L'archiduc lut la copie clo l'armistice que je lui remis; il m'invita à déjeuner, me demanda mon nom et me dit qu'il se sentait bien malheureux d'être désigné pour combattre contre des Polonais, car c'est une nation pour la cause de laquelle il aurait voulu combattre; il ajouta : «Autant j'ai désiré combattre contre les Français qui nous oppriment, autant c'est à contrecœur que j'ai accepté le commandement de troupes contre vous, Polonais, dont je considère la cause comme juste : je n'ai pas de chance

SIO CHAPITRE III

avec votre pays! » Il n'y avait au déjeuner que le colonel Neuperg, qui remplaçait le chef d'état-major, malade ou tué peut-être.

Je fus obligé de raconter à l'ârchiduc tous les incidents de la bataille de Wagram, qu'il connaissait déjà dans les grandes lignes, mais il ne savait rien encore du combat de Znaïm, aussi m'en demanda-t-il tous les détails. Le colonel Neuperg parlait toujours beaucoup plus que l'archiduc et me parut un grand fanfaron.

L'archiduc Ferdinand d'Esté était un homme modeste, simple et très bien élevé.

Après le déjeuner, et après avoir donné toutes les explications qu'on me demandait, je voulus prendre congé de l'archiduc et le priai de me donner une ordonnance, un officier ou un ordre écrit pour que ses patrouilles me laissassent passer dans mon trajet vers Gracovie.

Il me dit lui-même que le prince Poniatowski était entré dans cette ville le même jour que les Russes, ou un peu avant eux, et l'avait occupée. Cependant l'archiduc hésitait, me demandait d'attendre encore; enfin, sur la représentation que je lui fis que l'Empereur des Français ne permettait pas à ses officiers de perdre leur temps, malgré le plaisir que j'aurais eu à rester et la bienveillance dont lui-même m'honorait, il me dit carrément qu'il ne pouvait pas me per-

CAMPAGNE D'AUTRICHE EN 1809 ail

mettre d'aller plus loin; quoiqu'il vît la signature du chef d'ëtal-major de l'archiduc Charles, il me garderait jusqu'à ce qu'un officier de Tétat-major général autrichien lui apportât l'ordre officiel relatif à l'armistice.

Quatre heures après mon arrivée un officier vint de la part de Tarchiduc Charles apporter les mêmes ordres que moi. Alors l'archiduc Ferdinand me donna congé; l'officier qui devait m'accompagner était déjà désigné, la voiture de poste prête depuis deux heures.

L'archiduc me dit en me congédiant : n Vous voyez, monsieur, que je croyais à la vérité des nouvelles que vous m'apportiez, car j'avais donné l'ordre de tout préparer pour votre voyage. Mais je ne pouvais vous laisser partir sans avoir reçu l'ordre de mon supérieur. Venez me voir, s'il vous plaît, quand vous reviendrez. î»

Je me mis aussitôt en route avec mon nouveau compagnon. Dans les champs à gauche de la ville, deux régiments de cuirassiers autrichiens installaient juste ace moment leur camp. Ils me parurent être en très hon état. Derrière eux était un régiment de hussards. Je remarquai que les régiments de cuirassiers étaient moins nombreux que les régiments de hussards. L'infanterie, déjà campée, allumait ses feux.

Le dernier escadron de ces hussards était posté

à Izdebnik; mon compagnon communiqua ses ordres au chef de cet escadron, et bientôt nous dépassions les vedettes autrichiennes. Une demiheure plus tard, vers Mogilang, à droite de la grande route, nous aperçûmes sur un sentier des paysans polonais emmenant vers le village quelques fantassins autrichiens après leur avoir pris leurs fusils. Je remarquai que ce spectacle faisait une impression pénible sur mon compagnon. Bientôt après un lancier polonais de notre 6* régiment arriva au grand galop et s'arrêta près de notre voiture. Le soir arrivait déjà ; je laissai glisser mon manteau de mes épaules, pour qu'il reconnût un uniforme français.

J'avais eu l'idée de laisser mon compagnon à la dernière grand'garde autrichienne, mais il m'avait demandé de le garder jusqu'à Gracovie et de le remmener avec moi, si cela ne me dérangeait pas. J'y avais consenti, pensant qu'il y était autorisé par l'archiduc. Mais quand nous arrivâmes à Podgorze, faubourg de Gracovie, où commandait le colonel Dziewanowski, celui-ci ne voulut jamais laisser passer mon officier autrichien jusqu'à la ville; je fus obligé de prendre congé de lui et de le laisser.

H me serait impossible de décrire les sentiments qui s'emparèrent de moi en approchant de Gracovie, débarrassée des étrangers. Du fau-

bourg (le Podgorze, on pouvait voir nos soldats se promenant dans les rues bras dessus bras dessous avec les habitants, et tous s'embrassant. Je fus heureux aussi d'y voir Wielopolski, cousin de ma mère.

Quand je m'arrêtai sur la place du marché, aussi bien éclairée que le reste de la ville, j'appris que le prince Poniatowski se trouvait à un bal donné en son honneur par les habitants, dans une grande salle à Sukicnnice. Je préférai me rendre à son quartier à Krzysztoporg, et je demandai à un officier qui se trouvait là d'aller prévenir le prince que j'arrivais de la part de l'empereur Napoléon. ^

Le prince arriva sans délai. Je dus lui raconter pendant deux heures les incidents des batailles de Wagram et de Znaïm; lui, de son côté, me raconta les détails de sa marche sur Gracovie et son entrée, le matin de ce même jour, dans la ville. Le prince me dit que l'archiduc Ferdinand lui avait envoyé un parlementaire, le priant d'attendre deux jours, c'est-à-dire lui demander AS heures d'armistice, pour qu'il pût enlever de Gracovie ses blessés et ses bagages. Le prince y avait consenti pour éviter à la ville les souffrances d'une occupation de vive force. Il s'arrêta donc pendant deux jours à une demi-lieue de Gracovie, et au bout du deuxième jour, c'est-

à-dire le jour même de mon arrivée, Tarmée polonaise se forma en bataille en grande tenue, et le prince à la tête de tout son état-major, et sans aucune escorte en avant de lui, s'avança au pas vers la ville. Mais en arrivante la porte de Saint- Florian, il aperçut des cosaques qui firent mine de lui barrer le passage. L'archiduc, obligé d'abandonner Gracovie, en avait fait part au prince Galitzin, qui était en marche, venant de Tarnow avec 30,000 Russes : il venait soi-disant comme allié de Napoléon, mais il n'était pas sincère, car non seulement les Russes ne se battirent pas contre les Autrichiens, mais ils étaient en réalité leurs alliés. Il est probable que l'archiduc, en annonçant au prince Galitzin sa retraite de Gracovie, lui avait proposé d'occuper la ville. Le général russe y envoya à marches forcées une brigade de cavalerie légère et un régiment de cosaques. Ge même général avait convenu avec le prince Poniatowski que l'armée polonaise avancerait par la rive gauche de la Vistule, et l'armée russe par la rive droite. En raison de cet arrangement, le prince avait fait retirer son détachement qui occupait déjà Lemberg ; par conséquent Galitzin, en entrant à Gracovie, avait rompu ces conventions.

Aussi le prince Joseph somma-t-il le chef des cosaques qui occupaient la porle de se retirer :

sur sa réponse qu'il ne pouvait le faire, ayant reçu Tordre de l'occuper, le prince tira son sabre du fourreau, partit au galop avec son état-major et se précipita sur la porte au milieu des cosaques, pendant que Tinfanterie, doublant le pas, avançait si vite que les cosaques furent pressés contre les murs du passage. Le régiment russe des hussards de Mariampol étaitplacé dans le marché : il n'offrit aucune résistance et notre armée entra dans la ville. Les hussards se serrèrent contre les maisons d'un côté du marché, et un conflit sanglant fut évité.

Après deux heures de conversation, le prince se retira dans sa chambre, et moi, profitant de sa permission, je m'endormis pendant quelques heures sur le canapé de la pièce de réception.

De bon matin, je me rendis chez le général Dombrovvski, qui avait son quartier dans la maison de Mme Michalowska, née Wielopolska. J'y trouvai le général Mielzynski, qui me donna une de ses chemises pour que je pusse changer la mienne, car en partant de Znaîm je n'avais pas eu le temps de faire mettre ma garde-robe dans ma voiture. J'y trouvai également le prince Henri Lubomirski, que j'accompagnai chez Mme Wielopolska et chez les margraves Wielopolski.

Un officier envoyé par le prince Poniatowski

vint me chercher pour aller sur-le-champ chez le prince. Je trouvai chez lui les généraux Fiszer, Rozniecki et Sokolnicki, ainsi que des officiers de l'état-major du prince.

Le prince venait de recevoir par les avantpostes une lettre de Tarchiduc Ferdinand lui demandant d'évacuer Cracovie en vertu de l'article de l'armistice prescrivant de s'arrêter dans les positions occupées le 12. Le prince et ses généraux étaient fort embarrassés de cette demande et ne savaient quel parti prendre.

Le prince me fit l'honneur de me demander conseil, car, ayant été présent à l'état-major impérial au moment de la rédaction de l'armistice, il pensait que je devais savoir comment cet article devait être interprété. Je répondis que la ville de Cracovie avait une telle importance que l'on n'avait pas le droit de l'abandonner sans un ordre formel de l'Empereur. Je ne voulus pas répéter les instructions que l'Empereur m'avait données au sujet de cet article. Je préférai garder le silence, TEmpereur ne m'ayant pas ordonné de les répéter d'une manière précise au prince Joseph ; je lui fis part seulement de mon appréciation personnelle, surtout après avoir remarqué qu'il était moins hésitant que les généraux présents.

Le prince ordonna d'écrire immédiatement à

l'Empereur pour lui demander ses ordres; mais, jugeant que les Autrichiens ne laisseraient pas passer un de ses officiers par la route directe, par Olmûtz et Brûnn, il me demanda si je pouvais retourner de suite près de l'Empereur.

J'y consentis volontiers, mais je le priai de garder copie de l'armistice et d'envoyer l'exemplaire que je lui apportais au général Galitzin à Tarnow.

Je n'avais aucun ordre à cet égard, mais j'étais convaincu que si l'Empereur avait su Galitzin et ses Russes aussi près, il lui eût envoyé un officier avec un exemplaire du traité.

Le prince fit immédiatement faire une copie du traité qu'il envoya à Galitzin par un de ses aides de camp.

Le dîner était annoncé, mais je demandai au prince de m'excuser et de me permettre d'aller dîner chez ma cousine Mme Vincent Wielopolska. Grâce aux soins d'un aide de camp du prince, une voiture se trouvait déjà à la porte de la maison de ma cousine.

Je partis à trois heures de laprès-midi et j'arrivai à 8 heures à Wadovvice devant le quartier général de l'archiduc Ferdinand. Pendant le trajet, je remarquai que les troupes autrichiennes campées entre Izdebnik et Wadowice étaient déjà plus rapprochées de Gracovie.

Lorsque je me trouvai devant l'archiduc Ferdinand, je lui représentai que s'il voulait entrer à Gracovie, le prince Poniatowski défendrait la place, avec le concours des habitants, dont il avait la confiance et qui le soutiendraient vigoureusement. Les Gracoviens avaient reçu si chaleureusement l'armée polonaise, ajoutai-je, qu'ils se défendraient coûte que coûte. Il ne pouvait être d'ailleurs question que de la défense de Podgorze, car l'archiduc ne pourrait aller plus loin; dans le cas le plus défavorable pour les Polonais, s'ils devaient abandonner le faubourg de Podgorze, ils détruiraient le pont sur la Vistule en se retirant.

Enfin, ajoutai-je encore, il serait très probable que l'engagement aurait lieu de ce côté-ci de la Vistule, carie prince Poniatowski, considérant le traité avec Galitzin comme rompu par suite de l'arrivée des Russes à Gracovie, avait placé son armée sur la rive droite de la Vistule.

En terminant, je dis que je portais à l'Empereur une lettre du prince Poniatowski, qui ne pouvait abandonner Gracovie sans un ordre formel de l'Empereur.

Il me parut que l'archiduc n'était pas mécontent de mes explications, dont Neuperg au con- [ traire me sembla fâché.

Au bout d'une demi-heure, une autre voiture

arriva devant le quartier de l'archiduc : j'y montai et me remis en route.

Je fus obligé d'attendre deux grandes heures devant le glacis d'Olmùtz, où se trouvait la grand'garde; enfin l'officier arriva avec la voiture de poste, et je fus encore conduit autour de la place ; cette fois c'était pendant le jour. Si l'on voulait avoir en un temps très court une idée de l'état d'une forteresse, ce serait certainement plus facile en la contournant à l'extérieur qu'en la traversant. L'officier qui m'accompagnait était d'accord avec moi sur ce point, et trouva la précaution bien inutile.

Olmùtz est une vieille forteresse, et l'Empereur, qui se trouva en 1805 dans les environs, devait en posséder un plan détaillé.

A la dernière station de poste, Stammersdorf, je ne pus trouver de voiture, et je fus vraiment content de n'avoir pas à m'occuper de bagages.

Je montai à cheval, et traversant en hâte les ponts de Vienne, j'arrivai à Schœnbriinn^ a Où est l'armée polonaise? me demanda l'Empereur. — A Gracovie, Sire, répondis-je. — Oh! comme la mère patrie se réjouit! me répliqua-t-il en réponse. ^

Puis l'Empereur me questionna en détail; mais quand je lui appris que la brigade russe

était entrée à Gracovie, il ne pensa plus qu'au corps russe de Galitzin.

Je fus obligé d'avouer que je n'étais pas allé auprès du général Galitzin, mais qu'un officier polonais lui avait porté un exemplaire du traité -' d'armistice.

L'Empereur, très mécontent, m'envoya prendre les arrêts, répétant à plusieurs reprises :

— Lorsque j'envoie un officier, c'est pour qu'il sache tout. Surtout dans ce cas, vous deviez savoir quel intérêt aurait eu pour moi un rapf port sur le corps moscovite.

Je sortis, et rentrai dans ma chambre très déconfit. J'étais tellement fatigué que je m'endormis aussitôt.

Le lendemain, vers 10 heures, un de mes camarades vint me chercher pour déjeuner. Je me rappelai que j'étais aux arrêts, et lui demandai de s'informer auprès du général Savary, qui remplaçait Caulaincourt (de qui nous dépendions au point de vue administratif), si j'étais aux arrêts ordinaires ou forcés.

Le général Savary posa la question à l'Empereur, et bientôt mon ami Talhouët revint me dire que l'Empereur avait levé mes arrêts. Aux arrêtsordinaires,rofficier garde ses armes, mais ne sort que pour déjeuner et dîner; aux arrêts

forcés, il rend son sabre et il lui est défendu de sortir.

Pendant mon voyage, j'avais très peu mangé; de retour à Schœnbrûnn, je ne pus plus rien prendre du tout, il me semblait que je ne pouvais rien avaler. La vie irrégulière que j'avais menée pendant plusieurs mois, la nourriture toujours froide, surtout pendant mes voyages, avaient débilité mon estomac.

Je fus obligé de demander conseil à Ivan, médecin ordinaire de l'Empereur. Il m'ordonna de boire une tasse de tilleul avant chaque repas, puis, quand la crise d'estomac fut calmée, de faire une cure de lait d'ânesse. Je suivis ce traitement à Paris après la signature de la paix.

Nous séjournâmes à Schœnbrûnn encore quatre semaines, pendant la durée des préliminaires du traité de paix. La vie y était peu accidentée. L'événement le plus important de cette période fut l'attentat à la vie de l'Empereur tenté par un étudiant allemand, et non autrichien. Il arrivait de l'Allemagne du Nord pour accomplir son dessein; il s'introduisit au milieu des spectateurs auxquels on permettait l'accès de la cour du château pour voir les revues qui y avaient lieu chaque jour. Un gendarme d'élite l'appréhenda juste au moment où, sortant de la foule, il se dirigeait vers l'Empereur, la main

droite cachée dans son manteau, sur sa poitrine; on trouva sur lui un grand couteau. Il avoua qu'il voulait tuer l'Empereur qui était le tyran de l'Allemagne. Après quelques jours consacrés à l'instruction de cette affaire, il fut fusillé ou pendu.

Nous voilà enfin de retour à Paris. Au bout de six semaines ma santé se rétablit et je partis retrouver l'Empereur à Rambouillet.

C'est là qu'il résidait depuis son divorce avec l'impératrice Joséphine; il voulait se remarier dans le but de laisser après lui un héritier au trône de France.

. Deux de nous étaient toujours de service à Rambouillet. Un jour l'Empereur nous fit appeler tous deux :

« Je vous envoie en mission à Saint-Pétersbourg, me dit-il, et vous, ajouta-t-il en se tournant vers Fodoas, à Madrid. »

J'étais étonné qu'il m'envoyât en Russie, et j'osai lui faire l'observation suivante :

— Gomment! Sire, moi, un Polonais, à Saint- Pétersbourg?

— Vous avez raison, répondit l'Empereur. Allez à Madrid chez mon frère !

Je reçus, pour cette mission, une instruction détaillée, écrite sous la dictée de l'Empereur par son secrétaire Fain. L'Empereur fit seule-

ment changer mon nom; un moment plus tard, il me donna encore d'autres instructions verbales.

Je rentrai à Paris reprendre ma garde-robe, car ma mission n'était pas absolument urgente. Toutefois la nuit même j'étais en route pour l'Espagne.

De Bayonne, Vittoria, Burgos et Madrid, j'envoyai directementàl'Empereurpar les estafettes militaires des rapports sur l'état de nos forces.

J'annonçai au roi Joseph que l'Empereur ne viendrait pas en Espagne pour le moment, mais qu'il désirait que l'on donnât des ordres pour se porter en avant, car l'armée espagnole s'approchait de Madrid.

Cette armée fut battue à Occana.

C'est la division polonaise, composée des 2% 7* et 9'= régiments d'infanterie du duché de Varsovie, qui décida l'heureuse issue de cette bataille. Les colonels de ces régiments étaient Potocki, Sobolewski, et le prince Sulkowski pour le 9% dans lequel j'avais servi en 1806 et 1807. Le régiment de lanciers polonais de la légion de la Vistule, avec le colonel Konopka. se jeta sur le flanc de l'infanterie espagnole en retraite. J'ignore si c'est ce régiment qui a fait tant de prisonniers, ou si on a réuni ensemble tous les prisonniers espagnols, toujours est-il

qu*un détachement de ce régiment amena à Madrid près de 10,000 Espagnols pris à Occana.

A mon retour, je ne trouvai pas l'Empereur à Paris, mais à Gompiègne, où il attendait l'arrivée de l'archiduchesse Marie-Louise ; le maréchal Berthier l'avait épousée par procuration au nom de l'Empereur sur la frontière autrichienne, et l'amenaità Gompiègne, accompagnée de la reine Caroline Murât.

Je fus constamment de service à Gompiègne.

Une semaine après l'arrivée dans cette ville de l'archiduchesse, la cérémonie du mariage eut lieu à Paris dans la plus grande pompe, dans la galerie du Louvre. La traîne de la robe de la jeune impératrice était portée par six princesses couronnées : la reine d'Espagne, la reine de Naples, la reine de Westphalie, fille du roi de Wurtemberg, la reine de Hollande, la vicereine d'Italie, fille du roi de Bavière, et la princesse Élisa Bacciochi, sœur aînée de l'Empereur.

Les rois et les princes allemands se trouvaient aussi à Paris, ycompris le roi de Saxe, en même temps duc de Varsovie, le plus honnête et le meilleur des hommes. Les bals de la cour, les bals chez les grands dignitaires de l'Empire, se succédaient sans interruption. L'ambassadeur d'Autriche, le prince Schwarzenberg, fit élever dans le jardin de son hôtel une salle de bal

superbement décorée. Le bal commença à 11 heures. A minuit une tenture de gaze prit feu, et la salle fut en flammes en un instant. Le prince Schwarzenberg et le corps diplomatique entourèrent TEmpereur et Tlmpératrice, et réussirent à les faire sortir, mais les invités se précipitèrent vers les portes en désordre, plusieurs furent renversés, de sorte que des femmes et l'ambassadeur de Russie Kurakin furent grièvement brûlés. La princesse Schwarzenberg périt, et plusieurs personnes moururent quelques jours plus tard de leurs blessures.

Le prince Kurakin était un prince extrêmement riche. Il avait été choisi comme ambassadeur à cause de sa fortune qui lui permettait de représenter. Les affaires diplomatiques de Tambassade étaient conduites par Nesselrode, que je rencontrais presque tous les soirs dans les salons.

L'ambassade russe comprenait en outre Krûdener, le fils de la célèbre Mme Krûdener, et Boutiakin, de l'Ukraine, que je connaissais bien tous deux. Ce n'étaient pas de vrais Russes, aussi jugeaient-ils les affaires avec calme et lucidité. Je connaissais aussi le pope de l'ambassade; je ne sais si c'était un bon théologien, mais il semblait un brave homme; je le priai de me donner des leçons de russe, et il venait chez moi trois

fois par semaine. Je voyais alors souvent les Russes, comme je les vis plus tard dans la seconde période de ma vie, et j'étudiai la langue russe, dans la pensée qu'elle pourrait m'ètre utile pendant la guerre qui ne pouvait tarder.

Un mois après son mariage, l'Empereur nomma ses officiers d'ordonnance lieutenantscolonels, et nous donna à tous des commandements dans des régiments. Je fus nommé au régiment des chevau-légers polonais de la garde impériale.

L'Empereur nous conserva le privilège que nous avions auparavant comme officiers d'ordonnance, de pouvoir entrer chez lui le matin, pendant le temps où l'Empereur donnait les ordres pour la journée.

Après avoir reçu mon brevet pour la garde impériale, je me rendis le lendemain matin près de l'Empereur, et lui demandai de me permettre de servir dans le régiment de lanciers polonais de la Vistule commandé par le colonel Konopka. L'Empereur me demanda pourquoi? Je lui répondis que c'était parce que ce régiment était en campagne, et le régiment de chevau-légers à Chantilly.

Il me répondit :

« La garde aura à se battre, et je veux que vous ne soyez pas loin de moi. »

Je n'avais pas autre chose à faire qu'à remercier l'Empereur et à rentrer à Chantilly.

Le général Krasinski, commandant le régiment, fut très aimable pour moi pendant tout mon séjour dans cette ville.

Nous faisions le service par semaine, à deux seulement, Kozietulski et moi, car à ce moment Thomas Lubienski était à Sedan, à organiser un nouveau régiment de lanciers polonais de la légion de la Vistule, qui prit le n" 8 des lanciers dans l'armée française. Stokowski fut nommé colonel en remplacement de Konopka promu général.

Six régiments de dragons français furent transformés en lanciers; le régiment de Konopka prit le n° 7, celui de Lubienski le n° 8.

En général je passais une semaine à Chantilly et une autre à Paris : souvent, pendant l'hiver, Kozietulski me remplaça pendant ma semaine, de sorte que je pouvais rester longtemps de suite à Paris.

Je demeurais chez les Caraman, mes bons amis, j'avais chez eux mes chevaux et ma garderobe, et quand mon régiment vint passer une revue à Paris, j'allai seulement à sa rencontre à la barrière pour entrer en ville avec lui.

C'est ainsi que se passa pour moi l'hiver de 1810 î\ 1811. Au commencement du printemps

les exercices et les manœuvres recommencèrent, et je ne quittai plus Chantilly.

Au mois de septembre 1811, je reçus l'ordre de prendre 150 chevau-légers et 150 chasseurs de la garde et de me rendre avec eux à Boulogne-sur-Mer, où l'Empereur devait venir. Il y arriva.

Une division se trouvait à Boulogne, dans le camp d'où l'armée était partie en 1804. C'est cette armée, prête à s'embarquer pour envahir l'Angleterre, qui changea de destination et partit à Ulm et Austerlitz, eten 1806 se trouva à léna. Il y avait toujours à Boulogne quelques centaines de vaisseaux destinés au transport des troupes en Angleterre.

La division manœuvra devant l'Empereur.

Puis celui-ci s'embarqua sur un bateau, en m'ordonnant de prendre avec moi 50 chasseurs, et fit prendre la mer à toute la flottille. Depuis le matin la mer était absolument calme et les transports pouvaient avancer à la rame, mais vers midi le vent d'Ouest se leva; trois navires anglais se montrèrent, une frégate et deux bricks ; ils déployèrent leurs voiles, et s'avancèrent sur Boulogne tellement vite qu'ils arrivèrent en arrière de nos derniers transports et en capturèrent deux, chargés chacun de 40 hommes.

Nous étions déjà dans le port avec l'Empereur,

car dès que le vice-amiral français avait aperçu au loin des navires anglais, il avait donné Tordre à toute la flottille de rentrer au port.

Vingt-cinq cavaliers escortèrent l'Empereur de Boulogne à Flessingue, où se trouvaient quatorze vaisseaux de ligne et quatre frégates. Nous restâmes sur la côte. L'Empereur passa une nuit sur le vaisseau de ligne « la Ville de Varsovie » . Le lendemain il visita tous les vaisseaux, et après dîner, partit pour Anvers, où nous arrivâmes deux jours plus tard ! nous y restâmes deux jours, puis nous partîmes pour Amsterdam, en devançant le cortège impérial. Pendant ce temps Kozietulski arrivait avec son détachement; je le rejoignis à Utrecht, et lui remis le commandement, comme officier le plus ancien.

L'Empereur, escorté de notre escadron et de celui des chasseurs à cheval, inspecta le littoral jusqu'à Texelet Helder, d'où il rentra à Amsterdam. Nous continuâmes notre route par Nimègue jusqu'à Dûsseldorf où l'Empereur séjourna quelques jours; puis il rentra à Paris. Nous y revînmes aussi par Aix-la-Chapelle et Liège. Pendant tout ce voyage, excepté à Boulogne, l'Empereur était accompagné de l'Impératrice, qui était venue directement de Paris à Anvers.

L'hiver de 1811 à 1812 se passa pour moi

comme le précédent; j'étais presque toujours à Paris.

On parlait beaucoup de la guerre avec la Russie, mais elle ne fut décidée qu'au mois de mai.

Nous reçûmes l'ordre de partir, et nous mîmes en route pour Posen, par Reims, Verdun, Mayence, Dresde et Glogau.

Page 1