‹ Mémoires sur les modifications à apporter à la fortification en raison de la portée nouvelle des armes à feu, par... V. MordretChapitre 17 sur 20 · ATTAQUE D’UNE PLACE · texte numérisé non relu

ATTAQUE D’UNE PLACE

A ENCEINTE CONTINUE (fig. 42).

Avant Vauban on estimait que pour faire le siège d’une place forte , il fallait une armée dix fois plus nombreuse que la garnison. Depuis le perfectionnement apporté dans l’attaque , on a réduit à sept et même à six ce chiffre. Nous adoptons ce dernier en calculant la force de la garnison à raison de 600 hommes par front.

Ici la place doit être estimée à 25 fronts, ce qui porte à 45,000 hommes la garnison nécessaire pour la défendre, et par suite à 90,000 hommes la force de l’armée assiégeante.

Cela posé , la première opération à faire est d’établir la ligne de circonvallation, pour isoler la place et la séparer de toute communication à l’extérieur et intercepter toute espèce de secours.

Vauban pose en principe que cette ligne doit être établie hors la portée de canon , douze à quinze

toises de la place; surtout à cause des rassemblements des troupes pour la tranchée , qu’on estime aux trois-quarts de la garnison , soit ici douze mille hommes.

Le camp sera donc établi à trois mille mètres -des chemins couverts. L’année sera partagée en deux parties égales de 45,000 hommes chacune; l’une pour garder et défendre la ligne de circonvallation , l’autre pour faire le siège.

Les approvisionnements de toute nature en bois, fascines, gabions, boulets, poudre, artillerie, etc., étant terminés, la reconnaissance de la place faite et le front d’attaque choisi , l’ennemi ouvre la tranchée à 1 ,800 mètres de la place , et dans me seule nuit, et à la sape volante, il établit sa première parallèle à six cents mètres de la place et termine ses batteries en vingt-quatre heures.

L’incertitude dans laquelle est l’assiégé, la distance de cette parallèle, la rapidité de sa construction et de son armement , — • garnie de trois rangs de bay on nettes, armée de plus de 100 bouches à feu, soutenue à ses extrémités par de bonnes troupes, — cet ordre de bataille est inattaquable et ne pqut pas même être insulté à ses extrémités par l’assiégé qui , agissant hors des feux de mousqueterie de la place et dans les avantages de l’ennemi, serait forcé de sc retirer après avoir essuyé des pertes sensibles et regrettables.

Pendant que par ses feux directs et à ricochet l’ennemi oblige l’assiégé à retirer ses feux à barbette, à blinder ses pièces et démonte une partie de ses lourdes pièces si difficiles à remplacer, — il chemine sur les capitales des deux demi-lunes et du bastion d’attaque et arrive à trois cents mètres des chemins couverts.

Alors, en une seule nuit et à la sape volante, il transporte son ordre de bataille à trois cents mètres en avant, achève ses batteries pendant le jour, ayant soin de soutenir cette opération par douze mille hommes , protégés à leurs extrémités par deux corps de cavalerie, chacun égal en nombre au moins à la cavalerie de la place , de manière à ne pouvoir être inquiété par des sorties qui agiraient encore dans les avantages de l’assiégeant.

La place ainsi serrée de plus près, le feu de l’ennemi plus avivé, mieux réglé, plus dangereux, augmenté de feux courbes ; — le feu de l’assiégé forcé de se ralentir, les cheminements sur les capitales ayant été poussés en avant, — l’assiégé étant toujours impuissant à l’attaque. L’ennemi songe de nouveau à porter sa parallèle en avant en une seule nuit. . &

Mais il ne s’avance que de deux cents métrés (à 100 m des chemins couverts), parce que s'il s’avançait davantage, il aurait à subir le feu de mousqueterie des chemins couverts, et les sorties de

l’assiégé agissant dans ses avantages, et que dans ces conditions Vauban pose en principe qu’on ne peut plus agir à la sape volante, mais qu’il faut marcher à la sape pleine.

Aussi , à partir de cette époque , l’ennemi ne ^chemine plus qu’à la sape pleine et à la sape debout et de nuit seulement, travaux que l’assiégé commence à inquiéter par des feux de mousqueterie et des sorties dirigées contre les tètes de sape.

Du temps de Vauban , les places ne pouvaient plus conserver d’artillerie sous l’action des batteries de la 3 e parallèle; aussi, arrivé à 20 ou 30 mètres des saillants des chemins couverts , Vauban établit ses cavaliers de tranchée qui échappent les ouvrages, plongent dans les chemins couverts, en chassent l’assiégé; — puis, en deux nuits, il cou- * ronne la crête des chemins couverts du front d’attaque, enferme l’assiégé dans la place, amène toute son artillerie et établit la grande batterie, démolit les murailles des ouvrages extérieurs et celles de la place, bastions, flancs des bastions, courtines, etc., et cela sans que l’assiégé ait pu opposer une résistance sérieuse et même arrêter les progrès de l’attaque d’un jour seulement.

On conçoit maintenant qu’une fortification et des armes qui permettent à l’ennemi de rapprocher sa . grande place d’aimes (la l re parallèle) en entier, et

d’un seul morceau de la reconstruire en deux nuits toute armée sur la crête des chemins couverts, et d’embrasser ainsi dans une étreinte de fer le front d’attaque, d'agir toujours avec toutes ses forces et en masse, d’ouvrir la place dans son entier, et tout cela avant que l’assiégé ait pu faire quelque résistance; on conçoit, dis-je, qu’une place forte dans ces conditions doit toujours succomber, quand l’attaque est conduite avec ensemble et prudence. Et c’est en effet ce qui arrive.

Rompre cet ordre compact , empêcher l’ennemi de reconstruire ainsi tout d’une pièce sa grande place d’armes , — le forcer de la construire par parties isolées et désunies , — empêcher sa reconstruction sur la crête des chemins couverts , — empêcher l’ennemi de sortir de sa place d’armes, faciliter à l’assiégé d’agir par masse contre l’ennemi, et cela sous la protection d’une nombreuse artillerie.

C’est ôter à l’attaque toute sa puissance et la reporter en partie à la défense.

Résultat que l’on peut, je crois, espérer d’obtenir avec les armes à grande portée, avec de grandes pièces de fortification qui supportent tous les efforts de l’attaque. «

C’est ce que je vais m’efforcer de démontrer dans ce qui va suivre.

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