ATTAQUE D’UNE PLACE
• A FRONTS DÉTACHÉS (fig. 1 3).
Bientôt l’armée aura pour fusil la carabine Minié et l’artillerie de campagne la pièce de 6 rayée. — L’on pourra alors reverser dans les places les pièces de campagne de 8 et de 12, et les rayer pour remplacer les pièces actuelles de 16 et de 24. — Ces dernières étant rayées donneront des projectiles de 32 et de 48.
De manière que les places seront défendues par des canons à grande portée. — Cette portée étant de cinq à six kilomètres et même davantage, on ne pourra pas établir la ligne de circonvallation à trois mille mètres seulement de la place comme dans l’exemple précédent, attendu qu’alors le quarticr- » général, les dépôts de munitions seraient conti-
nuellement inquiétés et que tous les jours, lors des rassemblements de la garde de tranchée montant à 25,000 hommes, le canon de la place ferait éprouver des pertes sérieuses. — 11 faudra établir cette ligne à six kilomètres de la place, conformément au principe de Vauban qui veut que cette ligne soit hors de la portée du gros canon de la place.
Mais, à cette distance, la ligne de circonvallation
aura un développement moitié plus grand, et si l’on veut empêcher tout secours de pénétrer dans la place, il faudra augmenter l’armée d’observation dans la même proportion, et de 45,000 hommes la* porter à 70,000.
La première parallèle pourra être établie à la sape volante à 600 mètres de la place, malgré que l’assiégé puisse inquiéter l’ennemi avec sa petite artillerie qu’il fera sortir «à 100 et même 200 mètres de la queue du glacis, — mais cette parallèle devra envelopper deux fronts de 600 mètres au lieu d’un seul de 360 mètres, puisque l’attaque doit comprendre trois bastions. — Elle sera donc (fig. 1 3) beaucoup plus étendue , et ce n’est pas trop que d’estimer son développement à deux fois et demi de celui de la première parallèle (fig. 12). — De la la nécessité d’augmenter l’armée de siège dans la même proportion et de la porter à 1 1 0,000 hommes.
De sorte que l’armée assiégeante sera portée à 180,000 hommes, c’est-à-dire doublée, ce qui est (pour la défense) un premier avantage dû aux armes à grande portée.
L’armée assiégeante sera ainsi égale à douze fois celle de la garnison. — Résultat digne de remarque, la défense retrouvant ainsi l’avantage que lui avait fait perdre les perfectionnements apportés par Vanban dans l’attaque (c).
L’artillerie et les approvisionnements de toute nature devront être également doublés, cela va de suite pour l’armée d’observation et est la conséquence, pour l’armée de siège, du grand nombre de batteries à établir contre la place (comme on le * verra plus bas ).
Les feux de la première parallèle tourmentant les parapets et embrasures — forceront l'assiégé à retenir les grosses pièces tirant à barbette, — mais si l’on remarque que les petites pièces d’artillerie mobile sont , par l’effet du recul , renvoyées dans le terre -plein où elles sont chargées et ramenées ensuite contre le parapet, on conçoit quelles ne peuvent être saisies par le tir à ricochet ni par le tir direct, et qu’ainsi elles continueront de tirer à barbette, ce qui est un grand avantage, vu la grande puissance de pénétration de leurs projectiles.
L’ennemi cheminera sur sept capitales au lieu de trois, et arrivé à deux cents mètres en avant, il pénétrera dans les feux de mousqueterie de la place,
— la garnison , indépendamment de la carabine Minié, ayant des corps d’élite armés de la carabine à projectiles fulminants (e) de dix centimètres de longueur, les tètes de sape commenceront à être tourmentées par la mousqueterie et l’artillerie mobile (f).
Lors donc que l’ennemi voudra porter sa première parallèle à trois cents mètres en avant , il se •
trouvera sous un feu meurtrier et bien nourri, sous la protection duquel des sorties pourront être tentées avec chance de succès contre un ennemi qui.se montrerait à découvert.
Aussi ne faudra-t-il pas vouloir établir la deuxième • parallèle à la sape volante et en une seule nuit, ce serait, d’ailleurs, violer les principes de Vauban , principes dont nous sommes convenus de faire l’application.
Il faudra donc faire celte parallèle à la sape pleine, et pour cela il faut déboucher de chaque cheminement par deux têtes de sape , lesquelles marcheront l’une vers l’autre pour former, parleur réunion , la deuxième parallèle.
Mais ce système, forcé de procéder par parties isolées et désunies, dans les feux de la place, est tout-h-fait vulnérable. — L’assiégé, avec son artillerie mobile placée aux saillants des chemins couverts, pourra paralyser l’assiégeant par des projectiles dirigés contre les tètes de sape. — Il pourra organiser des sorties sur une grande échelle , — se porter d’abord sur les extrémités de la parallèle, la prendre de revers avec ses petites pièces, — ensuite faire des sorties de front sur toutes les attaques en capitale, — engager ainsi, avec cinq à six mille hommes et 50 à 60 pièces d’artillerie mobile, un combat sur toute l’étendue de la parallèle inachevée et cela sous la protection des feux de la place , dans les-
quels l’ennemi sera forcé de s’engager pour repousser l’assiégé, et cela d’autant plus qu’il voudra le suivre davantage dans sa retraite, qu’il opérera de pied ferme vers les batteries de réserve placées dans les rentrants sur les glacis , et qui salueront et arrêteront l’ennemi qui s'engagerait trop avant.
La deuxième parallèle achevée, l’ennemi continuera de cheminer de nuit à la sape pleine sur les capitales, s’engagera de plus en plus dans les feux de la place, dirigés principalement contre les têtes de sape qui seront traversées à cette distance par la petite artillerie et la mousqueterie. — Il emploiera pour faire la troisième parallèle le même mode que pour la deuxième; mais plus près de la place, ses feux à bout portant, des sorties bien soutenues et vigoureusement engagées (g ) , aux extrémités de la parallèle et contre les tètes de sape désunies, prenant ses travaux à revers et à dos, lui causeront de grandes pertes et de grandes difficultés,— -surtout par la facilité qu’a l’assiégé de pouvoir réunir de la petite artillerie en masse, tantôt sur un point, tantôt sur un autre.
Ainsi, l’assiégeant ne marche plus tout d’une pièce avec ce front inattaquable hérissé de feux et de canons, — mais bien par parties désunies qui ne peuvent se rejoindre qu’à grand’pcine. Sa marche est considérablement retardée, et il est continuellement forcé de se défendre contre l’assiégé qui a repris l’offensive.
Les difficultés et dangers augmentent au débouché de la troisième parallèle, les feux de revers forcent l'ennemi de ne plus cheminer qu’à la sape double, travail réputé dangereux lorsqu’on n’a à craindre que la mousqueterie, mais qui le sera bien autrement sous le feu de l’artillerie mobile dont les projectiles, doués d’une grande force de pénétration (h), traverseront les gabions farcis et les gabions des côtés , laboureront la sape dans sa longueur et sa largeur, éclateront dans les tranchées, prendront les sapeurs de front , de jjevers et à dos. — Dans ces conditions, la construction de sapes doubles sera toujours excessivement meurtrière et souvent impossible.
Mais ce qui est d’une importance capitale, c’est que l’ennemi , quclqu’efforts , quelques sacrifices qu’il fasse, ne peut plus reporter sa parallèle sur la crête des chemins couverts et y établir toute * son artillerie pour démolir la place et s’en rendre maître.
En effet, les places d’armes rentrantes écharpenl les demi-lunes. — Celles-ci et leurs réduits voient à revers et à dos les chemins couverts. Aucun par-àdos ne peut garantir de leurs feux les batteries que l’on voudrait établir sur les chemins couverts. — L’établissement de ces batteries est impossible tant que l’assiégé occupera les demi-lunes. — 11 faut donc que l’assiégeant commence par s’en emparer.
Pour cela il couronnera à la sape double les places d’armes saillantes , et comme les cavaliers de tranchée sont vus à revers et à dos par les , demi-lunes et leurs réduits, et qu’ils ont trop peu d’épaisseur à leur sommet pour résister aux batteries mobiles de l’assiégé , on ne pourra pas les construire et il faudra s’emparer de vive force des places d’armes pour établir les batteries de brèche dans leurs terre-pleins.
Le couronnement des places d’armes, des demilunes à gauche et à droite du bastion 3, sera trèsdangereux et ne pourra s’achever qu’avec grande perte d’hommes, à cause de la convergence des deux demi-lunes.
Quant à l’attaque de vive force, c’est toujours une action sanguinaire (i) , surtout si l’assiégé, après avoir disputé la place d’armes, montre assez de solidité pour se retirer de pied ferme derrière chaque traverse successivement, pour engager de plus en plus l’ennemi et le forcer de subir à découvert, pendant deux ou trois heures, le feu des demi-lunes et des contre-gardes; pour, ensuite, par un retour offensif, appuyé par une sortie vigoureuse, engager une contestation sérieuse.
En résumé, si l’ennemi peut établir son ordre de bataille à 600 mètres de la place sans être sérieusement inquiété, il ne peut plus le reporter en avant d'une seule pièce et le reconstruire en une
seule nuit , il est forcé de le reconstruire par morceaux isolés et désunis et sous le feu de l’artillerie de la place , protégeant des sorties qui le prennent de front et de revers ; il lui est de toute impossibilité d’établir des batteries et contre - batteries sur le chemin couvert et de construire en deux nuits celle enveloppe de feux qui fait toute la force de l’attaque de Vauban, qui tombe ici, devant l’emploi des armes nouvelles et du système de fortification proposé.
De là un nouvel ordre de choses tout-à-fait à l’avantage de l’assiégé, qui fera l’objet d’un troisième mémoire.
NOTES
(c) La charge dans les pièces rayées étant le quart de celles des pièces ordinaires et les pièces tirant quatre fois plus de coups (d) avant d’être hors de service, lorsqu’elles sont en acier fondu, on pourra tirer deux fois plus de coups avec le même approvisionnement de poudre , même en doublant le nombre des pièces de l’artillerie de la défense.
(d) Yauban demandait que les pièces d’artillerie fussent faites en fer fondu de môme qualité que celui des canons de fusil.
(e) Ces fusils ont été faits pour la chasse au lion et à l’éléphant.
(P 11 serait à souhaiter qu’il y eut sept à huit douzaines de fusils à chevalets dans la place, du calibre de 4 onces à la balle. Je m’en suis servi à deux sièges avec assez de succès; on en peut faire un petit équipage d 'artillerie pour les pays de montagne. Je ne ferais pas de façon de mettre en batterie pendant la première nuit tous les fusils à chevalets à quelques 50 ou 1 00 toises hors des glacis (Vauban).
Les pièces de petit calibre de 1 et 2 en acier fondu lançant des projectiles de I et 2 k., d’une manœuvre plus facile que ces fusils, paraissent les remplacer avantageusement.
(g) Un gouverneur opiniâtre, après avoir tourmenté la 3.® parallèle par des feux nombreux et bien nourris, doit déboucher subitement avec une forte garnison, jet prolonger le siège par des actions vives et sanglantes (Cormontaigne).
(h) Les projectiles cylindro-coniques donnent des résultats de pénétration extraordinaires. — La pièce de 16 pénètre de 1 m 50 dans les maçonneries anciennes. — La pièce de 4 en acier fondu , armée
d’un projectile de 3 kilos, traverse les cuirasses en fer des bombardes.
(i) 11 y a des exemples où la prise de vive force du chemin couvert d’un seul front d’attaque a coûté quatre à cinq mille hommes à l’assiégeant.