DE LA MÉDITERRANÉE A LA MER ROUGE
PAR LlSrHME DE SUEZ, SOIT DIRECTEMENT, SOIT PAR LE NIL.
Si l'on ajoute foi aux historiens arabes, le Ganal de communication à travers l'Isthme de Suez aurait existé depuis la plus haute antiquité.
Shams Eddin, d'après une traduction de M. de Sacy, dit que le canal du Gaire, comme il le nomme, fut fait par un ancien
le bassin du lac Timsah est très-poissonneux, et surtout rempli de coquillages, ce qui n'a pas lieu dans le grand bassin de Tlsthme ; mais comme ce sont seulement aujourd'hui des eaux salées qui le remplissent, les oiseaux aquatiques ne sont plus aussi nombreux que quand les eaux du Nil arrivaient seules au lac Timsah.
— iSi —
roi d'Egypte nommé Tarsis-ben-Malia, qui . régnait quand Abraham vint en Egypte.
Macrizi dit à peu près la même chose, puisqu'il nous fait savoir que ce canal a été creusé pour la mère d'Ismaïl, à l'époque où elle demeurait à la Mecque.
On ne sait où ces auteurs ont recueilli ces traditions ; mais nous aurons dans des écrivains plus anciens, soit grecs, soit latins, des données plus positives ; ensuite les notions que nous fourniront les historiens arabes, nous serviront pour connaître rhistoire du canal à une époque plus voisine de la nôtre.
Hérodote, le plus ancien des historiens, qui avait voyagé en Egypte, dit (1) : t que Nécos, fils de Psammétichus, fut le tt premier qui entrepht de faire communiquer le Nil avec la « mer Erythrée, par un canal qu'il commença, et que Darius, 0 roi des Perses, fit creuser une seconde fois : sa longueur est a de quatre journées de navigation, et sa largeur telle que deux « tiîrèmes peuvent y passer en ramant; l'eau, qui l'alimente, u provient du Nil, d'où elle est dérivée un peu au-dessus de (( Bubaste, près de la ville arabe de Patumos. Ce canal se jette « dans la mer Erythrée, et prend naissance dans la partie de la a plaine d'Egypte attenante à l'Arabie, située à Topposite de (( Memphis et contiguê à la montagne dans laquelle sont les a carrières. A partir du pied de cette montagne, le canal est (( creusé pendant un assez long espace dans la direction du « couchant à l'orient, puis il suit les contours des vallées, et u après s'être dégagé de la montagne, il s'avance au midi pour
Cl se jeter dans le golfe Arabique
tt Lorsque ces travaux furent entamés sous le règne de Nécos, c cent-vingt mille ouvriers y périrent, et l'entreprise était à peine « à moitié, quand le roi fit cesser de creuser, arrêté par un ora- « cle qui lui déclara qu'il travaillait pour un barbare, etc., etc. »
Avant de passer aux citations des autres auteurs, voyons
0) Hérodote, Euterpe, liv. Il, chap. CLVÏII.
quels sont les restes des anciens canaux dont nous avons parlé, que l'on reconnaît encore, et qui correspondent à ce que vient de nous dire Hérodote.
Gomme nous venons de le voir, cet historien dit que la navigation était de quatre journées ; était-ce à la voile, à la rame, à la cordelle? Dans le premier cas, c'est trop incertaiu pour s'y rapporter ; c'était probablement à la rame, comme il semble l'indiquer en parlant des trirèmes. Ainsi à la rame, sans un courant, on ne peut faire plus de 18 kilomètres par jour; cela se rapporterait assez bien à la distance de 72 à 80 kilomètres qu'il y a de l'Abou-l'Ardar (Branche Pélusiaque) au seuil du Sérapéum. Faite à la cordelle, ce qui est le moyen le plus usité sur un canal, cette route constituait de fortes journées, en faisant 18 à 20 kilomètres.
Hais Hérodote n'est pas du tout clair dans ce qu'il dit; car, plus loin, il semble parler plus positivement d'un autre canal, et sans connaître parfaitement les localités, ce qu'il dit ne serait pas compréhensible. Il dit que le canal ou l'eau qui l'alimente, est dérivée du Nil un peu plus haut que Bubastis, près la ville de Patumos : celui-ci est bien le canal dit de l'Ouadée, que nous avons décrit. Puis il ajoute que ce canal se jette dans la mer Erythrée, et prend naissance dans la partie de l'Egypte attenante à l'Arabie, située à l'opposite de Memphis. Par ceci, il a voulu cei-tainement dire la partie de la rive droite du fleuve, Memphis étant sur la rive gauche, et l'Arabie étant le désert ou la montagne; il a voulu désigner la lisière du désert depuis Mahassara, vis-à-vis de Memphis jusqu'à l'Ouadée, et effectivement les grandes carrières, qui ont fourni les pierres pour la construction des pyramides, sont à Toura-el-Mahassara, à partir du pied de la montagne : ce n'est pas au pied, mais à la fin de la chaîne ou à l'ouverture de l'Ouadée ; et c'est effectivement là où l'ancien canal, venant du Nil, un peu plus haut que Bubaste, se dirigeait vers le levant en suivant d'abord le contour de la vallée ou de rOuadée, puis tournant au midi.
Ainsi donc la description que fait Hérodote se rapporte bien au canal, qui a sa prise d'eau dans l'Abou-l'Ardar ou ancienne Branche Pélusiaque, au dessus de Tel-Basta (ancienne Bubaste),
et qui de là, vient dans TOuadée jusqu'au seuil du Sérapéum, anciennes limites de la mer Rouge. Seulement la longueur que donue Hérodote est trës^vague, puisqu'il la représente seulement par quatre journées de navigation. II faut présumer que c'était le trajet fait par des barques chargées, qui faisaient alors, comme encore aujourd'hui, 18 à 20 kilomètres par jour, soit sur les canaux, soit sur le Nil, en tirant à la cordelle.
Diodore de Sicile, qui vient AOO ans après Hérodote, en parlant du canal, s'explique d'une autre manière ; il dit : <« on a « fait un canal de communication, qui va du golfe Pélusiaque o dans la mer Rouge; Mécos, fils de Psamméticus, l'a H commencé ; Darius, roi des Perses, en continua le travail ; c mais il l'interrompit sur l'avis qu'on lui donna, que la mer « Rouge étant plus élevée que les terres d'Egypte, elle les H inonderait, si Ton ouvrait ce canal, n
D'après ceci, il y aurait eu un commencement de canal direct du golfe Pélusiaque à la mer Rouge ; et eifectivement, comme je l'ai dit en parlant des anciens canaux de l'Isthme de Suez, il y a eu un canal très-bien tracé, dont on voit encore les berges bien dessinées depuis les environs de Gantarrat jusqu'aux environs du lac Timsah, et dont les \yevgts sont le point le plus élevé de ce qu'on nomme aujourd'hui le seuil du Gisr (ce qui veut dire digue ou berge) ; c'est le point culminant de tout l'Isthme de Suez à Péluse ou à la Méditerranée.
Voyons maintenant, ce que dit Diodore de la cause qui fit abandonner le creusement de ce canal ; c'est « parce que l'on (( trouva la mer Rouge plus élevée que les terres de l'Egypte; (( on craignit, en ouvrant le canal, d'inonder les terres par les « eaux de la mer. »
Quoiqu'il soit bien constaté aujourd'hui, d'après les nivellements des ingénieurs de l'Expédition d'Egypte, que cette différence de niveau n'existe pas, cependant la crainte que l'on eût à l'époque où Darius fit reprendre le creusement du canal, serait encore fondée.
De nos jours, il a été reconnu, à ne plus pouvoir en douter, par toutes les opérations de nivellement qui ont été faites, que les deux mers, à un certain moment, sont pour ainsi dire de
niveau ; c'est-à-dire que la basse mer de la Méditerranée étant à 0", 00, la iner Rouge, aux basses mers moyennes, serait à G-, 15, en supposant l'heure de l'établissement du port la même; et dans des cas exceptionnels, ce serait — 0", 74. Mais dans la Méditerranée les marées ne sont que de + 0",38 ; tandis qu'à Suez, en moyenne, elles atteignent -1- 1,79, et au maximum, dans des cas exceptionnels, !2'",A2. Aussi l'on peut remarquer aujourd'hui, que la communication d'une mer à l'autre est bien établie, qu'il existe ^our ainsi dire continuellement un courant de la mer Rouge vers le Nord, très-faible, il est vrai, du lac Timsah à la Méditerrannée.
Ainsi donc, lorsque le golfe arrivait jusqu'aux limites septentrionales du lac Timsah, cette différence de niveau devait donner une pente beaucoup plus considérable qu'aujourd'hui, puisque la distance d'une mer à l'autre se trouvait bien plus petite. D'ailleurs les terres des plaines de Péluse, celles des environs de Daphnè, de Sethron, et toutes celles depuis Damiette jusqu'à Sâné, près du lac Menzaléh, sont plus basses que le niveau des hautes marées de la mer Rouge : et même les eaux de la Branche pélusiaque, en la remontant, à une certaine distance, depuis la mer, devaient être aussi plus basses que les hautes marées de la mèr Rouge.
Donc, si à l'époque à laquelle le lac Timsah était la limite septentrionale du golfe, on avait ouvert un canal à cours libre jusqu'à la Branche Pélusiaque, les eaux auraient recouvert les terres dont nous venons de parler ; ce qui se pourrait encore aujourd'hui, quoique la pente soit bien moindre.
Ce canal direct, dont nous parlons, et dont les traces sont si bien marquées, a problablement été connu au temps même d'Amrou ; car celui-ci n'aurait pas eu l'intention de faire un canal direct, si les traditions, et même les restes existant de l'ancien canal, ne lui en avaient pas donné l'idée.
Un historien syrien, Aboul Feda, dit : que Amrou eut « tintention de faire un canal de la mer Rouge à Farama, c ville au fond du golfe de Péluse.
Un autre, Abd-el-Rachid-el-Bakouy, dit encore la même chose, et ajoute « que ce fut le calife Omar qui y mit opposi-
a tion^ alléguatU que par celte eommunicaiion les pèlerins de la
c( Mecque pourraient être pillés par les Grecs.
Tout ceci est loin de faire présumer que ce fut Amrou qui commença ce canal direct du seuil du Gisr ; msds puisque, à son époque, on devait très-bien voir encore les restes du canal communiquant du Nil par TOuadée jusqu'au Sérapéum, il n'aurait pas eu ridée d'en creuser un autre au lieu de remetttre celui-là en état, comme il le Gt, si, d'après l'examen de Tlsthme ou sur des traditions qui pouvaient être vérifiées, on n'avait pas reconnu que déjà on avait travaillé à cette communication directe.
Strabon dit (1) aussi a que le Canal qui va se décharger dans « la mer Êryhtrée au golfe Arabique prés la viUe d'Arsinoé^ appe* « léepar quelques-uns Cléopatris^ traverse les Lacs Amers dont les a eaux étaient jadis améreSf avant que Couverture du canal eût « changé la nature de ces eaux en y mêlant celles du fleuve; (c aussi maintenant ces lacs sont très'^oissonneux et remplis ndl oiseaux aquatiques (2). »
Toujours selon Strabon, a ce Canal fut i abord creusé par « SésostriSy avant la guerre de Troie; selon dC autres il fut entreupris par le fils de Psamméticus, qui n'eut que le temps de le « commencer^ parce que ce prince mourut peu après. Darius i" k. reprit le travail et Vabandonna^ lorsqu'il était déjà sur le point de « C achever; le motif de cet abandon fut qu'il ajouta foi à i'opt- « nioH erronée : que la mer Erythrée est plus haute que t Egypte, « et qu'ainsi elle submergerait le pays^ si Von venait à couper 0 eittiérement t isthme de séparation. Néanmoins les rois Ptolé- • mécs coupèrent cet isthme, et fermèrent le canal à l'entrée, de c manière qu'on pût à volonté et sans obstacle passer dans la mer et extérieure et entrer dans le canal. »
Ce que dit ici Strabon semble premièrement se rapporter au
(1) Strabon, liv. XVII.
(2) Il faut se rappeler qu*à l'époque de Strabon et des Ptolémées, le fond du golfe n'était plus où on Tavaiivu du temps de Moïse ni même de celui d'Hérodote, au lac Timsah, et que Tatterrissement, dit du Sérapénm. avait transporté le fond du golfe au fond du bassin de risthme, à Ârsinoé.
caual direct ; car il ne parle ni de Bubastis, ni de Patumos, mais seulement de la sortie du canal dans le golfe Arabique près d'Arsinoé, et des Lacs Amers, qui furent changés en eau douce par les eaux du fleuve.
En prenant la communication directe par le canal qui traverse le seuil du Gisr, et en identifiant le lac Timsah avec les Lacs ou Fontaines, ces derniers pouvaient être remplis jusqu'au niveaux des eaux de la mer Rouge ; car il n'y a pas encore long> temps, avant que les eaux de la mer Rouge y fussent parvenues par le nouveau canal maritime et que celles de la Méditerranée y arrivassent, il y avait une dépression de quatre à cinq mètres en contre-bas de la Méditerranée ; et si les eaux du Nil y avait été conduites par un canal dérivé de la Branche Pélusiaque, en amont de Séthron, elles auraient certainement pu donner un niveau de un à deux mètres au dessous de cette cote.
Le canal fut, selon Strabon, creusé comme le disent Hérodote et Diodore ; il ajoute aussi que le travail fut abandonné par suite de l'opinion erronée : que la mer Erythrée était plus élevée que TÉgypte. Ce qui est curieux et demande réflexion, c'est qu'il dit que les Ptolémées coupèrent l'Isthme et fermèrent le canal à son entrée, de manière que Ion pût à volonté et sans obtacle passer dans la mer extérieure et entrer dans le canaL
Au sujet de cette fermeture, voyons ce que disent les autres auteurs.
Diodore dit comme Strabon : « qu'à T endroit le plus favorable «du canal, des barrières très-ingénieusement construites, H qu'on ouvrait et qu'on fermait à volonté très-promptement, « permettaient aux barr[nes de passer, et au canal de se dé- « charger dans la mer. »
Pline dit : qu'à croire quelques auteurs la crainte de t inondaa tion ne fut point ce qui retint Ptolémée dans C achèvement du « canaU mais bien celle de voir les eaux du iVtl, les seules qu on ait « pour boire dans lepays^ gâtées par le mélange des eaux salées.n
Si les eaux du Nil étaient conduites de la Branche Pélusiaque, par le canal passant par TOuadée; comme la prise d'eau, même
pendant Tétiage, eût toujours été de h "*, 86 au dessus de la mer et aux hautes eaux de 10 ",067, il aurait fallu, à l'endroit où le canal se déversait dans la mer, un barrage-déversoir, une barrière, une écluse, un euripe pouvant retenir les eaux à cette hauteur; ou bien plusieurs biefs et plusieurs écluses, ce dont.personne ne parle.
Avec une différence de niveau semblable, on ne pouvait certainement craindre qu'une chose : non que les eaux de la mer entrassent dans le canal, mais qu'il ne se perdit trop d'eau de celui-ci, surtout pendant l'étiage.
Remarquons en passant que si les eaux fussent arrivées librement par le canal passant dans TOuadée, il y aurait des Isdsses à peu près à la hauteur de la prise d'eau, dans le bassin de r Isthme, si ce bassin eût été les Lacs Amers.
Mais Pline dit bien positivement que l'on en fit la fermeture, parce que l'on craignait de voir le mélange des eaux de la mer avec celles du fleuve ce qui aurait gâté celles-ci.
Or, depuis les opérations du nivellement faites en 1847, vérifiées en 1853, recommencées plusieurs fois en 1856 et 1857 pour les études du Canal de Suez, et dont tous les résultats se sont accordés, on sait que la mer Rouge étant élevée pendant les hautes marées moyennes de 1 ", 60 seulement au-dessus de la Méditerranée, si à l'aide d'un canal les eaux de cette mer venaient à se déverser vers le nord, dans l'ancienne Branche Pélusiaque aux environs de lancienne Séthron, leau du fleuve serait mélangée, jusqu'à la mer, d'eau de la mer Rouge.
Aujourd'hui, presque tous les ans, pendant les forts étiages, les eaux de la mer Méditerranée se mêlent, dans la Branche de Damiette, à celles du Nil jusqu'à la hauteur de Farescor et même plus haut, ce qui est la hauteur où le canal direct aurait dû avoir son embouchure dans la Branche Pélusiaque.
Qu'on se figure ce qui aurait pu arriver dans la partie basse de la Branche de Péluse, si les eaux de la mer Rouge avaient été libres de s'y déverser; il fallait donc que le canal qui passait par le seuil de Gisr fut nécessairement fermé à son extrémité dans la mer Rouge.
Or, d'après Strabon et Diodore, ces fameuses barrières ne
pouvaient se trouver qu'entre les Fontaines Amères et la mer Erythrée, et non à l'extréinité du canal vers le nord.
Ainsi donc, pour être d'accord avec ce que disent Dîodore, Strabon, et Pline surtout, il aurait fallu que la mer Rouge fût plus élevée que l'embouchure du canal dans le Nil; ce qui ne pouvait être si le canal était alimenté par les eaux de la Branche Pélusiaque près de Bubaste, puisque la prise d'eau en cet endroit se trouvait, en toutes saisons, de beaucoup plus élevée que la mer Rouge.
Au contraire, le canal ayant son embouchure dans la Branche Pélusiaque à l'ancienne Séthron ou plus bas, la mer Rouge se trouvait plus élevée. C'est donc le canal qui traversait le seuil du Gisr, dont Pline veut parler. Il nous dit une chose fort remarquable, toujours dans le Chapitre YI que nous avons cité : c'est que Von avait trouvé que le terrain de l Egypte était de trois coudées plus bas que la mer Rouge. Oc c'est presque exact, si Pline, comme cela doit être, parlait des terrains environnant le lieu où devait déboucher le canal* dans la Branche Pélusiaque, cai* toute la plaine de Péluse, les environs de Séthron, de Daphné, etc, sont à cette cote au dessous des marées de Suez. Et si le canal d'aujourd'hui n'était pas endigué depuis Cantarrat jusqu'à la mer et que les eaux se répandissent dans le lac Menzaléh, les terrains de Menzaléh, de Matariéh, etc., et la plaine de Péluse seraient recouverts par les eaux venant de la mer Rouge.
La fermeture, dont il est parlé, doit se trouver dans le seuil de Sérapéum.
Au surplus ce que dit Strabon se rapporte entièrement au canal du Nil à la mer Rouge, mais avec cette différence qu'il* loi donne une origine plus ancienne que les auteurs qui l'ont précédé; et il est d'accord en cela avec ce que disent d'autres auteurs : que Ménélas, après la guerre de Troie, était entré en Ethiopie en traversant l'Isthme, qui sépare les deux mers au moyen d'un canal qui y était creusé.
Plusieurs personnes ont voulu retrouver l'Euripe ou la fermeture du canal dans quelques restes de construction qui apparaissent au fond du golfe de Suez un peu au nord de Clysma, et au pied même du Tel de ce nom, du côté de l'est en se dirigeant
vers nie du cimetière; mais c'est là une erreur, puisque, codme nous l'avons dit, nous savons que ces restes sont ceux d'un pont de Kolzoun ; et peut-être la fermeture du canal conduit jusque-là par Amrou, sous le califat d'Omar, aux premiers temps de T Islamisme, car il fallait nécessairement qu'il y eût là une fermeture quelconque pour empêcher les eaux douces du canal de se déverser dans la mer, comme on vient de le faire pour le nouveau canal d'eau douce. D'après ce que nous apprennent deux écrivains arabes, Massoudy et Macrizi, ce pont aura été construit pour abréger le trajet qui doit être fait encore aujourd'hui pendant les marées hautes, quand on veut passer de Suez sur la rive orientale du golfe, afin de se rendre sur la route de l'Accaba ou bien du Mont Sinaî.
Voici donc l'histoire du Canal de communication par l'Isthme, ou plutôt des canaux^ autant qu'il est possible de la faire.
Un fait qui prouve que la navigation d'une mer à l'autre par le moyen d'un canal n'a point été faite par de grands navires, comme on pourrait le penser d'après la grande profondeur de âO pieds que donne Pline, c'est celui qui est rapporté par Plutarque dans la vie d'Antoine; il dit : que ce triumvir, étant arrivé à Alexandrie peu de temps avant la bataille d'Actium^ trouva Cléopalre occupée à chercher les moyens de faire transporter ses vaisseaux par dessus C Isthme qui sépare les deux mers^ afin de s'échapper sur TOcéan avec tous ses trésors.
Ceci se passait 300 ans à peu près plus tard que l'époque à laquelle le canal fut refait par le second des Ptolémées.
On voit par ce fait : ou que les vaisseaux étaient trop grands, et par conséquent le canal trop petit, et alors il n'avait pas la profondeur que Pline lui donne; ou bien plutôt que le canal était en mauvais état, peut-être comblé ; ou bien encore que de nouveaux atterrissements s'étaient formés, celui de Ghalouf ou le troisième, par exemple, ce qui est beaucoup plus probable, puisque longtemps avant Gléopatre le commerce abandonnait la voie d'Arsinoé, et qu'il avait pris la route de Bérénice à Coptos par le désert, puis par le Nil, route qui fut établie par le même Ptolémée qui creusa le canal et fonda Arsinoé.
D'après ce que dit Plutarque, ce n'est plus que sous la do-
mination romaine que Ton entend parler une autre fois du canal de jonction du Nil à la mer Rouge ; c'est-à-dire AOO ans après le règne de Ptolémée II.
Macrizi nous fait savoir que Yempereur Adrien est le prince qui a fait achever le canal commencé sous les auspices de Trajan^ son père adoptif; cet auteur arabe nous dit encore qu'Adrien, ayant fait recreuser le canal qui allait à la mer de Kolzoum^ les navires y passaient encore dans les premiers temps de tlsla^ misme.
D'après ceci, il serait difficile de savoir si Adrien se borna à curer l'ancien canal des Pharaons et des Ptolomées. Mais dans l'histoire du Bas-Empire par Lebeau on lit que : a Omar n* ayant pas consenti à ce que Àmrou ouvrît un canal direct de Farcie mah au fond du golfe^ celui-^ tourna ses vues d'un autre côté, et recreusa Tancien canal, nommé Trajanus Amnis, qu'Adrien avait fait conduire du Nil^ pris de Babylone, jusqu'à Phebéilus aujourdhui Bulbeîs^ où il rencontrait un autre canal commencé par Nécos et continué par Darius; et que ces deux canaux a/laient se décharger dans une lagune d'eau salée, au sortir de laquelle Ptolomée Philadelphe avait fait construire un large fossés lequel conduisait les eaux jusqu'à la ville d'Arsiuoé ou CUopalris^ à la pointe du golfe où est aujourd'hui Suez.
Cette description du canal de Trajan coïncide parfaitement avec ce qui existe , à part seulement la position d'Arsinoé près de Suez, ce qui est une erreur provenant de ce que Ton ne pouvsdt savoir, qu'après un long examen des lieux , que les limites de la mer Rouge à l'époque de l'existence d' Arsinoé n'étaient point les mêmes qu'aujourd'hui.
Le canal de Trajan et d'Adrien est donc ce que l'on nomme aujourd'hui le Khalig du Caire, qui longeait le désert sur la lisière des terres cultivées, et venait aboutir à l'Ouadée, comme cela existe encore. Ce canal alors ne pouvait servir pour la navigation qu'au moyen de différents biefs, à cause de la grande différence de niveau qui existe, premièrement entre les terres de l'Ouadée et celles du Caire, ou des eaux du Nil au Caire et des terrains de l'Ouadée; quand bien même cette partie du canal allant du Caire à l'Ouadée eût été creusée assez profondé-
ment pour recevoir Teau du fleuve pendant l'étiage, comme tous les canaux séfi et comme le Chercawé. qui fournit encore aujourd'hui de Teau pour alimenter le canal de Zagazig à Ismaîlia et à Suez , il eût toujours fallu racheter les pentes par trois biefs écluses d'une manière ou de l'autre. Ou bien encore ce canal de Trajan, à cette époque, ne pouvait servir, comme le fait aujourd'hui le Chercawé, pour alimenter le canal de Zagazig à Ismaîlia et à Suez, ou comme le Khattatbé, qui alimente le Mahmoudiéh, alors il ne pouvait servir que pendant la saison des crues.
Macrizi nous dit que le canal du Prince des fidèles est situé hors de la ville de Fostat et passe à l'occident du Caire.
Plus loin, il ajoute, qu'on le recreusa d'après l'ordre du Prince des fidèles, envoyé à Amrou son lieutenant; que ce dernier conduisit le canal jusqu'à la mer de Kolzoum d'où les vaisseaux se rendaient dans le Hégias.
D'après ce qui précède, on est porté à croire qu'Amrou continua le canal plus loin que les autres, ce qui est probable.
Effectivement, depuis les Ptolémées jusqu'à l'époque d' Amrou il y a 000 et quelques années; de Ptolémée à Adrien, iOO ans, espace de temps assez considérable pour que le canal ait pu être entièrement comblé par les sables, et qu'il ait fallu le creuser à nouveau, ou bien encore pour que le troisième atterrissement de Chalouf d'aujourd'hui fût déjà formé. Mais d'Adrien à Amrou il y a 517 années; c'est dans cet espace de temps que l'atterris* sèment, qui forme aujourd'hui le fond du golfe de la mer Rouge et qui a séparé les petits et grands bassins de l'Isthme de cette mer, se sera produit par l'effet du banc qui a été creusé pour le canal maritime à Chalouf-el-Terabba.
Cet atterrissement se sera produit jusqu'à l'époque d' Amrou, et pour établir la communication, on aura été obligé de le couper dans cette partie de Chalouf, où l'on voit les vestiges de l'ancien canal, depuis le fond du golfe de Suez jusqu'aux limites du petit bassin vers le midi ; travail qui est tout moderne, comparativement à l'autre partie, celle qui est dans l'Ouadée.
Ainsi, la partie du canal depuis le Caire jusqu'aux environs de Bulbeîs, est le canal de Trajan, qui rencontrait l'ancien canal des Ptolémées, celui qui passe à Tel-abou-Soliman et à Gawami,
et qui lui-même allait jusqu'au fond du golfe ou du bassin de risthme ; l'autre canal, entre Suez et les bassins, est la partie nouvelle faite par Âmrou, qui aura remis en état aussi les autres parties.
Toujours selon Hacrizi, le canal fut fermé en 767 par Tordre du second calife Abasside Abou DJafar-el-Mansour, contre lequel s'était révolté un nommé Mobamed-Ben-Abdallah-Ben-Hassan résidant à Médine, et ce fut pour empêcher les Vivres de lui parvenir; ûnsi ce canal remis en état par Amrou ne fut na* vigable que pendant environ 133 ans, et depuis ce temps il a été entièrement abandonné.
D'après tout ce que nous venons de dire, on peut voir en résumé qu'il y a eu un canal de communication directe de la Méditerranée à la mer Rouge, qu'il ait été fini ou non ; et c'est celui qui vient des lagunes du lac Menzaléb au lac Timsah , par le seuil de Gisr. Ce travail fut fait à Tépoque où le fond du golfe Arabique arrivait jusque là.
Qu'il y en a eu un autre du Nil à la mer Rouge avant la guerre de Troie , qui fut fait par Sésostris vers l'année 1480 avant Jésus-Gbrist, ou bien 1910 ans si Ton s'en rapporte aux auteurs arabes , qui prétendent qu'on l'exécuta du temps d'Abraham ; que plus tard Nécos travailla à un canal de communication directe et qu'il l'abandonna , mais qu'il entreprit aussi un canal de communication du Nil à la mer Rouge, environ 668 années avant notre ère.
Que Darius, en l'an 500, toujours avant Jésus-Christ, travailla aussi au canal; mais que ce ne fut que sous le règne des Ptolémées que le canal fut complètement navigable , c'est-à-dire 28A ans environ avant notre ère, il y a environ 216i ans de ceku
Que l'empereur Adrien, en Tannée 117 de Jésus-Christ, rétablit le canal sous un nouveau système ; et qu'enfin ce fut en l'année 668 de notre ère qu' Amrou, sous le califat d'Omar, recreusa le canal et le conduisit jusqu'à Suez d'aujourd'hui ou Kolzoum d'autrefois.
Le canal de Sésostris, selon Pline, serût celui qui communiquait du Nil au fond du golfe, qui à cette époque étdt près du lac Timsah.
ly après StraboD, c'est aussi le même; maïs il lui fait passer les Lacs Amers, ce qui n'a pu avoir lieu que sous les Ptolémëes.
Pline nous apprend que le canal de Darius allait aussi du Nil au fond de l'ancien golfe.
Hérodote prétend, de son c6té, que le canal est le même que celui de Nécos, et qu'il venait aussi du Nil, près de Bubaste, à la mer Erythrée, aux environs du seuil du Sérapéum.
Pour Strabon, il dit que le canal de Darius est également celui du fils de Psamroéticus, et que ce prince ne le conduisit qu'aux Lacs Amers, qui apparemment, à l'époque où il vivait, étaient voisins du fond du golfe d'alors, ou le bassin de ristbme.
Diodore seul veut que le canal de Nécos ait été entrepris directement d'une mer à l'autre, et quoique plus tard il semble confondre celui de Ptolémée avec les autres, cependant on peut rapporter ce canal aux vestiges dont j'ai parlé, et que j'ai vus au nord du lac Timsah, dans le seuil de Gisr.
Quant au canal de Ptolémée II, on peut présumer, d'après Diodore, que la partie qui s'étendait jusqu'aux Lacs Amers avait été faite avant lui, et que ce prince le recreusa seulement; mais que son ouvrage proprement dit est la partie qui existe depuis les Lacs Amers jusqu'au bassin de l'Isthme.
Selon Strabon, ce fut Ptolémée II qui fit couper l'Isthme; or, ce ne pouvait être qu'en continuant le canal jusqu'au golfe, ou bien aux limites du bassin de l'Isthme; et, d'après cet écrivain, ce sersdt toujours la partie depuis les Fontaines Amères jusqu'à Arsinoé.
Pline dit que Ptolémée fit creuser le canal jusqu'aux Fontaines Amères, à partir du Nil jusque vers le golfe; cela se rapporterait encore à la partie qui est dans l'Ouadée, depuis l'Abou- TArdar, près de Tel Basta jusqu'aux environs de Saba Biars.
Enfin, la partie qui du Caire va rejoindre l'Ouadée, est le canal de Trajan ou d'Adrien ; ce canal a été recreusé par Amrou aussi bien que celui de Sésostris, de Nécos et de Darius, ûnsi que le Fleuve de Ptolémée ; et de plus, il a ajouté la dernière partie, dans l'atterrissement de Ghalouf-el-Terabba, entre Suez et le petit bassin de l'Isthme.
Msdntenant nous allons encore parler des limites du golfe de la mer Rouge à différentes époques.
Nous avons vu, par la description de l'Isthme sous le rapport de la géologie^ de la géographie et de l'hydrographie, que le bassin de l'Isthme avait été occupé jadis jusqu'au seuil du Sérapéum par les eaux de la mer Rouge, et que les eaux douces n'y ont pénétré que bien plus tard et en bien moindre quantité.
Nous avons vu aussi que les distances données par les différents auteurs» soit pour les routes les plus directes de la Méditerranée au fond du golfe Arabique, soit par les mesures fournies pour la longueur du canal depuis Bubaste jusqu'à ce même point, plaçaient le fond de l'ancien golfe, du temps de ces auteurs, au seuil même du Sérapéum, près du lac Timsah ; et plus tard, aux environs de la limite septentrionale du bassin de l'Isthme, là où l'on voit des sables accumulés à la partie sud du seuil du Sérapéum. Ainsi, il n'y a plus à douter que la mer Rouge ait anciennement occupé tout le bassin, à une époque connue, au moins depuis le temps d'Hérodote.
De plus, nous avons vu aussi que les ruines d'Abou Khchèb ou de Tel-el-Maskhouta correspondaient à celles de la ville d'Réroopolis ou de Rhamesès, et je ferai observer que les auteurs anciens disent presque tous que cette ville n'était point éloignée du fond du golfe; d'autres qu'elle était au fond du golfe et que celui-ci en prenait son nom.
Il est aussi très-probable qu'à une époque reculée et du temps d'Héroopolis, la mer venait encore près des ruines de Tel-el- Maskhouta jusqu'à Abou Balah et à Saba Biars , par exemple , car tous les terrains du seuil du Sérapéum et jusqu'aux environs de Saba Biars sont formés de sables récemment apportés. Alors le seuil du Sérapéum ayant été formé par l'exhaussement du terrain de Saba Biars, au seuil le lac Timsah sera resté un bas-fond, qui se sera desséché peu à peu; puis les eaux douces y seront arrivées, et c'est là ce qui aura créé les Fontaines et Lacs Amers.
Hérodote, par son silence sur les Lacs Amers dont il ne fait aucune mention, semblerait faire croire qu'à son époque la mer arrivait encore jusque dans le lac Timsah.