CANAL MAHMOUDIÉH
En 1810, la ville d'Alexandrie était encore pour ainsi dire toux à fait arabe; quelques rares européens faisant le commerce et les consuls étaient les seuls étrangers qui s'y trouvaient, et l'on ne pensait pas encore aux établissements, à l'industrie et à l'extension du commerce qui prit tout à coup un si large développement sous le règne de Méhéniet-Ali.
Les communications comuierciales de l'intérieur avec Alexandrie avaient lieu par mer, par Damiette ou par Rosette; les voyageurs, qui ordinairement allaient au Caire, prenaient ou cette voie, ou bien allaient par terre le long de la mer prendre des barques à Rosette pour remonter le Nil. En 181t>, et même en 1819, on prenait encore cette voie; mais déjà depuis
quelques années on sentait l'extrême besoin de meilleures communications.
La population d'Alexandrie augmentant, le besoin d'eau douce se faisait aussi sentir : en effet, il n*y en avaût que dans quelques citernes alimentées l'hiver par les eaux de pluie, ou bien par celles que le Nil apportait pendant les crues de chaque année à l'aide de l'ancien canal d'Alexandrie, et par des canaux souterrains.
Ce canal d'Alexandrie avait sa prise d'eau à Rahmaniéh, et venait à Alexandrie depuis Zawet-el-6azal, en suivant à peu près la même direction que le Canal Mahmoudiéh d'aujourd'hui.
On voit encore dans beaucoup d'endroits les berges de cet ancien canal : il était de petite dimension, fort mal entretenu et nullement navigable.
Méhémet-Ali voulut non-seulement avoir de l'eau h Alexandrie pour les besoins des habitants, mais encore avoir des jardins, des campagnes aux environs d'Alexandrie et sur les bords du canal ; il voulait aussi établir la navigation depuis le Nil jusqu'à Alexandrie pour des barques d'un assez grand tirant d'eau«
Pour remplir ce but, il ordonna d'établir le Canal Mahmoudiéh tel qu'il existe aujourd'hui ; il le nomma ainsi par déférence pour son suzerain le sultan Mahmoud.
En examimant le tracé de ce Canal, on est étonné de voir qu'au lieu de prendre la prise d'eau à l'ancienne prise d'eau même de Rahmaniéh ou plus haut, on soit allé le faire plus bas même que Fouah, et qu'il y ait une partie de ce Canal qui remonte pour ainsi dire le cours du fleuve jusqu'à Zawet-el-6azal, près de Damanhour ; on est également surpris de toutes les sinuosités du tracé du canal.
L'ancien canal, qui avait sa prise d'eau à Rahmaniéh, suivait aussi un tracé analogue, il remontait jusqu'auprès de Damanhour ; c'était pour éviter les terrains très-bas, presque toujours marécageux du Malagat Diësci, qui probablement faisaient autrefois partie des marais du lac d'Etko, terrains dans lequel ce canal aurait dû être en partie en remblais, ce qui est toujours désavantageux.
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La raison pour laquelle la prise d^eau des deax canaux, rancien et le nouveau, ne fut pas établie plus au sud était qa'en remontant la prise d'eau le Canal avait plus de pente et que Ton n'aurait pu le lûsser à cours libre ; on eût été obligé pour la facilité des arrosages et de la navigation d'établir deux biefs avec écluses, pour le passage des barques et la retenue des eaux.
La rdson qui a probablement fait changer la prise d'eau du Mahmoudiéh et l'a fait porter à l'Atféh plus bas que Fouab. c'est que celle de Rahmaniéh était obstruée par une lie et que la rive dans cette localité, sur une longue distance, était en ligne droite ; tandis qu'à l'Atféh se trouvait un fort coude avec un grand remou, qui avait approfondi le lit du fleuve et occasionnait à cet endroit une petite hausse propice à la prise d'eau du canal.
La même raison qui avait fait remonter la première partie de l'ancien canal vers le sud-ouest au lieu d'aller directement à l'ouest, c'est que dans le tracé du Mahmoudiéh, au lieu de vouloir éviter la partie basse de Malagat Diësci, c'étaient les terrains bas avoisinant le lac d'Ëtko qui ne pouvaient être traversés.
Quant aux sinuosités du tracé du Canal, quelques-unes ont été nécessitées par les localités, mais d'autres proviennent par&itement de fautes commises.
A l'époque à laquelle on exécuta les travaux préparatoires du Mahmoudiéh, il y avait encore bien moins de régularité dans les aflaires qu'il n'y en a eu par la suite. Les ingénieurs étaient très-peu instruits ; je les ai connus plus tard et j'ai pu voir toutes les difficultés que l'architecte Goste, qui alors était l'ingénieur en chef, a dû éprouver pour ce travail. On ne prévint d'ailleurs les ingénieurs de la décision de Méhémet-Ali que lorsque déjà les ouvriers étaient commandés et qu'ils arrivaient sur les lieux des travaux. On n'avait eu le temps de rien préparer ; le tracé n'était pas même décidé, loin d'être piqueté sur le terrain ; les nivellements nuis et on y travaillait lorsqpie tous les ouvriers étaient déjà à l'œuvre. On n'avait donc pas eu le temps de désigner à chacun la place qu'il devait occuper, et chaque chef de district, de villagei arrivait avec son
contingent d'ouvriers» qui d'avance n'était pas connu ; les ingénieurs ne le connaissant pas durent laisser chacun se mettre où il le croyait à propos^ on piocha à l'aventure, à peu près dans la direction ; et ensuite pour rejoindre tous ces tronçons creusés au hasard, il fallut faire des angles, des courbes, le mieux possible : telle est la cause de ces sinuosités que Ton ne peut comprendre.
La facilité de faire venir des corvées d'ouvriers était alors si grande, qu'il y eut, à ce que disent les contemporains, jusqu'à 360,000 hommes ti*availlant à ce canal.
Beaucoup de chefs de districts, de grands cheîks, subvinrent eux-mêmes aux frais des ouvriers qu'ils amenèrent.
Dans plusieurs endroits il fallut creuser dans de la boue ; dans d'autres, près d'Alexandrie, on rencontra la pierre ; et le passage dans la partie des bas-fonds du lac d'Aboukir coûta beaucoup de temps et d'argent, car il fallut faire le Canal en remblais et encaissé entre deux berges en maçonnerie sur une longueur de 10 à 1 2 kilomètres au moins.
Longtemps après le creusement du Canal, on était obligé de transborder à sa prise d'eau le chargement des barques, parce qu'il n'y avait pas d'écluses, ce qui donna au village de l'Atféh une grande importance; plusieurs fortunes s'y firent.
La partie du Canal depuis l'Atféh jusqu'à Zawet-el-Gazal se combla d'abord, et l'on pratiqua une nouvelle prise d'eau plus en amont, qui déversa ses eaux dans le Mahmoudiéh; mais bientôt celle-ci subit le même inconvénient que l'autre.
Le grand terrain bas nommé Malagat Dièsci servit aussi à l'alimentation du Mahmoudiéh ; pendant l'étiage ce terrain servait de réservoir, on le recouvrait d'eau pendant les crues, elles déposaient leurs troubles, et ensuite on les faisait écouler peu à peu dans le Canal Mahmoudiéh ; ce Malagat Dièsci jouait donc ici le même rôle qu'autrefois le grand lac Mœris.
En 18A2 on construisit une écluse à la prise d'eau du Mahmoudiéh à l'Atféh, par laquelle les barques circulèrent alors librement, et aussi une autre à son débouché à la mer dans le vieux port d'Alexandrie.
Pour alimenter le Canal pendant l'étiage, on se servit du canal
de Khatatbé, dont la prise d'eau, en cette saison, se tnmve de 7",80 plus élevée que le Mahmoudiéb, et qui est directement alimenté par le Nil ;< il pouvait par conséquent tenir le canal à la hauteur voulue pour la navigation.
A ceci il y eut un grave inconvénient : c'est que ce canal de Ehatatbé sert à l'irrigation de la province, et que pour l'effectuer facilement on établit de distance en distance des barrages en mottes de terre et de paille de riz ou de fascinées ; ces bar* rages doivent être ouverts de temps en temps pour laisser couler les eaux dans les parties plus basses, afin qu'elles soient aussi arrosées ; alors, comme on ne se donne pas la peine d'enlever les mottes de terre qui forment les barrages, elles sont emportées par les eaux dans le Hahmoudiéh, ce qui, avec les alluvions du fleuve accumulées tous les ans, comble énormément le canal.
On a souvent proposé de remédier à cet inconvénient et d'améliorer surtout le canal Khatatbé, mais on ne l'a jamais fait. Le canal Kbatatbé est fort bien tracé, presque en ligne droite parallèlement au fleuve ; mais il se comble, parce que sur son parcours se trouvent des barrages que pendant les crues on est obligé de laisser fermés, par la crainte de l'apport d'une trop grande quantité d'eau dans la province et surtout dans le Hahmoudiéh où il se décharge. Il faudrait donc d'abord, après avoir bien consolidé les berges et les cavaliers du Khatatbé pendant les inondations, établir à l'endroit où arrivent les eaux de ce canal dans le Mahmoudiéh un siphon qui permît aux eaux du Khatatbé de passer sous celles du Mahmoudiéh, pour aller se répandre dans le lac d'Etko ; alors, au commencement de la crue, après les semailles de dourah, en ouvrant tous les barrages, on établirait un fort courant, assez puissant pour enlever le limon et les sables déposés dans le lit du canal, qui, par ce moyen, serait curé pour ainsi dire sur toute sa longueur. On ne donnerait au Mahmoudiéh, par ce canal, en prenant les couches supérieures de ses eaux qui sont les moins chaînées de limon, ou bien par sa prise d*eau à l'Atféh, que la quantité d'eau nécessaire. Cet écoulement des eaux du Khatatbé dans le lac d'Etko à l'aide d'un siphon serait encore très-utile : toQt
d'abord pour la pêche du lac qui donne un^ bon revenu, et qui devient toujours plus abondante lorsque de plus grandes quantités d'eau douce s'y répandent, parce qu'alors le poisson, qui y vient de la mer par l'embouchure d'Etko, arrive en plus grande quantité — les pêcheurs du lac et les habitants de ses environs demandent même continuellement que l'on conduise plus d'eau du Nil dans le lac; — puis aussi parce qu'à la longue les terrains du bord du lac s'élèveront à cause du limon qui y sera apporté, et deviendront cultivables en quelques années.
Les eaux étant beaucoup moins chargées de troubles pendant l'étiage qne pendant les crues et la pente des eaux du causal étant aussi bien moindre, il n*y a aucun inconvénient à alimenter le Mahmoudiéh à l'aide du Kha'tatbé ; seulement il y a une précaution à prendre, ce que, depuis bien des années, malgré tout ce que l'on a pu dire, on n'est pas encore parvenu à faire : c'ef^t d'empêcher l'établissement des barrages nombreux et particuliers en mottes de terre, en les remplaçant par de petits'barrages en maçonnerie et en bois, si peu coûteux lorsqu'ils sont de petites dimensions.
Quand on eut creusé le Canal Mahmoudiéh, c'est à peine si dans les premières années il y eut d'abord &.000 feddans de cultures séfi ; mais elles augmentèrent bientôt considérablement et à tel point, que les eaux ne suffisaient plus pendant l'étiage ; en 18&9, il y en avait sur ses bords 11.5&Ô feddans.
Le Khatatbé devait arroser à l'étiage ces 11.545 feddans, et sur ses bords une quantité plus grande : les eaux ne suffisaient plus pour tous les besoins; le Khatatbé à l'étiage ne fournissait d'eau que suffisamment pour 20.000 feddans; le Mahmoudiéh se comblait tous les ans, on y mit des dragues dont TelTet fut pour ainsi dire nul ; il y avait beaucoup d'employés et de dépenses sans résultats.
En 18Â9, le Vice-Roi demanda un projet d'alimentation pour le Mahmoudiéh, et M. Linant-Bey, alors Directeur-général des Travaux Publics le lui donna ; il fut mis à exécution (1).
(l)MII. Mougel-Bey et d*Arnaud-Bey s'occupèrent aussi de ce projet, et ce fut ce dernier qui fit construire rétablissement de TAtféh.
Les machines furent placées à TAiféb : c'est on étabUssement parfaitement conçu, très- bien installé et fonctionnant admirablement sous la direction de Tingénieur qui le fait marcher; mais depuis rétablissement de ces machines le Canal s'est comblé, et afin d'y avoir suflGùsamment d'eau pour laisser passer les barques sur les parties comblées, les machines sont obligées de travailler pour élever les eaux au maximum de leur puissance, ce qui est un inconvénient dangereux. Puis les cultures sur les bords du Canal ayant toujours été en augmentant, aujourd'hui ce n'est plus 11.5A5 feddans qu'il faut aiToser, mais bien vingt et quelques milles. En outre, la ville d'Alexandrie a une distribution d'eau à laquelle il faut subvenir; les citernes, qui autrefois étaient en bon état, sont aujourd'hui abandonnées; et si malheureusement au plus fort de l'étiage une des machines venait à être détraquée sans pouvoir fonctionner, Alexandrie et le Canal resteraient sans eaux suffisantes.
En 1869, et aussi en 1870, lorsque déjà même le Nil commença à monter, ne manquait-on pas d'eau? les machines fonctionnaient pourtant parfaitement.
Il y a un grand vice dans tout cela : c'est que Tadministration des eaux des canaux n'est pas centralisée.
Le Canal du Mahmoudiéfa a un chef spécial; la province, en partie, a le Moudir (1), et le canal de Khatatbé pour son curage est sous sa dépendance ; mais la distribution de ses eaux relève d'une autre personne, intendant des domaines du Khédive ; et enfin les machines dépendent, comme administration, du ministère des Finances; que Ton juge alors de ce qui doit se passer.
Le Canal comblé, on y avait mis des machines; mais elles rendaient, avec beaucoup plus de monde qu'il n'en était nécessaire, le dixième de ce qu'elles peuvent donner.
Les barques ne circulaient plus, et l'on exigeait que les machines à vapeur de l'Atféh élevassent l'eau au maximum; mais chose incroyable, le chef de l'administration de laquelle dépendaient les machines exigeait que le chef de l'établissement des
^1^ Gouverneur.
mabhines se servît comme combustible de paille hachée au lieu de charbon ; c'est à peine, alors, si ces machines donnaient le sixième de ce qu'elles pouvaient donner.
De plus, aujourd'hui, les terrains cultivés sont encore bien augmentés.
Le Khatatbé avait été creusé et avait beaucoup d'eau , le Moudir n'avait rien à se reprocher; mais l'eaù n'arrivait pas dans le Mahmoudiéh, le Khatatbé était barré dans plusieurs endroits pour arroser les cotons, quoique le surveillant de cette culture le niât formellement : c'était pourtant certain. Eh bien I en juillet 1869, on n'avait pas suffisamment d'eau à Alexandrie, aussi bien que l'année suivante.
Malgré ces épreuves on augmente encore la dépense des eaux, sans probablement rien changer aux recettes. Si l'on cure le canal Mahmoudiéh, cela ne donnera pas une plus grande quantité d'eau, mais seulement une plus grande facilité pour la navigation, et pourtant l'on va encore établir sur le Mahmoudiéh une machine à vapeur pour alimenter une distribution d'eau pour Ramlé, pour laquelle aucune précaution n'a été prise afin de fournir au Mahmoudiéh le surplus des eaux dont il aurait tant besoin.
Ici la prévoyance est pourtant indispensable ; car Alexandrie pourrait être privée d'une partie de l'eau qui lui est nécessaire ; la navigation peut même être entravée, la distribution d'eau de Ramlé chômer, et les terrains riverains du Mahmoudiéh peuvent enfin venir à manquer d'eau. Il faudrait donc en venir à une augmentation de machines alimentaires et à la <^onstruction du siphon sous le Mahmoudiéh.