ARSENAL ET BASSIN DE RADOUB A ALEXANDRIE
Au nombre des grands travaux exécutés sous Méhémet Ali, l'Arsenal d'Alexandrie est certainement un des plus considérables; il est en vue de tout le monde et trop connu pour en donner ici le détail; M. de Gerisy-Bey l'a construit et Mougel- Bey a fait le Bassin de radoub.
La plupart des difficultés que devaient éprouver ceux qui ont commencé à faire de grands travaux au commencement de la régénération de TÉgypte par Méhémet-Ali, étaient presque aplanies lorsqu'ils tra.vaillaient sous les yeux de ce chef énergique ou à proximité de se faire écouter; tandis que ceux qui étaient dans les provinces éloignées éprouvaient toutes sortes de contrariétés de la part des autorités, des ingénieurs mêmes, qui ne voulaient pas d'innovations.
Les commencements des travaux de l'Arsenal et du Bassin sont curieux et méritent d'être connus, quoique cela semble être une plaisanterie ; mais c'est pour donner une idée de la manière dont se faisaient les choses, et il faut bien, tout en parlant des grandes œuvres de ce temps, comme de celles plus modernes, en faire aussi la critique.
Méhémet-Ali voulut, vers 1835, avoir des docks, une darse, un bassin de radoub. Les ingénieurs, qui étaient alors auprès de lui, étaient peu nombreux ; il y avait un nommé Chaker-EfTendi qui, je crois, avait été batelier à Constantinople, et que l'on mettait, on peut le dire, à toutes les sauces. Par son moyen, Méhémet*Ali voulait faire un bassin. Était-ce un bassin de carénage ou autre, cela n'était pas bien défini ; le fait est que Ton travailla à faire en charpente d'énormes caissons flottants, que l'on conduisait sur la place où ils devaient être coulés, puis od les remplissait de maçonnerie et ils coulaient à leur place désignée.
Comme ce travail n'allait pas très-bien, le Vice-Roi fit venir à Alexandrie MM. Linant, Mazhar et Bahgad, qui depuis peu étaient arrivés de France, où ils avaient été à l'École polytechnique, puis à celle des Ponts et Chaussées, et Hékékyan, venant des écoles d'Angleterre.
Le Vice-Roi réunit ces ingénieurs en Commission et leur dit qu'il voulait un bassin afin de radouber ses vaisseaux qui en avaient immédiatement besoin ; et il leur dit d'aller examiner ce que Ghaker-Effendi avait déjà fait.
On trouva qu'il y avait plusieurs grands caissons de coulés, ce sont ceux qui forment le côté ouest de l'enceinte de la darse ; mais ils n'étaient pas joints ensemble : les uns penchaient à
droite, les autres à gauche, les uns en dedans, les autres en dehors.
Chaker-Effendi, homme intelligent mais parfaitement ignorant, avait fait construire les caissons de chaque côté où ils devaient se joindre les uns aux autres, à queue d'aronde, comme on aurait pu faire pour joindre à coulisse deux pièces de bois, sans penser aux moyens de faire joindre entre eux les deux caissons une fois construits lorsque l'un serait en place et que Ton coulerait l'autre ; il aurait fallu soulever ce dernier en Fair pour faire entrer la queue d'aronde dans l'autre; aussi c'est pour cela que ces caissons étaient séparés entre eux, et comme le terrain de vase n'avait été ni curé ni égalisé, ces caissons n'avaient pu être posés ni horizontalement ni verticalement
Un de ces caissons, qui depuis la veille avait été coulé et appuyé sur le sol, était tout penché (c'est celui qui est à l'entrée de la darse actuelle), pourtant l'on continuait à le remplir de maçonnerie.
La Commission des ingénieurs, ayant vu ces travaux, fit son rapport et dit que rien de ce travail ne pouvait servir pour la construction d'un bassin de radoub, et que le dernier caisson que l'on chargeait dans ce moment pouvait d'un moment à l'autre chavirer soit de lui-même en glissant sur le fond, ou bien parle premier vent un peu fort venant de l'ouest: on se moqua de cet avis. Les ingénieurs expliquèrent au Vice-Koi ce qu'il fallait fsdre pour construire un bassin ; ils allèrent aussi sur la côte de Om-Goubébé pour voir une excavation creusée dans le rocher, toujours sous la direction de Chaker-Effendi, afin d'y établir un bassin de carénage.
Ce lieu comme position était on ne peut plus mal choisi, sur une côte de rochers sans abri, où la mer vient se briser avec fureur par les vents de l'Ouest jusqu'au Nord ; les travaux pour pratiquer vers la mer une entrée assez profonde pour les navires eussent été difficiles et très-coûteux; puis le rocher où Ton creusa la fosse est d'une pierre sans consistance, spongieuse, formée de lits séparés les uns des autres par des couches sablonneuses : aussi lorsque Ton arriva au niveau de la mer, les infiltrations furent si considérables que, malgré tout ce que l'on
pul faire pour les épuiser, les eaux restùettt au niveau de celles de la mer.
L'avis de la Gommiasion fut que Ton devait abandonner l'idée de faire un bassin dans cette localité.
Méhéinet-Aii demanda combien il faudrait de temps pour faire un bassin en maçonnerie ; il voulait que cela se fît immédiate* ment : on lui répondit que l'on demandait trois ou quatre jours pour faire une étude provisoire, adaptée aux ports et aux ressources d'Alexandrie.
Méhémet-AIi était un homme qui, comme beaucoup d'autres qui ont le génie de la création mais non celui du calcul, faisait ce raisonnement : M. de Gerisy avait mis un vaisseau sur les chantiers; Méhémet-AIi lui demandant dans combien de temps il serait fini, il lui répondit que dans une année il serait à Teau. Combien as-tu d'ouvriers lui demanda le Pacha? 3.000, répondit l'ingénieur; alors, dit le Vice*Roi, si tu avais 6.000 ouvriers tu pourrais faire le vaisseau en six mois. M. de Cerisy, qui ne pensait pas à ce que le Vice-Roi lui préparait, lui répondit qu'en travaillant bien ce serait possible; alors, répondit le Vice-Roi, si je te donnais 12.000 ouvriers, tu pourrais faire le vaisseau en trois mois.
Revenons à la Commission des ingénieurs pour le bassin. Ils avaient donc demandé deux ou trois jours et en même temps ils dirent que si, ce qui était à craindre, il arrivait un petit coup de vent, le caisson déjà penché chavirerait certainement; effectivement, comme si la providence fut venue les seconder, dans la nuit il y eut une forte brise de l'Ouest et un peu de mer dans le port, ce qui fit chavirer le caisson qui s'enfonça sous l'eau.
Le matin, avant de se présenter chez le Vice-Roi, l'un des ingénieurs passa dans le port et vit le cidsson sous l'eau ; il se rendit chez Méhémet-AIi, qui lui demanda ce qu'il y avsdtde nouveau ; il lui répondit : Altesse, cette nuit il a fait un peu de vent et le cûsson a chaviré. Aussitôt, Méhémet-AIi fort en colère demanda son canot, il y descendit ; l'ingénieur prit le sien et l'accompagna. Arrivé à l'endroit où la veille le caisson était visible hors de l'eau, le Vice-Roi demanda : où est donc le caisson ? l'ingénieur lui indiqua du doigt la mer sous le canot. Hé-
hémet-Ali regarda et, au travers de l'eau transparente, il aperçut le caisson avec sa maçonnerie ; il fit ramer immédiatement sans rien dire vers le palais, et pour la journée ne reçut personne.
Le lendemain, Méhémet-Âli fit appeler la Commission des ingénieurs, et leur demanda encore ce qu'ils avaient à proposer; ils répondirent qu'il fallait abandonner entièrement l'idée de creuser le bassin à Om-Goubébé ; prendre des mesures pour construire le bassin en pierres, ce qui pouvait se faire en trois années ; et en attendant, si le Yice-Roi était pressé, faire immédiatement et provisoirement une forme flottante» en bois^ dans laquelle, comme dans un bassin au moyen d'écluses, on pourrait faire entrer les vaisseaux pour les réparer ; c était un projet nouveau.
Méhémet*Ali était ardent, il voulait vite ce qu'il désirait. Il pensa que si l'on faisait la forme flottante dont on venait de l'entretenir, peut-être si elle réussissait, s'en contenterait-il, et alors ne ferait-il plus aussi vite son bassin en maçonnerie ; il avait l'air de craindre de ne pas le voir. Nous étions tous dans son grand salon à Ras-el-Tine où il se promenait fort lestement, tenant à deux mains son sabre passé sur ses reins. Il s'arrêta devant un guéridon sur lequel il nous fit quelques figures indiquant la place du bassin dans le port, puis se tournant vers les ingénieurs d'un air un peu fâché, il leur dit : puisqu'il en est ainsi, moi avec Chakir-Ëffendi, je ferai mon bassin, allez vous* en chacun à vos afiaires différentes. Sur ce il nous tourna le dos, et le respect que tous portaient à ce grand homme fit seul que l'on ne se mit à rire de cette manière de congédier ses ingénieurs.
Ce fut alors que l'on proposa à S. Â. le Yice-Roi de faire venir de France un ingénieur pour exécuter la construction d'un bassin de radoub. Je crois que ce fut M. de Lesseps qui fut chargé de le chercher. Ce fut M. Mongel qui vint; mais plus tard, et ce ne fut que quatre années après que l'on commença les travaux, on revint à l'idée de la forme flottante, mais en fer.
FORTIFICATIONS D'ALEXANDRIE ET CALAT SAIDIÉH.
Depuis longtemps, comme toat le monde le ssdt, les fortifications d'Alexandrie sont plutôt une œuvre française qu'une création de l'esprit de Méhémet-Ali ; ce sont certainement de très-beaux» très-grands travaux ; mais de quelle utilité pouvaient-ils être pour l'Egypte, faits sur une si grande échelle ? A cette époque, comme encore aujourd'hui, il fallait être en mesure de repousser un coup de maii), et alors il ne iallait pas des travaux aussi considérables. Avec des fortifications aussi grandioses, comment les défendre contre une expédition étrangère ? Nous avons vu en 18A0, au temps de Héhémet-Ali, que beaucoup de pièces furent enclouées par les canonniers eux-mêmes, et que les guinées répandues à terre étaient plus à craindre pour rÉgypte que les boulets des côtes pour les ennemis. D'ailleurs, Alexandrie sera toujours la proie du premier arrivant, et les défenseurs de l'Egypte auront beaucoup plus de peine à déloger un ennemi ayant pris possession des fortifications, que s'il se trouvait en rase campagne ou médiocrement fortifié.
Galice Bey, l'ingénieur des fortifications par excellence, était un jour interrogé par une personne sur le nombre de soldats qu'il était nécessaire d'avoir pour défendre Alexandrie ; il répondit : que pour avoir toutes les fortifications bien armées, il faudrait au moins trente mille hommes. Alors avec cela, lui demanda-t-on, il faudrait bien encore au moins une dizaine de mille hommes pour garder les côtes à Aboukir, à Rosette, à Bourlos, à Damiette et enfin pour le côté de la Syrie. Si une armée arrivait par terre en même temps qu'une flotte viendrait exécuter un débarquement à Aboukir, à la Tour des Arabes, à Péluse,. etc. , il faudrait bien aussi une armée mobile, bien équipée, bien disciplinée, en rapport avec ces garnisons ; car il ne faudrait pas que l'ennemi arrivât au Caire et s'emparât du pays, quand on garderait seulement les côtes. Dans ce cas, l'armée mobile ne pourrait être moindre de 100,000 hommes, ce qui ferait monter au moins à 1A0,000 soldats toute Tannée, sans compter les garnisons de Suez, de la Haute-Egypte et du Sou-
dan. Alors, comment un état possédant au plus cinq millions d'habitants (1) pourrait-il entretenir une armée aussi considé- . rable ? Galice Bey répondait que cela ne le regardait pas, qu'il était seulement chargé de faire des fortifications imprenables ; aussi ces travaux ont^ils été bientôt en partie abandonnés, quelques-uns même détruits.
Il ne nous appartient pas d'entrer dans une dissertation sur la nécessité ou la non-opportunité d'avoir en Egypte des fortifications considérables, et d'être par cela même sur un pied de guerre formidable, ou bien de n'être seulement que toujours prête à réprimer un coup de main qui pourrait être ensuite considéré comme un fait accompli ; nous pensons que par sa position géographique elle se trouve toujours sous la sauve-garde des grandes puissances et que sa sécurité dépend de sa bonne intelligence avec elles, plutôt que dans des fortifications qui souvent deviennent une arme contre vous quand elles ne peuvent être bien défendues. Il est bien ceitain que l'Egypte ne peut jamais être conquise que par une des grandes puissances, et pour cela il faut qu'il y ait une entente cordiale entre elles, ce qui ne peut arriver sur ce point ; elle n'a donc qu'à se prémunir contre un coup de main.
Quoique la construction de la citadelle faite au barrage par Saïd-Pacha ne soit pas de l'époque de Méhémet-Ali, elle a tant d'analogie avec celle d'Alexandrie que j'en parlerai ici.
S£ûd-Pacha, pensant qu'en outre des attaques qu'une puissance européenne pourrait exercer contre l'Egypte, par des débarquements sur la côte de la Méditerranée, on pourrait attaquer le pays par l'intérieur, avait eu une idée de défense assez grandiose.
Gonune au moyen des barrages il pouvait, croyait-il, élever les eaux assez haut pour inonder les terres à la pointe du Delta même, et ensuite par leur moyen et celui des canaux faire une inondation artificielle complète du Delta et des deux parties de rÉgypte, à l'est et à l'ouest, il pensait, par ce moyen, détruire toutes les routes intérieures de l'Egypte et même mettre en
(1) Et encore en comptant les Bédouins.
danger une armée qui, débarquée sur la côte, s'internerait dans le pays.
Il pensait que si une flottille remontait le Nil, il pourrait en avoir bon marché au moyen des barrages et de la citadelle construite en ce lieu.
Il pensait encore qu'avec les tètes de ponts des deux barrages, à l'est et à l'ouest, bien garnies de forts, aucune armée ne pourrait le forcer dans sa citadeQe.
Il la fit donc construire, et effectivement c'est une place qui peut être très-forte ; mads voilà qu'il lui fallut augmenter de beaucoup encore l'armée pour fournir à la garnison de cette place, puisque l'on ne pouvait dégarnir les autres points : aussi Saîd-Pacha jouat-il beaucoup aux petits soldats, en faisant des manœuvres et des marches continuelles.
Lorsque les travaux de la forteresse furent terminés, il pensait qu'il n'avait plus rien à appréhender de l'étranger et que les européens qui voudraient s'emparer de l'Egypte trouveraient dans sa citadelle un obstacle invincible, d'où on ne pourrait l'expulser. Peut-être, lui dit-on, on ne chercherait même pas à le faire ; on vous y laisserait avec vos soldats, on s'emparerait du Caire si l'on arrivait par la Syrie et Tlsthme de Suez, on occuperait le pays que l'on arrive par un côté ou un autre, et bientôt vous seriez forcé de sortir vous-même de votre citadelle, car il n'y en a pas qui puisse être imprenable sans une forte armée pour faire lever le siège, et puis la famine.
Je ne répéterai pas ici que l'Egypte est essentiellement un pays de paix, dont la sécurité est dans sa position géographique, dans ses produits agricoles, son commerce, ses progrès et sa bonne amitié avec toutes les puissances.
La construction de la citadelle de Gâlat-Saïdiéh commença en 1856 ; la première pierre fut posée le 12 mars 1856, et une cérémonie solennelle eut lieu ce jour-là ; toutes les autorités y assistèrent : le corps diplomatique, la duchesse et le duc de Brabant, qui revenaient de la Haute-Egypte ; il faisait malheureusement un fort mauvais temps, ce qui contraria un peu tous ceux qui voulaient briller par leurs uniformes.