‹ Mémoires sur les principaux travaux d'utilité publiqué éxécutés en Egypte depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos joursChapitre 3 sur 61 · COMMENCEMENT DES TRAVAUX RÉGULIERS · texte numérisé non relu

COMMENCEMENT DES TRAVAUX RÉGULIERS

Lorsqu'au commeDcement de ce siècle Méhémet-AIi, devenu vice-roi d'Egypte, voulut se livrer aux améliorations de la province qu'il gouvernait, il reconnut les énormes avantages que pourraient lui procurer des travaux faits avec ordre et méthode. Dans le but d'augmenter et de régulariser l'irrigation du sol de l'Egypte, il commença d'abord par faire creuser beaucoup de canaux, et il fit élever un grand nombre de digues et de chaussée» dans tout le pays; principalement dans la Haute-Egypte, où son fils aîné Ibrahim Pacha, père du khédive actuel, fit lui-même promptement exécuter les principales, après avoir préalablement délivré cette partie de T Egypte des malfaiteurs qui y empêchaient toute sécurité.

Avant l'arrivée de l'armée française conduite par Bonaparte, chacune des provinces de l'Egypte dépendait d'un chef mamelouk ; chaque village, administré par un caïmacam, faisait exécuter les travaux de canaux et de digues, pour l'arrosage de ses propres terres, sans se préoccuper s'ils nuisaient ou s'ils étaient profitables à ses voisins. Des rixes continuelles, souvent suivies de

(1) 11 eut peut-être été plus rationnel de commencer par les travaux les plus anciens, mais pour rendre plus clairs certains points, j*ai cru devoir maintenir Tordre établi ici et donner d*abord quelques notes générales.

batailles à main armée, avaient lieu entre les différents districts, dans le but : ou de conduire les eaux sur leurs terrains, pour les inonder; ou bien, pour les faire écouler, lorsque par leur trop grande affluence, ou par leur trop long séjour sur les terres, on craignait d'être submergé et de perdre les cultures, ou d'être retardé pour la saison des ensemencements.

Ce fut sous Mébémet-Ali, vers 1816, que Ton commença à creuser de grands canaux ; on encaissa le fleuve en élevant sur ses bords de fortes chaussées et digues, travaux qui, par le système des corvées, si faciles alors, et qui devenaient obligatoires puisque tous en profitaient, s'exécutaient comme par enchantement.

Pour comprendre la grande importance des travaux considérables exécutés en Egypte, travaux dits d'utilité publique, qui ont atteint, dans une seule année, jusqu'à cinquante millions (50.000.000) de mèties cubes de terrassements, sans parler ici de ceux qui sont particuliers à chaque village, à chaque propriétaire, il faut avant tout entrer dans quelques détails assez longs sur la conformation du sol, sur ce qu'il est indispensable de faire pour bien arroser les terres, pour les ensemencer à temps et leur faire produire le plus possible.

La partie véritablement cultivable, et par conséquent habitée, de l'Egypte est celle qui s'étend vers le nord à partir de la latitude d'Etfou (1) , entre la chaîne arabique à l'est et la chaîne libyque à l'ouest, chaînes de montagnes ou plutôt de collines calcaires.

A l'est du Nil, entre le fleuve et le désert, il n'y a que peu de terrains à ensemencer comparativement à ce qui en existe sur l'autre rive, à l'ouest. A Test, dans beaucoup de parties, le fleuve vient même baigner le pied des hautes falaises, qui interceptent la continuité de terres cultivables; il n'en est pas ainsi au couchant : au contraire, entre le Nil et le désert, il y a en moyenne une largeur d'environ douze kilomètres de terres cultivables.

(i) Voir Tesquisse d'une carte de TÉgypte, pi. I.

Les terrains d'alluvions, qui sont seals cultivés, et qui forment rÉgypte proprement dite, ont du sud au nord une pente régulière; la même que celle des eaux du fleuve pendant les grandes crues; et celle-ci a été trouvée à la suite d'un grand nombre de moyennes de 0'",00022 par mètre pour la Haute- Egypte et la Mayenne, tandis que pour la Basse-Egypte elle n'est plus que de 0",000085.

Il est évident que le sol cultivable de l'Egypte étant entièrement formé de terres d'alluvions apportées par les eaux du fleuve des régions tropicales, leurs dépôts ont dû se faire par couches superposées ainsi qu'elles le sont en eilet.

En outre de cette pente uniforme du sud vers le nord, il en existe une autre des bords du fleuve vers le désert, ce qui fait que sur toute la longueur de l'Egypte cultivable, depuis un point qui serait situé un peu plus bas que le Gebel Cilcilly, jusqu'à la Méditerranée, il existe une dépression du sol près du désert, qui est dans quelques localités de plus de quatre mètres sur un profil perpendiculaire au cours du fleuve.

Ceci provient du régime du Nil, qui est à peu près le même que celui de tous les fleuves du même genre; le3 troubles et le limon apportés par les eaux des crues devant déposer leurs parties les plus pesantes plus près du cours des eaux que dans les localités les plus éloignées, où seulement les parties les plus légères restant plus longtemps en suspension viennent se déposer.

Lorsque les eaux coulaient librement dans les plaines, celles-ci se trouvaient ravinées partout par les eaux des crues> et plusieurs de ces ravines conservaient pendant les étiages une certaine quantité d'eau courante; aujourd'hui même il existe en^ core beaucoup de ces ravines ou cours d'eau naturels dans toute l'Egypte.

En descendant du sud vers le nord, on rencontrait de ces cours d'eau considérables pendant les crues, et à peu près dans le même état qu'ils étaient avant que des travaux fussent venus régulariser les débordements du fleuve; mais aujourd'hui ils sont en grande partie maîtrisés et utilisés pour les arrosages.

Dans la Haute-Egypte, les plus importants en descendant lo cours du Nil sont : le Sohagiéh et le Bahr Joussef ou le Joussoufi.

Le premier a été réglé depuis seulement quarante années au moyen d'un barrage ou déversoir établi à sa prise d'eau; il est peu encaissé par des berges, se continue jusqu'à Géldé, au couchant de la ville de Mellawé, où il se déverse dans le Bahr Joussef.

Ce dernier est le principal de ces anciens cours d'eau naturels ; il longe , comme le premier » la lisière du désert libyque, est partout bien encaissé entre ses berges , et son cours sinueux prouve évidemment qu*il est naturel et que jamais il n'a été creusé demain d'homme: excepté à sa prise d'eau dans le fleuve, soit pour l'approfondir , soit pour la changer lorsque de nouveaux atterrissements dans le fleuve venaient l'encombrer et qu'alors il était indispensable de la changer.

Ce cours d'eau est celui, qui de toute antiquité a fourni à la province du Fayomn toutes les eaux nécessaires à son arrosage ; il servait à remplir le fameux lac Moeris dont nous parlerons plus tard ainsi que d'un canal nouvellement creusé , qui , aujourd'hui , donne lui-même des eaux au Bahr Joussef et au Fayoum.

Le Joussoufi est le seul des canaux de l'Egypte qui , quoique ne recevant pas d'eau du fleuve pendant les étiages , en conserve néanmoins qui sert aux arrosages du Fayoum ; ces eaux proviennent de sources surgissant du fond de son lit et qui, réunies toutes ensemble, coulent vers le Fayoum.

Ce canal, qui après avoir dépassé l'entrée de la province du Fayoum est bien moins distinct que dans sa partie supérieure, conduit pourtant encore ses eaux pendant les crues jusqu'audessous du Caire ; et Ton pourrait les faire arriver, comme cela avait lieu encore il y a cinquante années, jusqu'au lac Mariout et à la mer en longeant les bords du désert.

Plusieurs autres ravines ou cours d'eau naturels existent encore dans les plaines de la Haute-Egypte et surtout dans la Moyenne , mais ils sont de bien moindre importance que les deux précédents. Souvent ils prennent leur origine en aval d'un des nombreux déversoirs pratiqués dans les digues des bassins d'inondation; les eaux, qui s'échappent par ces déversoirs, ravinent la plaine et forment alors des bas fonds que l'on nomme Bathen^ ce qui veut dire lieu bas.

DaDs la Basse-Egypte où il y a beaucoup de ces cours d'eau naturels, ils sout bien moins reconnaissables, car on a profité de plusieurs d'entre eux pour en faire des canaux d'irrigation ; et les parties que Ton n'a pas utilisées se trouvent comblées par les eaux pendant les innondations.

Il est tout naturel que dans l'ancien état de choses , quand les eaux coulaient librement, on ait d'abord pensé à faire des digues afin de les retenir pour inonder et fertiliser les terrains élevés, qui sans elles ne pouvaient l'être que dans les crues les plus fortes.

L'histoire rapporte que le roi égyptien Menés fit faire de fortes digues pour préserver la ville de Memphis des débordements du Nil , et que par ce moyen il rejeta ce fleuve, du couchant où il coulait d'abord , vers le levant.

Effectivement, le grand cours d'eau nommé Bahr Joussef, qui a dû toujours exister depuis les temps les plus reculés , coulait le long du désert libyque, et devait certainement tous les ans pendant les crues, faire craindre devoir la ville submergée; comme cela existe encore aujourd'hui pour tous les villages qui se trouvent dans la même position, entre le fleuve et la chaîne libyque.

On croit pouvoir reconnaître aujourd'hui dans la digue de Gocheîché, qui est la plus importante de toutes celles de l'Egypte , celle qui fut faite par le roi Mènes, quoique la distance qui la sépare de Memphis soit plus grande que celle qui est désignée; ce qui l'a surtout fait reconnaître, c'est que si , il y a cinquante ans , pendant les fortes crues , cette digue , sur laquelle s'accumulent, au moment de l'écoulement des eaux, toutes celles qui viennent de la Haute-Egypte, par le Bahr Joussef, fût venue à se rompre, toute la province de Gisëh, avec l'emplacement des ruines de Memphis, eut été submergée ; ce qui probablement arriverait même encore aujourd'hui.

Depuis cette époque reculée plusieurs canaux d'écoulement on été creusés, ce qui a bien amoindri ces causes de désastres.

On voit encore de nos jours des restes considérables de grands et beaux travaux , qui ont été exécutés dans le but de barrer le Nil, afin d'occasionner un remou qui e:(baussât les eaux pour

les faire refluer sur des terres élevées afin de pouvoir les arroser et les cultiver.

En Nubie, entre les cataractes d'Assouan et de Ouadée Halfa, existent de distance en distance de grands épis placés vis-à-vis les uns des autres sur chaque rive du fleuve ; ces épis sont en pierres, les parois de ces constructions cyclopéennes sont unies et bien conservées.

Sans aucun doute ils ont été construits pour empêcher les berges du fleuve d*être corrodées, et, par leur moyen, conserver un peu de terre propre à être ensemencée ; mais ils étaient construits surtout dans le but d'élever les eaux du fleuve en les entravant dans leur cours afin de pouvoir inonder les terres en amont.

Efiectivement on voit en Nubie, dans le pays où sont ces épis, beaucoup de parties de terrains d'alluvions qui se trouvent aujourd'hui à quatre et six mètres au-dessus du niveau des plus hautes crues connues, et qui anciennement ont été cultivées.

Il existe aussi plusieurs barrages naturels entravant le cours du fleuve comme les épis de Nubie le faisaient artificiellement.

Les cataractes d'Assouan, par exemple, sont le premier barrage que rencontre le fleuve en entrant en Egypte ; et Ton peut parfaitement voir en amont de ces cataractes et dans quelques lies des couches de terrains d'alluvion ou de limon du Nil à une grande hauteur au dessus des plus grandes crues connues ; car à la longue les eaux en se précipitant avec vitesse ont approfondi leur lit dans les rochers des cataractes et le niveau de leur surface a dû nécessairement baisser.

Le Gilcilly était encore un barrage naturel du fleuve, à ce point où aujourd'hui même encore , par son rétrécissement entre deux montagnes de grès , il a une vitesse plus grande du double qu'en amont et en aval.

Sur la rive gauche, à peu de distance au midi du Gebel Gilcilly, on rencontre une hauteur nommée Gebel Amangar entièrement formée de couches superposées de limon du Nil et dont les couches supérieures sont à trente et trente cinq mètres au dessus des plus hautes crues d'aujourd'hui; là encore le fleuve, en

approfondissant son lit dans la roche , a vu desœndre en amont le niveau de sa surface.

Cn autre de ces barrages naturels, ou entraves du cours du fleuve, est à Gebelein, ou les Deux-Montagnes^ entre Luxor et Esné ; là aussi on trouve eu amont des terrains près du désert, qui sont formés de couches d'alluvions déposées par le fleuve à un niveau bien supérieur à ses plus hautes eaux d'aujourd'hui.

Le sol égyptien est entièrement formé de couches de limon superposées à des couches de sable et de gravier, puis, plus profondément, on rencontre des couches de glaise ; ce qui a été reconnu par plusieurs des sondages exécutés en 1832 à une profondeur de 30 mètres à la pointe du Deha, pour établir le projet des barrages du Nil par M. Linant, et antérieurement par des excavations ou puits de reconnaissance creusés dans la Haute- Egypte et dans la Moyenne pendant l'Expédition française.

Tout le sous-sol de l'Egypte est imprégné de différents sels ; et lorsque les terrains restent pendant plusieurs années sans être recouverts par les eaux des crues, qu'ils ne sont plus lavés par ces eaux, ils deviennent tellement salés qu'ils ne peuvent être rendus à la culture que par de grands lavages opérés par les crues, qui en les adoucissant y déposent aussi de nouvelles couches de limon.

Les terrains qui ne reçoivent que des eaux d'infiltration sont également perdus ainsi que les plantes ou arbustes qui les couvrent ; ces eaux qui viennent de bas en haut sont en effet saumâtres et saturées de différents sels; aussi, lorsque à l'époque de Tétiage les eaux se retirent, elles couvrent d'effllorescences salines les terrains où elles s'étaient infiltrées.

Les crues périodiques du Nil commencent, en Egypte, comme tout le monde le sait, dans le mois de juin, et du 15 au 25, selon qu'il s'agit du fleuve à Esné ou au Caire. Ordinairement, elles sont au Caire à leur maximum du 20 au 30 septembre avec peu de variations ; mais quelquefois le Nil monte encore jusque vers le 15 octobre, et quelquefois encore il arrive aussi de folles crues irrégulières dans certaines localités, comme par exemple aux environs du Caire, momentanément occasionnées par la rupture en amont d'une digue, qui alors laisse

déverser dans le lit du fleuve une grande masse d'eau d'abord retenue dans un de ces grands bassins d'inondation d'une superficie de quinze à vingt mille hectares, ce qui donne un volume d'eau considérable.

Le Nil n'est presque jamais statioonaire, soit à son maximum de crue, soit à Tétiage ; il commence seulement à décroître au 25 septembre ou au 15 octobre ; alors il diminue rapidement jusqu'en janvier, puis plus lentement jusqu'en juin, époque à laquelle il recommence à monter et où arrivent en Egypte les eaux provenant des premières pluies tombées sous Féquateur et faisant déborder les eaux stagnantes des marais et des mares, qui alors coulent dans les lits des rivières et des torrents au sud de la jonction des deux grands affluents nommés le Nil Bleu et le Nil Blanc. Ces eaux, chargées de débris organiques d'une couleur verdâtre, provenant de la décomposition des végétaux, arrivent en Egypte à cette époque et commencent la crue.

L'époque du commencement des crues et des inondations, leur durée, la conduite des eaux ]pendant ce temps, leur aménagement, pendant qu'elles sont basses, ou à l'étiage, et leur distribution à cette époque ; l'engrais des terrains par les lavages et par l'appott du nouveau limon ; la saison naturellement fixée pour les semailles par inondation, et par les arrosages au temps de l'étiage, tels sont les phénomènes et les exigences naturelles qu'il a fallu étudier de tout temps afin de les prendre pour base des travaux d'utilité publique qui se rapportent à la culture du sol égyptien.

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