LES CRUES DU NIL EN EGYPTE
On a tant écrit sur les crues du Nil et sur leur cause, qu'il n'est utile d'en parler ici que sous les rapports qu'elles ont avec notre sujet.
La crue du Nil se mesure depuis des siècles, à peu près exactement, chaque jour, à dater de celui où elle commence jusqu'à celui où elle finit, au Nilomètre de l'île de Rhoda,
vis-à-vis du vieux Caire ; c'est-à-dire depuis le 25 juin jusqu'au 15 octobre environ. De plus, toute Tannée, les préposés au service du Nilomètre inscrivent chaque jour la hauteur du fleuve.
Cette hauteur s'oDserve et s'enregistre aussi maintenant à an autre Nilomètre établi aux barrages du Nil.
Les savants arabes, qui s'occupent du Nilomètre et des crues du Nil, déduisent de leurs observations des pronostics pour les inondations futures, ainsi que beaucoup d'autres faits; mais c'est toujours avec une confusion telle qu'il est difficile pour un étranger de pouvoir y rien comprendre.
Il y a bien aussi quelques autres lieux où les crues se mesurent et s'enregisti*ent, mais non officiellement.
Le Nilomètre de l'tle de Rhoda, pas plus que les autres, n'indique aujourd'hui d'une manière générale le maximum réel des crues du fleuves ; c'est seulement pour la localité où il est établi que l'on peut jugerde l'élévation des eaux, mais on ne peut pas en déduire la hauteur générale en Egypte.
Le Nilomètre de Rboda servait surtout autrefois à désigner une hauteur déterminée que les eaux devaient atteindre pour que les terres pussent convenablement être arrosées ; alors les cultivateurs devaient payer les impôts au complet. A cette époque, lorsque cette hauteur était atteinte, on pouvait regarder comme certain que les terres seraient réellement arrosées ; parce qu'il était défendu, sous des peines très-sévères, de pratiquer aucune saignée au fleuve, soit en ouvrant les digues, soit en ouvrant les canaux (qui sont si nombreux) , avant que les eaux n'eussent atteint la hauteur voulue au Nilomètre pour l'ouverture du principal canal. C'est celui qui traverse le Caire sous le nom de Khalig Masri qui devait alors être ouvert avant tous les autres. Cette ouverture se faisait en cérémonie et donnait lieu à une fête, où l'on se conformait aux anciennes traditions ; comme cela se pratique encore aujourd'hui, sans que pour cela il puisse en résulter dé nos jours rien d'utile pour les arrosages, ni qu'on puisse en déduire qu'il y aura une bonne ou une mauvaise crue. En eflet Ton coupe la digue qui ferme le canal du Caire, non plus même quand les eaux sont arrivées à la hauteur fixée,
mais vers le 10 août assez régulièrement ; quelquefois le Nilomètre marque seulement 16 coudées, quelquefois plus, sans qu'il soit arrivé au point anciennement fixé ; car la crue n'est pas assez régulière pour qu'elle arrive juste, à un jour donné, à une hauteur déterminée.
Si dans Tantiquité, avec les 16 coudées du Nilomëtre, bien réelles, on pouvait compter sur de bonnes inondations, aujourd'hui il n'en est plus de même et ces mesures n'indiquent plus rien. Pour arroser entièrement la Haute-Egypte, il faut que le fleuve marque au Nilomètre 2A et même 25 coudées ; pour la Moyenne, 20 coudées ; et pour la Basse, il faut que la crue atteigne au moins 19 coudées.
Au Caire, le Nilomètre accuse quelquefois jusqu'à 25 coudées, quoique dans la Haute-Egypte la crue n*ait encore atteint que 20 ou 22 coudées ; cela provient de l'écoulement dans le fleuve des eaux d un grand bassin situé à quelque distance en amont du Caire ; mais on voit qu'il s'agit ici d'une crue momentanée, accidentelle ; ainsi il peut aussi arriver que tout à coup il se produise une baisse au Nilomètre de Rhoda, si un V^anal vient à être ouvert, si une digue se rompt à quelque distance en aval ou en amont du Caire.
Les grandes crues, qui atteignent réellement jusqu'à 24 coudées et plus, né sont pas toujours les meilleures; et pour qu'elles soient parfaitement bonnes, il faut, qu'avec cette grande hauteur, les eaux restent environ quinze à vingt jours à peu près stationnaires ; car il leur faut le temps de remplir tous les grands bassins d'inondation et de couvrir toutes les terres au moyen de saignées faites au fleuve par des canaux, ainsi qu'aux digues qui retiennent les eaux.
Quelquefois la crue atteint une hauteur maximum pour l'année, alors les eaux remplissent les canaux; mais bientôt le fleuve baisse, et les eaux ne coulent plus dans ceux-ci, ou bien cette crue est en trop petite quantité pour remplir les bassins d'inondation, alors beaucoup de terrains restent sans eau et par conséquent sans culture.
Il est à remarquer que ce qui produit ces variations dans le cours régulier des crues et ce qui fait que le Nilomètre de
rile de Rhoda n'indique plus rien d'utile, rien d'important, c'est le changement qui s'est opéré depuis cinquante années dans le mode de culture, et la grande amélioration qu'il y a eu dans les irrigations par suite des grands travaux qui ont été faits dans ce but; ce dont nous parlerons tout à l'heure.
Il est évident que pour connaître la hauteur absolue des crues annuelles, ce n'est pas au Caire qu'il faudrait les observer, ni dans telle ou telle partie de l'Egypte où, près d'un Nilomètre, il existe soit en amont, soit en aval, des prises d'eau, mais bien en un point situé en amont de toute prise d'eau de canaux, comme par exemple au Gebel Gilcilly, où toutes les eaux du fleuve sont réunies et passent entre deux rochers.
Les crues de nos jours s'élèvent au Caire au Nilomètre à S5 coudées et même 25 3/i, tandis que anciennement elles étaient bien loin d'atteindre cette hauteur.
La raison en est facile à donner : c'est d'abord parce que tout fleuve qui, comme le Nil, coule pendant une aussi longue distance dans une plaine d'alluvions , forme à son embouchure un grand delta qui pénètre journellement au large déterminant une avancée, un cap, comme on peut le voir sur toutes les cartes de l'Egypte. La longueur du parcours augmentant, la pente diminue nécessairement, la vitesse de même, et alors les parties pesantes que charrie le fleuve, qui étaient entraînées à la mer, se déposent dans le fond de son lit et par conséquent élèvent celui-ci graduellement, ainsi que les terrains qui forment ses bords, tandis que ceux qui sont les plus éloignés du fleuve ne s'élèvent que de quantités bien moindres.
Le lit du Nil s'élevant, ses berges aussi, il faut nécessairement, pour que le même périmètre mouillé puisse laisser passer la même quantité d'eau avec la même vitesse, que le niveau des eaux s'élève proportionnellement à l'élévation du fond. Ainsi, chaque année, avec les mêmes quantités d'eau, il doit y avoir un surcroît d'élévation.
Mais ceci, qui est une cause naturelle et régulière, n'est pas la principale et la plus marquante ; l'autre cause tient au nouveau système d'irrigation et peut être dangereuse pour l'avenir, si Ton ne prenait pas, dès aujourd'hui, des précautions. C'est ici
le moment d'entrer dans quelques détails sur le système des arrosages.
Nous allons d'abord donner un aperçu des recettes des eaux du fleuve pendant les crues ; quant à ce qui concerne les étiages, nous en parlerons à l'article relatif aux canaux Séfi (1).
Le maximum des recettes d'eau au Caire a été trouvé, par des opérations faites avec soin pendant les plus hautes crues connues, et par vingt-quatre heures, de 705.588.389"%280; une autre opération, pendant une autre grande crue, a donné 817.333.778'»%40; enfin, une troisième a donné 841.636.000 met. cub.
Pendant que l'observation faite au Caire donnait le premier chiffre, on faisait une observation au Gebel Ciicilly, et l'on obte* nait pour résultat : 1.094. 340.222"%720.
Différence en plus pour le Gebel Ciicilly. de 388.751.833"%440, représentant la quantité d'eau qui se répandait dans les différents bassins pour inonder les terres.
En donnant vingt jours pour la durée du temps pendant laquelle on peut compter le maximum des crues, et celle que les eaux mettent à remplir les différents bassins,- puis diminuant les quantités d'eau perdues par Tévaporation, il resterait pour la recette des eaux pendant ces vingt jours : 7.753.849"",428.
La surface des terrains cultivables de la Haute-Egypte et de la Moyenne est au total d'environ 1.920.000 feddans, dont il faut déduire une partie où les eaux arrivent à peine, telles sont les terres élevées le long du fleuve, et aussi une partie de celles de la rive droite ; alors on aura pour représenter la totalité des terres sujettes à l'inondation une surface d'environ 1.500.000 feddans.
Sur cette surface, il y a des parties où il y a plus de 4 mètres d'eau pendant les crues, d'autres où il n'y en a que 30 à 40 centimètres ; mais en répartissant cette grande recette d'eau sur la surface entière des 1.500.000 feddans, on aurait une couche d'eau de 1**,23, ce qui est la quantité d'eau voulue pour imbiber complètement le terrain représenté par un mètre carré.
(1) Les canaux d'Été, c'est-à-dire qui conservent Teau du Nil pendant les sécheresses de 1 été.