CATARACTES
Méhémet-Ali était allé plusieurs fois aux Cataractes, il y fut témoin des difficultés qu'éprouvsdeut les barques pour les franchir; plusieurs se brisaient, celles qui descendaient du Soudan faisaient toujours des voyages fort dangereux et très* coûteux, à chaque crue du fleuve, obligées qu'elles étaient, surtout pour passer les cataractes de Ouadée Alfa et celles d'Assouan, de transporter leurs marchandises à dos de chameaux d'une extrémité de la cataracte à l'autre.
En 1838, ce prince demanda au chef de la division des Travaux-Publics au Ministère de l'Instruction publique et des Travaux, H. Linant, un projet pour rendre navigables toutes les Cataractes depuis Assouan jusqu'à Khartoum.
Déjà M. Linant avait les plans de toutes ces Cataractes qu'i^ avait dressés dans ses différents voyages au Soudan, en barque, par le cours du fleuve, en montant et descendant plusieurs fois, et par terre aussi en suivant ses bords. Il avait aussi un nivellement général de Corosco à Abou Ahmed, c'estpÀ*dire depuis le commencement des grandes Cataractes que le Nil rencontre dans, son cours après avoir passé Khartoum jusqu'au dessus de celle d' Assouan; cela avec plusieurs nivellements partiels de l'aval à l'amont des principales Cataractes. Tous ces documents lui servirent à faire un avant-projet approximatif.
Ainsi, à la Cataracte d' Assouan, il y a, de l'Ile d'Éléphantine, où est l'ancien Mékias, à la pointe nord de l'île de Philé, 5",86 de pente sur une longueur d'environ 10 kilomètres.
La différence de niveau des eaux du fleuve depuis Corosco jusqu'à l'île de Philé est de 22 mètres.
Celle de Corosco à Abou Ahmed, en allant directement par le
désert, a été trouvée de 125, qu'il faut répartir sur une distance considérable, il est vrai, à cause du grand détour que fait le fleuve dans cette partie qui est de 1.100 kilomètres, tandis que en traversant le désert en ligne droite, elle n'est que de àiO kilomètres de longueur.
De Gorosco à Ouadée Alfa la difiérence de niveau est de 2&",90.
Ainsi de Ouadée Alfa à Abou Ahmed, on a une différence de 100,1.
C'est dans cette partie que se trouvent les difficultés. M^ds nous parlerons d'abord des premières Cataractes en remontant le fleuve.
l"" — La Cataracte d'Assouan, comme toutes les autres, présente plutôt des rapides que des chutes, et Ton voit par cette petite différence de niveau, qui diminue encore pendant les hautes eaux, que la difliculté de remonter ces rapides ne serait pas trèsgrande, si le cours du fleuve était droit et libre ; mais il est rempli de gros rochers et d'Iles granitiques qui, selon les différentes phases des crues et des étiages, se trouvent recouverts ou hors de Teau. Les eaux se précipitent de tous les côtés sur ces rochers, en bouillonnant ; quand les passages sont en ligne droite sor une certaine longueur, 100 à 200 mètres, les eaux retenues se précipitent par ce chenal et ont alors une grande vitesse. Cependant la Cataracte d'Assouan pendant les hautes eaux se franchit à l'aide de barques, et seulement à la voile, lorsque le vent est bon ; pendant Tétiage, c'est en les tirant à la cordelle ; ces barques portent environ 200 ardeps et même plus.
La descente est plus périlleuse, car si on laisse la barque suivre le courant sans être retenue ou guidée par des amarres que tiennent à terre beaucoup d'hommes, la barque ne peut gouverner et souvent le courant la prend en travers, alors elle est jetée sur les rochers où elle se brise ; ou bien il faut au moyen des rames lui donner une vitesse plus considérable que celle du courant qui l'entraîne, et alors elle peut gouverner et éviter les écueils, quand le tbnonnier est intrépide, expérimenté et habile.
La Cataracte d'Assouan ne serait pas difficile à rendre navigable dans toutes les saisons, soit pour les vapeurs remontant
ou descendant le fleuve, soit pour les autres barques à la voile, à la cordelle ou à la rame en descendant, ou soit encore au moyen de remorqueurs ; mais pour les autres Cataractes cela est beaucoup plus difficile.
2^ — Les Cataractes de Ouadée Alfa commencent une longue suite de passages difficiles, remplis de rochers tantôt trës-éleyés au dessus des eaux, et aussi en grande partie à une petite hauteur, mais toujours dangereux même pendant les hautes eaux et impraticables pendant les étiages.
Les grandes Cataractes, qui toutes ont un nom, sont au nombre de treize de Ouadée Alfa à Abou Ahmed, et cinq plus haut jusqu'à Khartoum; elles sont plus ou moins fortes.
Entre chacune le fleuve est quelquefois libre de dangers, quoique toujours rempli de rochers ; et chacune de ces parties peut être considérée comme un bief difiérent.
Entre Ouadée Alfa et Abou Ahmed la différence de niveau est à peu près de 100 mètres pendant les eaux moyennes, c'est donc cette pente qu'il faut racheter sur cette distance qui est de 1.100 kilomètres; d'ailleurs nous avons observé que chaque Cataracte produit une chute, qui varie entre 3, 6 et 8 mètres, selon la longueur des passages obstrués par les rochers.
Je donnerai ici une description succincte des Cataractes en remontant le fleuve.
La Cataracte de Ouadée Alfa n'est point reserrée entre de hauts rochers comme celle d'Assouan; le Nil d'un bord à l'autre est lai'ge. Cette Cataracte se prolonge, de la hauteur d'AbouSir jusqu'à Amké qui est au sud des passages dangereux ; elle a de longueur environ li kilomètres; aux basses eaux, on aperçoit une multitude de rochers noirs formés de différents granits, porphyre, etc. , qui sont tous très-polis et rendus plus noirs encore par l'action de l'eau et du soleil ; à peine si l'on aperçoit les eaux coulant et bouillonnant parmi ces rochers, il faut être sur la Cataracte pour les voir.
Pendant les hautes eaux l'aspect change, on aperçoit une grande quantité d'îles formées de roches noircies, mêlées à du sable blanc, et surmontées de quelques arbres rabougris, de mimosas , dont la verdure contraste agréablemen t avec ce pays désolé .
— SQO —
Les passages, où peuvent circuler les barques, sont tortueux, étroits, ce qui les rend trësniangereux ; aussi c'est la seule Cataracte où les pilotes ne veulent pas faire passer les barques avec leur chargement.
S* — La Cataracte de Semnè, en remontant le fleuve, suit celle de Ouadée Alfa; mais avant d*y arriver, pendant les basses eaux, il y a plusieurs mauvais passages que l'on peut considérer à cette époque comme des Cataractes.
A Semnè le Nil est resserré entre deux hauts rochers sur chacun desquels s'élève un ancien temple égyptien, chacun d'eux est bien connu ; la vraie cataracte est là, le Nil est barré d'une rive à l'autre par de hauts rochers granitiques, qui ne laissent que trois passages pour les eaux, pendant les crues, et qui sont très-courts de l'aval à l'amont. Quoique la vitesse des eaux soit grande dans ces rapides, ils ne sont pas extrêmement difficiles à franchir en tirant sur des amarres, soit en montant en tirant les barques avec des cordes, soit en descendant en les retenant par le même moyen ; on peut descendre aussi à la rame.
A» — De Semnè il y a un espace presque libre pendant les basses eaux jusqu'à Amboucot ; mais il y a là une forte Cataracte sur une longueur d'environ 7 kilomètres, qui pendant les hautes eaux offre un passage difficile et qui est infranchissable pendant l'étiage.
5* — Pendant les hautes eaux, on peut monter et descendre de cette Cataracte à celle de Tangouri; à l'époque de l'étiage il y a beaucoup de rochers; mais cette Cataracte, même pendant les hautes eaux, est dangereuse ; elle présente deux passages où se trouvent de très-forts remous en tourbillons; il faut pour les franchir user toujours du halage en montant, et des rames en descendant; si l'on entre dans le remou, on peut y valser pendant une heure sans pouvoir accoster, il faut qu'un homme soit assez adroit nageur pour porter une amarre à terre.
6"* — Vient ensuite la Cataracte de Chek Ocaché; pendant les hautes eaux elle est facile à franchir, mais il n'en est pas ainsi pendant les étiages ; cependant elle n'est pas très-dangereuse.
7« — La septième Cataracte est celle de Dal, qui est une des
plus belles; pendant les crues on peut pour ainsi dire la franchir à la voile, lorsque les yents sont favorables. Elle est formée par une quantité dé rochers arrondis, quelques-uns élevés; ils sont en granit, comme dans celle d'Assouan.
Après avoir remonté cette cataracte, le fleuve est libre pour ainsi dire jusqu'à celle de Gaybar.
S"" — La Cataracte de Gaybar est une des belles comme as* pect ; le Nil y est resserré entre des rochers qui forment un barrage naturel comme à Semnè à peu près ; mais elle est beaucoup moins forte ; dans les hautes eaux on peut la franchir à la voile et la descendre à la rame ; cette Cataracte, avec peu de travaux comparativement aux autres, peut être rendue navigable en tout temps.
0^ — 11 en est de même pour deux passages au-dessus de Gaybar, ce sont ceux de Farrèg et de Ali-Bersi. Tous les passages réunis de la Cataracte de Gaybar occupent une distance d'environ 12 kilomètres qui peuvent être améliorés ; dans les basses eaux, la quantité de rochers rend ces passages impraticables.
IQo — Vient ensuite la Cataracte de Hannek, qui n'est pas très-forte, mais qui pourtant ne peut être franchie que dans les hautes eaux.
De cette dernière Cataracte jusqu'à Dongola, le Nil est navigable entre de belles lies, et cela continue jusqu'à celles des Chakiéh sur une longueur de 360 kilomètres.
11'' — Les cataractes du pays des Chakiéh sont formées d'Iles en grand nombre et de rochers granitiques grands et petits de toute forme, c'est un dédale de passages où l'eau court, tourbillonne, c'est un désordre inconcevable et cela dure environ sur une longueur de 220 kilomètres, de Birkel àAbou Ahmed, où est l'Ile de Mogratte. Cependant il y a dans cette distance des parties où le cours du fleuve n'est pas entièrement obstrué de rochers et où l'on peut naviguer ; les principaux passages, ou les Cataractes, sont ceux qui sont au dessus de Birkel-el-Nourd, les ruines de l'ancienne Napata.
12'' — La Cataracte de Melek Dafasir est la première de celles des Chakiéh et du pays des Menassir.
IS* — Vient ensuite celle de Bdni, dont le passage raj^pelle à peu près celui de la Cataracte de Gaybar.
Pendant toute cette distance de ffirkel jusqu'à Hogratte, les principales Cataractes sont celles que je viens de citer. On pourrit dire qu'elles sont partout plus ou moins fortes ; elles sont dangereuses par la multitude d'Iles, de rochers et de remous tourbillonnants; l'aspect de tout cela est ravissant : les tles, les rochers sont couverts de mimosas et de doums (palmiers en éventail) d'une verdure on ne peut plus fraîche.
Ces Cataractes, qui se franchissent assez facilement pendant les hautes eaux, sont impraticables même pour les plus petites barques pendant l'étiage.
1A«— La Cataracte de Mogratte près d'Abou Ahmed est Iongae et forte, elle a environ 7 kilomètres de mauvais passages; mais au-dessus, le Nil est libre» et Ton peut naviguera la voile jusqu'à la Cataracte d'Abrachim, distante d'environ 50 kilomètres.
15" — En ce point commence une quantité d'iles et de rochers comme sur le parcoura précédent
16* — Vient ensuite la Cataracte de Baguerre, qui n'est pas longue, mais qui dans les basses eaux et même les moyennes est assez forte.
17et IS""— A peu de distance de Baguerre est l'tle de Driki, où sont deux Cataractes ; une au nord, qui a deux pasdages assez dangereux et difficiles, parce que les rives sont couvertes de broussailleâ, de rochers et de mimosas empêchant le halage ; l'autre, au sud, est nommée Cataracte ElHomar (ou de l'âne), parce que dans le désert de Test près du fleuve on trouve des onagres ou ânes sauvages ; ces cataractes, comme les précédentes, sont dangereuses, impraticables aux basses eaux.
19' — Enfin de Berber à Khartoum, il n'y a plus qu'une Cataracte, qui pendant les hautes eaux se franchit facilement, mais qui devient mauvaise à mesure que les eaux baissent.
Il y a un mauvais passage au bas du Gebel Reyan et un autre en amont.
Comme je l'ai déjà dit, ces dix-neuf Cataractes sont les passages les plus difficiles, les plus dangereux ; mais pendant les
basses eaux le fleuve n'offre partout qu une suite de passages qui sont le plus souvent dangereux lorsqu'ils né sont pas impraticables.
Tous les rochers sont de formation primitive : granit, porphyre, basalte.
Ayant donc à dresser un projet pour rendre navigable toute cette longue suite de Cataractes, M. Linant, qui les avait examinées toutes à plusieurs reprises, songea d'abord à établir un canal latéral à chacune d'elles.
Cette idée eût été praticable si chacune de ces Cataractes eût offert un passage comme celui de Semnë ou celui de Caybar ; mais elle n'était plus praticable pour les autres, où l'étendue des passages dangereux est de 15 à 20 kilomètres, étendue qui augmente encore au moment des basses eaux; ce canal latéral devait être creusé dans des rochers de granit, à une profondeur de 10 à 12 mètres, pour avoir 2 mètres à l'étiage, et cela en supposant le terrain au niveau des eaux ; mais presque partout, si les rives du fleuve ne présentent pas de rochers élevés de plus de 150 mètres, ils ont toujours au moins 20 mètres; et en établissant ce canal à quelque distance du fleuve, comme à Assouan, à Ouadée Alfa, il faudrait toujours le creuser dans le rocher à une profondeur de 25 à 30 mètres.
On pourrait, il est vrai, à chaque Cataracte, intercepter beaucoup de ces passages avec des enrochements, pour élever les eaux du fleuve afin de les faire couler toutes dans un seul lit ; mais alors dans ce nouveau lit la vitesse deviendrait trop grande, et il faudrait seulement faire un enrochement, un bâtardeau-déversoir servant à laisser passer les eaux tout en les élevant, puis écluser le passage laissé libre.
Une autre difficulté se présentait : c'est que les écluses , qui pouvaient servir à l'étiage pour une Cataracte, eussent été au nombre de deux pour racheter la difiSérence de niveau de 5 mètres environ par Cataracte, et pendant les hautes eaux ces écluses auraient été sous leur niveau à 9 ou 10 mètres, ce qui présentait une grande difficulté. Mais, je le répète encore, ceci pouvait peut-être s'exécuter pour une Cataracte à un seul passage de peu de longueur ; mais, par exemple, pour celles
— soi —
des Gbakiéh qui| pendant l'étiage, forment pour ainsi dire une seule Cataracte d'une longueur de 220 kilomètres, établir en ce point un canal latéral , c'eût été entreprendre un travail de géant.
On examina si an lieu de suivre le cours du fleuve, qui d'Abon Àbmed fait un si grand détour que la distance parcourue par le fleuve est à peu près deux fois plus grande que celle directe d'Abou Abmed à Corosco, on examina, dis-je, sur la route du désert (longueur de ASO kilomètres), s'il était pratique d'y établb: un canal ayant sa prise d'eau à Abou Ahmed et venant à Gorosco ou même à Assouan.
On trouvn, effectivement, dans le désert une ouadée ou vallée, lit d'un torrent, où les eaux de pluie, quand il y en a, coulent au nord, et vont se déverser dans l'Ouadée Hallag et dans le Nil vis-à-vis du temple de Daké ; l'origine de ce ravin n'est qu'à 80 kilomètres d'Abou Abmed, mais il y a un point culminant de 250 mètres à franchir dans cette distance sur une pente régulière en partant d'Abou Ahmed; le sol est de formation primitive ; et ainsi ceci sembla un travail tellement gigantesque qu'on n'y pensa plus.
Un ingénieur a depuis proposé de faire passer les vapeurs et les autres bateaux au moyen d'un chemin de fer; les bateaux arriveraient au bas de la Cataracte dans un sas écluse où ils seraient élevés par les écluses à la hauteur des eaux en amont de la Cataracte, puis en ce point ils entreraient sur une voie ferrée et seraient conduits aux eaux supérieures. Cet ingénieur ne connaissait que la Cataracte d'Assouan ; peut-être ce système lui serait applicable, mais pour les autres, qui sont bordées de montagnes, il faudrait dés voies ferrées bien difficiles à établir, et il vaudrait mieux établir un seul chemin de fer par la route de Corosco; ce système aurait un avantage, c'est de ne rien changer au régime du Nil.
On s'arrêta enfin à ceci : c'était de fermer dans toutes les Cataractes d'une grande longueur le plus possible de petits passages, afin de réunir les eaux dans un seul, de dégager ce seul passage des rochers dangereux, et dans les Cataractes comme celles de Semmè, de Caybar, d'élargir un des passages en enlevant aussi les roches dangereuses.
Ce travail, quoique incomplet, se montait pourtant, par des devis et sur les plans dressés, à une dépense de plus de 165.000.000 de francs ; il devait durer au moins dix années, et encore ne pouvait-on en assurer la réussite.
On citait pour cela un fait d'expérience : c'est que Méhémet- Âli, de même qu'il avait voulu, avec son Ghakir Effendi et son Gawagi, faire le bassin d'Alexandrie, se proposait aussi d'approfondir le principal passage de la Cataracte d'Assouan ; il en fit sauter des rochers : le passage s'approfondit, en effet, mais aussi pendant les hautes eaux celles-ci se précipitèrent en masse par cette voie, et le passage est devenu plus difficile à franchir pendant les crues qu'auparavant.
Les travaux à faire dans les Cataractes, à part leur importance, soit qu'on emploie un système ou bien un autre, demandent une profonde étude et une grande attention.
Aujourd'hui le Nil a ses crues périodiques et régulières, qui portent en Egypte la fenilité et font de ce pays un de ceux dont le sol est le plus productif.
La nature a combiné l'arrivée des eaux, qui causent l'inondation, avec l'époque des ensemencements, et elles se retirent ou diminuent juste à la saison où la température permet aux semailles de prospérer. Plus tôt, les cultures seraient grillées, plus tard, elles n'auraient pas le temps de venir à point avant les grandes chaleurs.
En rendant les passages des Cataractes plus libres pour les eaux, moins entravés par les rochers, par les rapides, les vitesses augmenteront, les eaux se précipiteront avec plus de force vers l'Egypte, arriveront dans un temps donné en plus grande quantité, et causeront alors naturellement dans le pays de plus hautes crues, qui dureront moins de temps, et par conséquent s'écouleront aussi plus vite; alors les époques des arrosages, des semailles changeront.
Si au contraire on entrave encore davantage le cours des eaux dans les Cataractes, en fermant des passages avec des batardeaux-déversoirs, l'inverse arrivera : les eaux seront retardées dans leur arrivée en Egypte, et par conséquent les inondations; elles deviendront moindres et dureront plus long-
temps, alors le temps des écoulements sera retardé, Tépoque des semailles aussi. C'est donc donner beaucoup à l'imprévu que de toucher inconsidérément à toutes les cataractes et au régime d'un fleuve aussi régulier et ayant autant de nécesâté de l'être pour la prospérité du pays qu'il arrose;
Mais quels seraient les grands avantages de la navigation libre de toutes les Cataractes 7
Toutes les différentes provinces que traverse le fleuve sont extrêmement pauvres, on y cultive à peine juste ce qu'il faut pour la nourriture des habitants; ce n'est pas parce qu'il manque de bras que le pays ne produit pas, tous^ les coins de terre déposée par le fleuve entre les rochers sont bien cultivés, mais leur totalité est si peu de chose ^ seule la province de Dongola a des terres plus étendues ; et partout il n'y a que du sorgho ou maïs à touffe, un peu de millet et des dattes, seul produit que l'on exporte en Egypte.
Le commerce du Soudan, qui descend le Nil, est fort peu de chose, et les caravanes de chameaux des arabes suflSseni large* ment aux besoins des transports.
Je sais fort bien que les voies de communication facilitent les progrès de toutes sortes dans un pays où il n'y en a pas, mais toutes les rives du Nil depuis Assouan ne sont pas un pays qui peut progresser ni par l'agriculture, puisqu'il n'y a pas de terres (partout roches et désert) , ni par l'industrie, puisqu'il n'y a aucun produit tel qu'une mine exploitable; c'est donc dans la partie au dessus des Cataractes, c'est-à-dire à commencer de Berber, dans tout le Soudan, sur l'île de Sennar, entre le fleuve Bleu et la mer Rouge, entre le fleuve Bleu, le fleuve Blanc et leKordofan qu'il faudrait plutôt établir des communications avec l'Egypte.
Alors pourquoi s'occuper, soit d'un projet pour rendre na\igables les Cataractes en toutes les saisons, soit d'un chemin de fer venant par le désert de Corosco ou les bords du Nil jusq«h€n Egypte 5 projets qui coûteraient des sommes fabuleuses sans résultats, puisque dans tout le pays que ces deux voies différentes de communication traverseraient, il n'y aurait aucun lieu à desservir lucrativement sous aucun rapport.
Mais effectivement, comme le Soudan a urgence d'une commu-
nication quelconque avec rÉgypte^que cette communication doit en même temps faciliter les rapports avec l'Arabie et rinde, c'est l'ancienne grande route commerciale qu'il faut suivre, celle qui avait fait de Cbendy sur le Nil, de Sennâr plus au sud et de Sawakin sur la Mer Rouge, des villes fort riches, qui Tétaient encore en 1826, comme on les a vues avant la conquête du Soudan par Ismaîl Pacha, fils de Méhémet-Ali.
C'est donc la route du Nil à la mer Rouge, de la ville de Bêrber ou de Chendy à Sawakin, qu'il faut rendre facile et praticable, soit en établissant un chemin de fer d'un système quelconque, ou bien une route pour un roulage plus prompt et moins coûteux que l'ancien moyen des caravanes par chameaux.
L'étude première de ces différentes voies a été faite, il faut espérer qu'on y donnera suite, et que l'on se décidera pour la moins onéreuse et la plus facile, celle de Chendy ou de Berber à Sawakin, et de là par bateaux à vapeur jusqu'à Suez.