‹ Mémoires sur les principaux travaux d'utilité publiqué éxécutés en Egypte depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos joursChapitre 53 sur 61 · PLACE ESBÉKÏÉH. — NOUVEAUX QUARTIERS · texte numérisé non relu

PLACE ESBÉKÏÉH. — NOUVEAUX QUARTIERS

A l'arrivée de l'Expédition française conduite par le général Bonaparte, la place Esbékiéh, au Caire, était simplement un terrain arrosé par l'eau des crues et ensemencé comme tous les champs de l'Egypte. Il se trouvait au Caire bien d'autres lieux semblables, comme Birket-el-Fil, Birket-Abdin ou el-Farrayn, Birket-Babel-Louk, Birket-Nasseriéh, Birket-el-Rottli, Birket-el- Bichenine. Tous ces lieux étaient, pendant les inondations, de véritables lacs, amsi que le nom de Birket l'indique, d'où, après

les crues termioées, les eaux se retiraient laissant les terrains à la culture. Puis, les récoltes étant faîtes, ces lacs ou terrains cultivés devenaient de grandes places sèches attendant les nouvelles crues.

La place Esbékiéh était la plus grande, elle avait de saperficie environ àO feddans ou 168.000 oiètres carrés.

Cette place avait pris son nom des casernes ou habitations des soldats tartares Eusbèque (Ousbeks) qui résidaient aux environs, comme beaucoup de quartiers et d'emplacements portent encore le nom de ceux qui les habitaient ou les habitent encore, par exemple : Hart-el-Barabra, quartier des Nubiens ; Hart-el- Boum, quartier des Grecs ; Hart-el-Saccahine, quartier des porteur d'eau, etc., etc.

Pendant les hautes eaux du fleuve, elles arrivaient jusque dans la place au moyen d'un canal sur lequel pouvaient naviguer de petites barques, dans lesquelles on se promenait la nuit sur les eaux éclairées par les illuminations du rivage ; sur ces barques il y avait de la musique et des chanteurs, tandis qne sur la rive de ce lac accidentel abondaient les cafés chantants et les danseuses. Pendant tout le temps de l'inondation, c'était un lieu de réunion et de plaisir, comme aussi dans toutes les autres places qui se trouvaient dans les mêmes conditions. Les nuits passées ainsi offraient un attrait pour toute la population et surtout pour les étrangers, qui y retrouvaient l'Orient et sa poésie.

Déjà en 1830 ces plaisirs avaient presque disparu; on s'emparait de Birket-el-Fil, et les fêtes sur l'Esbékiéh étaient extrêmement réduites, les barques n'y circulaient plus.

En 1837, Méhémet-Ali, voulant donner au public du Caire et surtout aux Européens un lieu de promenade autre que l'avenue de Choubra, pensa que la place de l'Esbékiéh transformée en un vaste jardin serait bien préférable à ce qu'elle était et ordonna au Ministère des Travaux Publics, de nouvelle création, dont Murthan-Bey, élève de la mission égyptienne en France et l'un des plus distingués, était le chef, de faire un projet pour la transformation de cette place. On ne cherchait point à faire ce qui existe en Europe; le seul but que l'onsô proposait était

d'avoir de la verdure, si agréable ici, de l'eau toujours si déarable et qui égayé tout, puis de l'ombrage, indispensable sous un soleil aussi brûlant que celui do Caire.

Le plan de la place fut présenté à Méhémet-Ali et approuvé généralement (1).

Les terrains de la place Esbékiéh étaient un wakf à Shek-el- Backri; ils contenaient environ 40 feddans. Méhémet-Ali les prit pour en faire don au public et en donna dix fois autant en échange de bons terrains ensemencés dans les environs du village de Bëhtine.

On traça dans la place trois grandes artères pour les principales voies de communications existantes et pour celles projetées pour l'avenir. Ces trois artères étaient bordées d'arbres ; le périmètre de la place était entouré par un canal ayant 10 mètres de largeur à la surface des eaux. Du côté extérieur au canal se trouvaient les terrains naturels qui étaient plus élevés que celui de l'intérieur de la place, et le long de ce canal, toujours du côté extérieur, était une rangée d'arbres.

A l'intérieur, on avait fait une chaussée en remblais de i 5 mètres à la surface qui maintenait les eaux du canal, et cette chaussée était aussi plantée de deux rangées d'arbres, ce qui formait une très-belle avenue.

Les eaux du canal , se trouvant à 60 centimètres au-dessus du terrain intérieur, servaient à l'arrosage de toutes les plantations de la place, et l'on avait cette rivière artificielle tout autour de la promenade qui entretenait une douce fraîcheur. Pendant les crues du fleuve, ces eaux étaient naturellement amenées par un autre canal; c'était celui qui servait anciennement. Pendant les basses eaux, elles devaient être élevées à l'aide d'une machine placée à Boulak et tenir le canal toujours rempli ; on devait aussi faire au rond-point un grand bassin avec un jet d'eau qui eût été alimenté par la machine.

On fit deux très-jolis ponts sur la principale route venant de Boulak et plusieurs passerelles dans les autres directions.

(1) Planche IX, n* 1.

Au bout de quatre années, la place, toute plantée, offrait déjà une promenade agréable, et les plantes d'agrément qui s y trouvaient remplissaient le soir l'air de douces senteurs : c'était là le principal lieu de réunion des habitants de tous les quartiers voisins, et plusieurs cafés s'établirent dans cette place; le Gouvernement faisait quelques dépenses pour l'entretien des bœufs pour tourner les sakiéhs, qui donnaient de l'eau pendant l'étiage; car la machine à vapeur de Bouiak n'était pas encore montée : on payait les jardiniers, les nasëres, etc. Voyant que l'on pouvait tirer de ce lieu de plaisir un revenu à la place d*Qoe dépense, on ioua des emplacements pour des cafés, des restaurants ambulants, et l'on ne dépensa plus pour ainsi dire rien pour son entretien.

Le canal étant à sec pendant les basses eaux, les prindpaui habitants de la place, et surtout quelques Consuls, s'en servirent pour y mettre leurs basse-cours et leurs chevaux, et conune pendant les crues il leur fallait céder la place aux eaux, ces messieurs, au nombre de trois ou quatre, prétendirent que ce canal donnait les fièvres ; l'un d'eux avadt cru en avoir quelques accès et demanda que le canal fût comblé ; cela se fit effectivement, et la place de l'Esbékiéh perdit un de ses plus grands ornements. Cependant les arbres avaient grandi et l'ombre qu'ils procuraient toute la jouiiiée en faisût une promenade délicieuse.

Le canal fut donc comblé, mais comme il fallait toujours avoir de l'eau, et que ce canal était tributaire de plusieurs propriétés qui s'arrosaient à Taide de ses eaux, il y eut des réclamations; M. Murray, le Consul général d'Angleterre, fut le premier à en adresser. Il fallait arroser le jardin de sa maison, qui possédait un conduit souterrain alimenté premièrement par les eaux de la place de l'Esbékiéh et ensuite par le canal.

Alors, pour remplacer le grand canal, on construisit sur son axe un conduit en maçonnerie à ciel ouvert et large seulement de 1 mètre. Pendant les hautes eaux, ce conduit était plein; mais pendant l'étiage , il se transformait en un égout infect et même dangereux, car, étant à ras de terre, beaucoup de personnes y tombèrent ainsi que des animaux.

Ces inconvénients firent que Ton couvrit le conduit par une voûte ; on avait le projet de faire dessus une espèce de rivière peu profonde où les eaux de la machine, fournies par l'arrosage, auraient continuellement circulé; mais au lieu de cela, on se contenta de voûter le conduit, qui alors devint un égout tel qu'il existe encore aujourd'hui.

La place fut négligée, une quantité de cafés s'y établirent; elle était remplie d'ordures et il s'y commettait souvent des actes regrettables d'ivrognerie, de débauche, de filouterie, et d'autres contre les mœurs.

Cette plac^ qui, avec une administration, aurait pu, tout en rapportant à l'État, être un lieu d'agrément et de plaisir, ne fut plus fréquentée que par un monde impossible. Avec fort peu de dépenses, on aurait pu en faire un délicieux square, la végétation était luxuriante, et il existait de très-beaux arbres de différeotes essences, des plantes étrangères et de magnifiques arbres formant avenue, dont on voit encore quelques restes. En 1863, des spéculateurs, voulant profiter de leur faveur pour s'enrichir, et se souciant fort peu ùq ce qui était bon, pourvu qu'ils pussent réaliser un bénéfice, combinèrent un projet consistant à prendre une certaine partie de la place de l'Esbékiéh, surtout vers le sud, pour en faire des terrains à bâtir et y élever un nouveau quartier ; il y avait quelques propriétés à acquérir ; ils pensaient avoir une partie de ces terrains ou un courtage, et voici comment il arrive fort souvent que, pour un petit intérêt privé, les choses souvent ne se font pas aussi bien qu'on devrait les faire.

A côté de ce petit projet» on eit établit un autre plus grandiose, dont l'idée appartient presque entièrement au Vice-Roi, qui lui-même l'améliora et le perfectionna tel qu'on le voit aujourd'hui tracé sur le terrain et indiqué par des voies macadamisées avec banquettes et trottoirs. 11 s'agissait de construire un grand quartier depuis la place de l'Esbékiéh jusqu'au canal Zaffraniéh.

Le plan fut arrêté, mais on prensdt toujours, pour satisfaire à des intérêts particuliers, une partie de la place de l'Esbékiéh, celle qui est au sud et où se trouvent l'Opéra, le Cirque, etc.

Le projet était qu'une société recevait du Gouvernement à no certain prix tous les terrains compris dans le plan et s'étendant de la place au Canal; elle s'engageait, avec Fautorisadon de revendre les ternûns, à faire des marchés, théâtres, ministère, hôtels, gare de chemin de fer, les remblais des routes, etc., etc.

Quelques observations sur le changement de la place de FEsbékiéh, qui à l'origine était un terrain que Héhémet-Ali avait acquis d'un wakf pour le donner au public, ralentirent la décision; mais bientôt l'affaire fut résolue et le plan, pour mû dire, arrêté; on commença par faire une enceinte, un mur en pierre de taille pour poser une grille; celle-ci fut commandée à la Société agricole.

La Société qui s'était formée, comme nous l'avons dit pins haut, fut bientôt dissoute ; elle vendit seulement, je crois, deux lots de terrain, l'un pour b&tir le grand et nouvel hôtel anglais que l'on voit aujourd'hui et, dit-on, l'emplacement sur lequel Sciama-Bey a bâti de))uis sa maison. Par un nouvel arrangement, la Gouvernement reprit tous les terrains concédés.

Les remblais commencèrent, et ce fut un grand bien ; car justement, derrière l'hôtel anglais, il y avait des bas-fonds où les infiltrations arrivaient, ce qui les convertissait en un cloaque infect

Bientôt un autre projet fut présenté ; on prenait une grande partie de la place de l'Esbékiéh au sud, à l'est et surtout au nord pour faire des terrains à bâUr ; on dessina un quartier entier au nord , et l'on réserva au milieu un petit square pour en faire un ardin public ; mais en traçant des rues dans la partie septentrionale, on a laissé subsister des Ilots qui forment des figures irrégulières, de telle sorte que presque toutes lesconstructioi^ sont en biais.

Les terrûns ont été mis en vente et peu ont trouvé des acquéreurs; cependant sur quelques-uns s'élèvent de belles et bonnes constructions bien différentes de celles que l'on fusait jusqu'à ce jour.

Sur la plus belle partie du sud ont été bâtis : l'Opéra, le Théâtre et le Cirque. L'ancien palais, bâti par AJ)bas-Pachapour sa mère, a été transformé, et aujourd'hui c'est un palais servant aux Ministères.

Ces différents travaux présentent certainement de grandes améliorations et un grand bien ; mais les étrangers, qui autrefois ont vu la place de TEsbékiéh et qui aujourd'hui voient ce grand quartier nouveau dlsmaïliéh, dans lequel, quoique Ton ait donné gratis des terrains à bâtir, il s'élève fort peu de constructions, et de loin en loin, comparativement à sa grande superficie, se demandent si Ton n'aurait pas mieux fait, puisque l'on devait prendre une aussi grande étendue de terrains pour y établir le nouveau quartier d'Ismaïliéh, de laisser la place de TEsbékiéh convertie en grand jardin et de faire toutes les nouvelles constructions dans le nouveau quartier dont on donnait le terrain gratis. On aurait ainsi conservé cette place qui, ^vec quelques améliorations, serait bientôt devenue un parc délicieux,.

En conservant la place de l'Esbékiéh dans son genre, en l'améliorant bien entendu, cela n'aurait jamais coûté autant que ce qu'on a dépensé pour la détruire, et pour faire ce que Ton voit aujourd'hui. L'entretien, de même, n'eût pas été aussi dispendieux. Un homme prouve mieux son talent en sachant faire bien, tout en profitant de ce qui existe déjà, qu'en détruisant tout pour construire à nouveau. Il ne faut pas, sans études préliminaires d'un pays, rejeter ce qui est, pour faire sans raisonnement ce que l'on a vu ailleurs. Par exemple, on a creusé le lac de la place de TEsbékiéh de manière à ce qu'il n'ait pas d'écoulement, ce qui fait que son fond est une boue puante. Cependant ceux du bois de Boulogne en ont tous. Le projet fait, et qui a eu un commencement d'exécution par M. Cordier, était bien plus rationnel. Le lac était élevé, pouvait être mis à sec et ses * eaux servir à l'arrosage, sans l'emploi de machines pour le vider. Aujourd'hui, les eaux du lac et l'arrosage continuel pour entretenir le lipia servant de gazon, donnent une humidité malfaisante à ceux qui se promènent vers le soir dans le square, et que le soleil empêche de parcourir le jour. On a donné, il est vrai, aux habitants du Caire, un diminutif du Jardin d'acclimatation, un aperçu microscopique du bois de Boulogne (1) , mais on a perdu ces beaux ombrages de la première place, il n'y a plus rien qui rappelle l'Orient et sa poésie, et ce

(t) Planche IX. 38*

petit square très-joli en son genre, du reste, rappelle trop pourtant ces habitations particulières comme il y en a beaucoup, même plus grandioses, aux environs de Paris ; et Ton peut être certain que si notre Lenôtre égyptien avait étudié plus longtemps rÉgypte sans idées préconçues, avant de créer le square de l'Esbékiéli, il eût fait une œuvre mieux adaptée au pays, tout en restant dans le beau.

Les étrangers qui revoient le Caire après dix ou quinze aos cherchent leur place de TEsbékiéh, leurs bosquets de rosiers, de jasmins et ces beaux orangers, ces citronniers qui embaumaient l'air, qui rappelaient si bien l'Orient, et ne trouvent que le diminutif d'un jardin européen entretenu à grands frais etcomme ils en ont vu partout, même dans des propriétés particulières.

Cependant, il faut bien le dire, une certaine partie de la population trouve là de nouveaux plaisirs que certainement Fancienne place ne donnait point : théâtre, café, eau courante, bonne musique et un monde civilisateur. Dans son genre, c'est certainement fort joli, très-élégant, coquet; tout est bien colretenu, propre, ce qui manquait à l'ancienne place; seulement, pour entretenir celle-ci, il faut de grandes dépenses. Aujourd'hui les bonnes intentions du Khédive pour civiliser la partie de la population qui ne Test pas encore, pour obtenir des progrès dans l'intérêt de son bien-être, fait qu'il dépense des sonmies immenses dans ce but. Mais qui peut prévoir l'avenir, et qui sait si les gouvernements qui succéderont pourront et voudront toujours fournir de leurs deniers les fonds nécessaires à l'entretien des rues nouvelles, des places, des plantations d'arbres sur les trottoirs, de l'éclairage au gaz 7 Et si les fonds manquaient, que deviendraient toutes ces belles innovations, toutes ces choses si udles, tous ces travaux si bien commencés pour la salubrité de la ville du Caire, pour son embellissement 7 II n'y a que des revenus comme ceux des Wakfs, attribués à cela; il n'y a qu'une municipalité bien établie qui puisse donner pour l'avenir la certitude que l'on continuera de marcher dans la nouvelle voie que, seul, le Khédive a ouverte ; sans cela on pourrait peut-être regretter l'abandon de l'entretien et la continuation de travaux aussi utiles.

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