SYSTÈME D'ARROSAGE DE LA BASSE-ÉGYPTE
Le système employé pour l'irrigation de la Basse-Egypte, il y a cinquante années, était le même que pour la Haute et la Moyenne, ou en différait peu ; il était établi au moyen des deux Branches de Damiette et de Rosette, et aussi avec celui
des grands cours d'eau qui servaient de canaux d'alimentation et d'écoulement jusqu'aux limites des terres cultivées, où ils se déchargeaient dans les lacs Menzaléh, Bourlos, Etko et même Mariout.
Les terrains étaient divisés en grands bassins d'inondation par des digues perpendiculaires au bord du Nil et à celui des cours d'eau et des canaux, comme nous l'avons dit au sujet des arrosages de la Haute-Egypte.
On avait plusieurs moyens d'écouler les eaux, soit que les crues fussent trop abondantes, et que cela fit crsdndre une trop grande inondation, soit qu'il fallût mettre les terres à sec pour les ensemencer.
Par exemple, pour les provinces de Galioubiéh et de Gherkiéh, on avait :
Premièrement, pour la partie supérieure, le canal allant à rOuadée Toumilat en passant à Bulbeîs, et de là, par l'Ouadée, au lac Timsah dans l'Isthme de Suez; et ce lac quelquefois était rempli d'eau douce comme il l'est aujourd'hui par les eaux de mer. En 1824 et 1838, il en a été ainsi. Ensuite, l'Abou-el-Ardar, l'ancien cours de la Branche Pélusiaque, conduisait les eaux d'écoulement jusqu'au lac Menzaléh.
Le canal de Salhiéh, qui conduisait ses eaux à Gantara, et inondait aussi par les écoulements de la province tous les basfonds de Gantarat-el-Khasné jusqu'à Ferdanne.
Le Bahr Moèze, qui conduisait aussi directement ses eaux jusqu'au lac Menzaléh, en passant à Sâné.
Enfin d'autres canaux, dans la partie basse du Gherkiéb, ainsi que le Bahr Serayer, servaient de canaux de sûreté contre les grandes crues qui faisaient redouter de trop fortes inondations.
Dans le Delta on avait le Bahr Ghibine et plusieurs cours d'eau moins considérables, comme le Bagouriéh, le Bahr Galine, Bahr Saïdi, qui tous portaient leurs eaux à la mer et au lac Bourlos.
Dans la province du Béhéré, on avait le canal de Terriéh, qui se subdivisait en beaucoup d'autres et portait ses eaux jusqu'au lac Mariout, et on en avait aussi d'autres plus bas, qui portaient leurs eaux au lac d'Etko.
Par ce système de cultures à Taide d'inoodations successives dans de grands bassins, on ne pouvait obtenir que les produits ordinaires, comme froment, fèves, orge, qui sont les moins lucratifs; le riz se récoltait seulement dans la partie nord de la Basse-Egypte ; enfin, l'on ne semait que par les inondations.
On a changé tout cela, et Ton fait aujourd'hui ce que Ton nomme la culture séfi ou diélè, ou pendant Tétiage, culture dont les récoltes se font lorsque les eaux sont hautes ; ce sont : le maïs, le coton, le riz, etc.
Pour avoir de Teau pour l'irrigation de ces cultures, qui se sèment en avril, mai et août, on a creusé de nouveaux canaux à l'",25 au-dessous des étiages, afin de pouvoir donner de l'eau aux terres les plus éloignées des bords du fleuve ; sur le parcours de ces canaux sont établis des barrages à une distance de leur prise d'eau dans le Nii calculée d'après la pente des eaux de ces canaux, afin qu'en fermant ces barrages les eaux puissent s'élever en amont de ces barrages au niveau des terrains, que l'on arrose alors par de simples saignées dans les berges : sur le parcours de ces canaux séfi, il y a plusieurs de ces bairages jusqu'à l'extrémité nord des terrains cultivés.
En amont des premiers barrages et sur les bords du fleuve, les cultures séfi sont arrosées au moyen de machines élévatoires diverses; on conçoit que plus on s'élève de la piise d'eau dans le Nil, et plus aussi on se rapproche d'un des barrages, moius la hauteur à laquelle il faut élever les eaux est grande.
On ne doit pas oublier de dire qu'à la prise d'eau de quelques-uns de ces canaux, on a construit des barrages s'ouvrant et se fermant à volonté, ce qui peimet alors de régler la quantité d'eau de ces canaux.
Pour faire ces cultures, chaque village ou chaque propriétaire a, pour ainsi dire, formé dans les grands bassins d'inondation d'autres bassins secondaires en fermant par une digue sa propriété. Ses cultures d'été étant sur pied, lorsque les crues arrivent, comme elles n'ont plus besoin d'être arrosées, on est forcé de ne plus conduire dans les anciens grands bassins la masse d'eau qu'on y dirigeait auparavant. On ne peut donc laisser pendant les crues couler autant d'eau dans les canaux que précé-
demment, car ne devant plus se répandre sur les terres, elle monterait par dessus les berges et par dessus les barrages ; alors, on ferme les barrages de prise d'eau et les autres, afin de ne laisser entrer que la quantité d'eau nécessaire aux arrosages.
Ainsi, il n'y a donc de grands écoulements à la mer que par les deux Branches de Damiette et de Rosette.
Qu est-il arrivé de ce système ? Les eaux, accumulées dans le lit du fleuve, se sont élevées à un niveau bien supérieur à celui qu'elles atteignaient lorsque les grands canaux étaient ouverts, et cette augmentation est considérable.
Par exemple, en 18A2, on a construit à la prine d'eau de Bahr Chibine à Garineïn un barrage ; le couronnement des piles et la naissance des voûtes ont été posés à 80 centimètres plus haut que les plus grandes inondations connues depuis plus de soixante années ; aujourd'hui, pendant les grandes crues, il y a 70 centimètres d'eau au-dessus du couronnement de ces piles, cependant, les crues réelles obsei-vées à Assouan et à Gebel- Cilcilly sont restées les mêmes.
Ce système a donné lieu à un autre inconvénient : les canaux, qui autrefois étaient navigables pendant les étiages, comme le Bahr Chibine, le canal, ou Bahr Moèze, sur lesquels de grandes barques circulaient, sont aujourd'hui à sec pendant les grandes eaux; parce que les barrages retenant les eaux, la quantité d'eau qui y coule est moindre, la vitesse aussi, et les canaux se comblent de sable et de limon.
Un autre fait, aussi important au moins, s'est produit. Tous les terrains des grands bassins d'inondation, qui ont été subdivisés en d'autres plus petits, ne peuvent plus recevoir comme par le passé cette grande quantité d'eau qui, en lavant les terres, y déposait un nouveau limon ; ils ont été très-appauvris, aussi les récoltes sont-elles aujourd'hui loin d'être ce qu'elles étaient auparavant.
Une autre cause de l'appauvrissement des terrains, c'est que pour la culture du maïs, qui se sème au commencement de l'inondation ou vers le 16 août, pour que la récolte s'en fasse en quarante ou cinquante jours, afin de pouvoir ensuite encore inonder les terrains avant que les eaux se retirent à un niveau
trop bas, on jette en quantité un engrais qui hâte considérablement la végétation. Ce sont des terres prises dans les décombres des anciennes villes où se trouvent, à l'état de poudrette, les matières des fosses d'aisances et plusieurs sels ; ce qui fait que si les terrains où cet engrais a été jeté pour la culture du maïs n'étaient ensuite recouverts de quelques centimètres d'eau » ils seraient bientôt improductifs ; mais cette quantité d'eau est trop souvent insuffisante, et il faudrait, comme autrefois, de grands lavages.