MOYENS D'EXÉCUTION DES TRAVAUX
A l'époque où Méhémet-Ali commença à exécuter tous les grands travaux de creusement de canaux et d'élévation de digues, qui ont mis en grande partie l'irrigation de l'Egypte dans l'état où nous la trouvons maintenant, le système des corvées existait en entier, probablement tel qu'il avait existé anciennement, quand les Pharaons construisaient le lac Mœris, les Pyramides, le fameux Labyrinthe, en un mot tous les grands monuments que nous admirons de nos jours, y compris le commencement du fameux Canal des deux mers. Aussi, avec la toute puissance qu'il avait acquise par son énergique volonté, il ne lui fut pas difficile de réunir des masses d'ouvriers, car les idées de progrès et de civilisation, puisque l'on est convenu de les appeler ainsi, apportées depuis en Egypte, n'avaient pas encore fait penser à l'abolition de la corvée. Chaque année, la population presque tout entière était sur pied pour exécuter les travaux de creusement de nouveaux canaux et de nouvelles digues, pour le creusement des canaux séfi ou pour le curage des canaux déjà existant, et la réparation des digues. En même temps, on construisait des ponts-barrages, des déversoirs, des chaussées en maçonnerie, etc.
On fournissait aux ouvriers de ces corvées des pioches et des couffins ; plus tard, quand on creusa de nouveaux grands canaux, on leur fournit des rations de biscuit ou de pain. C'est
ainsi que le canal nommé Mabmoudiéh a été creusé par une corvée des villages de toutes les provinces et se montant à environ 320.000 hommes.
Tous les ans» il y avait en exécution des travaux sur lesquels on couiptaity en total, plus de iOO.OOO hommes; et pour obtenir ce nombre d'ouvriera, il avait fallu apporter une perturbation de plus du double dans la population agricole du pays.
L'Égyptien cultivateur, le fellah, est peu attaché à son habition et se transporte volontiers, avec sa famille, d'un point à un autre ; son mobilier est si minime que la famille le porte sans peine. Alors, quand un fellah va en corvée pour plusieurs jours, sa femme, ses enfants, son père, sa mère, etc., le suivent, et tout ce monde s'établit en plein soleil, en plein vent, sur le lieu où est le travail. Ils vivent ensemble des provisions apportées, ou bien, si la famille reste au village, une partie de cette famille pouvant se déplacer, apporte au travailleur ses provisions de bouche de quelques jours en quelques jours, et cela quelquefois de très-loin. Il y a donc pour 4OO.OOO ouvriers au moins 800.000 âmes sur pied. Les autres s'occupent aux travaux de petites rigoles, de petites digues spéciales, aux terrains de leur village.
Au début de ces grands travaux, jusqu'en ISSOienviron, beaucoup auraient pu ne pas être exécutés, car ils devenaient inutiles, parce qu'ils n'avaient pas été étudiés et qu'il n'y avait pas encore de centralisation pour ces travaux. Le gouverneur d'une province, à l'instigation de cheiks de villages, demandait au vice-roi un canal, une digue, un pont en exposant l'utilité qu'on pourrait en tirer. Les ingénieurs, qui à cette époqne étaient des gens seulement pratiques, sans instruction, mais qui auraient pu cependant être consultés avec fruit, recevaient simplement l'ordre de faire tel travail de telle manière, dans telle ou telle direction, et cela s'exécutait. On lenouvelait souvent les mêmes fautes, et l'expérience n'avait pas encore prouvé qu'il fallût plus de réflexion, plus d'études.
Le canal Mabmoudiéh a été creusé sans nivellement, sans un tracé étudié. Chaque cheik amenait son contingent d'hommes et on travaillait à peu près dans la direction voulue ; chacun
s'attaquait à une section, et ensuite il fallait relier toutes ces parties déjà commencées : c'est là la cause de tous ces coudes à angle droit qui sont sans nécessité.
Ce n'est que plus tard, de 1830 à 1834, qu'il y eut une direction générale des travaux de la Haute et Moyenne Egypte, et en 1 836 qu'on créa un Ministère des Travaux publics ; alors le Corps des Ingénieurs fut constitué et les travaux commencèrent à être régularisés.
Les travaux de la Haute-Egypte avaient, depuis plusieurs années, été étudiés ; dans des réunions des ingénieurs des provinces, sous la présidence de l'Ingénieur en chef de la Haute- Egypte, Linant-Effendi, plus tard Linant Bey, tous les travaux à faire pour compléter dans cette partie le système déjà commencé, furent consignés dans un état, examinés au grand conseil et décrétés, puis envoyés à chaque province pour être exécutés, année par année, par un firman signé de Méhémet- Ali ; ce fut en 1833. Depuis ce temps, chaque année, en outre des réparations aux anciennes dignes et des curages des canaux, on exécuta une partie des travaux désignés dans cet état. Il en fut ensuite de même pour la Basse-Egypte ; il y eut un Conseil général permanent des ponts et chaussées qui se tenait au Barrage en 1834, 35 et 36, sous la présidence de Linant-Effendi, devenu Ingénieur en chef de l'Egypte et Directeur des travaux de ce grand ouvrage qu'il avait commencé et dont nous donnerons l'histoire en son lieu et place. C'était à ce conseil que les travaux des provinces étaient discutés et décrétés pour leur exécution.
En 1835, le Ministère des Travaux publics et de rinsiructiori publique fut constitué pour la première fois, et Linant Effendi fut Chef de la division des Travaux publics ; alors eut lieu la centralisation. Chaque année, après les inondations, arrivaient au Ministère tous les ingénieurs en chef des provinces, on voyait les travaux à faire, on les étudiait, on les discutait et ils étaient décrétés.
Le partage des travaux de terrassements se faisait, poui* chaque province, proportionnellement au nombre d'hommes qu'elle pouvait fournir d'après le recensement qui avait été fait,
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et Ton chercha autant que possible à faire travailler les individus le plus près de leur village. Le travail était donc distribué par le Ministère, et tous les quinze jours y arrivaient les états de situation des travaux.
Pour les constructions de ponts, déversoirs, etc., les projets, plans, étaient faits au Ministère, ainsi que toutes les autres études, et exécutés aux frais du gouvernement sous la direction des ingénieurs ou sous leur surveillance, si les travaux étaient donnés à l'entreprise.
On a souvent parlé, et l'on cite encore comme un immense travail de l'antiquité, l'exécution du fameux lac Mœris fait de main d'homme, car il est bien différent de dire creusé ou formé ; on peut faire un grand lac en construisant une digue, et les auteurs qui parlent du lac Mœris disent à son propos formé aussi bien que creusé. On pourra voir, dans le mémoire spécial sur le lac Mœris, ce que c'était. La digue qui l'a formé peut être évaluée à un cubage de 20 à 30 millions de mètres d'après ce qui en reste. Méhémet-Ali a fait des travaux de terrassements en une année, pour les digues qui encaissent le fleuve, évalués à 27.000.000 de mètres cubes à peu près, et d'après des états existants, sans compter les autres travaux ; ce qui arrive à un total de ÂO. 000. 000 de mètres cubes, qui, calculés à deux tiers de mètre cube par homme (moyenne observée sur les travaux), feraient pour quatre mois de travail environ A&&.A&& ouvriers *, c'est le nombre sur lequel on comptidt au Ministère des Travaux publics pour les travaux.
On a souvent pai-lé de ces énormes corvées qui devaient, pensait-on, écraser le peuple. Le khédive actuel, en arrivant au pouvoir, adopta les idées suggérées par l'Europe et déclara la suppression des corvées. Le résultat fut dans plusieurs grosses affaires qu'afin de contenter les gens aux idées progressives qui ne connaissaient pas assez le pays pour pouvoir lui appliquer leurs idées, le résultat, disons-nous, fut de faire payer des sommes considérables que les fellahs durent débourser et qu'ils auraient bien préféré solder en travaux de corvée.
Nous voyons de toute antiquité ce que nous appelons la corvée être établie en Egypte. Effectivement, les travaux comme ceux
— Aides Pyramides, qui n'étaient faits que pour la vanité d'un roi, sans aucune utilité pour son peuple, les palais, les labyrinthes, témoignent de terribles corvées. Mais quand un chef de TÉtat, un souverain peut, par son pouvoir absolu sur ses administrés, les réunir en masse pour l'exécution des travaux profitables à tous, ceci n'est plus une corvée, c'est un travail obligatoire, c'est une prestation, une redevance dont chacun tire un profit.
L'Egypte, parla nature de son sol, par celle de son genre de culture, qui est due uniquement aux crues périodiques du fleuve et à ses inondations arrivant régulièrement à la même saison chaque année, ou bien aux irrigations artificielles pendant Tétiage, l'Egypte, disons-nous, ne peut en rien être assimilée à une autre contrée. On peut la comparer aune grande ferme dont le vice-roi, le chef de l'État, est le fermier-général. C'est lui qui doit la diriger et la faire valoir à de certaines conditions pour le bonheur de tous, et tous, dans cette grande exploitation rurale, doivent travailler afin de produire le plus possible. C'est pour ainsi dire un immense phalanstère où chacun doit faire tous ses eflbrts pour le bien commun et chacun doit profiter des résultats obtenus. Depuis Méhémet-Ali bien des progrès ont été faits dans cette voie, aussi le sort du cultivateur est-il bien amélioré.
Presque tous les travaux de canalisation, de digues et de canaux profitent ou doivent profiter à tous; ils sont donc obliga-* toires et non des corvées.
Dans les grands bassins d'inondation dont nous avons parlé, les terrains, pendant les crues, sont recouverts d'une couche d'eau qui a une hauteur de 1 à A mètres, et dans ces bassins se trouvent de nombreux villages. Les champs de tous les propriétaires sont pour ainsi dire sans limites apparentes; elles ne sont reconnues que quand les eaux se sont écoulées, par quelques petites digues, quelques pierres servant de bornage, mais surtout à l'aide de l'arpentage.
On concevra parfaitement d'après ce que nous venons de dire
que pour cultiver son champ, et surtout pour l'arroser, un
propriétaire qui ne peut obtenir ce résultat qu'au moyen des
eaux du fleuve, puisqu'il n'y en a pas d'autre, et qui ne peut
en recevoir que par des canaux dérivant du fleuve, serait obligé s'il voulait avoir un canal pour sa propriété de le creuser sur une longueur de plusieurs kilomètres en passant dans les terrains d'autres propriétaires; on conçoit, disons-nous, d'après ceci que tous les cultivateurs ayant leur propriété dans un de ces grands basains doivent se réunir pour exécuter en commun les travaux de digues, de constructions de déversoirs, de canaux nouveaux qui sont utiles à leurs propriétés. Dans ce cas, cette réunion de Il availleurs qui a pour but le bien commun ne peut être organisée que par le chef de la grande ferme, sans cela comment s* entendre ; l'autorité doit donc intervenir sous une forme quelconque. Jamais ces travaux qui intéressent la prospérité de tous ne pourront être considérés comme une corvée, c'est bien un travail obligatoire, rémunératoire.
Il est impossible de laisser à chacun le soin de faire ses tra* vaux, il ne les exécuterait pas.
Malheureusement il n'est pas toujours facile de régler les travaux proportionnellement au nombre d'ouvriers, et d'après le produit qu'ils en retirent; je citerai, par exemple, un des cas les plus palpables.
Dans la Basse-Egypte il existe des canaux séfi, qui sont, comme je l'ai dit, ceux qui étant creusés au-dessus de l'étiage conservent de l'eau pour les irrigations pendant toute Tannée ; cejî canaux doivent être curés tous les ans ; c'est un travail ti'ès-pénible pour les cultivateurs, qui travaillent à bras en entî ant dans l'eau et la vase, souvent jusqu'à la poitrine, et qui doivent aussi porter dans des couffins sur leur dos la boue, le sable, résultats de ce curage jusqu'à douze mètres de hauteur en moyenne.
C'est avec l'eau de ces canaux que l'on arrose les riches cultures; ils ont peu de pente puisqu'ils servent pendant l'étiage, H que l'on ne peut même pas leur donner celle du fleuve qui est minime dans cette saison, et que d'ailleurs on doit encore diminuer cette pente afin de faire monter les eaux par le moyen d<: barrages jusqu'au niveau des terres; ce n'est donc qu'à une grande distance de 40 à 60 kilomètres, et même plus, que cela peut avoir lieu; aussi, comme on peut bien s'en faire une idée,
il n'y a que peu de terrains qui peuvent profiter de ces eaux ainsi élevées pour être arrosés sans machines élévatoires.
Cependant tout le pays traversé par ces canaux fournit son contingent d'ouvriers pour un iravail qui ne profite qu* aux cultivateurs les plus éloignés de la prise d'eau, là où est toujours le plus grand travail de terrassements.
Par exemple, dans la province de Béhéré qui se trouve entre Alexandrie et le Nil, il y a un seul grand canal séfi, le Khatatbé, qui a sa prise d'eau en amont des terres qu'il arrose sans qu'à 60 kilomètres de là on soit forcé d'employer des machines élévatoires ; ce canal coule d'abord entre le fleuve et le désert qui sont l'un près de l'autre, puis ensuite, lorsque le désert s'éloigne du Nil en tournant vers l'ouest, il coule à une petite distance du fleuve ; à peine sur la première partie de son parcours traverset-il quelques terres cultivées ; ce canal est creusé en partie dans le sable et porte ses eaux, en traversant ensuite de très-belles terres, jusque dans le canal Mahmoudiéh qui, aujourd'hui, est alimenté en grande partie par des machines à vapeur placées à sa prise d'eau.
Pour bien curer ce canal de Khatatbé, il faut chaque année environ trente mille hommes pendant au moins quarante jours et souvent selon les étiages il faut y revenir en deux fois, ce qui est plus pénible pour les ouvriers. Or dans la province où est ce canal, qui seule en profite, surtout dans sa partie la plus septentrionale , il ne peut venir sur les travaux qu'environ 12 à 15.000 hommes; il faut donc trouver encore environ quinze mille ouvriers en dehors de ceux de cette province; alors on les fait venir des plus voisines, du Menoufiéh et du Garbiéh.
Ces travailleurs quittent leur village, leurs travaux agricoles, pour venir curer sans être rémunérés un canal qui ne leur donne aucun avantage; ils doivent apporter avec eux leurs outils, et les femmes, les enfants suivent le chef de la famille, comme c'est l'usage, ainsi que nous l'avons déjà dit.
Ce qui se fait pour le canal de Khatatbé dans la province de Béhéré est aussi plus ou moins applicable aux autres canaux du même genre; c'est là que la corvée existe véritablement.
Au temps, déjà loin de nous, où les vice-rois faisaient con-
struire, ainsi que quelques grands fonctionnaires égyptiens, des palais, des établissements, des canaux pour leurs propres terres, des chemins de fer pour conduire seulement à un palais situé dans le désert, sans rémunérer les cultivateurs qui travaillaient à ces travaux; c'était alors que cela pouv.iit s'appeler la véritable corvée, mais le travail obligatoire bien réglé, bien régularisé, ne peut être supprimé. Les particularités du sol, la nature du pays, le système de propriété, les institutions, les exigences de l'irrigation s'y opposent; et si le travail obligatoire était aboli, rÉgypte agricole redeviendrait ce qu'elle était avant Méhémet-Ali, quand chacun travaillait individuellement dans le seul intérêt de sa propriété; mais il ne faut pas que des masses d'individus viennent creuser un canal, élever une digue ou en* lever un monticule pour le seul avantage ou agrément d'une personne influente et haut placée.
Le khédive actuel a beaucoup fait certainement: il a payé de fortes sommes, des millions, pour supprimer la corvée sur les travaux du Bassin de radoub à Suez, il a donné encore bien davantage pour se dégager des engagements de son prédécesseur pour cette corvée.
Comment pourrait-on rémunérer le travail de tout individu creusant les canaux, réparant les digues chaque année, lorsque c'est pour donner lui-même plus de fertilité à sa terre, et par conséquent pour obtenir personnellement de meilleures récoltes ; cela monterait à des sommes fabuleuses.
Par exemple, mettons 500.000 ouvriers qui vont à deux reprises chaque année sur des travaux où il leur faut donner 160 journées au moins, ce qui fait 75.000.000 journées; en leur donnant seulement la valeur de leur nourriture ou de leur travail comme cela avait été premièrement établi pour le Canal de Suez,
c'est-k-dire 75 centimes, cela ferait 56.250.000 fr.
comptant les coufTes i. 406.250
Tusure des pioches 60.000
Total 57.716.250
Cette somme considérable n'est pourtant qu'un minimum.
car la journée d'uD homme vaut beaucoup plus aujourd'hui, et elle devrait encore être répartie sur les cultivateurs proportionnellement à la superficie de leurs terrains, ce qui augmenterait encore par feddan d'environ 16 francs ; ce serait énorme, puisque cette mesure aujourd'hui paye en moyenne de contribution foncière et déclarée 56 à 60 francs.
Il faudrait encore ajouter à cela la valeur des travaux d'art, et en fin de compte ce serait le cultivateur qui se payerait luimême.
Gela n'est donc pas possible dans l'état actuel des choses, et il faut de toute nécessité, pour ceux qui ont étudié à fonds le pays et qui le connaissent, que le travail obligatoire forcé existe. Mais il doit être réglé avec justice, sans partialité, et par une répartition équitable.
Il faudrait aussi que pour les ouvriers, qui comme ceux que nous avons cités, vont dans la province de Béhéré travailler sans que leur intérêt ou leur profit soit en jeu, et qui, par conséquent, font véritablement des corvées, l'on créât un moyen de compensation, une rémunération venant des cultivateurs profitant du travail.
En un mot il faut traiter le cultivateur comme un associé à l'œuvre commune de l'exploitation de la grande ferme, et partager les produits entre chacun selon son travail, puisque chacun est appelé à faire produire.