‹ Mémoires sur les principaux travaux d'utilité publiqué éxécutés en Egypte depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos joursChapitre 8 sur 61 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

LE LÂG MOBRIS (1).

De tous les grands travaux qui ont illustré l'antique Egypte, aucun n'a plus excité les recherches des savants que le lac Mœris ; son importance incontestable d'utilité publique est probablement la cause de l'intérêt avec lequel on a cherché à retrouver ce gigantesque travail. Dans les autres grands travaux égyptiens comme les Pyramides, comme ces immenses temples qui s'élevaient au-dessus des humbles habitations du peuple, comme ces énormes excavations dans la montagne servant de sépulture, où la magnificence des salles, des peintures, égalait au moins celle des palais, dans ces travaux gigantesques, disons-nous, on voit l'orgueil et le despotisme des prêtres et des rois qui accablaient leurs misérables peuples pour l'exécution de ces travaux : mais on ne peut faire un semblable reproche à celui auquel revient la conception et l'exécution du lac Mœris : cette fois, les immenses corvées qui ont eu lieu n'ont été qu un travail rémunératoire, utile à tous, loin d'être la corvée tyrannique présidant à l'élévation des Pyramides, ces fastueux tombeaux d'un homme.

Nous allons déterminer la position si souvent cherchée de ce fameux lac Mœris, sur lequel on a tant écrit; nous ferons voir en même temps les avantages et les résultats qu'on a pu en tirer et ceux qu'on pourrait en obtenir encore aujourd'hui (2).

(4} En 1843, la Société Égyptienne du Caire publia mon Mémoire sur le lac Mœris, a 400 exemplaires qui furent adressés^ en grande partie aux Sociétés savantes européennes. Le Mémoire, que je donne ici, est donc une seconde édition revue et augmentée, du premier,

(2) Planche II.

lie lae Mœris est dan» le Fayonm. — Tout proQve que le lac Mœris ne pouvait être que daus le Fayoum, et l'excellent mémoire de M. Jomard, faisant partie du grand ouvrage de la Commission d'Egypte, ne laisse rien à désirer à ce sujet. La discussion à laquelle s'est livré cet habile géographe ne fait que confirmer ce que la simple description des anciens, rapprochée de la conformation topographique des lieux, indique d'ailleurs avec évidence.

Seulement, quoique l'on fût d'accord sur ce que le lac Mœris devait se trouver dans la province du Fayoum, on cherchait sa position naturellement, mais sans trop y réfléchir, dans un lieu où on voyait encore dans cette province un grand lac presque rempli d*eau : le lac Birket-el-Korn, que l'on appelle aussi le lac Kéroun.

La plupart des écrivains qui ont traité ce sujet ont été amenés à croire que ce lac était l'ancien Mœris. A l'appui de cette croyance, on a discuté toutes les données transmises par les anciens sur la grandeur du lac Mœris, son orientation, son utilité, sa position par rapport à d'autres lieux, comme Grocodilopolis, le Labyrinthe, etc., et l'on a aussi comparé ces traditions avec les caractères que présente aujourd'hui le Birket-el Kom. Cela a été fait ; mais j'avoue que jamais je n'ai pu avoir la conviction que le Birket-el-Korn pouvait être le lac Mœris.

Dans mes premiers voyages au Fayoum, qui remontent à l'année 1821, je fus frappé, en prenant connaissance des localités, du peu de valeur des preuves qui identifiaient les deux lacs, celui de Korn existant et celui de Mœris non trouvé.

Une des preuves que je ne pouvais retrouver, c'était le caractère d'utilité du lac Mœris appliqué au lac Birket-el-Korn. Ce caractère était incompatible avec la position du lac actuel, et jamais il ne m'est venu à l'esprit de conclure, avec certaines personnes, que le récit des anciens sur les effets bienfaisants de ce grand bassin devait être rejeté parmi les fables, afin de ne pas abandonner leur idée préconçue que le Birket-el-Rorn était bien le lac Mœris.

Plus tard, lorsque ma position en Egypte me fit un devoir de rechercher attentivement la véritable position du lac, afin de

recooDaltre 8i on pouvait lui restituer ses effets avantageux pour l'Egypte, après bien des recherches, j'ai eu la conviction que le lac Mœris n'était pas où' est aujourd'hui le lac Birket-el-Kom, et j'ai retrouvé la véritable situation de cet ancien lac ou réservoir d'eau.

Pour comprendre plus facilement l'exposé de mes idées, il faut se rendre compte de l'état physique actuel du Fayoum et remonter aussi à sa formation géologique. J'espère, par la description et la discussion, succinctes autant que possible, dans lesqueUes je vais entrer sur ces préliminaires indispensables, rendre clairs les développements ultérieurs.

Bescrlption da Fayonm. — On peut voir sur presque toutes les cartes représentant cette portion de l'Egypte, mais mieux encore sur la mienne, un bassin de terres cultivées tout à fait eu dehors du long ruban qui représente l'Egypte.

Ce bassin est circonscrit par des montagnes plus ou moins élevées du désert libyque, et à l' ouest-nord-ouest desquelles on on voit un grand lac : c'est le Fayoum.

Il constitue aujourd'hui une province de l'Egypte, autrefois sous la domination romaine. C'était un Nôme. 11 est relié à rÉgypte cultivable par une petite bande de terres également cultivées qui traverse le désert de Libye et au milieu de laquelle coule un canal de dérivation du Bahr Joussef, qui porte son nom. De chaque côté de cette bande, dont la longueur est d'environ neuf kilomètres, la chaîne libyque, qui borde FÉgypte, est basse; elle forme une espèce de gorge et va en s' élevant, au sud jusqu'à la montagne de Sédiment; au nord, jusqu'aux hauteurs où se trouvela pyramide en briques crues d'IUaoun.

Devant l'entrée de cette bande de terre, véritable communication des terres cultivées de FÉgypte avec celles du Fayoum, et à l'est, se trouve une petite colline sablonneuse et pierreuse formant comme une île déserte au milieu des terres cultivées, ayant du sud au nord une longueur d'environ quinze kilomètres, et laissant entre elle et le désert de Libye un espace cultivé de 1.500 mètres environ de largeur, où continue à couler pendant les crues le Bahr Joussef.

Depuis le point où la bande de terres cultivées qui relie celles

— sodé rÉgypte à celles du Fayoum commence à s'élargir et s'épanouit vers le nord et le sud pour former le Fayoum, jusqu'à la ville de Médinet, capitale moderne de cette province, le terrain, quoique entrecoupé de déchirures et de ravines formées par des cours d'eau à diiférentes époques, est généralement de niveau ; mais cette ligne, où coulent aujourd'hui les eaux de la dérivation du Bahr Joussef allant à Médinet, est la partie la plus élevée du Fayoum. Elle forme comme l'intersection de deux plans faiblement inclinés, l'un vers le sud, l'autre vers le nord; cela constitue un seul plateau qui est circonscrit par une ligne partant de Sélé; au nord et passant par El-Edoua, El-Masloub, El- Allam, Biamo, Zawet, Médinet, Ebgig, Ghidimo, Miniet-el-Heit; je désignerai cette partie de terrain la plus élevée du Fayoum par le nom de plateau n"" 1.

A partir des limites que je viens d'indiquer, le terrain s'abaisse et forme un autre plateau n* â compris entre la limite du premier et une ligne partant de Tamiéh et passant par Kafr-Mâhfoud, Mahsara-Doudé, Sennoris, Tersah, Senbour, Bogça, Abou- Goncho, Neslet.

En dehors de cette limite du plateau n"" 2, les terrains vont en pente plus prononcée jusqu'à la plaine, presque au niveau du lac qui s'étend de ce second plateau jusqu'aux eaux du lac. Dans cette plaine il y a bien aussi des terres cultivées, mais ce'a semble être seulement depuis une époque peu reculée et depuis le retrait des eaux du lac, car on n'y voit d'ailleurs aucun village ancien considérable.

L'existence des ravins dont j'ai parlé plus haut permet de reconnaître clairement la constitution géologique du sol du Fayoum.

Au-dessous des couches de limon du Nil, déposé par lits comme en Egypte, on rencontre, à 5, 6 et 7 mètres de profondeur, des couches de calcaire quelquefois marneux, qui ont une épaisseur de hO à 60 centimètres; elles sont séparées les unes des autres par des couches d'argile. Ces couches calcaii*es suivent à peu près la même inclinaison, vers le lac, que la sur race des terres.

Cette pente, depuis la gorge d'IUaoun à Awart-el-Macta jus-

qu'au lac, peut provenir d'un affaissement des couches calcaires du sol, ce qui se voit par leur inclinaison, affaissement qui aurait eu lieu après le dépôt des terrains d'alluvions formant le sol superficiel du Fayoum, ou bien il se sera produit avant l'apport des alluvions du Nil, lorsque celui-ci commençait à couler dans le Fayoum.

Nous ne parlerons pas ici d'époques géologiques où, avant la formation de l'Egypte cultivable, il a pu exister de grands cours d'eau dans le désert; ce sont d'anciennes révolutions, des cataclysmes dont les traces existent, il est vrai; mais c'est d'une époque plus moderne, et dont nous avons les effets sous les yeux, que nous avons à nous occuper.

Formation séolofriqn^ da Fayoum. — La vallée de l'Egypte est formée par dénudation (1), c'est-à-dire qu'avant l'existence de l'Egypte cultivable, les grands cours d'eau devenus plus tard le Nil ont creusé leur lit dans les roches de différentes formations, mais surtout composées de calcaires et de grès, qui formaient ce qui est aujourd'hui le désert arabique et libyque, depuis la hauteur de Syëne ou Assouan.

D'ailleurs, aujourd'hui, dans tout ce désert, les vallées dans lesquelles les eaux ont coulé sont toutes, à très-peu d'exceptions près, formées par dénudation de la même manière, et quelques-unes aussi par soulèvement ou affaissement du sol ; mais ces dernières sont plus rares.

(4) La vallée de TÉgypte est encaissée, du côté du levant surtout, par des montagnes venant quelquefois jusqu'au fleuve. Du côté du couchant, elles sont plus éloignées; leur formation est calcaire jusqu'au GebelCilcilIy. Leurs couches ou stratifications semblent les mêmes des deux côtés de la vallée. Le côté du levant est plus dénudé; dans Touest ou au couchant elles le sont souvent aussi. Mais dans quelques parties il y a des sables et des agglomérations de graviers et de cailloux apportés par les vents d*ouest du désert; tandis que du côté du levant, les vents battent en plein et laissent les roches a nu.

Cependant k Siout, en remontant le fleuve, les montagnes, au couchant, sont aussi hautes, aussi à pic au-dessus de TÉgypte que celles du côté du levant, et elles continuent ainsi jusqu'au delà d'Esré.

Il me semble donc probable que la vallée de l'Egypte est seulement formée par rérosion produite par des grands cours d'eau.

A cette époque géologique, il pouvait exister d'autres cours d'eau dans des lieux aujourd'hui déserts, comme dans beaucoup d'autresque Ton nomme Bahr-béla-mâ. Il y en a partout, de ces Bahr-béla-mâ, un à l'ouest du Nil et des lacs Natron, un autre à l'ouest des oasis, un autre au levant sur la route de Corosco à AboU'Hamed un autre sur la route du mont Sinaï, etc.; mais de là, il ne' faudrait pas déduire qu'ils fussent des lits anciens de fleuves ou de dérivations du Nil, aujourd'hui le seul fleuve de ces contrées. Les Arabes donnent ce nom de Bahr-béla-mâ {le Fleuve sans Eau) aux lits des vallées où il n'y a plus d'eau, où il n'en coule plus, sans rapporter cela à une époque géologique.

La vallée de l'Egypte étant donc une vallée de dénudation creusée par un fort cours d'eau, a été approfondie, et ce n'est que quand les eaux ont baissé leur niveau, en corrodant le sol, que leur pente, et par conséquent leur vitesse, en diminuant, ont permis premièrement aux graviers, sables et troubles qu'elles charriaient de se déposer, et qu'ensuite, les couches de limon apporté des contiées beaucoup plus au sud, où les pluies permettaient la végétation, ont pu se déposer et commencer à former le sol cultivable égyptien.

Alors le fleuve, le Nil d'aujourd'hui, s'est trouvé soumis, comme régime, aux lois de tous les fleuves de sa nature.

A mesure que les couches annuelles de limon se déposaient et empiétaient sur le bassin de la mer Méditerranée, le cours de ce fleuve s'étendait, sa pente diminuait, et il déposait encore plus de limon. En même temps que ses rives s'élevaient à chacune de ses crues périodiques, son lit suivait la même progression , et bientôt ses bords se trouvèrent plus élevés que les parties de terrain plus éloignées de son lit ; c'est ce qui se voit encore. Pendant les crues annuelles, les eaux, trouvant les parties les plus éloignées du fleuve en contrebas, s'y précipitèrent et formèrent ces différents cours d'eau qui longent le désert libyque depuis la province actuelle de Farchiout, cours d'eau que Ton connaît sous les noms de : El-Homar, l'Assra, le Sohagiéh, le BahrJoussef surtout, et El -Bâten; ces dernière, aujourd'hui, sont plutôt des bas-fonds où' * ' <:aux d'inondation séjournent, que

de véritables cours d'eau, comme, par exemple, dans les environs d'Emassi-el-Médine.

Le Nil, élevant donc annuellement le sol de la vallée dans laquelle il coule, ainsi que son lit, sera arrivé aune hauteur telle que ses crues auront atteint le niveau de la gorge d'illaoun. Alors ses eaux auront coulé dans le Fayoum, et à la suite d'un grand nombre d'années, par suite du dépôt des couches successives du limon, le terrain du Fayoum sera devenu ce que nous le voyons aujourd'hui.

Ce qui pourrait faire penser qu'avant que les eaux du Nil ne pénétrassent dans le Fayoum, l'affaissement du sol avait déjà eu lieu en s'inclinant vers l'ouest et en se détachant de la partie élevée que nous voyons à l'ouest-nord-ouest au bord du lac, c'est ce que l'on voit que sur le premier plateau depuis Àwarat-el-Macta au sortir de la gorge d'illaoun jusqu'à Médinet, la couche de terre végétale est plus épaisse que sur le second, qui est entre Médinet et Senhour; et que de la limite de ce second plateau jusqu'au lac, cette couche est bien moindre. D'ailleurs, c'est évidemment ce qui a dû arriver quand les eaux du fleuve auront commencé à entrer dans le Fayoum-, elles auront déposé moins de limon en se répandant plus loin, comme cela se voit partout, au débouché de vallées et de torrents dans la mer ou dans la plaine ^ les eaux apportent des cailloux roulés, des sables, des terres qui s'épanouissent en forme de delta et s'arrondissent en surface courbe, puis les eaux creusent un lit dans la partie élevée de ces terrains apportés par le fleuve et forment plusieurs branches, comme cela arrive pour tous les deltas.

C'est donc ainsi que le sol cultivable du Fayoum aura été formé, à peu près comme nous le voyons aujourd'hui.

Les montagnes calcaires qui entourent entièrement le Fayoum à l'est et à l'ouest sont assez élevées, sans être pourtant de hautes montagnes. Au sud, elles sont moins abruptes ; la pente qui remonte à leur partie la plus élevée est beaucoup plus douce, et des versants viennent du sud vers Casr Keiroun et au lac Garag, en passant par l'Ouadée Reyan ; au nord, ces versants sont peu de chose.

Rairliis dan» le Fayonm. — Le sol actuel du Fayoum est coupé par beaucoup de ravins dont les principaux prennent leur naissance dans la dérivation de Bahr Joussef, depuis Awaratel-Macta jusqu'à Médinet; ils se dirigent tous vers le Birketel-Korn. Cependant, d'autres commencent seulement dans les terrains du premier plateau et même dans ceux du second.

Les principaux sont le Bahr-béla-mâ et le Bahr Neslet ou El-Ouadée.

Le premier part de Awarat-el-Macta où Ton voit un déversoir qui a été construit pour verser ses eaux dans le ravin et les conduire jusqu'à Tamiéh ; mais il a, un peu plus à l'ouest, une autre prise d'eau dans le Bahr Joussef. Cette prise d'eau est due à une grande rupture de la berge du Bahr Joussef arrivée pendant une inondation. Les eaux se précipitèrent avec une telle violence par cette brèche, qu'elles creusèrent ce ravin d'une manière désastreuse, et j'ai moi-même assisté à une autre rupture du travail qui a été fait en cet endroit pour reconstituer la berge du Bahr Joussef. Les eaux formaient un torrent impétueux ; le lit du Bahr-béla-mâ fut encore raviné, élargi, bouleversé ; des couches de calcaires furent détachées, et les eaux arrivant à Tamiéh bouleversèrent la digue en forte maçonnerie qui formait son déversoir et se précipitèrent dans leBirket-el-Korn. Ce ne fut que quand les eaux du Nil baissèrent assez pour qu'il n'y eût plus d'eau dans le Bahr Joussef qu'en très-petite quantité, que l'on pût fermer cette brèche et réparer la berge, ainsi que la digue du réservoir de Tamiéh.

L'autre grand ravin, le Bahr Neslet ou El-Ouadée, au lieu d'avoir son origine directement au Bahr Joussef, l'a dans une digue très-grande en maçonnerie à Miniet-el-Heit. Cette digue, aujourd'hui, sert, en retenant les eaux que le Bahr Joussef y laisse couler par plusieurs canaux, à préparer l'inondation du plus grand bassin de culture du Fayoum, celui où sont les villages de Toutoun et de Calamcha.

A la prise d'eau de ce ravin, ou plutôt au déversoir du bassin d'inondation dont nous venons de parler, les eaux ont plusieurs fois renversé les consti-uctions du déversoir et de la digue, et se sont précipitées dans le ravin de Bahr Neslet, qui, alors, a pré- •

sente les mêmes phénomènes que celui de Bahr-^béla-niâ.

Les autres ravins, qui n'ont pas leur naissance immédiatement au Bahr Joussef, auront été formés comme le Bahr Neslet par les eaux d'un bassin d'inondation où il se sera produit une rupture.

Les deux grands ravins, le Babr-béla-mâ et le Bahr Neslet, de même que les autres du Fayoum, ne peuvent jamais avoir été creusés de main d'homme ; ils eussent été sans la moindre utilité, et leur existence est due aux seuls effets des eauxqui se sont précipitées accidentellement en cet endroit. Ce qui n'est point étonnant, avec une pente aussi considérable que celle qui existe entre la gorge d'illaoun et le lac Korn, et avec un terrain si peu compacte et aussi friable que celui du Fayoum.

On ne doit pas assigner à ces ravins, tels que nous les voyons aujourd'hui, une origine fort ancienne ; et il semble assez clair qu'à une époque où le Fayoum était déjà cultivé, les eaux ont dû rompre leurs barrières et couler vers le lac, approfondissant sans cesse leur lit dans les terres du Fayoum. Ces dernières sont en effet très-maigres, très-friables, presque comme de la cendre ; ce sont les plus légères et les dernières déposées par les eaux. Elles ont dû y rester plus longtemps en suspension que les autres, et par conséquent elles n'ont pu opposer autant de résistance à l'action des eaux que les terres de l'Egypte.

D'ailleura la pente est due ici à une différence de niveau de Gl'^fSO du point de la gorge d'illaoun où coule la dérivation de Bahr Joussef au déversoir de Awarat-el-Macta jusqu'au lac Birket-el-Korn ; ce qui donne pour le Bahr-béla-mâ ou pour le Bahr Neslet une pente de 1",64 par kilomètre.

Nous avons parlé du Bahr Joussef comme fournissant aujourd'hui des eaux au Fayoum, par une dérivation passant parla gorge d'illaoun, par laquelle le Fayoum a été formé ; il faut donc aussi dire deux mots de ce cours d'eau.

Le Bahr JonMef. — Le Bahr Joussef, ou Bahr Youssef, est un cours d'eau naturel qui peut avoir existé de toute antiquité, mais qui n'a dû couler que pendant les inondations, et qui est certainement bien moins ancien que le Nil dont il n'a jamais été le véritable cours, car il coule dans les parties les plus

basses des terres et le Nil, au contraire, dans les plus hautes.

Sa largeur est, en moyenne, de 60 à 60 mètres ; ses beiges sont formées de limon, et elles sont à pic presque partout. Ce cours d'eau est tellement tourmenté qu'il a beaucoup plus de sinuosités que le Nil lui-même ; cela seul indiquerait d*une manière évidente qu'il n'a jamais été creusé de main d'homme. D'ailleurs, nulle part, sur ses bords, on ne voit de berges formées de terres de déblai provenant de l'excavation,] ce qui se voit pourtant encore pour les canaux les plus anciens. Ce n'est seulement qu'à la prise d'eau actuelle du Bahr Joussef, jusque vers Geldé, que Ton voit de hautes berges qui proviennent du curage de ce cours d'eau qui, chaque année, se remplit de sable et de limon (1).

La prise d'eau ancienne du Bahr Joussef est, pendant les crues ou hautes eaux, à 27"',55 plus haut à peu près que le seuil du canal à Âwarat-ei-Macta ou Illaoun.

B'aprè» les citation» des auteurs anciens, le Blrket-el'Kom ne peut être le lac Mteris. — Après cette description du Fayoum, qu'il importait de connaître pour la question qui nous occupe et sur laquelle nous aurons occasion de revenir, il faut exposer le plus brièvement possible les données qui nous sont fournies par les auteurs anciens et les voyageurs, afin d'examiner si le Birket-el-Korn a pu satisfaire aux diverses conditions qu'imposent ces traditions historiques, et dans ce but nous exposerons quelques considérations préliminaires sur ce lac.

Le Birket-el-Kom peut être considéré sous deux aspects, comme ayant toujours eu le niveau qu'il a maintenant, ou comme ayant eu, à d'autres époques, et peut-être alternativement, une étendue plus considérable.

Nous ne parlerons pas de l'époque où tout le bassin du Fayoum était peut-être rempli d'eau jusqu'au niveau du premier plateau, car alors le Fayoum ne pouvait exister. C'est peut-être à cette époque qu'il a pu exister un écoulement par le Bahr-béla-mâ,

(1) Depuis que le khédive a fait creuser le nouveau canal Ibralmiéh, dont la prise d*eau est beaucoup plus haut, ce cours d'eau n*estplus aussi obstrué chaque année.

cette vallée qui se trouve à l'ouest des lacs Natron ; mais cela est néanmoins bien douteux.

Le lac est aujourd'hui à 61 ",83 plus bas que le sol d'Awaratel-Macta. En remplissant aujourd'hui le Fayoum à cette hauteur, les montagnes qui bordent le lac Korn vers le N.-O. sont beaucoup plus élevées que cela. La surface du lac actuel est plus basse que la Méditerranée de 29 mètres ; il faudrait donc, même pour atteindre ce niveau, qu'il montât jusqu'aux terrains cultivés du second plateau du Fayoum. v'^"'-^

En résumé, de toutes les discussions déjà soutenues, on s'est ^^•"'^

arrêté de préférence à Thypothèse que le Birket-el-Korn avait anciennement pour limites, d'une part les montagnes qui le bordent actuellement au nord et à l'ouest, et de l'autre côté la ligne qui forme le second plateau.

Celte hypothèse présente à première vue quelques difficultés ; ainsi, entre les limites du second plateau et les bords actuels du laci on rencontre quelques ruines, peu considérables, il est vrai, et dans la chaîne de montagnes, qui borde le lac au nordouest, on trouve quelques excavations qui ont servi de tombeaux-, j

mais tout cela est beaucoup plus moderne que Tépoque à laquelle le lac a dû être rempli jusqu'aux limites du premier j

plateau. ]

Dans la paitie nord-ouest comme dans la partie sud-ouest et sud du lac, on voit bien des restes de terrains qui ont été cultivés, on y remarque même des petites couches de limon du Nil ; mais ces vestiges sont encore modernes et ce limon a été déposé par deux canaux d'irrigation dont on voit encore les traces. L'un est le Bahr Wardanne, qui a sa prise d'eau dans le Bahr Joussef avant d'arriver à Awarat el-Macta, et qui con- ^

tourne toutes les terres cultivées pour aller se perdre dans les j

terrains à l'ouest de Tamiéh. L'autre est le Bahr-el-Garag et a dû porter anciennement ses eaux jusqu'aux environs de Casr '

Keiroun et de l'OuadéeReyan.

On voit encore sur les bords du lac quelques ruines, celles en briques d'un bain, et le Casr Keiroun, qui se trouve sur la partie élevée hors de la limite où les eaux du lac ont pu atteindre.

Vansleb, qui fut au Fayoum en 1673, dit qu'on s'embarquait

à Seûhour pour passer de Tautre côté du lac ; il faut entendre par là que c'était près du village de Senhour. Effectivejaent, en 1834 comme aujourd'hui, c'était encore à Senhour qu étaient les pêcheurs, et on s'embarquait sur le lac plus près du village de Senhour que d'un autre.

Que conclure naturellement de tout ceci? c'est qu*aux environs du Birket el-Korn, comme aux environs du Vésuve, comme en Hollande, malgré les catastrophes qui arrivent, l'habitation détruite est reconstruite à la même place où elle était, le propriétaire pensant qu'il n'est plus sous le coup d'un accident, qui pourtant peut se reproduire d'un jour à l'autre -, et que les voyageurs, qui ont vu de loin ou de près le Birket-el-Korn y seront allés, soit après qu'il aura été rempli par les ruptures des digues comme celles dont j'ai parlé pour le Bahr-béla-mâ, le Bahr Tamiéh, ou le Bahr Neslet, soit au contraire longtemps après, lorsque l'évaporation avait fait disparaître les eaux provenant des ruptures.

Quoi qu'il en soit, comme cette extension du lac Korn actuel jusqu'aux limites du second plateau du Fayoum a été favorable à l'opinion des personnes qui ont identifié le lac Mœriset leBûrketelKom, il importe de réfuter cette conception telle qu'on Ta énoncée ; d* autant plus que la plupart des arguments que j'aurai à opposer, s'appliqueront à la position du lac Mœris.

Hérodote dit : le lac Mœris a sa longueur dans la direction du nord au sud (1) ; et le lac d'aujourd'hui ou celui de Birket-el- Korn, a sa plus grande longueur dans la direction sud-ouest et nord-est.

Il dit aussi que te Labyrinthe est un peu au-dessus du lac et en face de la ville de Crocodilopolis (2). M. Jomard a parfaitement établi qu'on ne peut chercher le Labyrinthe ailleurs qu'aux environs de la pyramide d'Awarat. Les découvertes faites depuis l'époque de l'Expédition française ont mis hors de doute l'exac* titude de cette position ; et si l'on ne voit pas plus de restes de

(4) Hérodote, livre 11, cap. 149.

(2) Hérodote, lib. H, cap. 148.

cet immense édifice, c'est qu'il est récouvert comme je le dirai plus loin. Or la pyramide d'Awarat est à environ sept lieues du lac d'aujourd'hui et à cinq lieues et demie de la limite du second plateau. Gomment alors ce lac occuperait-il donc remplacement du lac Mœris, qui devait ôtre seulement un peu au-dessous du Labyrinthe et qui s'en trouve si éloigné.

Il résulte de ce que rapporte Diodore de Sicile, qu'on avait choisi vers l'entrée du lac un terrain convenable dans la Libye pour y construire le Labyrinthe (1). Cet auteur, d'accord avec Hérodote sur la proximité du Labyrinthe et du lac Mœris, nous x'

permet donc encore de conclure que le Birket-el-Korn n'est pas •

le lac Mœris.

D'après Etienne de Byzance, la ville de Grocodilopolis était bâtie près du lac Mœris, et l'on peut même dire sur ses bords, selon la manière d'interpréter le texte (2). Il est certain que la ville de Grocodilopolis, qui plus tard a été celle d'Arsinoé, est bien Timmense emplacement couvert d'énormes décombres que l'on voit près, et au nord, de la ville de Médinet, capitale actuelle duFayoum et que les Arabes ont nommée Comfarès. Le Labyrinthe est d'ailleurs près de la pyramide d'Awarat, et Siraboii dit que la ville de Grocodilopolis est à cent stades ou 9.400 mètres au-dessous du Labyrinthe (3); Comfarès est à 8.600 mètres en ligne directe de la pyramide d'Awarat; ce qui se rapporte assez, vu l'incertitude que laissent et l'expression de la distance d'une ville à un moment donné et la distance même, qui certainement n'a jamais été mesurée par ceux qui en parlent, ce que nous voyons journellement par tous les voyageurs.

Il est donc évident que ces décombres occupent bien la position de Grocodilopolis ; de plus ce point concorde aussi assez bien avec la latitude donnée par Ptolémée, quoiqu'il ne faille pas prendre ces latitudes et longitudes comme ayant été observées et calculées, mais comme déduites d'itinéraires ou de cartes de

(1) Diodore de Sicile, lib. i.

(2} Stephan Byzantin.

(3) Strabon, lib. XVII, p. 812.

voyageurs, Ptolémée n'ayant pas été sur les lieux faire des observations.

Ainsi donc les décombres près Médinet-el-Fayoum donnant bien la position d'Arsinoé, comme elles se trouvent à une distance de trois lieues des limites les plus rapprochées du Birketel-Korn, ce lac ne peut être celui de Mœris.

Pline dit que le lac était entre le nôme Arsinoïte et celui de Memphis (1) .

La route la plus directe de Memphis au nôme Arsinoïte, la seule que Ton pouvait suivre par eau pendant l'inondation, devait être de remonter le Nil, d'entrer par le Fayoum en restant dans les terres cultivées, et c'est aujourd'hui encore la principale route.

On pouvait et l'on peut encore venir par le désert, et arriver à Tamiéh; ou bien, de Zawét-el-Maslout sur le Nil venir àSélé ; mais par ces deux routes le Birket-el-Korn ne pouvait se trouver sur la route du nôme Memphitique à celui d'Arsinoé; ce qui est encore une preuve que le Birket-el-Korn actuel n'est pas le lac Mœris.

Pomponius Mêla dit que le lieu où est le lac Mœris avait été jadis une campagne (2) ; et ceci est à remarquer, à se rappeler quand nous parlerons de la vraie position du lac Mœris. Or le Birket-el-Korn n'a jamais pu présenter cet aspect; il est aujourd'hui, comme nous l'avons dit, à 29 mitres en contrebas de la mer (3) et à 50 ou 53 mètres plus bas que la surface du second plateau du Fayoum. Comment donc cet emplacement eût-il été une campagne avant d'être un lac; il a toujours dû, de même que les terrains qui se trouvent entre ses rives et le commencement des hauteurs qui vont rejoindre le second plateau, être imprégné de sels divers.

(4) Pline, lib. V, cap. 9.

(2j Pomponius Mêla. De Situ Orbis, iib.I, p. 9.

(3) Ce n'est pas seulemeut le lac Korn qui offre ce phéDomène; on sait quelle énorme dépression a la mer Morte au-dessous de la Méditerranée. Mais en.Ëgypte même des Ijacs : comme'ceux de Natron, ceux plus à l'ouest de Magarrah. ceux que Ton rencontre sur la route allant à Siwah, ceux près de cette oasis et celui plus à Touest encore, nommée TArachiéh, sont dans le même cas.

Ces lieux environnant le Birket-el-Korn ont toujours dû être à rétat de marais salants ou couverts d'eau; et ils ont toujours été, depuis que le Fayoum a été habité, cultivé, un bassin d'écoulement pour les eaux d'irrigation du Fayoum. Ainsi, puisque ce qqe nous voyons aujourd'hui ne peut coïncider avec ce que dit Pomponius Mêla : que le lac Mœris avait été une campagne, c'est un motif sérieux de plus pour croire que l'emplacement du Blrket-el-Korn n'est pas celui du lac Mœris.

D'ailleurs si l'emplacement du lac Kom avait été jadis une campagne; pour creuser ce lac, et le creuser à 29 mètres au-dessous de la mer, il eût fallu exécuter un travail encore plus grand que celui que M. Jomard attribue à ce creusement; il eût fallu un million d'hommes pendant sept cent soixante ans; encore compte-t-il à 4 mètres cubes par jour, et à ces distances, à ces hauteurs ce serait cent fois moins.

Hérodote nous fournit encore un passage remarquable sur le lac Mœris ; il dit qu'il formait un coude à l'occident, qu'il se poitait au milieu des terres le long de la montagne au-dessus de Mempbis, et il ajoute que sa figure était oblongue (1) . Le lac actuel ne forme pas un coude à Toccident, il n'est pas non plus au milieu des terres, il est à l'extrémité des terrains cultivés; ce n'est donc pas là que l'on doit chercher le lac Mœris.

Je sais que quelques écrivains ont voulu prendre le Gasr Keiroun pour le Labyrinthe ; mais leur opmion est sans importance, car le Gasr Keiroun est un petit monument bien moderne auprès de l'époque du Labyrinthe.

Hérodote donne au lac Mœris un circuit de trois mille six cents stades ou soixante shœnes (2) , et en admettant que le petit stade, comme le pense aussi M. Jomard, ait eu 99''%75, cela ferait pour les 3.600 stades de circuit un développement de 359.100 mètres.

Diodore suppose au lac Mœris la même mesure que celle que donne Hérodote (8) et semble l'avoir copié en cela comme en beaucoup d'autres choses.

(4) Hérodote, lib. H, cap. 150.

(2) Hérodote, lib. H, p. 149.

(3) Diodore, lib. L

Fline attribue au lac Mœrispour contour deux cent cinquante mille pas ou deux cent cinquante milles, et il rapporte une autre mesure donnée par Muleïn, laquelle serait de quatre cent cinquante milles (1) ; la première de ces mesures fait environ â69.â42"',75 en prenant le mille des itinéraires à l.â77",76; la seconde doit provenir des trois mille six cents stades indiqués par Hérodote, qui ne sont que de 99'",75 et que l'on aura pris pour des stades olympiques qui sont de huit au mille d'Hérodote, ce que M. Jomard a d'ailleurs remarqué. En réduisant ces trois mille six cents stades olympiques, qui sont chacune de 184'",72, en milles itinéraires, on a quatre cent cinquante milles.

Voilà donc bien trois mesures, qui toutes proviennent de celles données par Hérodote ; mais certainement cet historien n'a jamais lui-même mesuré le lac, il s'en sera rapporté à ce qu'on lui aura dit, et probablement qu'à cette époque comme encore de nos jours, on exagérait beaucoup. Cette tendance est tout à fait dans l'esprit des modernes comme des anciens Égyptiens; on peut la constater également dans ce qui nous reste des anciens, comme dans la plupart des renseignements fournis à notre époque. Je pense par conséquent qu'il ne faut prendre aucune de ces mesures comme étant strictement exacte, mais seulement comme renseignement.

Pomponius Mêla n'accorde que vingt milles de circuit au lac Mœris (2) et cette appréciation présente une énorme différence avec les mesures données avant lui; on a supposé que le texte avait été altéré, mais il est aussi raisonnable de croire à cette mesure qu'à celles qui ont été citées précédemment ; elle peut servir à prouver que personne n'a mesuré le lac, et que sans doute, ainsi que nous l'avons déjà dît, les historiens et les voyageurs s'en rapportaient aux opinions diverses qu'ils entendaient énoncer à ce sujet, comme aussi «^ ce que d'autres avaient écrit avant eux.

Des auteurs plus modernes qui ont vu le Birket-el-Kora, d'au-

(i) Pline, lib. V, cap.

(2) Pomponius. De Situ Orbis, lib. I, cap. 9.

1res qui n*en ont jamais approché et qui ont toujours cru voir le lac Mœris dans une autre position qui n'était pas la sienne, d'autres enfin qui n'ont fait que lire ce qui avait été écrit et fait sur le lac Mœris, donnent aussi des dimensions et des positions tout à fait hypothétiques sur son étendue et sur sa position.

Paul Lucas attribue au lac Mœris de trente à quarante milles de circuit (1) .

Pococke, avec le père Sicard, lui donne cinquante milles de longueur, et aussi le premier l'a-t-il estimé à trente milles en prenant toujours le Birket-el-Korn pour le lac Mœris (2).

Granger le fait de sept lieues de long (3) .

Bossuet suppose au lac Mœris cent quatre-vingt lieues de contour (4).

D'Ânville et de Pauw donnent au lac douze lieues de longueur (5).

Enfin M. Jomard donne au lac Keiroun, tel qu il l'a vu, une longueur de douze lieues et un circuit de vingt-huit lieues. Mais en prenant les limites où il suppose que les eaux aient pu monter, c'est-à-dire à une hauteur à peu près de 7 à 10 mètres au-dessus des eaux à Tépoque où il a visité le lac, le contour serait de trente-deux lieues, ce qui donnerait |dans le premier cas un périmètre de 12A.i32 mètres et dans le second de li2.000; et certes, celles-ci peuvent être considérées comme bien suffisamment exactes pour la question -qui nous occupe, car d'ailleurs M. Jomard a vu le lac, a marché sur ses bords, il était habitué à lever des cartes; et d'autres en même temps que lui et non moins exercés ont contourné le lac ; puis enfin ces mesures s'accordent avec celles des cartes de la province du Fayoum, relevées depuis et d'après mes instructions , quand j'étais au Ministère des Travaux publics.

(4) Paul Lucas, 3' voyage, t. III, p. 63

(3) Description of the East by Rich, Pococke, 1 11; et Mémoires des Missions dans le Levant, t H et Y, du père Sicard. (3) Granger : Voyage en Egypte.

^4) Bossuet : Histoire universelle.

(5) Mémoire surTÉgypte, p. 151, et Recherches philosophiques sur les Égyptiens.

On voit donc bien encore, d'après là diversité de toutes ces dimensions , soit entre elles , soit relativement à l'ancien lac Mœris , qu'il ne faut pas attacher une importance absolue à toutes ces mesures , afin d'en tirer des conclusions ou positives ou négatives sur l'identité de la position du Birket-el-Korn avec celle de l'ancien lac Mœris. Ceci , vu la nature des traditions , est uo problème d'approximation ; et il suffit de ne pas s'écarter trop fortement des limites données par les auteurs anciens.

Ainsi les dimensions attribuées au lac Mœris sont trop incertaines pour que, si l'on trouve quelque coïncidence seulement entre elles et celles du Birket-el-Korn tel qu'il est aujourd'hui ou tel qu'il a pu être antérieurement , on puisse en déduire par ce seul fait que ce lac est bien le lac Mœris.

Hérodote donne au lac une profondeur de cinquante orgies (1) , ce qui équivaudrait à environ 92 mètres. Or depuis la gorge d'IUaoun et le seuil du Bahr Joussef à Awarat-el-Macta jusqu'à la surface du lac , comme l'a vu M. Jomard et comme cela existait encore lorsque j'ai fait faire des nivellements , il y a61°*,80. En mettant la profondeur des eaux du lac à20"',20, ce serait la mesure qu'Hérodote donne au lac ; et en supposant que tout le bassin du Fayoum fût ainsi rempli d'eau pour former le lac , il n'y aurait plus eu de nôme Âmnoïte , et plus aucun village, aussi bien de ceux qui sont sur le second plateau, que sur le premier ; de plus les dimensions du lac, dans ces conditions, eussent dépassé de dix fois les plus grandes énoncées ci-dessus.

Dans le cas même où l'on identifierait le lac Mœris avec le Birket-el-Rorn il n'aurait jamais pu avoir cette profondeur, et il faut croire à une erreur de mesure ou d'unité de mesure. Mais Hérodote ajoute aussi une chose importante, c'est que la pyramide bâtie par Asychis était en briques faites avec du limon que des hommes retiraient du fond du lac avec des perches armées de crocs (2).

Ceci prouverait que le lac n'était pas si profond , car avec des perches on doit penser que l'on n'atteignait pas à plus de 4 mètres

(1) Hérodote, lib. H, cap. 149.

(2) Hérodote, lib. U, cap. 138.

environ. Ainsi Hérodote se contredit complètement dans ces deux mesures.

Ce fait se rapporterait peut-être à la profondeur du lac d'aujourd'hui ; mais son fond est formé de vase qui n'a jamais été propre à faire des briques ; et nous verrons bientôt , quand on parlera de l'utilité du lac Mœris , que ce fait a pu avoir lieu dans une autre localité.

Ainsi, comme nous avons vu d'ailleurs que le Birketel-Korn ou le lac Keiroun n'a jamais pu atteindre ni la profondeur, ni les dimensions données par Hérodote, par conséquent, on ne peut rien conclure encore de l'identité de la position des deux lacs.

Hérodote dit aussi, et tous les auteurs sont d'accord avec lui et entre eux, que le lac Mœris avait été fait de main d'homme (1). quoique les uns disent creusé, et les autres, comme Pline, formé

Examinons cette question.

Les eaux du lac El-Kom actuel sont à peu près à 29 mètres en contre-bas de la mer et à 50 mètres au dessous de la surface des terrains du second plateau du Fayoum , où se trouvent tous les anciens villages. La profondeur de l'eau est en moyenne de 4 mètres; on aurait donc creusé en partie dans le rocher à une profondeur de 67",20 sur une superficie de plus de 80 lieues carrées. On comprend bien que la chose ait été de toute impossibilité, et la supposition d'un semblable travail doit être rejelée parmi les fables. Où sont les déblais de cette excavation ? faudrait il -encore conjecturer qu'ils ont été portés au Nil , ce qui aurait centuplé le travail si impraticable déjà, comme l'a fait voir M. Jomard ; et d'ailleurs dans quel but aller creuser un lac à 65 mètres plus bas que les terres de l'Egypte à Bénésouef , et plus bas encore de 33 mètres que les terres de la Basse-Egypte ; quel effet utile attendre d'un semblable travail?

Le Birket el-Kom est donc bien un accident naturel du terrain ; et puisque tous les auteurs s'accordent à dire que le lac Mœris fut fait par le roi de ce nom, c'est que l'on ne doit pas le chercher où est le lac d'aujourd'hui.

(Ij Hérodote, lib. Il, cap. 150.

lie BlrUef^el-Kom n*a pu remplir le b«i utile dm lae Hœrlii. — Sous d'autres rapports, encore bien plus graves que ceux dont nous venons de parler, nous verrons des motifs impérieux de rejeter de la discussion la comparaison du lac Mœris ; et quoique ce que nous allons dire se rapporte plutôt à l'utilité du lac Mœris comme modérateur des eaux du Nil qu'à ses dimensions, cependant ces deux points se tiennent et il est difficile de les séparer.

Hérodote dit que le lac Mœris recevait les eaux du Nil par des canaux souterrains, que ces eaux coulaient pendant six mois dans le lac et pendant six mois du lac dans le fleuve (L).

Diodore de Sicile rapporte que les débordements n'étant avantageux qu'autant qu'ils gardaient une certaine mesure, le lac Mœris donnait un écoulement aux eaux lorsque leur abondance les faisait séjourner trop longtemps dans les campagnes (2).

Selon Strabon la grandeur et la profondeur du lac le rendaient capable de recevoir à l'époque de l'inondation l'excédant des eaux sans déborder sur les campagnes habitées et cultivées, et de conserver ainsi que le canal assez d'eau pour suffire aux irrigations , lorsqu'à mesure que le Nil s'abaissait le lac se dégorgeait de son trop plein par l'une et l'autre des embouchures du canal. A cet effet on avait jointle secours de l'art; chacune des bouches était fermée par des barrières au moyen desquelles les architectes réglaient l'entrée et la sortie de l'eau (3).

Nous voyons encore dans Hérodote que le lac se déchargeait dans la Syrte de Libye par un canal souterrain, renseignement qu'il tenait, dit- il , des habitants du pays (ik).

Le second plateau est en contre-bas du sol de Bahr Joussef à Awarat-el-Macta , et ce dernier point n'a pu être plus bas puisque c'est le rocher ; ainsi toutes les eaux qui auraient pu se trouver dans le lac Mœris au dessous de ce point n'auraient pu être reversées vers les terres de l'Egypte par la gorge d'Illaoun, qui

(ij Hérodote, lib. II, cap. 148.

(2) Diodore, lib. I.

(3) Strabon, lib. XYil, p. Sli.

(4) Hfirodote, lib. II.

a été et est encore la seule issue pour le cours des eaux , et toutes celles qui auraient été dans le lac en contre-bas de ce point eussent donc été inutiles.

Les eaux supérieures à ce point auraient pu seules concourir à l'effet utile du lac ; mais alors elles auraient d'abord recouvert tout le plateau n* 2 , pour être de niveau avec le sol du canal à Awarat-el-Macta, et elles auraient dû s'élever encore au delà pour pouvoir être reversées vers TÉgypte. Alors leFayoum entier n eût été qu'un vaste lac et avec une hauteur d'eau impossible à concilier avec l'existence de villes considérables qui formaient le nôme Crocodilopolite ou Arsinoïte, si riche selon tous les auteurs, le seul de TÉgypte, comaie encore aujourd'hui, où il y ait des oliviers. La grande quantité de villes ruinées , abandonnées, comme Médinet-el-Mahdi , Médinet-el-Hati, Médinet- Nemroud, Gasr-Keiroun, etc. , indiquent aussi bien que celles qui existent encore, comme Sennoris, Senboun et toutes les autres, que jamais cette partie n'a été sous les eaux, et elles datent du temps du lac Mœris et de Crocodilopolis.

Si jamais le Fayoum a été sous l'eau, comme nous l'avons supposé, c'est longtemps avant qu* il fût habitable et avant que que le lac Mœris existât. A l'époque où, par suite de l'exhaussement du lit du fleuve et du sol des terrains d'alluvion, les eaux s'échappèrent par la communication de la gorge d'Illaoun dans les basses terres du Fayoum, époque à laquelle tout ce pays dut être recouvert par les eaux, il n'y avait pas de campagne alors, pas de terrains d'alluvion, puisque le Nil n'en avait pas encore apporté : tout était roche, pierre ou sable.

Les traditions du pays sont d'accord avec ce que je dis sur la formation du Fayoum ; elles disent qu'avant Joseph, fils de Jacob, le Fayoum n'était qu'une mer, et qu'avant d'être cultivable, il avait été un marais ne servant que de lieu d'écoulement aux eaux de la Haute-Egypte.

En admettant encore, pour un moment, que le Birket-el-Korn sût eu pour limites celles du second plateau du Fayoum, voyons quels sont les changements de niveau que les eaux apportées parleBahr Joussef, qui, de toute antiquité, a toujours conduit ses eaux dans le Fayoum, auraient pu faire subir.

La prise d'eau du Bahr Joussef, dans le Nil, àjDeïrout-Chérif, est élevée au^essus du sol de ce canal à Awarat-el-Macta, point invariable puisque c'est le rocher lui-même, de 27 mètres environ.

La longueur de ce canal, ou cours d'eau naturel, dont les sinuosités sont très-nombreuses, est, de sa prise d'eau à Awarat, de 330 kilomètres.

La vitesse des eaux, dans le Bahr Joussef, déduite et calculée sur ces données, ne fouiiiirait qu*un résultat incertain à cause des sinuosités où la vitesse n'est pas régulière, à cause encore des variations fréquentes de sa largeui', de sa profondeur, des lies qui le divisent et des affluents qu'il reçoit par d'autres canaux venant du Nil. Nous aimons mieux alors nous en rapporter à des expériences directes et suffisamment multipliées pour que nous puissions compter sur leur résultat.

Ainsi, à l'époque des plus fortes crues, nous avons fait une opération près de Déachché et une autre à Bebnessé, qui nous ont donné les résultats suivants :

Largeur du œurs d'eau :

A la surface 61 mètcub.

Au plafond 54

Moyenne 50

La profondeur moyenne 7

La section 413

La vitesse à la surface en une minute 82

Vitesse moyenne 65, 6

Recette en une minute 27.092, 8

ce qui donne, en prenant la moyenne de la recette des eaux du Nil pendant une grande crue, au Gébel Cilcilly (Haute- Egypte) , et dans la même circonstance au Caire, le rapport avec le Nil de ^.

On ne peut supposer qu'anciennement cette recette d'eau ait été plus forte, puisque la pente n'a pu aller qu'en augmentant. Le lit du Nil, en effet, a dû s'élever à la prise d'eau, et le point de débouché dans le Fayoum, à Awarat-el-Macta, est un repère invariable à très-peu près.

Ainsi, pendant les trois mois que coule le Bahr Joussef dans le

Fayoum, ou cent jours, les eaux apportées formeront un cubage de 2.901.363.200 mètres cubes.

Le Birket-el-Korn a de surface aux basses eaux, comme il est souvent, 265.000.000 mètres carrés-, aux limites supposées du second plateau, en montant jusque-là, il aurait de surface 980.000.000 mètres carrés.

Comme la petite surface s'augmenterait considérablement au fur et à mesure que les eaux monteraient, nous compterons sur la grande dimension du lac, et alors on aurait une élévation de S",9, ce qui serait encore à 50"',9 en contre -bas du seuil d'Awarat-el-Macta.

Il résulte de ceci, très- clairement, que le Birket-el-Kom que Ton retrouve aujourd'hui dans le Fayoum, à quelque niveau qu'on le considère, n'a jamais pu jouer le rôle de modérateur du Nil et surtout servir aux irrigations, efiet pourtant qui était le but utile du lac Mœris.

Bien certainement, d'après ce que nous venons d'exposer, le lac Mœris étant placé comme Test le Birket-el-Kom, ne pouvait, comme le dit Strabon, rendre par deux embouchures les eaux qu'il avait reçues pendant les inondations, et cependant, comme on le voit, cet auteur affirme le fait.

Rien, non plus, ne nous indique qu'à une époque historique le Birket-el-Kom ait pu se décharger dans la Syrte libyque, à moins que ce ne soit, comme nous l'avons dit précédemment, à la formation des terrains d'alluvion du Fayoum, quand cette contrée était un immense lac, et par conséquent bien longtemps avant Mœris. Mais remarquons bien une chose, c'est que le Birket-el-Korn , par rapport à Arsinoé ou Grocodilopolis et au Fayoum, se trouve lui-même dans la Syrte libyque.

Diodore de Sicile dit qu'il y avait un grand canal servant de communication entre le Nil et le lac Mœris, qui avait 80 stades de longueur et 3 pheltres de largeur (1).

Strabon parle aussi de ce canal, en disant que le Labyrinthe est à 30 ou ao stades plus loin que la première entrée dans le lac.

(1) Diodore de Sicile, lib. 1.

Si leBirket-el-Korn est identique avec le Mœris, il est assez naturel de croire que le grand canal de communication dont parle Diodore est le Babr-béla-mâ ou le Bahr Tamiéh ; mais cette supposition présente le même genre de difficultés que l'hypothèse qu'elle est appelée à soutenir.

Les dimensions du Bahr-béla-mâ ne se rapportent guëi^ à celles citées ; la longueur du Bahr-béla-mâ est beaucoup trop grande. Ce ravin ne communique pas avec le Nil, mais bien avec un appendice du Bahr Joussef vers le Fayoum, qui n'est luimême qu'une dérivation du fleuve, loin d'être le Nil lui-même.

Sa pente, du Bahr Joussef au lac Keiroun, est même trèsforte : de 1",54 par kilomètre. Gomment expliquer, alors, qu'il servît au contraire à ramener les eaux surabondantes du lac vers l'Egypte, comme le dit Strabon dans la citation rapportée plus haut ? Gomment admettre encore, même en négligeant cette contradiction, qu'anciennement on se fût astreint au long et pénible creusement du Bahr-béla-mâ pour faire couler vers le lac des eaux qui venaient d'une prise d'eau aussi élevée et qui passaient au point fixe d'Awarat-el-Macta, dont le niveau est de beaucoup supérieur à celui de ce ravin, tandis qu'en laissant seulement couler les eaux on pouvait raviner tout le pays, comme on le voit principalement dans le Bahr-béla-mâ et même au Bahr Neslet. L'exécution d'un semblable travail eût été en pure perte, d'ailleurs, puisqu'il ne pouvait ramener les eaux du lac vers l'Egypte, à cause de la contre-pente qui est si forte.

La position de Bahr-béla-mâ satisfait assez bien à la donnée de Strabon, qui place le Labyrinthe à 30 ou àO stades de la première entrée du canal, car la pyramide en brique d'Awarat-el- Macta est à peu près à cette distance de l'embranchement de Bahr-béla-mâ dans le Bahr Joussef ; mais cette circonstance, d'ailleurs d'assez faible importance, n'infirme pas les raisons fondamentales qui nous empêchent de considérer ce ravin comme étant le canal de communication dont parle Strabon, et l'on verra plus loin que la distance de 30 ou àO stades du Labyrinthe à la première entrée du canal peut s'adapter à un autre lieu.

D'autres particularités du lac Mœris sont encore à remarquer.

Hérodote dit que le pays où est le lac Mœris est sec et aride (1). Ceci, il est vrai, peut se rapporter au Birket-el-Korn , qui, d*un côté, a le désert libyque, comme il Ta toujours eu, mais qui, de l'autre, a eu, comme aujourd'hui encore, les terres cultivées du Fayoum. Cela peut parfaitement se rapporter à une autre position dont nous parlerons bientôt.

Hérodote dit aussi, en parlant de la profondeur du lac, qu'on voit deux pyramides presque au milieu du lac ; qu'elles ont 50 orgies de hauteur hors de l'eau et que leur base est recouverte par une pareille hauteur d'eau. Il ajoute que sur chacune de ces pyramides il y a une statue (2) .

La profondeur des eaux de l'ancien lac Birket-el-Korn pouvait« comme nous l'avons établi, se compter, de la surface du second plateau jusqu'au fond du lac, à 57",80.

Hauteur de Teau 4,00 \

Hauteur du second plateau 63,80 )

Ainsi, si le Birket-el-Korn était le lac Mœris, les deux pyramides, qui avaient i 00 orgies ou 18i mètres à partir du fond du lac, devraient dépasser non le plateau n*" 2, mais celui n* 1, de 120 mètres. Alors, comment se fait-il que les eaux du Birket-el-Korn étant descendues autant en contre-bas du niveau que nous le supposons, n'aient pas laissé voir les restes d'une construction plus grande que celle de la pyramide de Giséh.

Pline dit qu'il y avait une grande pyramide dans le nôme Arsinoïte, deux dans le Memphitique, non loin du Labyrinthe, dans le lieu où fut le lac Mœris, c'est-à-dire la Grande- Fosse (i).

Pline affirme donc, comme Hérodote, qu'il y avait deux pyramides dans le lac ; mais aussi, d'après le passage de cet auteur, 51 semblerait que du temps où il écrivait, le lac était détruit ou ne fonctionnait plus, mais que les pyramides existaient toujours.

(1) Hérodote, lib. II, p. 149.

(2) Hérodote, lib. Il, p. 149.

(3) Pline, lib. XXXVII, cap. 12.

Or, le Birket-el-Korn a dû exister sans interruption depuis que les eaux du Nil s'y sont écoulées ; il y a donc toujours eu de Teau dans sa cuvette, et au moins autant qu à présent.

Alors, si au temps où écrivait Pline, on eût pris le Birket-el- Korn pour le lac Mœris, il n'aurait pas écrit ces mots : au lieu où fut le lac Mœris. D'après ce passage, le lac Mœris n'aurait pas été le lac d'aujourd'hui; d'ailleurs, comment le Birket-el- Korn pourrait-il être détruit, à moins de le combler, chose impossible?

La fin du passage est aussi fort remarquable : le lac Mœris ou la Grande fosse^ ne peut pas désigner un lac et un autre lieu que le lac, ainsi qu'on Ta pensé de nos jours, pour expliquer l'effet utile du Birket-el-Korn, considéré comme identique au lac Mœris.

Ce mot de Fosse veut aussi bien dire un bassin artificiel qu'un canal formé de main d'homme, et cette expression ne peut s'appliquer à un lac naturel comme l'est le Birket-el-Korn.

Aujourd'hui encore, on distingue fort bien en Egypte un bassin formé par des digues, et que l'on nomme Hod-el Khasné, servant à inonder les terrains en y retenant les eaux, d'un lac naturel que l'on appelle Birket.

Nous avons passé en revue les différentes traditions qui nous sont parvenues, et Ton a pu voir que Ton ne pouvait, pour la plupart, les rapporter à la position du Birket-el-Korn ; mais ce qu'on ne rencontre pas surtout dans ce lac. c'est la possibilité d'une fonction utile analogue à celle qu'on attribue au lac Mœris; cette fonction constituant cependant la donnée la plus positive, il parait assez naturel de la prendre pour point de départ dans la recherche du véritable emplacement du lac Mœris, qui fut formé pour retenir les eaux apportées pendant les crues et, plus tard, arroser les terres quand les eaux manquaient ou s'étaient retirées.

Pour que pendant les crues le lac ait pu recevoir les eaux du Nil par une dérivation du Bahr Joussef, qui existait déjà, il fallait que son niveau fût inférieur à la prise d'eau du canal qui apportait les eaux ; et pour qu'en second lieu il pût renvoyer vers l'Egypte, ou les terres placées le long du fleuve, toutes les

eaux qu'il renfermait et qu'il avait emmagasinées pendant les crues, il fallait naturellement qu'il fût placé de manière à ce que les eaux que ce lac pouvait contenir fussent élevées audessus du lieu où elles devaient se déverser et se rendre pour produire des irrigations artificielles, et par conséquent, il fallait qu'il dominât la gorge du Fayoum, c'est-à-dire le sol du Bahr Joussef à Awarat-el-Macta, où, comme nous l'avons dit, la roche elle-même forme le sol; puisque nous avons vu qu'il n'y a nulle part autour du Fayoum un lieu par lequel les eaux d'un canal quelconque situé dans ces contrées aient pu se déverser vers rÉgypte.

Nous répéterons encore ici que le Birket-el-Korn est de 29 mètres au-dessous du niveau de la mer; qu'il faudrait qu'il fût rempli à cette hauteur d'abord, puis encore à 217",78 pour arriver au niveau des terrains des environs du Caire ; et enfin à mi total de ôl^jSO pour arriver au sol de la gorge d'Illaoun.

D'après ce qui précède et en y réfléchissant, ce serait dans la partie la plus élevée du Fayoum que Ton aurait dû chercher la position du lac Mœris, au lieu de s'attacher à en découvrir la situation dans la partie la plus basse.

Dans mes premiers voyages dans la province du Fayoum, et en parcourant toutes les routes qui y conduisent, j'avais été toujours préoccupé du lac Mœris, mais surtout de sa fonction utile ; et je ne trouvais rien de satisfaisant.

Pourtant, je remarquai que, de nos jours encore, les habitants de la province du Fayoum ont conservé les traditions, pour ainsi dire vivantes, de l'existence du fameux lac Mœris.

Effectivement, tous les réservoirs que chaque grand village possède, comme Metartaris Mahassara, Sennoris, Tamiéh, etc., ne sont en réalité que des petits lacs Mœris.. On a choisi un lieu dans la plaine, on l'a entouré de digues, souvent en maçonneries considérables, et on le remplit pendant les hautes eaux à l'aide de petits canaux dérivés de la partie du Bahr Joussef allant d'Illaoun à Médinet; puis cette eau ainsi mise en réserve sert à l'arrosage des terrains environnants, qui sont plus bas que les eaux du réservoir; et quand les quantités d'eau appor-

tées par le Bahr Joussef le permettent, on remplit plusieurs fois ces diminutifs du lac Mœris.

M. Jomard, dans les antiquités du Fayoum, cite un de ces réservoirs, remarquable par la maçonnerie qui le forme, et ridée ne lui est pas venue que le lac Mœris devait être formé de la même manière.

Dans un de mes voyages, je m'étais arrêté dans le lit du Bahr-béla-mâ ou Bahr Tamiéli, à l'endroit où la route venant de Zawé-el-Mastoub rencontre ce ravin près de Sélé. L'endroit était très-agréable et rare dans ces contrées ; nous étions sur du gazon frais, au bord d'une eau courante, et pendant cette halte de repos, je regardais ça et là autour de moi les formations des talus du Bahr-béla-mâ, où il y a une couche de 7 à S mètres de limon sur des couches calcaires et argileuses.

J'aperçus au-dessus des couches de pierres, et au-dessus de celles du limon, la coupe tranversale d'un monticule, et cela sur les deux côtés du ravin ; ces deux coupes étaient perpendiculaires à la direction de la route -, c'était donc les eaux qui avaient coulé dans ce ravin qui avaient fait ces deux coupes. Je me rappelai aussi que la route était très-droite, sur une hauteur qui dominait davantage les terrains au nord que ceux du sud ; et alors, pour me confirmer dans la réalité de ce souvenir et suivre l'idée qui se développait en moi, je me hâtai de gravir le talus du ravin, et je me trouvai effectivement sur un terrain éievé où se trouvait la grande route. Je vis alors distinctement, et à ne pouvoir en douter, que c'était une énorme digue trèsdroite, faite de main d'homme; elle s'étendait, à l'est, jusqu'à un peu plus loin que les ruines que l'on trouve sur les bords de l'ancien canal de Wardanne. Ces ruines sont probablement celles d'un poste de gardiens pour la digue.

Le canal de Wardanne, le plus oriental de tous ceux du Fayoum, est abandonné maintenant; il avait sa prise d'eau dans le Bahr Joussef, à l'est du déversoir d'Awarat-el Macta.

Les dimensions de la digue, son état, sa composition, qui est d'un peu de terre, de beaucoup de cailloux, de gravier et d'argile, éveillèrent en moi la pensée que c'était un travail fort ancien et appartenant probablement au lac Mœris; car les terres

composant la digue provenaient des parties de terrain inférieures aux couches de limon, qui étaient venues s'y déposer plus tard.

Voulant immédiatement vérifier cette découverte, je repris cette digue à son origine à Test et la suivis jusqu'à El-Edoua; toute cette partie était parfaitement alignée. 11 en fut de même jusqu'à El-Allam.

Le terrain au sud de cette digue était de deux mètres environ en contre-bas du haut de cetle chaussée, et de 8 à 9 mètres vers le nord ; diflérence qui s'explique par le dépôt de limon dans l'intérieur du bassin formé par la digue, comme cela se voit d'ailleurs à toutes les digues des bassins d'inondation de l'Egypte.

Il est diflBcile de mesurer exactement la largeur de cette digue, parce que le talus nord a une pente très-douce; au sud, elle est recouverte par les alluvions plus modernes que sa construction; mais on peut l'estimer, au moins, à 60 mètres.

A El-Ellam, au village même, cette chaussée si remarquable ne se voit plus ; elle disparaît, ayant, sans doute, été emportée autrefois par les eaux qu'elle retenait. Des lacunes semblables se rencontrent sur d'autres points ; mais les nombreuses traces de ce travail se retrouvent en tant d'endroits que l'on peut sans difficulté les réunir par la pensée et en faire une ligne continue, qui est celle de la séparation du premier et du second plateau du Fayoum.

Ainsi je la rencontrai aux environs de Biamo, au nord- ouest et à l'ouest des deux constructions en pierres qu'on a prises seulement pour des piédestaux de statues. De là en remontant vers le sud-ouest, aux environs de Zawel-Caratça, entre ce village et les ruines de Crocodilopolis , j'aperçus les restes de quelques parties de la digue se dirigeant vers les décombres. Je la revis encore au sud-sud-est de Médinet, et je supposé qu'elle a dû passer à Ebgig, El-Souafféna, Atamné, GifTara; puis on la retrouve faite en maçonnerie sur une grande longueur, passant pas loin du village de Miniet-el-Heït (1), village qui

(4) Miniet, veut dire porte; Héit^ mur, muraille.

prend justement son nom de cette digue en maçonnerie. A cette digue est un déversoir formant la prise d'eau de Babr Neslet ; elle continue ensuite jusqu'à Shek Nour, puis se dirige vers El- Garag, dans la plaine, où elle n'est plus bien marquée.

Auprès du Bahr Neslet, cette digue a environ 10 mètres de largeur ; on voit un fort talus vers le bas et des contreforts nombreux vers l'aval; sa hauteur au Bahr Neslet est de 12 mètres, et Ton y a pratiqué des arches pour l'écoulement des eaux.

Dans cet endroit, le déversoir et la digue, comme à Tamiéh, sur le Bahr-béla-mâ, ont été souvent emportés par les eaux et reconstruits à nouveau sur place même; on y voit une quantité de fortes pièces de maçonnerie culbutées dans le lit du ravin du Bahr Neslet.

Selon les traditions du lieu, cette digue aurait été primitivement l'œuvre des Pharaons.

Ainsi, qu'on suive sur la carte une ligne partant de Sélé au sud-est de ce village, se continuant jusque entre le Ghek-Daniel et le village de Toutoun, tournant à l'est et revenant au nord par Galamchâ-Deïr, El-Nedlé, puis au Bahr Joussef; remontant vers le sud-est au village de Dimichekin, prenant la digue de Pilawan, passant à lUaoun, suivant la digue de Gedallah, prenant par le désert et retournant à l'ouest près Awarat-el-Macta, suivant l'ancien canal de Wardanne, passant à la pyramide d'Awarat, au village de Démo et allant rejoindre le commencement de la digue au sud-est de Sélé; toute l'étendue de terrain circonscrite par cette digue représente l'emplacement du lac Mœris.

Sur cette ligne et sur le bord du désert, on remarque de petites hauteurs de calcaire friable, qui ont été rongées à leurs bases par les eaux qui aujourd'hui ne les atteignent jamais, et c'est surtout depuis la ligne de Gedallah jusqu'au canal de Wardanne que cela est plus visible.

L'aire de tout ce terrain est de 405.479.000 mètres carrés, et ne s'accorde, il est vrai, ni avec la mesure donnée par Hérodote, adoptée par M. Jomard, ni avec les plus petites parmi celles données par les auteurs anciens ; elle est plus grande que quel- (jues-unes et plus petite que la première ; mais nous avons vu

quelle foi on devait avoir dans les dimensions données par les auteurs anciens.

La position du lac Mœris, comme je la donne ici, satisfait à toutes les conditions, surtout à celle de son but d*utilité, et Ton ne doit pas trop s'attacher à chercher dans le rapport des dimensions une exactitude scrupuleuse, que n'ont pu avoir aucune des mesures qui nous ont été transmises par les anciens, surtout quand toutes ces mesures sont si variées, et que celles que nous trouvons ne sont pas d'une différence inadmissible.

Pour établir maintenant la coïncidence qui existe, jusque dans les moindres détails, entre la position que nous indiquons pour celle du lac Mœris et celle du lac ancien , nous exposerons nos preuves dans le même ordre que celui que nous avons suivi pour démontrer que le Birket-el-Korn n'a jamais pu être le lac Mœris.

Rapports qai cxisteiit entre la position tronvée et eelle du iae Mœris. — Le lac, placé dans la position que nous venons de décrire, se trouve, comme le dit Hérodote, présenter sa plus grande longueur du nord au sud.

Les positions du Labyrinthe et de la ville de Grocodilopolis étant, d'une paît, à la pyramide d'Awarat-el-Macta, et de l'autre au nord de la ville de Médinet, où sont les nombreux décombres nommés comfarès, il se trouve que le Labyrinthe était bien auprès du lac.

L'endroit que l'on avait choisi pour le constiiiire est effectivement, comme le dit Diodore de Sicile, dans la Libye, et situé d'une manière convenable, puisqu'il est situé, non dans les terres où se trouvait le lac, mais sur la lisière du désert et vers l'entrée du lac, au lieu où la chaîne s'ouvre pour former cette entrée et retourne au nord et au sud pour constituer le lac, comme on le voit sur la carte. Car, soit que l'on prenne l'entrée du lac à lllaoun, soit au contraire que l'on considère la gorge de l'entrée du Fayoum comme le canal de communication, le Labyrinthe, étant à la pyramide d'Awarat, se trouvait près de l'entrée du lac, surtout dans la dernière hypothèse.

La ville de Grocodilopolis, comme le dit Etienne de Byzance, était située près du lac et même sur son bord.

Comaie Pline le dit, le lac se trouvait entre le nôme Arsiiioïte et le ndme Meinphitique ; car en venant au Fayoum par Illaoun, ce qui était le chemin par eau le plus suivi probable* ment, comme encore aujourd'hui, avant d'arriver à Arsinoé, on renconti^ait le lac, et même on y naviguait, comme on le voit dans Pomponius Mêla (1).

Ainsi, la plus grande partie du nôme Arsinoîte était derrière le lac, ce qui a fait dire à Pline que le lac Mœris était entre ces deux nômes; et effectivement, encore aujourd'hui, toutes les terres et les villages sont à l'ouest de la position donnée ici au lac Mœris.

J'ajouterai, de plus, que, encore d'après Pomponius Mêla, le lac pouvait recevoir de grands vaisseaux , qui servaient certainement à transporter les denrées de la préfecture depuis Grocodilopolis jusqu'au Nil, pour être ensuite dirigées dans toute l'Egypte, comme cela se fait encore de nos jours de Médinet à Illaoun par la dérivation du Bahr Joussef, et pendant l'inondation de ce point au fleuve, soit par le canal d'Abou-Ali, soit par le Bahr Joussef en le remontant (2).

Tout ceci se conçoit fort bien, le lac étant où je le place; mais en le supposant où est le Birket-el-Kom, à quoi eût servi de faire naviguer les barques sur ses eaux, puisqu'il est et était aux limites extrêmes de la province et aux confins du désert; il ne pouvait par conséquent servir de voie de communication.

La place que, selon nous, le lac occupait, avait été jadis une campagne, comme le dit Pomponius Mêla; cette partie en effet aura dû être cultivée, étant la province la plus élevée du Fayoum ; et plus tard on se sera servi de ces campagnes si appropriées au but qu'on se proposait. Il est à remarquer que dans toute cette étendue de terrain, on ne rencontre que quelques petits villages sans aucun signe d'antiquité.

En considérant le lac et sa communication avec le Nil par la gorge d'IIlaoun, on voit qu'il fait un coude à l'ouest vers Biamo

(i) Pomponius Mêla, lib. I, cap. 9.

(2) Aujourd'hui il y a une ligne ferrée de Médinet k Zawé-el-Massoub.

et qu'il se porte dans les terres le long de la montagne au-dessus de Memphis; c'est la partie depuis Awarat jusqu'à Sélé; on peut remarquer aussi que la forme du lac est un peu oblongue, ce qui se rapporte fort bien à ce que dit Hérodote.

Quant aux dimensions, ce serait le lieu d'en parler, selon Tordre que nous avons établi; mais nous avons cru plus convena- .bled'en parler plus haut.

Utilité certaine da lae dan* la positioni reeonnue. — C'est dans le grand lac Mœrîs que se rendait le produit des fortes crues apportées par le Babr Joussef ou le Nil, puisqu'il en est une grande dérivation, et dont la prise d'eau, étant comme nous l'avons dit à 27'",99 au-dessus du point fixe du rocher d'Awarat-el-Macta, permettait d'élever les eaux dans le lac aussi haut que les digues, qui formaient ce grand réservoir, pouvaient le permettre.

Nous avons vu que la recette fournie par le Bahr Joussef pendant le temps des crues était de 3.901.363.200 mètres cubes; ce volume, réparti sur la surface du lac, que nous avons estimée à 405.470.000 mètres carrés, devait produire une couche d'eau de 9",6 ; ce qui pouvait être la retenue opérée par la digue, comme on la voit près de Sélé, au-dessus du plateau n"" 2 et au-dessus du sol du fond du Bahr Joussef, à Awarat-el- Macta. En calculant l'évaporation d'après les observations faites pendant deux années sans interruption, ce serait, pour le temps écoulé du 1" novembre, où le lac pouvait être rempli, jusqu'au 1" août, temps où le Nil aurait recommencé à couler dans le lac, une déperdition de0™,009 par jour, en moyenne, et de 2"',43 pour toute la saison, ou un volume d'eau de 986.313.970 mètres cubes.

Il y aurait donc eu pendant la période des arrosages un volume d'eau disponible de 2.915.049.230 mètres cubes, pouvant être renvoyé vers l'Egypte par la gorge d'IUaoun et pouvant servir à l'irrigation de toute la partie du Fayoum comprise par le plateau n* 2.

Aujourd'hui même le lac Mœris existe, pour ainsi dire, et sert à l'arrosage de tout le Fayoum : la partie du Bahr Joussef depuis lUaoun jusqu'à Médmet, et le grand bassin de distribution qui est

dans cette ville, forment un bassin duquel partent tous les canaux d'arrosage de la province, qui portent leurs eaux jusqu'au Birket-el-Korn, et qui est toujours alimenté par le Bahr Joussef ; pendant les crues, par les eaux venant directement du Nil, et pendant les étiages, lorsque les eaux du fleuve n y entrent plus, par les eaux de sources qui surgissent de son plafond, particularité qui appartient au Bahr Joussef seul.

Admettons le cas où on se servait des eaux du lac pour les cultures, qui se font par irrigations ; ces cultures durent six mois, c est-à-dire cent quatre-vingt-trois jours au plus, ce qui est beaucoup ; on sait, par un grand nombre d'expériences, que 20 mètres cubes d'eau par feddan et par jour pour les différentes cultures est une moyenne très -large; ainsi pour les cent quatre-vingttrois jours, il faudrait 3.660 mètres cubes par feddan ; on pouvait donc arroser une surface de 707.000 feddans.

11 faut remarquer que les eaux renvoyées par le lac Mœris ne pouvaient servir qu'à l'irrigation des territoires : de Bénésouef, de la partie du Fayoum non occupée par le lac, des environs de Giséh et de la partie du Béhéré d'aujourd'hui, à l'ouest de l'an cienne Branche Ganopique jusqu'à Mariout.

Je ne présume pas que jamais il ait existé sur la Branche Ganopique un pont aqueduc destiné à porter dans le Delta les eaux du lac Mœris ; les anciens auteurs en auraient fait mention, car c'eût été un travail aussi remarquable que d'autres dont ils nous donnent la description.

Toute l'étendue des terres que nous venons de désigner, et qui est la seule partie de l'Egypte susceptible de recevoir les eaux (l'un lac placé dans le Fayoum, peut être évaluée comme il suit :

Le Fayoum sans remplacement du lac Mœris iOO.OOOfed.

Bénésouef et environs iOO.OOO

Province de Giséh et partie du Béhéré a l'ouest de

l'ancienne Branche Ganopique jusqu'à Mariout . . 800.000

Total des feddans 1.000.000

Ce sont aujourd'hui les terrains cultivés et ceux qui jadis Tout été dans cette direction.

Si Ton se rapporte à ce qui se pratique aujourd'hui, la culture d'irrigation eût été bien loin d'atteindre le totalité de ces teirains; il y en avait d'ensemencés par inondation, si non même le tout, et d'autres qu'on laissait reposer, comme cela se pratique encore actuellement dans le Fayoum.

Je ne puis donc admettre que, si à présent on ne cultive par voie d'irrigation qu'environ un huitième de la totalité des terrains dans la partie dont nous parlons, on cultivait plus des trois huitièmes au temps où le lac Mœris existait; mais j'accorde le triple de culture par ce procédé d'irrigation à cette époque ancienne, où les moyens étaient plus faciles, puisque par les eaux du lac on n'avait pas besoin de machines pour irriguer, et où la population était, dit-on, sans doute, plus considérable, pourtant sans dépasser un chiffre double de celui qu'elle atteint maintenant.

Ainsi sur cette base, cela ferait alors 375.000 feddans du Fayoum à Mariout, cultivés pendant l'étiage par imgation ; et aujourd'hui c'est à peine s'il y en a 60.000 feddans.

Pour cette culture, d'après ce que nous avons dit, à raison de 20 mètres cubes journellement par feddan, il aurait fallu par jour 760.000 mètres cubes d'eau, et pour toute la période des irrigations de cent quatre-vingt-trois jours : 1.S72. 500.000 mètres cubes.

Il restait donc encore dans le lac une réserve d'eau de 1.5A2.5A9.230 mètres cubes.

Avec ce volume d'eau, lorsque le temps de la crue était arrivé, et que par sa faiblesse elle ne permettait pas d'inonder entièrement les terres, ou bien si l'on voulait produire une inondation artificielle, on pouvait déverser sur les terrains, manquant d'eau et d'une surface de lâl. 250 feddans, une couche d'eau de 2",60 d'épaisseur en moyenne, ce qui a été reconnu, par beaucoup d'expériences, être nécessaire pour inonder les terrains pendant les crues (on sait que la surface d'un feddan égale A. 200 mètres carrés).

Et enfin dans le cas où on eut voulu employer toutes les eaux du lac à inonder des terrains, comme pendant les inondations, c'était 266.946 feddans que Ton eut couvert, mais pour com-

pléter les inondations dans les mauvùses crues, on pouvait, en les augmentant de 60 centimètres, compléter Firrigation de toute la partie de Bénesouef à MariouL

Si le Nil était trop haut et que ses crues fissent craindre des dégâts, tels que cultures et villages submergés, digues rompues; alors, comme nous avons vu que la recette par le Bahr Joussef était, pendant les hautes crues, de 30.013.633.200 mètres cubes ou la 2h* partie de celle du fleuve, cette quantité d'eau détournée du fleuve était livrée à un écoulement salutaire. 11 est clair que si encore aujourd'hui on produisait le même efiet, par le même moyen, ce serait un grand bien dans certaines circonstances.

Le lac Mœris, placé où nous l'avons reconnu, remplissait donc le but que les traditions historiques lui attribuent.

Si après une trop forte inondation, et lorsqu'il restait encore dans le lac une quantité considérable d'eau dont on n'avait nullement besoin, il arrivait encore une grande crue; pour conserver au lac Mœris sa propriété de lac d'écoulement, il fallait le décharger, et alors on laissait couler les eaux dans un lieu plus bas, c'est-à^ire dans le Birket-el-Korn actuel, qui existait de toute antiquité, et où elles se dissipaient par l'évaporation.

Les eaux apportées ainsi dans le Birket-el-Rorn auraient produit dans ce lac une surélévation de 3'",0, qui aurait disparu par évaporatîon, pour lui rendre son niveau primitif, en 14 mois environ; et ces eaux auraient pu monter beaucoup plus encore sans causer aucun dommage.

Il devait y avoir, dans la grande digue qui formait le lac Mœris, des ouvertures pour faire couler le trop plein, probablement dans le Bahr-béla-mâ près de Sélé et dans le Bahr Neslet à Miniet-el-Heit, ce qui aura été la première cause du creusement naturel de ces ravins. Ainsi le lac Mœris, placé toujours là où nous le disons, se déchargeait dans la Syrte de Libye, comme Hérodote nous le fait savoir; et quoiqu'il dise par un canal souterrain, cela veut dire par un canal sous le sol plus bas que la plaine, comme le sont le Bahr-béla-mâ et le Bahr Neslet.

Les deux ouvertures, par lesquelles le lac Mœris recevait les

eaux et les rendait ensuite pour l'irrigation, devaient être naturellement à rentrée de la dérivation du Bahr Joussef allant dans le lac.

Le pont d'Illaoun, selon les traditions et selon les constructions de ses fondations, est fort ancien, et dans tout le pays on lui attribue une grande importance qui est véritable ; car si pendant les crues ce pont, qui supporte une grande pression, venait à manquer, tput le Fayoum serait inondé et raviné par les eaux ; aussi ai-je fait construire en 1838 un autre barrage en amont, par précaution.

A la digue de Gedallah dont j*ai parlé plus haut, entre le pont d'Illaoun et la montagne, on trouve encore beaucoup de restes de constructions d'une époque très-reculée; c'est aussi l'emplacement d'un ancien grand déversoir où depuis sa destruction, on en a construit un plus petit pour laisser entrer et sortir les eaux d'inondation, qui du bassin de Gocheîché refluent par là.

Les eaux étant apportées, comme nous l'avons dit, par le Bahr Joussef qui a sa prise d'eau à 27" 99 au-dessus du seuil d'Awarat-el-Macta, entraient au Fayoum, comme cela se pratique encore aujourd'hui, par le pont d'Illaoun et remplissaient le lac jusqu'à la hauteur des digues ; celles que l'on nomme aujourd'hui digues de Pilawan et de Gedallah retenaient les eaux du côté des terres d'Egypte.

Quand le lac était rempli, le pont placé à Illaoun aujourd'hui se fermait, et les eaux continuaient à couler par le Bahr Joussef dans son lit, entre Illaoun et la petite lie sablonneuse située visà-vis, à Test, et dont j'ai aussi parlé.

Enfin, lorsque les eaux avaient baissé dans le Bahr Jonssef et s'étaient retirées de dessus les terres, quand on voulait avoir de l'eau pour compléter les inondations, ou bien pour les irrigations, alors on ouvrait le déversoir à la digue de Gedallah, et les eiiux se rendaient dans le cours du Bahr Joussef, jusqu'aux envirous d'Alexandrie, si on le voulait ; on pouvait aussi en laisser échapper par le pont d'Illaoun ; ainsi, de cette manière, comme le dit Strabon, au moment du décroisseuient du Nil Teau sortait du lac par deux embouchures*

Ctenal de eoHiiiiaiiieatloiii. — Aujourd'hui, comme il en était probablement autrefois, les barques pendant l'inondatioa viennent du Nil jusqu'au pont d'Illaoun par un grand canal que Ton nomme El-Magnoun ; là elles prennent les produits du Fayoum, qui sont aussi apportés en partie par des barques de Médinet à Ulaoun sur la dérivation de Bahr Joussef.

Le canal El-Magnoun a sa prise d'eau dans le Nil au village de Béné Ali, il passe à Abou-sir-el-malag et se perd dans le Bahi* Joussef en remontant vers le sud, entre la petite montagne formant une lie vis-à-vis de la gorge dillaoun, où est la communication des terres de l'Egypte avec celles du Fayoum, et la chaîne libyque ; il conduit au pont d'Illaoun où il se joint à l'ancienne dérivation du Bahr Joussef allant dans le Fayoum en amont du pont. Ce canal pendant l'inondation devait être, comme aujourd'hui, la route que l'on prenait pour arriver à l'entrée du canal de communication avec le lac ou à Illaoun, et comme on naviguait sur ce canal avec les mêmes barques qu'on avait sur le Nil, sans passer aucune écluse, sans transbordement, jusqu'à ce point on pouvait se considérer comme étant toujours sur le Nil.

Hérodote donne au canal de communication quatre-vingts stades de longueur, ce sont probablement des petits stades de 99",76, ou une longueur totale de 79,800 mètres.

Strabon n'en donne que trente ou quarante, qui au contraire sont probablement aussi des grands stades de i8A"',72, ce qui fait 73.880 mètres ; ces deux mesures se rapportent.

Strabon dit que le Labyrinthe est placé à cette distance de la première entrée du canal ; ainsi le Labyrinthe se trouvant positivement à la pyramide d'Awarat, la première entrée du canal devait être à la digue de Gedallah et la seconde à Illaoun ; alors la partie entre ce point et l'endroit où le lac s'élargissait au nord et au sud aura été appelée le canal de communication par Strabon.

D'ailleurs comme pendant l'mondation, seul temps pendant lequel on pouvait, ainsi qu'aujourd'hui, naviguer dans les canaux, on venait par le canal El-Magnoun et le Bahr Joussef jusqu'aux digues de Gedallah et Pilawan à Ulaoun, c'était là

rentrée de la dérivation allant au lac, la première à la digue de Gedallah, la seconde àlilaoun ; et enfin le Labyrinthe se trouvait à la distance indiquée par Hérodote et Strabon de la première entrée du canal, puisqu'il y a à peu près cette distance du point où il y a eu des constructions à la digue Gedallah jusqu'à la pyramide d'Awarat-el-Macta.

Partlealartféfl dulae Mierlfl. — Le lac, dans la position que je lui ai trouvée, était dans un terrain sec et aride d'un côté, tout aussi bien que s'il eût été à la place du Birket-el- Korn ; c'était depuis Sélé jusqu'à El-Garag, puisque de ce côté il était bordé à Test par la chaîne libyque.

Nous avons vu que le lac n'avait jamais pu avoir la profondeur indiquée par Hérodote, et que, sans doute, les écrits de cet historien devaient à cet égard présenter quelque erreur ; mais il est important de remarquer que dans l'emplacement que nous attribuons au lac, sa profondeur permettait de retirer de son fonds du limon pour fabriquer des briques, selon la deuxième indication d'Hérodote ; d'ailleurs Terreur probable que cet écrivain a commise dans la mesure explicite qu'il donne de la profondeur du lac, est liée aux dimensions des pyramides dont il parle, et par conséquent ces pyramides ne pouvaient avoir la hauteur de cent orgies ; mais il y avait des pyramides dans le lac, suivant son récit confirmé à cet égard par Pline.

A Biamo on trouve, comme nous l'avons dit, deux constructions en pierre de taille que l'on a prises pour deux piédestaux de statues. Ce sont deux masses informes aujourd'hui, en grosses pierres de taille, qui s'élèvent au-dessus du sol ; mais on peiit remarquer, si l'on y fait attention, qu'autour de ces blocs, il y a au niveau du sol actuel une enceinte carrée, formée de grosses pierres bien posées, et que ce qui reste debout se trouvait presque au milieu de cette enceinte. Cet entourage carré a encore dans quelques endroits, au-dessus du sol, trois assises de pierres; l'enceinte du bloc le plus à l'est présente à celui das angles qui est exposé au nord-est quatre assises de pierre d'angle, formant l'arête d'une pyramide ; on ne peut s'y méprendre, l'assise du bas est dégradée, mais celles du haut sont

bien, conservées ; c'est ce que Ton peut voir dans le petit dessin qui se trouve sur la carte.

Ainsi il D*y a pas de doute que ces deux blocs aient fait partie du corps des pyramides, dont les pierres ont été enlevées pour servir à d'autres constructions, comme cela est encore l'usage quand on a besoin de bâtir, dans les environs, un petit pont, un déversoir, etc.

Ces deux pyramides ne se trouvaient pas au milieu du lac, mais dans le lac ; et comme elles étaient entourées d*eau, on a pu dire qu'on les apercevait au milieu.

On remarque encore fort bien, sur les pierres de l'enceinte» les traces des eaux qui ont baigné ces constructions.

Ces pyramides, ayant été posées sur le sol du terrain tel qu'il était lors de la formation du lac Mœris, peuvent être aujourd'hui enfouies d'environ 0 mètres, et pouvaient, lorsque le lac existait, avoir cette même partie sous l'eau ; celle qui est audessus du sol actuel peut avoir 10 mètres.

Ces deux constructions sont nommées dans le pays, Corsi-t* Pharaon ou Chaises de Pharaon^ Pharaon étant pris pour tous les anciens rois d'Egypte. Voilà ce qui les aura fait nommer piédestaux de statues; et en ceci encore la tradition, conservée dans la mémoire des habitants du pays, est d'accord avec ce que nous a transmis Hérodote, en disant que sur les pyramides il y avait des statues.

Caaacfl de la de«trsetioii da lac Mcerla. — Quand on exécuta le lac Mœris, les terrains n'étaient sans doute pas aussi élevés qu'ils le sont aujourd'hui; ils ne devaient atteindre qu'à la hauteur, environ, où se trouve le fond du Bahr Joussef à A^arat-el-Macta; et à celle du plateau n* 2.

A chaque inondation, les terrains du lac s'exhaussaient par l'apport successif du limon, le Bahr Joussef apportant toujours la même quantité d'eau, et l'époque d'une mauvaise administration ayant succédé au beau temps où des rois comme Hœris pensaient à immortaliser leur règne par des travaux d'une utilité générale et publique, on aura négligé les digues et les déversoirs, et alors le Bahr Joussef amenant toujours la même quantité d'eau, dans une forte crue, les eaux auront dé-

trait les digues en passant par dessus, auront emporté les déversoirs et détruit le lac Moeris; puis, coulant librement sans être ni maîtrisées, ni guidées, elles auront sillonné le Fayoum dans tous les sens et formé tous les grands ravins que nous voyons aujourd'hui.

Les deux ravins du Bahr-béla-raâ et de Neslet, qui étaient les canaux de décharge du lac Mœris, auront été approfondis; et plus tard les eaux, arrivant toujours par le Bahr Joussef, elles auront creusé le ravin depuis Sélé jusqu'à Awarat-el-Macta, et depuis Neslet jusqu'à Miniet-el-Heït (1).

Enfin sous un gouvernement plus éclairé que celui qui avait négligé le lac Mœris, on aura fermé le Bahr-béla-mâ à sa prise d'eau au Bahr Joussef au déversoir a'Awarat et plus à l'ouest (2).

La longue discussion à laquelle nous venons de nous livrer, et les détails que nous av(ms été obligés de fournir pour déterminer la position du lac Mœris, étaient nécessaires pour détruire l'erreur commise par tous ceux qui prenaient le Birketel-Korn pour le Mœris ; et il ne nous reste plus, pour terminer ce mémoire, que d'indiquer rapidement s'il serait avantageux et facile de restaurer l'antique conception du lac Mœris.

La perte, que l'on ferait en restaurant le lac pour lui donner son ancienne destination, serait celle de trois ou quatre misérables villages et d'environ quarante mille feddans de terres cultivées, espace occupé jadis par le lac; mais la compensation serait de pouvoir cultiver par irrigation, pendant l'étiage 797.000 feddans, sans le secours d'aucune machine, et de pouvoir, dans un autre cas, compléter, comme nous l'avons dit, dans une mauvaise crue l'inondation des terrains.

Puis, dans le cas de crues extraordinaires, comme nous en avons eu quelques-unes depuis iSiiO, le lac, remis en état, se-

(i) Ceci est conforme à la tradition du pays, qui dit que le Bahr Neslet a été raviné comme il Test par les eaux à la rupture de la digue de Miniet-el-Heït.

(%) En 1823 cette fermeture a été rompue, et toutes les eaux se précipitèrent dans le lac en causant beaucoup de dégâts; mais la même année on construisit la forte maçonnerie qu*on y voit aujourd'hui.

Digiti

rait encore un modérateur dans ces circonstances; puisqu'il pourrait ser\'ir à recevoir et à déverser dans le Birket-el-Kom an vingt-quatrième des eaux du fleuve; ce qui serait fort utile pour diminuer, d'une manière notable, les inondations dans la Moyenne et Basse-Egypte, si même on n'en était pas complètement préservé.

Le travail consisterait à j^construire les digues et les déversoirs. J

Longtemps après la destruction du lac Mœris, et depuis la domination des Grecs, des Romains et des Arabes, on a encore employé le Bahr Joussef et les deux ravins du Bahr-béla-mà et de Neslet comme canaux d'écoulement vers le Birket-el-Kom : c'est dans ce but que l'on avait construit le déversoir de Awaratel-Macta. Ce travsûl est pour ainsi dire encore complet, et à la hauteur à laquelle on doit craindre de voir arriver les eaux ; rin« curie et l'ignorance ont fait abandonner cet utile moyen de régler les crues trop fortes; il serait d'une sage prévoyance de ne pas le négliger.

Nous ferons une seule remarque, qui concerne la recon* struction du lac, mais qui est tout à fait en dehors du moyen préservatif des écoulements des eaux contre les fortes crues ^ c'est qu'aujourd'hui le sol du lac Mœris, qui était probablement au niveau de celui du second plateau, s'est élevé, pendant le temps que le lac Mœris a fonctionné, à une hauteur de 8 mètres au moins, et qu'il faudrait refaire les digues d'enceinte du lac à cette nouvelle hauteur au-dessus de celles dont on voit les restes ; ce qui exigerait un bien grand travail, celui de 21 .131 .000 mètres cubes.

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