‹ Memoires sur les prisons. Tome premier second Tome premier, contenant Les mémoires d'un détenuChapitre 10 sur 35 · FRAGMENS ET CORRESPONDANCE. IO · texte numérisé non relu

FRAGMENS ET CORRESPONDANCE. IO

faible et cassée ne pouvait couvrir la voix forte et sonore de deux jeunes anachorètes que nous avions, Bailleul et Mathieu. Alors il nous accablait d’injures , traitait notre dieu d’imposteur , et soutenait qu’il le prouverait de reste. Il s’élançait , comme Polyeucte , pour briser notre autel ; et ne trouvant pas encore qu’il fût assez bruyant , armé d’un saint zèle et d’une bûche , il frappait contre la porte avec un bruit épouvantable. C’est ainsi que cet impie troublait nos céremonies augustes ; quel sacrilège ! Aussi nous lui prodiguions les épithètes de philosophe, d’esprit fort et d’incrédule. Ce qu’il y a de singulier, c’est que ce bon homme se plaisait dans ces tribulations, et ne voulut jamais changer de chambre ; malgré nos mauvaises plaisanteries, nous l’aimions et nous le respections : il le savait bien. Nous le pleurâmes sincèrement, quand nous sûmes son assassinat par le tribunal. Il fut enveloppé dans la conjuration du Luxemboui^.

Vous le voyez, nos cachots ont souvent retenti des longs éclats d’une joie insensée. Si quelque chose prouve l’imperfection de notre nature et toute sa misère, c’est cette bigarrure de sentimens divers dont elle est affectée presque en même temps. Sa douleur lui échappe comme son plaisir. Aux yeux d’un être impassible , l’existence humaine ressemblerait à un songe délirant. Que serait-ce si je vous parlais de nos repas , plus philosophiques , il est vrai, que ceux de Platon , mais quelquefois aussi plus briiyans que ceux des amans de Pénélope ?

Io8 MÉMOIRES DE RIOUFFE.

C’est là que notre rire avait l’air d’un vertige , et qu’on eût pu nous dire , comme aux prétendans dans l’Odyssée : « Ah ! malheureux , quel délire !

» vous riez, et vos têtes, vos visages, vos corps » sont enveloppés des ombres du trépas ! Les mor- >1 ceaux que vous mangez sont souillés de sang , >1 vos yeux sont inondés de larmes. Entendez-vous » ces gémissemens? Le sang bat les pieds de ces » murs , de ces colonnes ; le vestibule et la cour H se remplissent de fantômes qui se précipitent aux » enfers dans le sein de la nuit. »

Une tabje grossière rassemblait dix-huit ou vingt prisonnière ; souvent la moitié s’y asseyait pour la dernière fois. Ce repas était pour eux le dernier repas. Quelle était la surprise des nouveaux venus, lorsqu’ils nous voyaient boire la gaieté dans la coupe de la mort , et mêler les chants de la liberté aux cris des bourreaux qui nous appelaient ? C’est à cette table que Ducomeau , la veille de son supplice , improvisait cette belle chanson qui était comme le chant du cygne , et où il nous disait, en parlant de lui et d’un autre qui allait partager son sort :

Au dernier moment Socrate Sacrifie à la santé ;

Notre bouche démocrate ' Ne boit qu’à la liberté.

Ou bien :

Nos reconnaissantes ombres ,

Planant au milieu de vous ,

Rempliront ces voûtes sombres Ile fiémissemeus bien doux.

KBAttMENS ET CORRESPONDANCE. I O9

Nous répétions en chœur. Quel chœur î quelle situation ! mais combien elle devint plus déchirante , lorsqu’après leur mort , nous chantions chaque jour, et avec un culte religieux , ces paroles pénétrantes dont l’auteur avait disparu d’au milieu de nous. La voix plus triste et plus sombre, les yeux fixés sur les profondeurs ténébreuses du cachot, cherchant leurs traces, nous parodions ce couplet funèbre , et nous disions en pleurant :

Leurs reconnaissantes ombres,

Planant au milieu de nous ,

Remplissent ces voûtes sombres üe frémissemens bien doux.

Oui , trop infortunés amis , vos ombres erraient véritablement parmi nous; ou nous errions au milieu d’elles. Car, dans cet asile où la mort frappait sans cesse , qui pouvait assigner les limites incertaines qui séparaient l’existence du trépas ?

C’est là encore que , dans une ivresse indéfinissable , un autre convive inspiré s’écriait :

Amis , combien il a d’attraks L’iiutant où s’unissent nos âmes!

Le cœur juste est toujours en paix.

O doux plaisir que n’eut jamais L’ambitieux avec ses trames !

Venez bourreaux , nous sommes prêts.

Ce sont des hommes qui ont la certitude que le bourreau les tuera demain , qui .s’égaient ainsi. Bientôt cette scène bruyante s’apaise ; c’est le Phédon , c’est l’apologie de Socrate qu’ils lisent. Voyez

no MÉMOIRES Ut RIOIIFFE.

quel transport excite parmi eux cette lecture ravissante , et quel empire a sur tous les esprits le dogme sublime de l’immortalité de l’ame ( i )! Froids athées , si vous aviez vu l’homme dans ces terribles épreuves , vous rougiriez de la sécheresse de vos systèmes; c’est moi-même qui étais l’interprète et le lecteur , et j’atteste le ciel que , dans tout ce récit qui parait arrangé dramatiquement , si je suis comptable envers la vérité , c’est que je reste audessous d’elle.

Est -ce la tyrannie qui arrache du cœur de l’homme le sentiment le plus profondément gravé , l’amour de la vie ; ou bien n’est-ce pas qu’il n’y a rien d’absolu dans la nature , qu’elle est un éternel alliage , qu’elle poind dans le bonheur , et réjouit au sein de la plus grande adversité ? Si quelquefois elle conseille à l’homme d’agrandir ses facultés, elle montre d’autres fois à son orgueil égaré l’instinct des animaux comme une boussole ; elle l’invite à redescendre jusqu’à eux , et à dépouiller son esprit superbe de prévoyance et de souvenir. En

(i) J’ai observé. que les idées religieuses se sont fort épurées dans toutes les têtes , et que le déisme y a remplacé les superstitions dont notre enfance a été nourtie. Elles se retraçaient à très-peu de personnes , dans ces terribles momens , preuve que l’espèce humaine commence & en être bien guérie en France. Mais qu’on ne s’y trompe pas , l'homme a besoin d'étayer sa faiblesse de l’espoir consolateur qu’il existe un Dieu. Plutôt que de s’en priver, il retombera vers les croyances absurdes.

( Ao/e (7e l'auteur. )

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un mot , rejetons-nous dans ses bras , et ne désespérons jamais d’elle. Il n’est point de circonstances où elle n’olFre des consolations , point de déserts qu’elle n’embellisse, point de cachots qu’elle n’éclaire ; dans les nôtres, cette glu qui enveloppe le cœur des malheureux et les rend si prompts à s’attacher l’un à l’autre, nous faisait goûter les charmes d’une amitié toucliante.

Quand j’ai été rendu à la société , rien ne m’a plus surpris que la séchei’esse et la froideur que j’y ai remarquées. Dans le monde , me suis-je dit, on ignore la langue du malheur; on ne sait pas verser le baume de l’attendrissement sur nos profondes afflictions. Tous cés hommes qui courent en sens contraire , emportés sans passions, n’ont pas même une idée de ce que j’ai enduré , de ce que j’ai vu. Dans les mœurs antiques, loi-sque le toit hospitalier reçoit un voyageur, son hôte s’informe avec soin des aventures de son voyage , l’écoute avec intérêt et lui offre le doux repos ; et moi , qui ai voyagé plus avant qu’aucun mortel peut-être, vers les extrémités de la vie , lorsque je reparais , des hommes qui m’ont connu dès mon enfance me demandent à peine d’où je viens.

Pour nous , avec quel empressement nous partagions le sort d’un nouveau captif! comme nous allions au-devant de lui ; comme notre ame exercée dans le malheur venait à l’aide de son ame inexpérimentée et désespérée par cet aspect effroyable des cachots ! Le désespoir est le sentiment de tous les êtres

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