‹ Memoires sur les prisons. Tome premier second Tome premier, contenant Les mémoires d'un détenuChapitre 11 sur 35 · II2 MEMOIRES DE RIOUFFE · texte numérisé non relu

II2 MEMOIRES DE RIOUFFE

au moment où, pour la première fois, ils sont pri* vés de leur liberté . Les animaux refusent de manger, et plusieurs d’entre eux meurent ; l’homme que les grandes crises rejettent dans la nature, est affecté de la même manière , et mourrait , sans ses idées acquises et sans les consolations.

Sans cesse les uns avec les autres , si nous nous séparions de l’espace d’une chambre à une autre, nous nous i^etrouvions le soir sous nos triples verroux , et ceux que la mort atteignait , nous nous disions ; Nous ne les avons pas quittés ; demain ou quelques jours plus tard , nous serons avec eux pour jamais.

Les crimes ordinaires ne donnent des remords qu’à ceux qui les commettent; la tyrannie en donne au lâche qui la souffre comme au scélérat qui l’exerce. Nous étions débarrassés de ce sentiment , et nous n’avions pas , chaque jour eu nous levant, à nous reprocher l’existence de Robespierre. On arrivait du dehors glacé par la terreur ; au milieu de nous on redevenait homme.

Pden n’égalait la véracité avec laquelle nous nous exprimions. Lorsque tout tremblait au dehors, le courage s’était réfugié sous les voûtes de nos cachots. Ce bonheur de n’avoir pas désappris la langue de la liberté, l’orgueil de souffrir pour sa cause, l’innocence de nos cœurs, tous ces sentimens engourdissaient quelquefois nos cuisantes douleurs. Persuadés que pour quitter ses vêtemens mortels, on n’a pas besoin d’être aidé par les valets du

FRAGMENS FT CORRESPONDANCE. tl5

bourreau et ,de la souillure qu’impriment *leurs . mains sanglantes , plusieurs d’entre nous avaient pris la même résolution que moi ; mais tous étaient résignés. '

Vous expliquer comment j’ai pu vivre , t’est m’excuser d’avoir vécu. Mes oreilles ont entendu les cris des victimes, mes yeux ont vu ces sanglantes iniquités; j’ai été quatorze mois sous l’échafaud, et je ne suis pas mort de douleur! Je commence à douter de moi-même. Sans doute, cœur d’homme ne pourrait soutenir le spectacle de tant de bai’barie ; et ceux même qui commandaient tant de meurtres n’auraient pu les voir; mais je n’étais pas le tértioin de leurs cruautés; j’en étais la victime : j’ai vécu parce qu’à chaque in.stant je croyais que j’allais cesser de vivre, et'je ne suis, -pas mort des maux d’autrui, parce qu’ils n’étaient pas plus grands que les miens.

D’ailleurs, cette misérable vie, ne l’ai-je pas prodiguée de cent manières différentes?' N’ai-je pas proposé deux, -fois de nous élancer au milieu des condamnés, de les sauvér ou de périr avec eux ? Un jour parmi les victimes entas.sées pour le supplice, se trouvait un vieillaixl de Saar-libre, âgé de quatre-vingt-dix ans. Il était d’une telle surdité., et possédait d’ailleurs si peu de français, qu’il ne savait pas même de quoi il était question. Il s’endormit à l’audience , et on ne le réveilla que pour lui prononcer son jugement qu’il ne comprit pas plus i que tout le reste. On lui persuada qu’on le

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