‹ Memoires sur les prisons. Tome premier second Tome premier, contenant Les mémoires d'un détenuChapitre 27 sur 35 · L'HUMANITE · texte numérisé non relu

L'HUMANITE

est obligé ;d’abni:t<icfnner l’hospice , et c’est Engu-* çhard ‘quîle rem^acfe. Aussitôt les horreurs précédentes se renouvellent; les cadavres sont à chaque instant promenés dans les salles ; les civières reparaissent ; les inoribonds'sont emportes sans pudeur et sans pitié à l’échafaud ; les femmes enceintes, ou accouchées depuis quelques heures , sont traînées au tribunal ; la ciguë et le poison sont distribués largement aux misérables marqués du sceau de la mort et tombant d’inanition. '

11 est des personnes dont l’ame sensible ne pourra se faire à l’idée de ces finpoisonnemens , et qui rejetteront comme les produits d^ne imagination exaltée ce que j’en dis ici* Je les prie de se rappeler l’anecdote des saignées. J’y ajouterai un fait dont je puis certifier l’exactitude, et- que je livre à leur scrupuleuse méditation. , *”#

Un certain Blamout, ferarrier d’un batàillomten'

garnisoü à Landrecies , mo^ compagnon d’infor-* tune, essuie une maladie des plus graves. Urrt es-‘ pèce de miracle le rend à la vie ; les plaies que les vésicatoîret*avaient laissées à ses jambes, ne gué-; rissant point faute des remèdes nécessaires , il osa se plaindre un^peu trop vivement au médecin. Surle-champ une potion est ordonnée , qui le rejette bientôt dans les convulsions de la mori.^Vainement ce malheureux jwlévoré par une soif ardente, réclamait des boissons rafraîchissantes ; il fut obligé de mettre à contribution toutes les cruches de tisane qu’on donnait aux malades. Il n-est revenu de tr

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cet horrible état qu’avec des ménagemens infinis. Des attaques épouvantables de mal caduc en sont* les suites. •

•Je puis dire que , d’après la retraite de Bajard et de Rej, économe’, il n’est point de forfaits qui n’aient souillé ce séjour. Une femme condamnée à mort était accouchée , tandis que Bayai’d y était encore ; il cache ^n fruit pour la soustraire, au moins pour quelque temps à l’impatiente avidité des bourreaux. A peine fut-il sorti, que, sur la déposition de l’infirmière , l’infortunée victime fut agrégée à la première hécatombe.

Une fille de dix-sept ans , condamnée , se déclare enceinte; on la conduit, après la lecture de son arrêt , à l’hospice ; elle subit la visite , et siu* le rapport d’Enguchard et de Naury, qu’elle ne cherchait qu’à gagner du temps , elle est guillo- * tinée le lendemain. ■. c

Une jeune princesse polonaise, belle comme on nous peint Vénus, et très-évidemment reconnue grosse, s’abandonne à un trop juste ressentiment. Elle reproche à ses geoljere leurs assassinats et leurs crimes. Ces monstres, sans indulgence pour son désespoir, la dénoncent à l’accusateur public, et elle est conduite au supplice. . .

Dans les journées des 7 et 8 thermidor, huit femmes des plus intéressantes par leur jeunesse, leur beauté , leur air de candeur, sont aussi con? damnées ; elles se déclarent enceintes ; le soir on les conduit à l’hospice : le lendemain matin elles

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subissent l’humiliante visite, et dans l’après-midi

sept sont suppliciées.

Parmi ces dernières se trouvait la ci-devant princesse de Monaco. Je n’oublierai jamais le spectacle déchirant dont elle me rendit le témoin. Elle sortait, à la file, du quartier des femmes, sans montrer d’autre émotion que celle d’une indignation légitime contre ses assassins ; e^e adressa ces paroles aux détenus qui se trouvaient sur son passage : « Citoyens , je vais à la mort avec toute la tranquillité qu’inspire Finnocence : je vous souhaite à tous un meilleur sort. » Puis, se tournant vers l’infâme guichetier qui l’entraînait à la voiture , elle tire de son sein un paquet de ses beaux cheveux , et lui dit, en le lui remettant : « J’ai une grâce à te demander , promets-tu de me l’accorder ? » Celui-ci l’ayant promis : « Voilà , continua-t-elle , un paquet de mes cheveux ; j’ose l’implorer de ta pitié, je la réclame en mon nom , et au nom de tous ceux qui m’entendent, envoie-le à mon fils, l’adresse est dessus ; me le promets-tu ? Jure-moi , en présence de ces honnêtes gens que le même sort attend, que tu me rendras ce dernier service que j’espère des humains. » S’adressant ensuite à une de ses femmes, enveloppée dans la même proscription , mais dont l’abattement contrastait beaucoup avec la fermeté de sa maîtresse : « Du courage, ma chère amie , du courage ! il n’y a que le crime qui puisse montrer de la faiblesse. » Tous lés détenus , le cœur navré de douleur, fondaient en larmes ; et quoique

ces horribles scènes dussent nous être familières , jamais après-midi ne fut plus sombre. Vingt-quatre heures plus tard cependant , les journées des g et 10 thermidor sauvaient ces infortunées. Continuons cette galerie de tristes tableaux.

La femme Quétineau , dont le mari était mort sur l’échafaud , accablée de chagrins, fait une fausse couche. Douze ou quinze heures après , elle subit le même sort que son époux.

Dès les premiers instans de mon séjour a l’hospice , on s’était occupé de former une apothicairerie. Le hasard voulut un jour que je me trouvasse sur l’escalier, à peu de distance des officiers de santé, qui s’entretenaient de cet établissement. Quiuquet, l’apothicaire de la maison , disait qu’il lui manquait encore beaucoup d’objets pour le perfectionner; « mais j’espère, ajouta- t-il, qu’on guillotinera quelques apotlûcaires pour que rien n’y manque.» Ce bon mot fut accueilli par des éclats de rii’e. Je pris ma route vers le jardin, la tristesse sur le visage et les larmes aux yeux. Quelques détenus ^ m’abordèrent , et me demandèrent le sujet de ma tristesse. .Te leur fis part , en frémissant , de ce que ^ je venais d’entendre; ils reculèrent d’horreur.

Je ne finirais pas , si je voulais raconter toutes les .anecdotes de douleur dont j’ai été le témoin, ou qui m’ont été racontées. Je sais bien qu’il en est d’inconcevables , et que la vraisemblance rejette. Mais j’accuse ici publiquement, j’accuse à haute voiîç , en présence de ma patrie que ces horribles

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cannibales ont ensanglantée ; je les défie de me poursuivre juridiquement ; si je n’appuie pas tous ces faits de pièces authentiques, par des témoins irréprochables, j’appelle sur ma tête le glaive des lois, je consens à être puni comme un vil calomniateur.

Une circonstance imprévue occasiona ma translation au collège du Plessis , appelé , sans doute par dérision , prison de l’Egalité ; je fus enlevé avec un grand nombre de détenus; cet événement fut plus heureux pour moi que je ne devais l’espérer ; voici pourquoi : dans la visite du matin , il m’avait été ordonné des remèdes qu’on devait me forcer à prendre le lendemain ; c’était une vengeance éclatante que les médecins et le geôlier voulaient tirer des sanglans reproches que je leur avais adressés quelques jours auparavant, dans. un accès de désespoir ; le geôlier m’avait soustrait une lettre de ma femme ; je le sus et m’en plaignis avec amertume. L’indignation me fît sortir des bornes d^ mon caractère , j’allai jusqu’à mettre sous les yeux^ de cet homme le parallèle de son étal passé et dex son métier actuel ; métier qui le dégradait au-des- ^ sous des scélérats dont il servait les vengeances.

Je ne m’en étais pas tenu à cette explosion , j’avais- ^ écrit à Fouquier : c’était la cinquantième lettre au moins; celle-ci ne gardait plus de mesures; je lui marquais que, puisque j’étais une victime destinée à l’abreuver de mon sang, je préféi’ais l’assassinat ou d’être traîné à l’échafaud , au poison lent que ses agens faisaient couler journellement dans mes

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veines. Ma lettre était adressée à V exterminateur public : j’espérais que cette adresse singulière commanderait en quelque sorte la lecture; car je n’avais reçu aucune réponse à toutes celles que je lui avais écrites précédemment, soit pour implorer un jugementprompt, soit pour réclamermonporte-feuille et mes effets. C’est cette lettre qu’on communiqua, selon toutes les apparences , au médecin Engucliard, et qui m’attira de sa part , avec une abondante dose d’injures, la certitude d’être empoisonné le lendemain.

^ ^ Heureusement Fouquier me réclama comme sa ' proie; je fus transféré àu Plessis pour y attendre la première place vacante à la Conciergerie. Je n’eusse pas sans doute langui long-temps dans mon nouvel asile , si le jour dés vengeances nationales eût été moins prochain.

Un grand nombre de mes camarades, aussi malades que moi , furent engloutis dans la même bastille. On nous assigna, pour demeure, un local appelé la Souricière. Nous y trouvâmes au moins cent malheureux arrivés des départemens, et qui, V* depuis vingt-quatre heures , attendaient leur tour X pour être fouillés, volés, écroués , et précipités ensuite dans leurs cachots respectifs. Pour nous, un peu moins maltraités du sort , nous en fûmes ' ' retirés au bout de deux heures , et placés dans des corridors, sans lits et sans matelas. La sueur avait inondé tous mes vêtemens ; je changeai de linge et m’étendis sur le pavé.

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Le lendemain, les détenus des autres quartiers s’empressèrent de venir nous rendre visite. Ils étaient à peu près dix-neuf cents , tristes successeurs des écoliers , et malheureux usurpateurs des classes. On voyait des septuagénaires à cheveux blancs en sixième, tandis que des sourds et muets, des enfans, des femmes et de jeunes filles étaient en rhétorique , en philosophie. Ces rapprochemens* eussent prêté matière à des allusions plaisantes , s’il eût été permis de rire dans ce grave sujet.

Je fus assez heureux pour être reconnu par un grand nombre d’incarcérés ; je me liai plus parti-j culièrement avec mes anciens amis. Un détenu d’Amiens , père de six à sept enfans , qui m’avait servi à l’Hospice , me saute au cou j voyant qüe j’étais sans logement et que je pourrais attendre encore long-temps à me procurer un lit, il me mène dans la chambre qu’il occupait lui sixième , et me force d’accepter son lit ; il coucha par terre.

Ce brave homme se disposait à me continuer les mêmes services qu’il m’avait rendus à l’Hospice; mais le lendemain fut un jour heureux pour lui , il obtini sa liberté après un séjour d’une année ^ daps les cachots. Mes regrets de le quitter furent •* adoucis par la satisfaction de voir le terme de ses malheurs.

Je ne m’étendrai pas beaucoup sur cette prison , j’ai eu le bonheur de n’y pas rester assez long-temps pour en faire l’essai. Je ne dirai qu’un mot du geôlier Haly. On m’a rapporté qu’avant d’exercer son

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noble métier, ce digne ministre de Fouquier gagnait sa vie à promener dans le monde une ménagerie africaine : c’était , conune on voit , au milieu des bêtes féroces , que Haly avait fait l’apprentissage de geôlier. Haly, d’ailleurs , avait plus d’un talent. Les conspirations étaientson fort. Personne ne dénonçait avec plus d’audace , ne servait de faux témoin avec plus de sang-froid. Lorsque j’entrai au Plessis , quinze à seize prisonniers allaient porter la tête sur l’échafaud , victimes de ses dépositions, si Fouquier n’eût été arrêté lui-même. Haly s’était affidé quelques brigands qu’il lançait parmi • les détenus pour les épier, et jouer ensuite le rôle de dénonciateurs et de témoins. Le défaut de ménaoire ou d’ordre dans les enregistremens fit dércouvrir la ruse ; ils dressèrent une liste de proscriptions sur laquelle ils inscrivirent un certain nombre de détenus. Il se trouva que , parmi ces prétendus conspirateurs , plusieurs avaient été déjà guillotinés ; d’autres avaient été transférés dans des prisons différentes ; d’autres enfin avaient été élargis. Des naéprises pareilles n’étaient pas rares. J’ai vu dans celte prison , ainsi qu’à la Conciergerie , des malheureux qu’on appelait pour briser leurs fers , et ils venaient d’être guillotinés. Un jour on apporte plus de quatre-vingts mises en liberté délivrées par le comité de sûreté générale , et^^il se trouve que le tribunal en avait fait égorger soixante-deux. Quelques-uns des dénonciateurs d’Haly, ayant trop parlé , ont été guillotinés ; luimême est encore en place.

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Enfin arriva l’époque à jamais mémorable des 9 et 10 thermidor. Les craintes que nous conçûmes d’abord furent bientôt converties en cris de joie , lorsque nous apprîmes la victoire éclatante remportée par la Convention nationale , sur la faction ^écrable qui avait couvert la France entière de bastilles et d’échafauds. Nous cherchions à nous assurer de notre résurrection ; nous nous .serrions dans nos embrassemens réciproques , l’excès du sentiment nous suffoquait. Tout ce que noès pouvions faire , c’était de nous embrasser de nouveau et de lever au ciel nos yeux ranimés. On pense bien que les gens préposés à notre garde n’étaient pour rien dans cês transports. Consternés , anéantis y ils avaient sur leur front la pâleur de la mort. Ils ne perdirent cependant rien de leur avidité. Nous payâmes jusqu’à i 5 o livres une feuille quirapportait les événemens les plus marquans de la journée . J

Notre élai^issement survint quelques jours après; je dus le mien aux reprégentans Legendre et Bourdon de l’Oise (1).

{i) L’ histoire des prisons contient sur le récit qu’on vient de lire la-note suivante : ,

« Le lecteur a dû voir avec surprise , dans cette déchirante relation, page 18a , la manière dont s’exprime le détenu au sujet de la concierge qui devait être alors la citoyenne Richard , femme dont tous ceux qui l'ont connue n’ont cessé de louer l’humanité. Il esta présumer que l’auteur de ce dernier récit, confiné dans un cachot, dès en arrivant à la Conciergerie , se sera imaginé que la geôlière de cette prison ressemblait à la plnpart des autres.»

‘ . ( Note des l’édit. )

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