‹ Memoires sur les prisons. Tome premier second Tome premier, contenant Les mémoires d'un détenuChapitre 29 sur 35 · ET LES TERREURS PANIQUES DE BEAUMARCHAIS · texte numérisé non relu

ET LES TERREURS PANIQUES DE BEAUMARCHAIS

• «, J’avais fait un grand mémoire pour l’Assemblée nationale, à qui je demandai des juges re^tivement à mon achat de 60,000 fusils déposés en Hollande ; et l’on était à le copier, lorsqu’on viut m’arrêter, le a3 août 1792, à cinq heures du matin, avec un grand scandale , et mettre les scellés chez moi. L’on me traîna dans la Mairie où je restai debout , dans un couloir obscur, depuis sept heures du matin jusqu’à quatre heures après-midi , sans que personne m’j parlât , sinon les gens qui m’avaient arrêté. Ils vinrent me dire , à huit heures « Restez là , nous nous en , allons ; voilà un bon reçu que l’on nous a donné de vous. »

(c Fort bien , me dis-je, me voilà comme le pied fourché sur la place : les conducteurs ont leur reçu, ils partent , et moi j’attends , bien garotté , le boucher qui m’achètera,

Après neuf heures d’attente sur mes jambes, on vint me prendre et me conduire dans un bureau , nomnc^é de surveillance, présidé par M. Panis qui se njiit à m’interroger. Étonné qu’on n’écrivît rien , j’en fis la remarque; il me. dit que ceci n’était que sommmre, ef'iju’pn y mettrait plus de formes 1 quand m,es scellés seraient levés, Çe que j’y. sus de plus, certain , c’est qu’il y, avnjt sw, mpj des cla-

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meurs au Falais-Rojal, sur la traîtrise avec laquelle je refusais d’amener eh France soixante mille fusils que l’on m’avait payés d’avance , et que j’avais des dénonciateurs. « Nommez-les , Monsieur, je vous prie; sinon , moi je les nommerai. — Mais, dit-il , un monsieur G>ln;iar, membre de la municipalité ; un monsieur Larcher , ét tant d’autres, — Larcher! lui dis-je, ah ! n’allez pas plus loin. Envoyez seulement chercher un porte-feuille que j’ai fait mettre à part , sous un scellé particulier , vous y verrez la noire ingratitude de ce Larcher et d’un Constantini , avec tant d’autres , ainsi que vous le dites ; mais qu’il n’est pas temps de nommer. — On lèvera demain vos scellés ; nous verrons , dit - M.' Panis : en attendant, allez coucher à l’Abbaye.» J’y fus , et je fus en chambrée avec les malheureux.... qui bientôt furent égorgés.

Le lendemain 24 , après-midi , deux officiers

municipaux vinrent me prendre à l’Abbaye, pour assister à la levée de mes scellés et description de mes papiers. L’opération dura toute la nuit jus^ qu’au lendemain 26 , à neuf heures du matin; puis l’on me conduisit à la Mairie où mon couloir obscur me reçut une seconde fois, jusqu’à trois heures après-midi qu’on me fit entrer de nouveau dans le bureau de surveillance , présidé par M. Pa-** nis. tt On nous a, me dit-il, rendu compte de‘ l’examen de vos papiers. Il n’y a là-^lessus que dCs éloges à .vous donner ; mais vous avez parlé d’un porte-feuille sur l’affaire de ces fusils que vous

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êtes accusé de reteuir méchammeut en Hollande ; et ce porte-feuille là, ces deux messieurs l’ont -déjà vu, ils nous ont même dit que nous en serions étonnés. (C’étaient les deux municipaux qui avaient levé les scellés.) — Monsieur, je brûle de vous l’ouvrir, et le voici. « Je prends l’une après l’autre toutes les pièces justificatives. Je n’e'tais pas à la moitié, que M. Panis s’écria : « Messieurs , c’est pur, c’est pur! ne vous semble-t-il pas ainsi ? » Tout le bureau cria : C’est pur! On ajouta qu’il fallait donner à M. Beaumarchais une attestation honorable de son civisme et de sa pureté, et lui faire des excuses des chagrins qu’on lui a causés , dont la faute est aux circonstances. Un monsieur Berchéret, secrétaire , dont les regards bienveillans me consolaient et me touchaient, écrivait celte attestation, lorsqu’un petit homme aux cheveux noirs , au nez brusque , à la mine effroyable , vint , parla bas au président. Vous le dirai-je , ô mes lecteurs? c’était le grand, le juste, en un mot, le clément Marat.

11 sort. M. Panis , en se frottant la tête avec quelque embarras, me dit : « J’en suis bien désolé. Monsieur, mais je ne puis vous mettre en liberté. Il y a une nouvelle dénonciation contre vous. — : Dites-la moi , Monsieur, je l’éclaircirai à l’instant. — Je ne, le puis; il ne faudrait qu’un mot , un seul geste de vous à quelques-uns de vos amis qui vous attendent là dehors , pour détruire l’eflFet de la recherche qu’on va faire. — M. le président, qu’on renvoie tous mes amis; je me constitue prisonnier

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dans votre bureau , jusqu’à la reâlierche finie : peutêtre donnerai-je les moyens de la raccourcir. Ditesmoi de quoi il s’agit. »

11 prit l’avis de ces messieurs; et, après avoir exigé ma parole d’honneur que je resterais au bureau et n’y parlerais à personne , jusqu’à ce qu’ils revinssent tous , il me dit • Vous avez envoyé cinq malles de papiers suspects chez une présidente, rue Saint-Louis, au Marais, n* i5; l’ordre est donné de les aller chercher. — Messieurs, leur disje, écoutez ma réponse. Je donne aux pauvres, avec plaisir , tout ce qu’on trouvera dans les cinq malles que l’on indique ; et ma tête répond de ce qu’on y veiTa de suspect : ou plutôt recevez ma déclaration qu’il n’y a aucune malle à moi dans la maison que vous citez. Seulement un ballot existe dans la maison d’un de mes amis , rue des Trois- Pavillons : ce sont des titres de propriétés , que j’avais fait sauver, sur l’avis d’un pillage qui devait se faire chez moi, la nuit du g au lo août , et dont . j’ai donné connaissance à M. Pélion. Pendant qu’on cherche les cinq malles , faites chercher aussi môn ballot , sur cet ordre que je donne au domestique de mon ami de le livrer; vous l’examinerez aussi ; une autre malle de papiers et de vieux registres m’a été volée le jour même que ce ballot sortit de ma maison, faites-la tambouriner. Messieurs : je ne saurais aller plus loin. »

Tout cela fut exécuté. L’attestation me fut

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donnée , et signée de= tous ces messieurs : sauf l’examen des malles et du ballot.

Ces messieurs se décidèrent à aller dîner, pour revenir à l’arrivée des malles, et moi je restai prisonnier dans le bureau , avec un seul commis , à qui ^ la garde en était confiée. Comme ils allaient sortir, un homme très-échauflFé , portant écharpe, entra et .dit qu’il avait dans la main des preuves de ma trahison , de l’affreux dessein où j’étais de livrer soixante mille fusils qu’on m’avait bien payés, aux ennemis de la patrie. 11 était comme un forcené,, sur ce qu’on me donnait une attestation du contraire. C’était M. Colmar, qui avait voulu m’enlever cette affaire des fusils , et de plus mon dénonciateur.... Il m’injuria, me disant que mon cou y passerait. « Je le veux bien, lui dis-je, pourvu que vous ne soyez pas mon juge. »

Ils sortirent. Je restai là, réfléchissant bien tristement sur la bizarrerie de mon sort. Mon ballot arriva, mais nulle nouvelle des cinq malles. Que vous dirai-je enfin, lecteur? Je restai là trentedeux heures , et sans que personne y revînt. Le garçon de bureau, en allant se coucher, me dit qu’il ne pouvait me laisser seul dans le bureau, la nuit.

11 me remit debout dans mon couloir obscur;, sans la pitié d’un domestique qui me jeta un matelas par terre, j’y serais 'mort de fatigue et d’horreur.

Au bout de trente-deux heures, personne n’étant revenu , des officiers municipaux , touchés de compassion, s’assemblèrent et me dirent : « M. Panis

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ne revient point; peut-être est-il incommodé. En visitant les malles chez cette présidente , où l’on en a trouvé huit ou neuf , on a vu que c’étaient les guenilles qui appartiennent à des religieuses à qui elle a donné retraite. Nous savons que vous êtes innocent de toutes les choses qu’on vous impute. En attendant que le bureau revienne , nous allons , par pitié-, vous envoyer coucher chez vous. Demain matin , on visitera votre ballot, et vous aurez une attestation bien complète. »

Et moi je dis à mon domestique qui pleurait : « Va me faire apprêter un bain ; il y a cinq nuits que je ne repose point. » 11 court. On me renvoie, mais avec deux gendarmes qui devaient me garder la nuit.

Le lendemain , je renvoyai l’un d’eux savoir si le bureau venait enfin de s’assembler, pour me donner l’attestation promise; Il revint avec d’autres gardes et l’ordre rigoureux de me conduire à l’Abbaye , au secret , avec défense expresse de m’y laisser parler à qui que ce soit du dehors , sans un ordre écrit de la municipalité. J’eus de la peine à retenir le désespoir de tout mon monde. Je les consolai de mon mieux , et je fus conduit en prison , où je me trouvai avec MM. d’Affry , Thierry , les Montmorin , Sombreuil , et sa vertueuse fille , qui s’élait enfermée avec son père' dans ce cloaque ; l’abbé de Boisgelin, MM. Lally-Tollendal, Lenoir, trésorier des aumônes , vieillard de quatre-vingt-

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deux ans ; M. Gibé , notaire ; enfin cent quàtrevingt-flouze personnes encaquées dans dix-huit petites chambres.

Une heui’e après mon arrivée, on vint me dire que l’on me demandait , avec un ordre de la municipalité. Je me rendis chez le concierge où je trouvai.... M. Larcher, l’associé des Constantini, et celui de tant d’autres. Il venait me renouveler les douces propositions qu’il m’avait déjà faites chez moi , et même de leur vendre tous mes fusils

d’Hollande ; et je prendrais en paiement les

huit cent mille francs que je venais , dit-11 , de toucher à la Trésorerie. A cette condition; je sortirais de l’Abbaye , et j’aurais mon attestation..'.... Après un moment de silence, je dis froidement à cet homme : <( Je ne fais point d’affaire en prison; allezvous-en dire cela aux ministres qui vous envolent, et qui savent, aussi bien que moi, que je n’ai pas touché un sou des huit cent mille francs dont vous pai’lez; sottise qu’on n’a répandue que pour me faire piller chez moi, la triste nuit du lo août. — Vous n’avez pas touché, dit-il en se levant, huit cent mille francs depuis quinze jours? — ^Non, dis-je , en lui tournant le dos. » — Il prit la porte, et court encore. Je ne l’ai pas revu depuis

Revenu dans la chambre avec les autres prisonniers, je leur racontai à tous ce qui venait de m’arriver, et je vis que moi seul en étais étonné.

L’un de ces messieurs me disait. : « Les ennemis ont pris Longwy : s’ils peuvent entrer dans

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Verdun , la terreur gagnera le peuple , et l’on en profitera pour nous faire égorger. — Je n’y vois que trop d’apparence , lui dis-je en gémissant. »

- Le lendemain , on me fit passer en prison le billet que je vais copier. « Colmar, officier municipal , et celui qui a dit en votre présence avoir des preuves contre vous, est- cause d’un nouvel ordre qui vous lient au secret. On nous promet de s’occuper de vous sans délai Ecrivez avec force au

comité de la Mairie que je ne quille pas. »

Ce billet de mon neveu me fut remis par le concierge , à l’honneur de qui je dois dire qu’il adoucissait de sou mieux le sort de tous ses prisonniers.

Je demande à mes compagnons d'infortune la liberté d’écrire un mémoire au comité de surveillance de la Mairie. M. Thierry me prêta du pa-^ pier; M. d’Affry son porte-feuillé pour me tenir lieu de bm’eau ; le jeune Montmorin, assis par terre , le soutenait pendant que j’écrivais. M. de Tollendal disputait avec l’abbé de Boisgelin ; M. Gibé me regardait écrire; M. Lenoir, à genoux, priait avec feneur; et moi, j’écrivais ma requête....

Le lendemain , 29 août ; sur les cinq heures du soir, nous philosophions tristement. M. d’Affry , ce vieillard vénérable , était sorti , de la veille , de ' l’Abbaye. Un guichetier vint m’appeler : « Monsieur Beaumarchais , on vous demande. — Qui me

DE CABON-BEADMiRCHAIS.

demande, mon ami? — M. Manuel, avec quelques t^uicipaux. » Il s’eu va. Nous nous regaixlons. M. Thierry ‘me dit : « N’est-il pas de vos ennemis? — Hélas ! leur dis-je , nous ne nous sommes jamais vus; il est bien triste de commencer ainsi : cela est d’un terrible augure ! Mon instant est-il arrivé? « Chacun baisse les yeux , se tait ; je passe chez le concierge , et je dis en entrant : « Qui de vous , Messieurs , se nomme monsieur Manuel? — C’est moi, me dit un d’eux en s’avançant. — Monsieur , lui dis-je, ikîus avons eu , sans nous connaître , un démêlé public sur raM contributions. Non-seulement , Monsieur , je les payais exactem: nt , mais même celles de beaucoup d’autres qui n’eu avaient pas le moyen. Il faut que mon affaire soit devenue bien grave , pour que le procureur-syndic de la commune de Paris , laissant les affaires publiques, vienne s’occuper ici de moi. — Monsieur, dit-il , loin de les laisser là, c’est pour m’en occuper que je suis dans ce lieu; et le premier devoir d’un officier public , n’est-il pas de venir arracher de prison un innocent qu’on persécute? Votre dénonciateur, Colmar, est reconnu un gueux ; sa section lui a arraché l’écliarpe dont il est indigne : il est chassé de la commune, et je le crois même en prison. C’est pour vous faire oublier 'notre débat public , que j’ai demandé à la commune de m’absenter une heure pour venir vous tirer d’ici. Sortez à l’instant de ce lieu. •> Je lui jetai -mes bras- au corps, sans pouvoir lui dire un

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seul mot ; mes yeux seuls lui peignaient mon anie :

je crois qu’ils étaient énergiques, s’ils lui p||^naient

tout ce que je pensais Je n’ouLlierai jamais cet

homme ni ce moment-là (i). Je sortis...

Le dimanche, 2 septembre, n’ayant aucune réponse du ministre Lebrun , à qui j’avais demandé .une audience pressante , toujours pour mon afiàire interminable des fusils , j'apprends que la sortie de Paris est permise : fatigué de corps et d’esprit , je vais dîner à la campagne à trois lieues de la ville, espérant revenir le soir.’- A quatre heures fou vient nous dire que la ville était refermée ; qu’on sonnait le tocsin, battait la générale , et que le peuple se portait avec fureur vers les prisons , pour massacrer les détenus. C’est bien alors que je criai dans ma gratitude exaltée : O Manuel ! ô Manuel!... ,

Mon ami m’invita d’accepter un gîte chez lui. Le lendemain , six heures du soir , un commandant des gardes nationales des environs vint lui dire tout bas : « On sait que vous avez chez vous M. de Beaumarchais ; les tueurs l'ont manqué cette nuit dans Paris ; ils doivent venir la nuit prochaine ici l’enlever de chez vous ; et peut-être m’obligera- t-on de m’y rendre avec toute ma troupe...

(1) Ceci est un trait de plus à noter en bien dans la vie de Manuel, dont la conduite, comme on a pu déjà le voir dans les Mémoires * sur les iournëes de septembre, olTrc un inconcevable mélange de bonnes et de mauvaises actions. ( JVe/e des éditeurs. )

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