‹ Memoires sur les prisons. Tome premier second Tome premier, contenant Les mémoires d'un détenuChapitre 31 sur 35 · DE CARON-BEAUMARCHAIS · texte numérisé non relu

DE CARON-BEAUMARCHAIS

Je partis le 8 de septembre , à cinq heures du soir, à pied , de chez mes bonnes gens qui voulaient me conduire : ce que je refusai , crainte qu’on ne nous remarquât.

• J’arrivai seul , mes forces épuisées , traversé de sueur, avec ma barbe de cinq jours, mon linge sale, en redingote ( comme à ma sortie de prison ) ; j’étais à neuf heures précises à la porte de M. Lebrun. Le suisse me dit que le ministre, ayant affaire en ce moment, me remettait à onze heures ce soir, ou demain matin, à mon choix.

Je priai le suisse de lui dire que je reviendrais à onze heures, n’osant pas me montrer le jour. '

Je ne pouvais attendre chez le ministre. Quelqu’un pouvait m’y voir, puis ébruiter mon retour. J’en sortis. «Mais où aller ? que faire, en attendant ce rendez-vous ? La crainte d’être rencontré par quelque patrouille incendiaire , me fît résoudre à me cacher sur le boulevard, entre des tas de pierres et de moellons, où je m’assis par terre. Je m’admirais dans cet asile où la fatigue m’endormit. Et sans un tapage qui se fit assez près de moi, vèrs onze heures, on m’y aurait trouvé le lendemain matin. ‘

J’entendis sonner l’heure, et je m’acheminai aux Affaires-Étrangères O Dieu! jugez de ma dou-

leur , quand le suisse me dit que le ministre était couché , qu’il m’attendrait le lendemain à neuf heures du matin. « .Vous ne lui avez donc pas dit ? —

304 l’incarckration de caron-beagmarchais.

Pardonnez-moi, Monsieur, je lui ai dit... — Donnez-moi vite du papier. « — J’écrivis une courte lettre, en dévorant ma frénésie. Je rappelais le danger que je craignais de courir en me montrant de jour , et je demandais un rendez-vous pour le lendemain , à la nuit close.

Le temps de me copier donna celui de m’amener un fiacre. J’arrivai chez moi à minuit. Je renvoyai le fiacre à six cents pas , pour qu’il ne sût point qui j’étais. En rentrant j’eus bien de la peine à modérer chez moi la joie de me revoir encore vivant. Je recommandai le secret..... (i)

'' (i) Ici se termme la partie dramatique du Mémoire de Beaumarchais. 11 revint plusieurs fois chez le ministre Lebrun , sans pouvoir terminer l’aiFaire qui l’y appelait. Il partit pour la Hollande , passa en Angleterre , avec la ferme résolution , quand ses moyens de justification ne pourraient être étoiifiés , de revenir se mettre en prison à Paris. «Si j’y suis égorgé, Convention nationale! s’écrie- » t-il à ce sujet, faites justice à mon enfant; qu’au moins elle » glane après moi , où elle devait moissonqer. »

( JVo/e des éditeurs. )

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