TABLEAU HISTORIQUE
LA MAISON LAZARE
JjE 26 octobre 1793 (vieux style), je vis entrer chez moi , à huit heures du matin , deux hommes que je n’avais jamais vus ; leur air de férocité et la massue dont ils étaient armés , me fit soupçonner qu’ils étaient commissaires d’un comité révolutionnaire; et la suite m’apprit que je ne m’étais pas trompé.
L’un d’eux était commissaire du comité révolutionnaire du Bonnet- Rouge ( i ) , et l’autre ( 2) du Contrat- Social ; ils m’invitèrent à les suivre jusqu’au comité du Contrat-Social où j'étais de-^ mandé; j’obéis. Arrivé au comité, et n’y ayant trouvé personne , ces mêmes hommes m’ordonnèrent de les suivre au comité du Bonnet-Rouge ; je conclus dès ce moment que j’allais être mis en arrestation, et j’avoue que je iren conçus aucune inquiétude. Mes conducteurs me firent diflFérentes questions le long de notre route, toutes aussi insignifiantes les unes que les autres. Nous arrivâmes ainsi à ce dernier comité où je fus mis sous la
(1 ) Renaud , savetier.
(9} PoUt, ausâ' savetier.
2o8 tableau historique
garde de la force arme'e, et une demi-heure après j’en fus retiré et ramené au Contrat-Social, sans avoir été vu ni interrogé de personne. Je ne fus pas plus heureux ici que ci-devant, caries mêmes individus, qui m’avaient laissé dans l’anti-chambre 'du comité, vinrent m’y reprendre pour me conduire chez moi, et là, ils me déclarèrent qu’ils venaient m’arrêter et mettre les scellés sur mes papiers.
Je demandai en vain la cause de mon arrestation: il ne me fut répondu que par des brutalités , et les pleurs de ma femme semblèrent les aigrir davantage.
L’apposition des scellés devint pour eux d’une grande difficulté , parce qu’il en fallait dresser procès-verbal , et qu’ils ne savaient pas écrire , ou tout au plus signer leur nom.
Ils appelèrent à leur secours un homme aussi féroce qu’eux : c’était le greffier du juge de paix du Contrat-Social , nommé Robert.
Ce dernier, frappé de la propreté de mon mobilier, me jugea riche, parla de me donner deux gardiens de scellés, et je vis le moment ou son dessein allait s’accomplir; mais j’obtins, par l’état sincère que je donnai de ma fortune , que la garde en serait confiée à ma cuisinière.
L’opération faite, je fus arraché des bras de ma femme, conduit de nouveau au Contrat-Social, et de-là au Bonnet-Rouge , et toujours dans l’antichambre du comité.
DÉ LÀ MAISON J.AZARE. 20g
J’attendais patiemment que le comité daignât m’interroger sur mes délits , et me donnât connaissance des motifs de mon arrestation, par le procès-verbal que je croyais devoir en être dressé; mais mon attente fut vaine , car une heure après, un nommé Lebrun, que j’avais connu pour avoir été chassé de la place d’adjudant du bataillon du Bonnet-Rouge , décida seul de mon sort, en ordonnant de me conduire à la caserne de la rue de Sèvi'es jusqu’à nouvel oi’dre.
Arrivé dans cette maison , je fus présenté à deux hommes qu’on me dit être commissaires du comité du Bonnet-Rouge ( i ) ; ils prirent mon nom et m’ordonnèrent d’aller joindre les autres coquins qui étaient dans la même maison, et de m’y loger comme je pourrais.
Je montai tristement un escalier sans trop savoir où j’allais. J’avoue que je m’étais fait une idée bien désavantageuse des personnes renfermées dans cette maison , surtout d’après ce que m’en avaient dit ces commissaires ; mais je fus bien détrompé, lorsque je vis venir à moi mes nouveaux compagnons d’infortune, m’offrir leur main et leur amitié. J’en reconnus plusieurs qui avaient fait long-temps le charme de ma société , par leurs
(i)«Verncy, cocher du ci-devant Monsieur, et Baillère, autre cor cher d’un officier suisse. » Telle est la note que porte le manuscrit du temps et que nous laissons subsister à cause de sa singularité même.
310 TABTÆAU HISTORIQUB
vertus et la pureté de leur patriotisme , et quelques jours après, je fus uni de la plus étroite amitié avec les autres.
Un vieillard respectable, qui occupait une chambre avec deux autres malheureux, vint m’offrir, sans m’avoir connu, le partage de leur asile. J’acceptai avec reconnaissance ses offres généreuses, et je dois à la mémoire de cet honnête homme de publier que, pendant trois mois que nous sommes restés ensemble , il a fait le bonheur de ma vie , tant par la douceur de son caractère , que par l’agrément de sa conversation et sa profonde sagesse} mes autres co-chambristes eurent aussi pour moi mille complaisances, et nous ne fumes plus que quatre frères.
Ije régime de ma nouvelle demeure était trèsdur ; deux commissaires du comité révolutionnaire du Bonnet-Rouge, qui se relayaient toutes les vingtquatre heures, étaient chargés de nous surveiller, et seize hommes armés, sous leurs ordres, composaient notre garde.
Tout ce qu’on peut imaginer d’atroce , de cruel, de tyrannique et d’inhumain, était l’apanage de nos commissaires, sans en excepter un seul, et je joins ici la liste de leurs noms, pour faire connaître plus particulièrement leur immoralité et la vie privée de chacun d’eux, et pour qu’elle passe à la postérité.
DE LA MAISON LAZARE
Tableau des personnes qui ont composé le comité révolutionnaire du Bonnet-Rouge^ depws sa formation jusqu’à ce jour.
Daire, marchand chandelier, rue de Sèvres, ^ près de la Croix-Rouge , ne s étant montre' à la section (pie depuis le lo août iyQ2 ^ vieux st^le ^ ^ ajrant antérieurement refuse de faire son service militaire, au point qu’on e'tait obligé de l’envoyer chercher par des fusiliers lorsqu’il était commande j dévot hypocrite, donnant asile aux prêtres réfractaires, faisant métier de la petite loterie, ou il s’est enrichi, ayant ouvert et fermé sa boutique, suivant que les circonstances et les lois sur le maximum lui assuraient plus ou moins de bénéfice.
PoiNCELOT , peintre héraldique , demetirant rue de Sevres , près de la Croix— Rouge , connu dans la section depuis le commencement de la révolution par 1 exactitude de son service, mais recevant toutes les impressions, et toujours prêt à saisir le premier parti; faux, hypocrite et recevant de toutes mains.
Laloüe, peintre en miniature, demeurant rue du Bac, près la rue de Sèvres, inconnu dans la section avant le lo août 1 792 , quoicpi’il fût enfant du quartier, souteneur de birlbi.
Laqüerière, peintre en équipages, demeurant rue de Sèvres , vis-à-vis les Petites-Maisons, ayant toujours détesté la révolution à cause de la perte
31 a TABLEAU HISTORIQUE
de son état , connu d’ailleurs dans son quartier comme usurier et prêteur sur gages.
Seguin , demeurant rue Sainte-Placide, commis sionnaire au coin des bornes, garçon vidangeur, inconnu à la section avant le loaoùt 1792; depuis ce temps y ayant joué tous les rôles de l’intrigue, nommé commissaire du comité révolutionnaire,** en ayant exercé l’office avec toute la cruauté dont un homme peut être capable , sans délicatesse , recevant de tous côtés , et demandant à tout le monde ; nommé à la distribution du charbon à l’Abbaye, et de-là mis en arrestation au Luxembourg. On observe qu’il était couvert de haillons quand il fn^ appelé au comité révolutionnaire, mais que .son costume changea bientôt après; car ni ses habits, ni ses meubles, ni son logement, n’annonçaient plus qu’il était vidangeur deux mois auparavant.
Tosy, demeurant rue du Petit-Vaugirard, ancien domestique de la ci-devant duchesse de Fleury , né sujet de l’empereur, inconnu à la section avant le 10 août 1792 (vieux style) ; nommé au comité révolutionnaire pour vexer sans doute les Français ; il a parfaitement bien rempli cette tâche par toutes les cruautés imaginables ; car un jour qu’on lui parlait justice et humanité, il eut l’impudence de répondre qu’un bon républicain ne connaissait ni justice ni humanité.
Vernay, cocher du ci-devant Monsieur, inconnu à la section avant le 10 août 1792 (vieux style), patriote par besoin , cruel par caractère , nommé
DE LA MAISON LAZARE. 2l3
commissaire du comité révolutionnaire , ayant exercé toutes les vexations que l’audace autorisait , et plus particulièrement envers ceux qui l’avaient connu cocher, et qui l’avaient secouru dans sa misère.
Rein , sans aveu et sans domicile connu avant le lo août (vieux style), ci-devant vendeur de billets de loterie, mis au Fort -l’Evêque, de son propre aveu , pour avoir fait de fausses listes de loterie, et renvoyé du comité révolutionnaire pour avoir commis des infidélités à la levée d’un scellé.
JjUthun, demeurant rue du Bac, commissionnaire au coin de la rue de la Planche , et ci-devant garçon charron , renvoyé de chez plusieurs maîtres pour ses infidélités , ayant été logé par les carmélites, dontla femme était commissionnaire; ivrogne de profession , sans mœurs et sans principes , absolument inconnu dans la section avant le lo août 1 792 ( vieux style ) .
Olivier , serrurier , demeurant rue du Bac , n’ayant paru à la section que pour être nommé commissaire révolutionnaire , mauvais mari , plus mauvais père , embrassant tous les partis pour conserver sa fortune, et patriote par circonstance.
PicciNi, né Italien, habitant depuis le mois de novembre i ygS ( vieux style ) , sur la section , inconnu auparavant, musicien de profession , et faux comme la plupart de ses compatriotes.
Renadu , habitant rue de Sèvres , à la ci-devant Abbaye-aux-Bois , savetier au coin des rues, abso-
ai4 TABLEAU HISTORIQUE
lument inconnn avant le lo août 1 792 (vieux style), sans domicile fixe avant cette époque; méchant, cruel, ne respirant que le sang, patriote par besoin, et se prêtant à toutes les circonstances pour de l’argent.
Thaer, marchand de vinaigre, demeurant rue Sainte-Placide, connu dans tous les temps de la révolution , sans caractère , et faisant le mal sans le connaître, enrichi à la petite loterie dont il a fait métier pendant très-long-temps.
Ledru, salpêtrier, demeurant rue Barrouillcre , inconnu dans la section avant l’époque du lO août 1792 (vieux style ), n’ayant rien fait pour la révolution; sans mœurs, faisant tout ce que ses collègues délibéraient, et surtout quand il était question de maltraiter les détenus ; faux et cruel.
PiGEOT DE ViLLiKRs, demeurant rue de Sèvres, près du comité, notaire, chassé de son corps pour banqueroute, inconnu dans la section avant mai 1 793 ( vieux style ) ; patriote moderne pour parvenir aux places, accusé par les créanciers Brancas d’infidélité, et d’avoir exigé d’eux des quittances de mille livres pour cinq cents livres qu’il leur payait.
Lebrun, sans domicile fixe , chassé de la gendarmerie ou compagnie du centre, ivrogne, méchant, cruel et lâche , chassé de la place d’adjudant de la section , où il avait été nommé ; souffrant les insultes patiemment , et refusant toujours par prudence de donner raison de celles qu’il faisait; mauvais
DB LA BlAISOn LAZAHS. 2l5
mari, querelleur, étant cause à lui seul de presque toutes les arrestations qui ont été faites par le comité,, pour se venger de ce qu’on l’avait chassé de sa place d’adjudant; grand ami de Vincent, Hébert,. Ronsin et Henriot , et s’étant toujours caché dans les affaires d’éclat.
Parrault, Suisse, garde-porte de 4 a citoyenne Narbonne Pelet, rue de la Planche, inconnu à la section avant le lo août 1 792 (vieux style), n’ayanl paru que lors de sa nomination de commissaire au comité révolutionnaire, n’ayant quitté cette place que pour celle d’adjudant ; ivrogne reconnu , au point qu’il disparut pendant deux jours et qu’on le croyait mort.
Baillère , cocher d’un officier suisse , sans domicile et inconnu dans la section avant sa nomination.
Tels étaient les hommes qui ont disposé de la liberté de plus de trois cents pères de famille , et qui les ont fait gémir dans les fers pendant près d’un an , sans avoir d’autre crime à leur reprocher que celui de leur avoir opposé quelque résistance dans leurs vexations.
Le comité révolutionnaire du Bonnet-Rouge , plus avide d’argent que du bonheur de la république , avait spéculé sur les arrestations. Il avait adopté pour maison d’^arrêt une caserne des cidevant gardes-françaises, située rue de Sèvres ; et quoiqu’elle fût très-malsaine , ainsi qu elle 1 à été reconnue par les gens de l’art , le comité ny a
2i6 tableau iiistoriquk
pas moins entassé , pendant plus de quatre mois ,
cent vingt à cent quarante personnes.
Les détenus y étaient mis à contribution- pour les frais de garde;, d’une manière arbitraire , et presque tous y étaient imposés depuis douze livres par jour jusqu’à vingt sous ; au total , la recette journalière «e portait à trois cents livres , et cette somme était perçue chaque mois sur les quittances d’un tresorier du comité.
On voit que la recette journalière était de 5oo l.
La dépense était : ^
Pour iG hommes de garde à 5 1. 4S 1> |
Lumière de 3 petits réverbères. ^\. > 6a 1,
Chandelle * 1
Bois, un quart de voie 9 J
Revenant bon par jour .... a38 1.
La chambre destinée au logement des commissaires était le lieu de rassemblement de leurs amis , et les dîners les plus splendides y étaient servis ; les écots de lo à la livres n’étaient rien , lorsque les pauvres pères de famille , que les vengeances personnelles avaient mis en arrestation , pouvaient à peine se procurer l’absolu nécessaire. On doit concevoir facilement combien notre position était cruelle avec de tels personnages.
Nos plaintes , nos supplications , nos cris pour la justice et l’humanité , tout était étoufie , et si quelquefois il nous échappait des larmes de dou-
DE LA HAISOK LAZABE. nX’]
leur , le cachot ou violon , lieu trè^humide , était notre récompense, et les femmes même n’en étaient pas exemptes , quelle que fût leur position.
JNos femmes , nos enfans , nos amis , achetaient bien cher le plaisir de nous voir de temps en temps; car ces tigres, que la rage possédait, leur faisaient éprouver toute espèce de mauvais traitemens.
Notre maison était malsaine , et les chambres, quoique très-petites , contenaient jusqu’à dix personnes ; il est vrai que ces monstres , au mépris de la loi qui accorde aux détenus les meubles d’indispensable nécessité , forçaient quelques-uns de coucher deux à deux.
Il y avait déjà trois semaines que j’étais en détention , lorsqu’un ami vint me chercher avec un homme de la police , pour assister à la levée de mes scellés , de laquelle devait dépendre ma liberté ; l’ordre fut présenté à Verney et Laquerière , lors commissaires de garde , et quoiqu’il fût très eu règle , ils crurent ne devoir pas y déférer sans en avoir donné avis à leur comité : mon ami s’y rendit sur-le-champ ; le comité se refusa d’obéir à l’ordre de la police , et pour punir la témérité de celui qui avait osé solliciter en ma faveur , il le fît suivre par Renaud , happe-chair du comité , et arrêter le soir même.
Tous les jours étaient marqués par quelque nouvelle tyrannie ; l’appel dans cette maison se faisait, régulièrement à midi , par un des commissaires
9i8 tableau historique
rentraoset un (lessortans y et les sarcasmes les plus grossiers et les plus scandaleux étaient leur langage ordinaire . Le soir, à neuf heures et demie, nous étions enfermés dans nos chambres comme des bêtes féroces , et si un détenu , quels que fussent son âge , son sexe et ses infirmités , se trouvait malade la nuit , il était obligé d’attendre au lendemain pour recevoir les secours que son état exigeait.
Nous avons souvent entendu, pendant notre détention , ces cannibales dire à nos femmes qui les invoquaient pour nos libertés : « Vos maris, vous » devez les considérer comme morts , et vous con- » duire comme s’ils l’étaient , car de long-temps » ils ne seront libres ; » et presque tous ont ajouté à différentes époques : « La Convention rendrait un » décret en leur faveur , apporté par le président » lui-même, que nous n’y obéirions qu’autant qu’il }> nous conviendrait , et après en avoir délibéré au » comité, »
La section du Bonnet-Rouge donna une fête à la mémoire de Marat , le 2 frimaire. Le cortège à son retour passa sous nos fenêtres ; deux forges ambulantes étaient à sa suite : les commissaires du comité révolutionnaire eurent grand soin de les faire arrêter devantnous, d’y faire forger une pique et des chaînes, d’insulter à nos malheurs par les injures les plus atroces, et la scène se termina par une danse ronde , provoquée par Lebrun et ses compagnons , qui chantèrent la Carmagnole , en nous montrant au doigt et en criant à la guülotinel ^oas crûmes que
DK LA MAISON LAZARE. StQ
c’était le dernier jour de notre vie ; et certes il l’eût été si les désirs de ces monstres se fussent accomplis : car ils eurent la précaution de nous faire enfermer sous clef dans nos chambres, vers trois heures de l’après-midi, pour nous ôter tout moyen de défense , dans le cas où le peuple seconderait leurs vœux.
Notre position était des plus cruelles ; nos malheurs augmentaient tous les jours , et rien ne nous annonçait la fin de nos peines. L’union et l’amitié, qui régnaient entre les détenus de cette maison , étaient les seules consolations qu’il nous fut permis d’avoir , et au milieu des cris de la liberté , nous gémissions dans l’esclavage le plus ignominieux.
La perte de mon état , seul moyen d’existence que j’avais au monde , força nia femme à des réformes dans son petit ménage : elle donna congé du logement que nous occupions , et voulut renvoyer sa cuisinière, malgré que son état de grossesse lalui rendit plus nécessaire quejamais. Mais comme elle ne pouvait effectuer l’un et l’autre , à cause des scellés que j’avais chez moi , elle en sollicita la levée au comité du Bonnet-Rouge , qui la renvoya à celui du Contrat-Social, comme ayant agi de concert , et ce dernier ne la dégagea de sa cuisinière que pour la remplacer par un sans-culotte , aux gages de six livres par jour, contre le vœu de la loi qui n’accordait qu’une journée et demie de travail , c’est-à-dire trois livres.
Toutes mes réclamations à ce sujet devinrent inutiles ; je fus contraint de garder un loyer que
aao TABLEAU HISTORIQUE
je n’avais plus le moyen de supporter, et de vendre mes effets pour payer , à six livres par jour , un homme fort et robuste , et dont les bras eussent été plus utiles dans les armées de la république.
Je fus donc chai’gé pendant six mois de ce pesant fardeau , sans pouvoir , sous aucun prétexte , m’en dégager , quoique j’eusse donné fort fidèlement le bilan- de ma fortune. •
Mes ressources étant enfin épuisées , ma femme refusa de payer son gardien de scellés ; le comité du Contrat-Social , outré de ce refus , l’envoya chercher par douze hommes armés : elle était alors grosse de huit mois , et son état n’inspira aucune humanité. Le comité lui reprocha sa désobéissance, lui ordonna de vendre ce qui lui restait d’effets , et la condamna à la détention jusqu’au paiement de ce qui était dû au gardien.
La garde reçut ordre de la conduire ; elle fut entraînée dans une pièce qui était au cinquième de la maison , enfermée sous la def , sans chaises , obligée de se tenir debout malgré sa fatigue , ou de s’asseoir à terre ; enfin sa mère arriva à son secours deux ou trois heures après , et la délivra en payant tout ce que le comité voulut.
Je n’ai cessé un moment de parler de ma maison d’arrêt , où je n’étais pas mieux traité que ma femme , que pour faire connaître les vertus républicaines du comité révolutionnaire du Contrat-Social.
Je gémissais déjà depuis trois mois dans les fers, lorsque le 5o nivôse , vers dix heures du matin ,
DE LA MAISON LAZARE
nous vîmes notre caserne assiégée de toutes parts par une force armée : l’inquiétude s’empara de nos âmes , chacun s’interrogea sur ce rassemblement , sans pouvoir en pénétrer le mystère ,lorsqn’enfiri, à onze heures , plusieurs de mes compagnons d’infortune furent appelés et transférés ailleurs ; je le fus aussi à mon tour avec neuf autres , et Lebrun , commandant la force armée , nous signifia l’ordre de partir pour Picpus. Nous demandâmes à rassembler ceux de nos effets qui pouvaient nous être nécessaires : mais Lebrun , qui n’a jamais excellé que dans les atrocités , ne voulut même pas nous permettre d’aller prendre des souliers ; il exigea que nous partissions tout de suite , les uns sans chapeau et les autres en savattes , sans vouloir nous accorder de voitures.
Il nous enveloppa d’une double haie d’hommes armés , au nombre de cent , et nous fûmes conduits ainsi , en traversant à pied Paris dans toute son étendue, jusqu’à Picpus (i). Notre voyage ne nous attira aucun désagrément , et sans quelques polissons que nous rencontrâmes près du Pont-Neuf, qui nous injurièrent , nous n’eussions éprouvé que
«(i) On transféra à Picpus plusieurs prisonniers , entre autres un gran ! jeune homme condamné i garder prison pendant une année, on ne sait pour quel délit. 11 s'était enveloppé du manteau d'un de ses amis, et au moment de son entrée on lui fit voir la ciiambre qu’il devait occuper. C’était un réduit très-humide, qu'on venait de réparer à neuf.» Quoi, s’écria le jeune homme, c’est ici qu’on nous loge ! il est impossible d’y demeurer. » 11 tâte
saa TABLEÀTI HISTORIQUE
des marques de pitié et d’intérêt de la part de ceux qui nous voyaient passer.
Arrivés à Picpus , cinq de mes compagnons seulement y furent reçus , et les autres , dont je faisais partie , ramenés à la caserne. L’indisposition qu’éprouva un de nos camarades par la course forcée qu’il venait de faire , ayant touché de compassion le commandant de la garde qui nous accompagnait , il nous permit de prendre une voiture dans la rue Saint-Antoine. La garde l’investit, et pendant toute la route , nous fûmes assaillis par les injures les plus dures, parce que les hommes qui composaient notre garde répandaient dans le peuple que nous étions des contre-révolutionnaires , des agens de Pitt et de CoBourg, et des conspirateurs.
Nous revînmes donc à notre caserne au milieu des huées et des dangers ; mais nous fûmes bien dédommagés de nos peines par l’amitié que nous firent les compagnons que nous y avions laissés j et certes les larmes de joie qu’ils répandirent à notre retour furent bien douces et ibien consolantes pour nous.
Nous apprîmes des détenus que nous avions
les murs et dit du plus grand sang-froid : a Je n’y resterai pas , cela est certain ; il y a de quoi mourir avec ces plâtres. » Il dépose le manteau qu’il avait sur les épaules , prend la porte , et s'évade ; 00 n’en a jamais entendu parler. Il lui fut facile de passer librement; on le prit pour un homme de la maison. Depuis lors, les prisonniers furent beaucoup plus resserrés. » ( Histoire des prisons. ) ( Note des édit. )
DE LA MAISON LAZARE
quittés à la caserne , que les conunissaires du Bonnet-Rouge avaient cherché à justifier nos transfèremens par la plus noire des calomnies , et en nous imputant d’avoir voulu égorger nos amis pour nous échapper plus facilement.
Nous nous reposions de nos fatigues , en racontant notre voyage , lorsqu’on nous appela à huit heures du soir pour aller à Lazare. Ce nouveau voyage n’eut pas tant d’éclat que le premier ; il nous fut donné une voiture sous l’escorte de quatre hommes et d’un officier, et les voiles de la nuit nous sauvèrent de toute espèce de désagrément. Nous arrivâmes à neuf heures du soir à Lazare, où dix camarades de la caserne , qui y étaient depuis le matin , adoucirent nos peines par le partage de leurs lits et de leur souper.
Cette maison d’arrêt était ouverte du 29 , et la surveillance confiée au citoyen Naudet , homme d’un caractère très-doux, et n’ayant d’un concierge que le nom effrayant.
L’humanité avec laquelle nous fûmes traités , tant par Naudet et sa femme que par ses porteclefs , l’empressement que mirent ses garçons de service à nous procurer les objets de première nécessité , nous firent croire que nous passions des Enfers aux Champs-Elysées ; et s’il nous eût été permis de voir facilement nos parens et nos amis , notre détention eût été préférable à la liberté dont on jouissait alors dans Paris.
Le nombre des détenus à Lazare grossit bientôt
H 24 TABLKÀO historiqob
par les nombreux transfèremens qui s’y firent des
autres prisons ; et comme il y a des accommode-
mens avec le ciel , nous obtînmes de voir ceux qui
nous affectionnaient, par le moyen de permissions
qu’accordait la police , et qui nous coûtaient fort
cher.
Nous étions déjà plus de trois cents dans cette maison , lorsque Michel , administrateur de police , vint pour la première fois en faire l’inspection. Le ton dur et menaçant qu’il mit dans scs visites aux détenus , et les ordres absolt^s qu’il donna à ceux qu’il croyait riches pour les forcer à nourrir ceux qui ne l’étaient pas, affligèrent beaucoup de monde. Michel, inflexible, n’aimait pas les représentations, et si quelqu’un se permettait de lui montrer jusqu’à l’évidence qu’il n’était rien moins que fortuné , il le frappait aussitôt d’anathème , et le menaçait de le faire transférer à Bicêtre : heureusement que Michel n’a paru que deux ou trois fois.
Michel abandonna l’administration de la maison , et Gagnant lui succéda ; la nouveauté plait toujours aux hommes. Les malheureux calculent tout à leur avantage ; et nous attribuâmes ce changement aux mauvais traitemens dont Michel avait usé à notre égard. Tous crurent que le nouvel administrateur nous traiterait plus humainement, et ne disposerait pas de nos fortunes sans les avoir préalablement connues. Nous vivions dans cette douce illusion , lorsque Gagnant est annoncé dans la maison : chaque détenu s’empresse de lui adresser ses doléances ;
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DE LA MAISOH LAZARE
Gagnant les écoute à peine et ne leur répond qu’avec humeur ; sa figure noire et hideuse présagea que' son cœur n’était ni plus beau ni meilleur.
Nous ressentîmes bientôt que nous n’avions riên gagné au change. Gagnant annonce qu’il veut établir un réfectoire dans la maison , auquel il entend forcer tous les détenus d’aller manger , et où les riches paieront pour les pauvres.
Gagnant sollicite, et l’administration de police prend un arrêté qui ordonne ce réfectoire , établit un mode pour l’envoi du linge et effets des détenus , et proscrit toute espèce de communications.
L’arrêté fut affiché dans la maison avec solennité; le jour du réfectoire fut indiqué à une époque fixe. Gagnant vint à Lazare pour disposer les choses : il ordonna aux détenus d’entrer dans leurs chambres , les fit fermer au crochet , et alla de chambre en chambre recevoir les soumissions des sommes à fournir par jour pour l’établissement du réfectoire. Là il impose arbitrairement les détenus , malgré leui-s réclamations ; et si quelqu’un a l’audàce de lüî prouver que sa détention l’a ruiné , il mêle l’ironie au sarcasme , et parle aussitôt de le faire transférer à Bicêtre. Le réfectoire n’eut pourtant pas Heu.
A mesure que l’administration gênait nos communications avec nos amis , les difficultés de voir nos pareils redoublaient ; nous ne parvenions à ce bonheur qu’à force d’argent ; les porte-clefs étaient devenus plus avides en raison des difficultés , et les permissions de la police devinrent négociables
aaG TABLEAU HISTOHIQUE
comme les effets de la Bourse. Les pauvres cessèrent d’être hommes , et les riches ne conservèrent quelque jouissance qu’aux dépens des . débris de leur foitune.
L’administration de police fît faire de nombreux transfèremens à cette époque (i) > et nous vîmes arriver à Lazare près de trois cents prisonniers de différentes maisons , et notamment de Bicétre ; ces deruiers, hors environ soixante suspects , étaient tous condamnés aux fers pour dix , quinze et vingt ans. ( C’était le I a pluviôse. )
Les administrateurs Gagnant et Cailleux , chaînés de ces transfèremens , mirent dans leur office une rigueur et une cruauté dont on a peu d’exera{des :
(i ) Nous trouvons dans une autre relation sur la prison de Saint- Lazare un trait qui doit avoir ici sa place :
U Dans une de ces translations Imaginées pour molester les malheureux prisonniers, Dumoutiez se présenta à quatre heures du matin , suivi d’un grand chariot , pour enlever . les citoyennes détenues , et les conduire aux Anglaises. Une d’elles , qui touchait au terme de sa grossesse , ayant été éveillée sans ménagement ^ ressentit une commotion subite qui lui pi-ésagea son prochain accouchement ; elle demanda à rester quelques jours , on l'accusa de feinte , d’imposture ; elle ne fut pas écoutée. Ses prières réitérées , ses pleurs , les sollicitations de ses compagnes , tout fut inutile , il fallut s’acheminer avec les autres. Cette jeune infortunée se traîna donc , soutenue par quelquéï hommes , jetant des cris de douleur et de désespoir.; à peine a-t-elle traversé le jvdin et atteint le seuil de la porte , que ,1a crise redouble ; on n’a que le lerapa de l'introduire dans une chambre voisine; elle tombe sur un lit et accouche en présence dè ce barbare', de ses sbires et de toute la rnaisôu. » - ' , dtaédit.)
DE LA HAIS(9^ LAZARE
ils se rendirent luâtammeiit, et à la lueur des flambeaux, dans les nutisons, comptèrent leurs Victimes , les firent menoter , lier deux à deux , et entasser sur des charrettes , sans égard à 1 âge , aiuc infir^ mités , ni aux causes des détentions : tous furent ainsi confondus. Là nuit se passa à disposer le v(^age, et au point du jour, les charrettes chaigées furent entourées de cavaHers qui reçurent l’ordre de tuer le premier des détenus qui oserait, se plaindre. * '
Le cortège fut nombreux ; Gagnant et Cailleux le précédaient , firent faire des poses sur les places publiques , et notamment sur celles de Maubert-et des Innoeens , pour donner en spectacle les malheureux et les faire injurier. Us éloignaient d’eiix les âmes sensibles qui voulaient leur donner les secours que l’humanité réclamait , pour laisser approcher ceux qui les outrageaient r tout annonçait que ces hommes féroces avaient formé le dessein de faire commencer une scène tragique , pour la conduire aux maisons d’arrêt. ,
Les charrettes destinées pour Lazare y arrivèrent ; des prisonniers lurent distribués dans les corridors du troisième , et plus de <^ux cents jetés sur un peu de paillfr, dans une pièce du rez-de-chaussée , appelée le réfectoire , lieu très-humide dont la plupart des vitres ne fermaient pas , et les voleurs confondus avec les suspects.
V, La nuit qui suivit leur anivée fut orageuse ; les bicètriens condamnés aux fers s’agitèrent de mille
' aa8 , TABLEAU HISTORIQUE
manières differentes , ■volèrent ce qu’ils purent de porte-feuilles aux suspects , brisèrent les poêles et les boiseries , y mirent le feu , enfoncèrent la voûte d’uûe caVe , et quelques-uns s’échappèrent.
te concierge Naudet fit son rapport à la police , et il obtint que les voleurs seraient ramenés à Bicêtre ; la police le fit faire, mais bien lentement et sans éclat , car ils partirent deux à deux et dans des fiacres , c’est-à-dire que n’ayant plus de suspects avec eux , ils furent traités plus humainement.
Le lendemain de l’arrivée des gens de Bicêtre , on répandit le bruit dans Paris que les détenus à Lazare s’étaient insurgés , qu’ils s’étaient battus et plusieurs évadés ; les journaux ne ménagèrent rien pour accréditer ce bruit en dénaturant l’événement.
■ Le général Henriot accourut avec une forcearmée , et après avoir distribué des cartouches , il harangua ainsi sa troupe : « Mes amis , mes com- » pagnons , je vous recommande la plus grande )) surveillance envers les scélérats qui sont dans » cette maison , car ils n’attendent que la mort » qu’ils ont méritée. • Ici il fut applaudi par quelques détenus , et hué par la généralité ; alors il ajouta': «« Si cependant il se trouvait parmi eux » quelques victimes, vous leur devez secours et M protection. » Et satisfait de lui-même , il se retira avec ses aides-de-camp. La nuit suivante, une des sentinelles , placée autour de la maisoii et du
DB LA MAISON LAZARE. 23
côté de la feime , trouvant mauvais qu’un détenu ouvrit sa croisée pour renouveler l’air de sa chambré, L’insulta , lui ordonna de la fermer , et sur son refus, lui tira un coup de fusil qui n’eut point de suite fâcheuse (i). Il .n’est pas indifierent de dire que c’était la section de BonnerNouvelle qui nous gardait ce jour-là. . .t
11 se répandit à cette époque un bruit dans la maison , que la scène du a septembre devait ee .renouveler; que les prisons devaient être assaillies , et les prisonniers égorgés ; l’alarme s’empara des esprits : les détenus cherchèrent à se garantir en établissant parmi eux une garde de nuit dans chaque corridor ; elle fut jugée d’autant plus, nécessaire ., qu’ils étaient menacés d’être. attaqués par une treur taine de détenus ;.et qu’à leurs noirs projets devaient se joindre des gens du dehors. • '
Ronsin et Vincent avaient obtenu à cette époque
( 1 ) Ce n'était pas toujours un simple caprice qui exposait les détenus à cet indigne traitement; on agissait ainsi par système, s'il faut en croire le passage suivant extrait d’un Mémoire relatif è la maison dcS Anglaises.
« Il était expressément défendu de regarder à travers les barreaux des fenêtres qui donnaient sur la rue ; néanmoins on s’en approchait; alors les seiilinelles ( surtout avant que les sections y montassent la garde ) nous criaient de nous retirer , en menaçant de tirer sur nous. Un jour Bertrand (le concierge ) sort des guichets au moment oit un prisonnier venait d'étre apostrophé. Le factionnaire lui en rend compte : Tire dessus , rcplique-t-il , ce sont des scélérats, des aristocrates, du gibier à guillotine; ils y passeront tous ; je te donberai du petit plomb , ça ne les tuera pas. »
( No/e dc3 édit. )
■aîO lABLEiO HISTORIQUE
leur liberté ; ils vinrént -visiter à Lazare leurs amis Pereyra et Desfieux. Il y eut dfiux fois, a leur occasion, des cMiiers splendides dans une chambre où se l’endirent leurs protégés , et là il fut dressé une liste de trente personnes auxquelles Vincent et Ronsin jurèrent protection et promirent la liberté.
Ces rassemblemens eurent lieu exactement dans le temps où l’on parlait d’égorger les prisonniers. Les .trente protégés levèrent une tête altière , dierchèrent querelle diSFérentes fois aux autres détenus , les menaçaient ouvertement , ne parlaient que de leur patriotisme , annonçaient leur prochaine lî^ berté par la protection de Vincent et compagnie, et disaient qu’un tiers des prisonniei's de la maison , eux exceptés , serait bûché , l’autre tiers guillotiné et le reste déporté dans un vaisseau à soupape.
On doit concevoir quelle était la perplexité des détenus à Lazare , d’après de pareilles menaces de la part de leurs compagnons ; ils redoublaient d’activité dans leur garde de nuit , et tous se promirent de vendre chèi-ement leur vie en cas d’attaque. ' . ,
Ronsin et Vincent furent de nouveau mis en arrestation , mais cette fois 'conduits à la Concieigerle; Pereyra, Desfi.eux.et Anacbarsis Clootz furent mis en jugement , et plusieurs détenus de Lazare appelés en témoignage fJeaübert, Belge, y parut, quoiqu’il fût des trente exceptés ; quelques autres furent appelés en déclaration , et je fus de ce nombre . J’entrai dans de grands détails dans ma déclaration.
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DK LA. MAISON LAZARK. 3^1
parce <|ue je ne crus pas indiüérent de faire connaître , par ce que j’avais entendu dire , les ramifications du complot formé alors.
Uotisiu , Vincent, Hébert, Pereyra, Desfîeux et Clootz , furent condamnés à mort ; leui'S protégés à Lazare s’attendaient à être inquiétés , mais l’affaire n’eut point de suite; leur audace en redoubla quelques jours après ; Jeaubert et ses consorts ont encore figuré dans la proscription Robespierre.
Les réflexions ici deviennent inutiles, parce qu’on verra , si on veut lire attentivement cette Relation , que Robespierre était toujours le chef caché du parti , qu’il avait prononcé la mort de tous les déteuus, et qu’il avait placé dans chaque maison d’arrêt ses espions et ses dénonciateurs , pour fabriquer à vo-; lonté les insurrections et conduire à l’échafaud ses victimes.
La mort de Ronsin, etc., fît oublier aux prisonniers de Lazare leurs dangers passés ; le calme succéda à la- crainte , la confiance se rétablit dans la' maison : les détenus cessèrent leurs gardes de nuit ; Jeaubert et les siens furent craints etméprisés, et deux mois se passèrent dans la plus grande tranquillité , quoique la garde de Bonne - Nouvelle l'enouvelàt ses scènes de temps en temps.
Gagnant l’administrateur , Gagnant qui- n’avait jamais paru à Lazare que pour en outrager les détenus , fut enfin destitué et mis en arrestation dans cette même maison ; on l’y accneUlit par les chansons , les plaisanteries - et les mystifications.
25a TABLEAU HISTORIQUE
Les premiers jours de son airivée se passèrent ainsi; il fut ensuite méprisé et fui par tous , et Grimoard , ci-devant comte du Roure, ancien municipal , fut le seul qui trouvl. quelque charme dans la société d’un tel homme. • ■
Bergot , un des compagnons de Robespierre , que sa mort honteuse fera connaître à la postérité , succéda à Gagnant dans l’administration de la maison ; cet homme immoral , dont la vie privée n’était qu’un tissu de scélératesses , se montra d’abord sous le masque de l’humanité , visita les détenus dans leurs chambres , leur offrit protection et secours, et sous ce masque hypocrite travailla à rendre leur sort plus pénible. *
^ • Naudet , concierge, n’était pas l’homme qui convenait à ses projets ; il saisit le moment où il fut traduit devant un tribunal criminel pour cause d évasion d’un détenu , pour le remplacer par tm concierge provisoire ; et quoique INaudet fût ensuite acquitté par ce tribunal , et reconnu innocent , il n’en fut pas moins destitué et remplacé par Semé , inspecteur de la police robe^pierrique.
, Bergot et Semé anciens compagnons de débauche , entièrement voués à Robespierre , se concertaient tous les^ jours entre les verres et les bouteilles , pour appesantir le joug des détenus.
Le vm décida un jour que les femmes, parens et amis des prisonniers, qui n’avaient déjà plus la permission de les voir, depuis quelque temps , que de
DE LA MAISON LAZARE. 2^5
la cour d’entrée de la maison et à une distancé de cinquante pas des bâtimens, en seraient éconduits > et les portes fermées. '
Cet ordre fut rigoureusement observé ; car ces hommes atroces, toujours conduits par le vin, surveillaient et punissaient sévèrement ceux desporte- clefe que la sensibilité ou l’intérêt rappelaient quelquefois à l’humanité.
r Nous étions donc condamnés à ne plus voir toijt ce qui nous affectionnait ; et si quelqu’un avait le courage de passer dans la rue du Paradis pour nous saluer , aussitôt les tigres, apostés par la police aux environs de la maison , les frappaient, avec des massues, et traînaient devant le comité révolutionnaire de la section Poissonnière, les femmes ou les enfans qui avaient commis l’imprudence de se montrer à leurs pères ou à leurs époux.
• Telle était notre position, -sans que rien nous en annonçât là fin , car le parti 'Robespierre avait •grand soin de nous perdre dans l’esprit public , en nous représentant comme des scélérats; et nous voyions avec douleur laîfoi’ce-arméè nous traiter comme tels , et les oi’dres d’Henriot j mis dans les journaux , exciter contre nous l’indignation du peuple.
Depuis l’entrée dans la maison de l’administrateur Bergot et du concierge Semé, nous nous apercevions d’un dessein caché de nous soulever pour procurer au tyran, qui ne parlait que vertus et justice, la douce jouissance de s’abreuver de notre sang ;
234 TABLÈAU HISTORIQUE
et à mesure que nous redoublions de -sagesse et de tranquillité, Bergot et Semé redoublaient d’audace et de tyrannie.
Une suite non interrompue de plusieurs mois de malheurs; le resserrement de nos fers; les nou- ' y elles privations \qu’on imaginait tous les jours; i’isolement de nos pareus ; le silence des autorités sur nos réclamations ; la justice sourde à nos accens plaintifs ; le redoublement d’audace et de fureurs des comités révolutionnaires, enfans de Robespierre; l’atrocité avec laquelle ils poursuivaient ceux de nos amis qui osaient les invoquer pionr nous : tous ces malheurs, dis-je , découragèrent les détenus au point que trois parmi eux ne trouvèrent dn fin |i leurs peines , que dans la mdit 'qu’ils se donnèrent. ' ' '
On parlait , depuis plus de quatre mois , d’une mesure générale pour la mise en 'liberté des détenus ; elle était attendue avec impatience , lôrsqu’enfîn un décret de la Convention annonça la nomination d’une commission populaire pour les juger. Tous établirent léur confiance dans ce tribunal , et leur' impatience redoubla à mesure que l’époque de sou ' entrée en exercice approchait.
Les mémoires furent disposés ; chacun fit l’examen de sa conscience ; presque tous , fiers de la pureté de leur ame , se faisaient un plaisir de mettre au grand jour leur vie privée et leur conduite politique. ' - V
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DE MAISON EAïARE.
. Quoique ' cette cfmmiissioa populaire dût' être «onuue'e , d’après ce décret, dans les quinze jours de sa date , un mois entier se passa sans que le décret eût reçu son exécution; et les prisonniers comtnençaient à croire que la commission n’aurait pas lieu , lorsqu’on annonça un jour quelle était enfin nommée ; qu’elle opérait au Luxembourg et à la Bourbe, ef qu’elle devait venir à Lazare très-incessaniment. ....
£n effet, deux ou trois jours après (le 17 floréal ) , ou assura dans la maison que la commission populaire devait venir ce jour-là : la joie s’emr para de nos âmes ; tous crurent enfin à la, résurrection. , , . ...
• Vers sept heures du matin, la garde fut doublée, la maison investie par de nombreuses patrouilles , tant à pied qu’à cheval ; et, peu de temps après , plusieurs particuliers inconnus, accompagnés de Bergot , entrèrent au greffe. . ..
Les détenus raisonnaient sur cette bienheureuse commission , loi'squ’il leur fut signifié d’entrer dans leurs chambres respectives. L’ordre devint plus précis ; et comme il s’exécutait, une force armée fut introduite dans le corridor Vendémiaire, distribuée en difl’érens endroits, et les détenus consignés dans leurs- chambres. . ,
Cette mesure parut fort extraordinaire : chacun la combina différemment, en la rapportant toujoure à la commission populaire; et nous fûmes tous complètement dans l’erreur jusqu’au moment
2 56 TABLE4U KISTOftIQOE
OÙ ces hommes, que nous avions vus entrer au greflè, parurent au corridor investi, décorés d’un ruban tricolore , accompagnés de Bergot , et précédés par Le Duc, porte-clefs de la^ maison, homme qui's’était fait une jouissance de vexer les détenus et de les pressurer de mille manières.
Ces administrateurs de police , que nous avions pris pour des membres de la commission popiilaire, se divisèrent en deux bandes : l’une prit la droite, et l’autre la gauche du corridor , et ainsi partagés, 'ils firent la visite de toutes les cbanibres, fouillèrent jusque daus les paillasses, prirent aux détenus les couteaux , rasoirs , . canifs , ciseaux , compas, et généralement tout ce qu’ils avaient d’instrumens tranchans , ensemble leur argent au-dessus de cinquante livres , leurs montres et bijoux ; et pour leur inspirer de la confiance, ils eurent l’astuce de faire apporter dans le corridor deux paquets adressés à la commission populaire , séautQ à Lazare , et de les montrer ouvertement. Que faisait de plus Mandi'in ? .
' . Cette fouille , ou pour mieux dire ce dépouillement , dura trois jours ; la garde , introduite dans la maison pour nous contenir , ne resta pas longtemps en défiance sur notre compte ; elle vit bientôt que les esprits, dont on lui faisait peur , étaient les meilleures gens du monde : elle s’humanisa , et nous pouvons dire qu’en nous quittant elle nous témoigna des regrets. ,
, X<>“sfurent dépouillésdcleur argent, à cinquante
DE LA MAISON LAZARE. u’^'j
Kvres près , ainsi que de leurs montres et bijoux : ces derniers objets furent pourtant remis tout de suite , et l’argent devait l’étre dans deux ou trois jours , d’après les assurances de Bergot.
Les détenus souffrirent tout patiemment, et raisonnant toujours sur l’arrivée prochaine delà commission populaire qui devait , suivant Bergot, suivre cette fouille. On s’accordait à dire que ce préalable était nécessaire pour éviter, soit la corruption des juges par l’aident , soit les suicides de ceux qui pourraient être condamnés à la détention jusqu'à la paix. ' ' ■ '
On voit , par ce qui vient d’être dit , combien étaient dociles et patiens ces honunes qu’on s’efforcait de rendre hideux au. peuple, et de représenter sans cesse comme des gens dangereux et nuisibles à la société. . '
Quelques jours se passèrent depuis cette fouille , sans que la commission se fût présentée. Elle était toujours attendue avec patience et n’arrivait jamais. ■
L’administration de police , ou Robespierre , ce qui est la même chose , avait calculé que le dévalisement des détenus produirait parmi eux une insurrection ; que de cette insurrection il en résulterait un mouvement général dans les autres prisons, et qu’elle pourrait enfin effectuer, par une apparence spécieuse , le projet si long-temps formé de faire mourir les prisonniers; mais la soumission et la sa;
a38 TABLEAU HISTORIQUE
gesse profonde dîT ces derniers firent échouer toutes espèce de combinaison.
Il fallut alors mettre d’autres manœuvres èrt usage et redoubler les privations des détenus : les journaux furent interdits à la maison , et dès la fin de floréal il ne fut plus permis d’écrire que pour demander le linge dont on avait besoin ; et si une lettre contenait plus que le détail de ce qu’on envoyait ou demandait, elle était déchirée et mise au rebut.
Bergot, toujours acharné à poursuivre les prisonniers , leur défendit l’usage de la chandelle; et son ami Semé , jaloux de le surpasser en rigueur , veillait soigneusement à ce que cet ordre fut rigoureusement observé. Les détenus se résignèrent patiemment à cette nouvelle privation.
L’enlèvement de l’argent et la défense d’en faire venir, forcèrent les détenus à faire des représentations à l’administration sur la pénurie où ils étaient réduits, et sur les taxes qu’ils s’étaient imposées pour la notirriturè' des indigens de la maison. Il n’est pas inutile de dire que les détenus s’étaient volontairement imposés à une somme par jour, et relative à leurs moyens; que cette imposition était très-soigneusement acquittée , deux fois par décade , è un trésorier pris parmi le^ prisonniers , et journellement distribuée par celui-ci aux infortunés. ' ‘
Bergot reçut cette représentation , promit de la prendre en considération , et près d’un mob se
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DE LA MAISOH LAZABE.
passa sans qu’on y eût fait droit. Il n’en fallut pas moins payer la contribution.
La défense de recevoir de l’argent à Lazare" s’obsertait avec rigueur ; l’incomparable Semé toujours outré dans les mesures , retenait fort exactement ce qui était envoyé aux détenus , quels que fussent leur besoin -et la modicité de la somme.
11 fut consulté un jour par le citoyen Pierre y- 4 homme respectable , pour savoir s’il lui serait permis d’écrire à sa famille qui était dans un département , pour lui demander 3oo livres , tant pour payer 200 livres qu’il devait à divers prisonniers , qui lui avaient prêté dans ses besoins , que pourflié pas se trouver absolument au dépourvu. Semé le lui permit , et lui donna sa parole d’honneur que l’argent qu’il demanderait lui serait renais. Pierre écrivit sur- la foi de cette promesse })sa famille lui envoya 3oo livres , Semé reçut la lettre avec la somme , retint sSo livres., donna 5o livres à Pierre, 'et toutes les représentations^ de ce dernier furent inutiles pour la remisedu reste. ' !
Dans cet intervalle , la commission populaire parut à différentes fois , et près de cent 'détenus furent interrogés successivement.
La confiance qu’on avait établie en elle ne dura pas long-temps , quand on en eut connu la compo^ sition. L’indécence qui régnait dans les questions faites aux interrogés , l’ironie dont elles étaient accompagnées , et les ris insultans des commissaires ne leur attirèrent que du mépris. -•
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a4o TABLBAÜ HISTORIQUE
L’illusion qu’on s’était faite sur son compte cessa bientôt ; on ne vit plus en elle qu’un jeu , et la vie politique des hommes immoraux qui la composaient présagea de grands événemens que la suite justifia. ^
Le trésorier établi pour la collecte des indigens ne pouvait plus remplir son office , parce que la dépense augmentait sans cesse , et que la recette diminuait tous les jours.
Bergot fut de nouveau sollicité de pourvoir au besoin des indigens ; il promit ; et en effet , peu de jours après, il fut affiché dans les corridors de la maison un arrêté de la police , du 27 floréal , dans lequel l’administration eut soin d’annoncer que le défaut de surveillance dans les prisons y avait introduit un luxe Immodéré ; que les tables y étalent servies avec une profusion indécente ; que les sommes que les détenus s’étalent procurées pouvaient y devenir dangereuses ; que la police avait cru sage de faire une visite générale dans les prisons, delaquelle il avait résulté unesaisiede 864,ooolivres, indépendamment des bijoux ; qu’elle espérait que les sommes saisies et à saisir iraient au moins à >1 ,200,000 livres.
Que ces différentes sommes seraient déposées dans une caisse particulière , pour être délivrées aux détenus qui obtiendraient leur liberté , déduction faite préalablement de trois livres par jour pour leurs frais de garde et de nourriture.
Que pour mettre une unifomiité entre les dé—
nK T.A MAISON I.AZARE. 9-4 1
tenus , et faire cesser foute distinction , il serait établi un réfectoire , auquel tQus indifféremment seraient obligés d’allér manger ^^üe jusqu’alors il serait payé à cbacvin d’eux trois livres par jour sous la déduction, de dix souspour les frais de garde ; et que ces sommes seraient prises sur celles déposées dans la caisse particulière.
Qu’enfin pour leur ôter toute espèce de communications , il serait établi une boite dans la maison , dans laquelle les lettres , paquets et linges seraient mis , èt' ensuite portés à leur adresse par des commissionnaires. '•
Cet arrêté donna lieu à de grandes dissertations ; il fut trouvé faux dans ses rapports , et impolitique dans ses conséquences : on s’acconia à dire qu’il contenait un dessein caché de nous soulever.
D’abord on le trouva faux dans le luxe qu’on attribuait aux prisonniers , et dans les .profusions des tables , car il n’était pas possible de voir plus de simplicité dans les habits , et plus de frugalité dans les rfepas , quelques-uns recevant leur dîner des bienfaits de leurs parens et anus; d’autres, prenant chez le traiteur de la maison , à trente et quarante sous par tête ; la plupart , enfin , faisant leur dîner dans leure chambres , pour économiser davantage , et leur soupe étant le plus souvent arïosée de leurs larmes.
La distribution des cinquante sous par jour prô-^ mise s’effectua le 20 prairial , à commencer du premier dudit mois. La plupart la trouvèrent oné-
C^ -- >glt
2/^2 TABLEAü HISTORIQUE
Teuse à la république ; car sur 700 détenus , aoo étaient dans des bénins pressans ^ et 5 oo pouvaient pourvoir à leur^âépense comme par le passé ; il n’en fallut pas moins recevoir la solde, , et la personne qui l’aurait refusée , dans l’intention même de soulager sa patrie , était notée d’aristocratie.
Quant à l’établissement du réfectoire , il fut jugé impossible par la difficulté qu’éprouvaient les parens des détenus , pour (leur pi’ocurer des subsistances , et on conclut que Bergot ne serait pas pluss heureux dans ce projet que Gagnant. , ^ .
Cependant Bergot redoubla de soins et d’empressement pour la réussite de son plan ; les ordres les plus précis furent donnés aux entrepreneurs ^ serru-' riers, maçons, charpentiers, menuisiers, tous furent mis en œuvre, et Semé chargé de les surveiller..
On travaillait déjà depuis long -temps à l’établissement de ce réfectoire , sans que les détenus le crussent possible ; et leur raisonnement à cet égard était très-simple ; car ils se disaiept: Nous sommes dans cette maison sept cents, et trois mille de nos pa rons etanils peuvent à peine pourvoir à nos subsis-^ tances journalières: qu’arrivera-t-il, lorsqu’uneseule personne en sera chargée ?. Ils craignirent , avec raison , que le traiteur , obligé à dç^ grandes emplettes , ne fût traité d’accapareur, poursuivi par le peuple jusque dans les prisons , et que les prisonniers qu’on avait toujours la précaution de rendre hideux , ne fussent maltraités et tués comme des "scélérats à chs^rge à la société.
UK- LA MAlSOxN LAZAHE. 243
On supposa , vers cette époque , .un projet d’é- .vàsiou de la part de quelques détenus avec dessein d’égorger Robespierre , car c’était toujoure lui qu’on devait assassiner (.i). Les espions de la maison firent tous les frais d’une, grave dénonciation ; il fut envoyé un commissaire pour en informer ( c’était Herman). Jeaubert , qu’on a vu jouer un nMe dans l’affaire de Ronsin, etc., Maniny (italien) , et Coquery , sermrie.r , parurent en qualité de dénonciateurs du prétendu projet d’évasion. Allain , Selles etGauthier furent appelés à leur tour comme les trois chefs du complot ; et la première des questions faites à chacun de ces trois individus pris séparément , fut celle-ci : Que pqnses-tu de Robespierre ? et les informations faites , Herman se retira. .
Ije Luxembourg avait déjà été taxé d’un semblable projet, et la mort sur l’échafaiKl de près de deux cents persotmes semblait en attester la vérité.
Il paraissait donc naturel qu’il communiquât le germe d’un pareil complot, pour le rendre vraisemblable; et pour y réussir, on inocula toutes
(i) Cette conspiration prétendue, organisée en meme temps ‘ dans la plupart des prisons, le fut à Saint-Lazare ave^ une persévérance particulière. Comme cet exemple des plus odieuses manoeuvres mérite d’être bien connu , nous renvoyons aux éclaireissemcns uue autre relation des mêmes faits , par Oi^ulchoy. Wos lecteurs.y trouveront des détails liouvCaux ,. et quelquefois les mêmes détails présentés sous un iour différent. Le morceau que nous citons formC'^ peu près la moitié de l’ouvrage. Voyez noie (F). ' ^ { Note lies édil. )
*244 TiBLRAU -HISTORIQUK
les prisons en même temps, par le transfèrement dans chacune d’elles, d’un prisonnier du Ijuxembourg. Le citoyen Selles arriva à Lazare, et il est à remai^jucr que ce fut peu de jours après son arrivée q'u’on vit éclore le projet d’évasion, et dans lequel il joua un des premiers rôles.
Ce prétendu projet circula dans la maison; chacun le raisonna , et personne n’y crut. Les associés de Jcaubert (i), Maniny et Coquery, employaient toute leur éloquence pour l’accréditer , juraient sur, leur patriotisme qu’il était vrai , et se disposaient à l’attester au tribunal révolutionnaire où l’affaire, disaient-ils, devait être portée, lorsqu’on fin ce bruit cessa.
Il était toujoui'S question du réfectoire , et l’intimité qui régnait entre Semé et Bergot nous fit entrevoir dans cet établissement deux complots qui se sont vérifiés dans la suite.
I.e premier était une spéculation formée aux dépens de nos estomacs ; et le deuxième un dessein caché de nous soulever à quelque prix que ce fût.
Le a5 messidor, on répandit vaguement dans la maison que le réfectoire aurait lieu le lendemain. I.e concierge Semé certifia le contraire sur son honneur à ceux qui le questionnèrent , et les assura
(i) Jeaiibert ou Jobert a publié une relation où il désavoue hautement ce- que plusieurs autres détenus ont affirmé à son égard dans leurs MéiUoires. Nous devons à notre impartialité de citer un morcaau de son récit. Voyeî les éclaircissemens , note (Cr).
( Note ifes. èdit. )
DE LA NAISON LAZARE, 345
qu’ils pouvaient , demander leur diner comme par le passé.
' Cependant , le lendemain 24 , il fut notiSé auR détenus qu’ils dîneraient en communauté ce jour même , et toutes les provisions qu’ils avaient demandées la veille furent saisies à la porte , au profit du concierge et de ses agens.
. Cette nouvelle si extraordinaire surprit d’abord les prisonniers, et les plongea dans la stupeur; cé-, pendant ils reprirent courage ; et comme ils crurent voir un dessein caché de les soulever, ils se recommandèrent mutuellement la plus grande sagesse, seul moyen de le déjouer.
L’heure du dîner arrivée, une sonnette l’annonça dans les corridors; chacun descendit tristement avec sa serviette, son couvert , son assiette , le paki et le vin qu’on lui avait déjà distribué , et se plaça autour d'une table de j 5 ou 3o personnes ; car c’est ainsi quelles furent d’abord divisées.
Le prélude du service fut long , et une heure se passa dans ' l’attente du dîner Perinal ( c’était le nom du traiteur) ; il parut enfin, et la table de trente pei'sonnes, à laquelle je me trouvai, fut servie de deux plats ^e soupe aux légumes trèslavées , de trois livres de bouilli , de deux livres de foie de veau, de trente œufs légèrement ornés de farce , d’un plat de haricots d’un litron , et de soixante abricots qu’on qualifia de bouquet du traiteur.
Ce dîner très-exigu et encore plus dégoûtant,
a46 TABLEAU HISTORIQUE
était la seule nourriture qu’il fût permis aux détenus d’avoir pour vingt-quatre heures , car il n’y avait pas de souper; l’entrée des vins, eau-de-vie, café j liqueurs, sirops , lait, fruits et légumes, leur fut absolument interdite ainsi que celle des remèdes, quel que fut leur besoin : de manière que les malades et les valides de la maison en étaient au même régime , c’est-à-dire au pain et à l’feau et au diner Périnal.
On doit sentir combien était pénible la position de ces malheureuses victimes de l’avidité de Bergot et de la scélératesse de Robespierre ; elles eureht néanmoins la j^dence de supporter avec courage et résignation leurs nouvelles chaînes.
Bergot voulut être le témoin de son triomphe , il. se rendit au dîner , visita toutes 'les tables avec un rire sardonique, enleva ce qu’il aperçut de couteaux , etn’écouta pas les plaintes qui lui furent adressées sur le .dégoûtant du dîner, sur la petite quantité des mets et sur la mauvaise qualité du vin, et les demandes qui lui furent faites au nom dés malades pour l’entrée des objets indispensables à leur état furent renvoyées à l’officier de santé.
Bergot ne vit pas indifféremment la sagesse des détenus , il disparut mécontent de l’ordre qui régnait dans le réfectoire; et l’humeur qu’il témoigna en s’en allant, persuada ces derniers quMls avaient vu justement dans le projet de les soülever. -
La défense d’introduire dans là maison des comestibles établit entre les porte-clefs un genre de
DE LA. MAISON LAZARE
commérec très-lucratif; la contrebande fut mise en usage, et les droits d’entrée se payaient plus cher que sous l’ancien régime , car la chopine d’eaude-vie était, d’après leur tarif, à six livres , le poulet à douze livres , les œufs à douze sous pièce , le journal du soir à vingt-cinq livres, ainsi du reste.
Notre premier dîner donna lieu à de grandes réclamations , le second n’en fut pas meilleur ; car la table de trente personnes où je me trouvai, fut servie d’une «oupe à la presque purée très-mau— vûise, de trente harengs, de trente artichauts à la. colle grise , de deux très-petits pâtés de jambon dont la viande puait , et la chopine de vin assignée à chaque détenu était d’une plus mauvaise qualité que celui de la veille. ■
L’administrateur Grepiu , qui remplaça Bergot ce jour- là , fit la visite du réfectoire, entendit les plaintes des prisonniers , goûta le vin , le trouva mauvais, et après avoir ri de notre position disparut; nous n’en fûmes pas mieux sei’vis.
Lés plaintes contre le traiteur Perinal se multiplièrent; on lui montra jusqu’à l’évidence qu’il volait au moins vingt sols par jour à chaque détenu sur les cinquante qu’ü recevait de l’administration" pour les nourrir. 11 fut trop honnête poué en ‘disr convenir; ses marmitons et lui joignirent l’ironie au vol , et nous dirent qu’ils avaient ordre de nous traiter révolutionnairement. ; ' >
Il n’y avait donc pour nous ni justice ni humanité; nos réclamations étaient étouffées, et tous,'
24^) TABLEAU ^HlSi'ORiyUK
Jusqu’au gar^otier Perinal, insultaient à nos nial>* heurs.
Pendant que nous étions outrés de nos mauvais dîners, les ageus de Robespierre, détenus en apparence , vantaient à Perinal l’excellence de son vin et de ses mets, et en le quittant venaient nous exciter contre lui ; mais comme nous les connaissions, nous nous tenions sur. nos gardes.
Nos vies étaient assiégées de toutes parts; Perinal nous empoisonnait, et le fer tranchant était suspendu sur nos têtes. Il fallut se résoudre à tout, et ne rien espérer que de la justice divine:
Nous sollicitâmes en vain la police de vouloir nous rendre justice contre Perinal; elle pi'omettait toujours et n’eô'ectuait rien. JjC traiteur en devenait plus audacieux , son vin et ses dîners plus détestables , sa femme et ses garçons plus insolei^.
Nous en étions donc réduits à déplorer notre soi t, lorsque les détenus de Robespierre annoncèrent dans la maison ( c’était le 26 messidor ) que la décade suivante devait épurer Lazare pai’ le moyen du tribunal révolutionnaire ; que les aristocrates , les prêtres et les auteurs et complices du prétendu projet d’évasion sei’aient mandés.
, La merluche et les harengs pourris qu’on servait très-fréquemment aux prisonniers, dans le temps de la canicule, avaient déjà altéré leur santé. Plusieurs étaient alités , les cris de douleurs de ces malheureux semblèrent affecter la femme Semé. Soupe, officier de santé, parut accompagné de
UE LA MAISON LAAiRU. ^49
Wilcberitz, auti*e administrateur, visita les malades, ordunua des remèdes; mais Semé s’opposa à leur entrée , pai'ce que l’administratioa de police u’avait pas prononcé, et les malades restèrent sans secours. . . . -
Wilcheritz reçut des plaintes contre Perinal, goûta le vin puant qu’on avait distribué ce jour-là, le trouva exécrable et malfaisant ; il n’en fallut pas moins le recevoir et bénir la main qui nous empoisonnait.
Le bruit sur l’épurement de la maison se propageait; Coquery et Maniny , autem’s et dénonciateurs du projet d’évasion , furent transférés dans une autre prison, et le 5o messidor il vint des gendarmes chercher quelques détenus qui furent
condamnés à moit le lendemain. '
Le premier thermidor il en partit encore douze, « fous membres du comité révolutionnaire de la ville de Troyes, gens très-mal famés, et tenant dans la maison les propos les plus sanguinaires, et nous apprîmes le a qu’ils avaient été tous acquittés et mis. en liberté.
Ce même jour, 2 thermidor, le vin qui fut distribué ayant été trouvé d’une plus, mauvaise qualité que les précédons, les détenus ne soupçonnant pas l’administration de police d’accord avec Perinal, quoiqu’elle n’eût point fait droit à leurs plaintes, prirent le parti d’en envoyer une bouteille au comité de sûreté générale, et une à l’administration de police. Cette dernière le fît déguster', et .il
a5o TÀBLEA'U HISTORIQUE
résulta du procès-verbal qu^elle envoya en réponse, que le vin était de mauvaise qualité et malfaisant. 11 n’en fut pas meilleur le lendemain , ni Perinal plus honnête. Que prouvait tout cela, sinon le désir de nous irriter , pour nous porter à l’insurrection ?
Le 3 , Semé, concierge de qui nous avions tant à nous -plaindre , de <ÿui tous les instans de surveillance furent marqués par des vexations, fut destitué comme trop doux et trop humain , et remplacé par Verney, premier porte-clefs du Luxem-
Cet homme , d’une figure atroce , et qui' avait donné des preuves de scélératesse dans le transfèrement des prisonniers du Luxembourg, à la Conciergerie , fut donc établi à Lazare en apparence ; et Semé, quoique destitué, n’en remplissait pas moins l’office de concierge.
Vemey signala son entrée dans la maison, en prévenant les détenus, par une affiche, qu’à compter du quintidi prochain , ils ne pourraient envoyer ni recevoir leurs effets, que depuis neuf heures du matin jusqu’à midi, et que les jours de décade il n’entrerait ni ne sortirait rien. Il leur dit que la police, voulant intercepter toute espèce dé communication avec le dehors, allait se charger de I faire blanchir les prisonniers, et qu’en conséquence elle ne leur laisserait que deux chemises pour leur usage. , *
, Il leur notifia également qu’il ne recevrait des représentations que par écrit, leur défendit l’entrée
DE LA MAISON LAZARE
de son appartement, fit fermer les guichets; et monseigneur Vcrney ne se donna même pas la peine de répondre, ni par écrit ni verbalement, aux humbles et respectueuses suppliques qui lui furent adressées en demandes ou en réclamations sur différens objets, et notamment sur le vol qu’ils éprouvaient tous les jours dans l’envoi de leur linge.
Les prisonniers voyaient ainsi la rigueur de leur sort s’accroître tous les jours ; leurs lettres à leur famille, mises à la boite de la maison, avec l’argent pour lés aflranchir, ne parvenaient pas à leur adresse. Les commissionnaires et les porte-clefs, initiés dans le mystère de ce qui se tramait contre les détenus, étaient devenus infidèles. Quelques-uns avaient gardé devers eux les linges qui leur avaient été confiés pour porter aux familles des prisonniers. Tout était ainsi livré au pillage, lorsque le 5 dans la matinée , les Robespierristes annoncèrent que , l’après-midi du même jour, plusieurs des prévenus du prétendu complot d’évasion partiraient pour le tribunal révolutionoi^ie., et l’assurance qu’ils en donnaient conunença à le faire croire.
En efiet , vers quatre heures de l’après-midi , on vit entrer dans la cour de la maison deux chariots sous l’escorte de quatorze gendarmes. Cette apparition frappa les esprits de terreur ; l’alarme se répandit dans la prison ; chacun craignit pour soi jusqu’au moment où les porte-clefs, répandus dans les différens corridors, eurent fait connaître les victimes désignées, en les erpmenant axi greffe, où
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252 TABJLEAt HISTOKIQDE
un huissier du tribunal re'volutionnaire les attendait .
Ces malheureuses victimes furent donc mises dans ces chariots , après avoir été dévalisées de tout ce qu’elles possédaient, au point qu’on ne leur trouva absolument rien à la Conciergene. Comptées par Verney et Semé avec un rire insultant, et ainsi eu tassées, elles se séparèrent de nous en emportant notre estime et nos regrets.
Liste des personnes qui partirent le 5 thermidor pour le tribunal révolutionnaire ^ et qui furent condamnées à mort le 6 .
C. M. Allain, âgé de 28 , ans, né à Paris, instituteur, rue Éloy.
L. Dessinard, âgé de 2 ^ ans, né à Versailles, commis-banquier chez Mézières.
L. Selle , âgé de 44 entrepreneur de farines, inspecteur-général des effets militaires de l’armée de l’intérieur.
F. C. L. Maillé, âgé de 17 ans, fils de l’ex-vicomte de ce nom, rue du Bac.
P. R. A. Maillé, âgé de 5y ans, né à Virlante, ex-noble, ex-prêtre, cousin du précédent, rue Caumartin. '
P. L. Champigni, âgé de 89 ans, né à Dulan, ex-curé de Villepiute.
• C. F. G. Graindorge, âgé de 54 ans, né à Lisieux, ex-comte de Ménil-Durand, ex-adjudanl-général, rue de la Loi.
Ai L. J. Flavigni,âgé de 5i ans, né et demeurant
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DP. LA MAISON LAZARR.
à Charme, lieutenant en second au ci-devant régiment des gardes-françaises.
N. H. L. Flavigni, âgée de 28 ans, ex-comtesse, femme Desvieux, rue Neuve- Au^stin.
C. L. S. Soyecourt, âgée de 55 ans, née à Paris, ex -baronne , veuve d’Inisdal , rue du Petit - Vaugirard. '
E. P. H. Dubois, âgée de 36 ans, femme de Fleury , avocat-général au parlement de Paris , rue de Valois.
J. Pigrai , âgée de 2 1 ans , femme divorcée de Mursin, directeur des ci-devant fermes, rue de la Lpi.
J. Gravier de Vergennes, père, âgé de y 5 ans, ex-comte, rue Neuve-Eustache.
C. Gravier de Vergennes, âgé de 42 ans, ex-noble, ex -maître des requêtes, capitaine de chasseurs, exofficier municipal.
M. L. Laval Montmorency, âgée de 72 ans, exabbesse de Montmartre, retirée à Franciade.
F. C. Thibaut-Lagarde , âgé de 3 i ans, né à Saint-Angenne, officier au ci-devant régiment des. gardes-françaises, ex-noble à Rouen.
C. A. Charleval , âgé de 46 ans, né à Aix ex-noble, ex-lientenant de la garde du tyran (i), à Colombe.
(1) Cette Ibte parait avoir été copiée sur celle qu’on déposa sans doute au gieffe, et qu’avait dressée l’accusateur public. Oii peut le reconnaître au stvle du paragraphe qu’on vient de, lire.
( Note des édit.)
a54 TABLEA.U HISTORIQUE'*
J. Dagieux^ âgç de 45 ans, ex-officier de la même garde, rue du Petit-Bourbon. '
A. P. Albert de Berulle, âgé de 3g ans, premier président au ci-devant parlement de Grenoble, à Sens.
P, M. V. Beauvilliei'S de Saint-Aignan, âgé de 27 ans, ex-duc, à Saint-AignaOi
F. G. Bérenger, âgée de 29 ans, femme de Beauvilliers-Saint-Aignan , rue de - Grenelle- Germaiii.
P. C. Copin-de-Villepreux, âgé de 45 ans,'exclievalier, capitaine à la suite de la cavalerie , rue du Four.
J. H. Laboulbenne-Montesquiou, âgé de 45 ans, né à Agen, ex-noble, ex-prêtre de Saint-Rocli , ex-grand-vicaire, rue Favart. ^
F. Gigaut-Bois-Béruier , âgé de 58 ans , excbanoine et grand-vicaire de Sens , rue Poissonnière.
J. F. Gauthier, âgé de 24 ans, né à Moissac, ex-page du tyran.
P. Du content , âgé de 56 ans , né à la Côte- André, ex-prêtre, rue des Postés.
Ce départ consterna toute la maison ; personne ne croyait au prétendu projet d’évasion ; et en effet parmi les personnes désignées pour en être les auteurs , l’âge avancé et les infirmités de quelques-uns la grande jeunesse de plusieurs , et le caractère de tous, ne permettaient pas de le supposejr vraisemblable. Cependant nous apprt-
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mes, le lendemain 6, que tous avaient été condamnés à la peine de mort, et exécutés le même jour , comme :
(f Convaincus de s’être déclarés les ennemis du » peuple , en entretenant des intelligences avec les M ennemis de l’Etat, en leur fournissant des se- )) cours ; en participant aux complots, trames et as- » sassinats du tyran et de sa femme contre le peu- » pie; en conspirant dans la maison d’arrêt dite ») Lazare, à l’effet de s’évader et de dissoudre, par » le meurtre et l’assassinat des représentans du n peuple, et notamment des membres des comités » de salut public et de sûreté générale , le gouver- » nement républicain , et de rétablir la royauté ; « enfin , en voulant rompre l’unité et l’indivisibi- M lité de la république, w
Nota. Bérenger , femme Beauvilliers Saint-Aignan , s’étant déclarée enceinte, il a été sursis à l’exécution de son jugement. ^ ^
Pépin Desgrouettes , président du tribuual criminel du 17 août 1792 , un des détenus à Lazare , fut mandé le 5 pour témoigner dans l’affaire des prévenus du prétendu complot d’évasion. On fut fort étonné de le voir choisir exclusivement à tout autre , et pour un fait aussi invraisemblable.
Peu de jours avant ce coup d’éclat, on avait vu Pépin recevoir chez lui Jeaubert et quelques autres dont la vie privée et la conduite dans la maison n’étaient rien moins qu’exemplaires; et le soin qu’il
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avait de s’isoler de tous les autres détenus , le fit remarquer.
Pépin fut donc témoigner au tribunal révolutionnaire ; on ignore ce qu’il put dire sur un fait qui n’avait jamais existé mais on tient de lui que Coquery et Maniny , dénonciateurs, y parurent aussi ; qu’ils eurent l’impudence de l’attester sur leur honneur , et que Coquery , qui était un serrurier de profession, assura qu’il lui avait été proposé une somme de neuf mille livres, pour scier un barreau de fer d’une croisée du second, par laquelle les détenus devaient s’échapper et passer de-là sur une terrasse donnant sur le jardin, k l’aide d’une planche qui aurait dû avoir, vu la distance, plus de trènte pieds de longueur.
- Outre que ce projet est absolument faux et controuvé , il devenait impraticable, sous tous les rapports, d’abord de la part des vieillards et des infirmes , dont l’un était paralysé du bas du corps ( i ) , au point de ne pouvoir se soutenir sur ses jambes, et de l’abbesse de Montmartre , âgée de soixantedouze ans.
Ensuite , parce que l’endroit où devait s’opérer la sortie se trouvait absolument sur la tête d’une sentinelle qui ne l’aurait pu souffrir, sans s’exposer à perdre la vie ; et finalement parce que la pente qu’il y aurait eu pour descendre du second sur la terrasse, étaittrop rapide pour que personne, etsur-
(i) citoyenne Pigrat , femme Mnrsin,
DE Là MAISON LAEARE. 3D7
tout des vieillards et des infirmes , osassent entreprendre de fuir pair cet endroit. .
Mais Coquery et Maniny agens fidèles de Robespierre , ne calculèrent rien ; ils n’envisagèrent que le désii: de servir leur commettant par un faux témoignage duquel il devait résulter une effusion de sang.
Les agens de Robespierre, restés dans la maison de Lazare, s’agitaient de mille manières différentes, redoublaient d’audace et de fureur , annonçaient ouvertement que beaucoup d’autres -détenus suivraient de près les premières victimes , et que le rtiême jour ( c’était le 6 ), les chariots reviendraient; et pour la première fois on entendit parler de listes de proscription faites par Jeaubert et Robinet , d’après lesquelles tous les détenus à Lazare, hors un très -petit nombre , devaient aller au tribunal révolutionnaire , c’est-a-dire au supplice.
On doit s’imaginer facilement combien nous ' étions pénétrés de douleur de voir ainsi le crime triompher et l’innocence opprimée.
Nos âmes tristes et abattues ne voyaient plus que la mort. Un voile funèbre entoura la maison; un morne silence la jeta dans un abattement affreux.' Les jeux et la promenade furent bannis du préau ; nos figures cadavéreuses peignaient l’anxil^té dans laquelle nous étions ; le réfectoire autrefois' très-gai, ne fut plus qu’un lieu de rassemblement de spectres ambulans qui se quittaient sans s’être parlé.
258 TABLEiU HISTORIQUE
Les chariots annoncés reparurent à trois heures et demie ; leur entrée nous frappa d’un coup de foudre , et nous perdîmes, pendant près de trois heures qu’ils restèrent dans la cour , et qui furent pour chacun de nous trois heures d’agonie, l’usage de la parole et de nos sens.
Enfin l’huissier du tribunal arriva ; ses victimes furent comptées et entassées, comme les précédentes j sur les chars de la mort, et se séparèrent de nous avec le courage qui caractérise si bien la pureté de la conscience.
Liste des personnes qui partirent le 6 , et furent condamnées le 7.
J. A. Roucher, âgé de 49 ans, né à Montpellier, homme de lettres, rue des Noyers.
A. Chénier, âgé de 3 i ans, né à Constantinople, homme de lettres, rue de Cléry.
L. E. G. N. Simon, âgée de 48 ans, née à Lorbec , veuve de Maillet , lieutenant des maréchaux de France, ex-noble.
F. Trench, âgé de 70 ans, né à Rœnigsberg, exbaron, rue de Cléry.
G. Montalembert, âgé de 63 ans, né à Limoges, ex-marquis, capitaine au ci-devant régiment du roi, rue Neuve-Égalité.
C. C. H, Houdelot, âgé de 40 ans, né à Saint- Laurent-de-Brevedent, cultivateur, rue de Bondy.