D’UN DÉTENU
POUR SERVIR A l’hISTOIBE DE LA TYRANNIE DE ROBESPIERRE.
PRÉFACE
DE L’AUTEUR
Mon intention n’est pas d’enter des haines sur des haines ; je peins les objets tels que je les ai vus. Il est eh ma puissance, il est de mon devoir de sacrifier à la patrie tous les maux que j’ai soufferts, mais je ne puis altérer les principes; ils sont éternels et indestructibles ; les passions seulement les font méconnaître et oublier. L’homme de bien qui écrit les trouve sans cesse sous sa plume ; ils sont comme une règle qui le force de suivre la ligne droite. Les cœurs bons et doux, après des circonstances aussi affreuses^ sont étonnés eux-mèmes de cette inflexibilité, et voudraient, pour ainsi dire, l’adoucir. Mais la vérité ne connaît point d’amnistie : elle ne peut exister en même temps avec le mensonge, puisqu’alors elle cesserait d’être la vérité.
L’histoire puisera sans doute quelques traits dans cette esquisse , quelque incomplète qu’elle soit , ainsi que dans toutes les relations écrites
PRÉFACK
par les prisonniers, qui seuls peuvent bien rendre ce qu’ils ont si profondément senti. On versera des larmes sur des atrocités invrai- . semblables, dont j’ai été pendant quatorze mois le témoin et la victime ; on ne peut trop les mettre au grand jour. La publicité qu’on donne à de pareilles horreurs empêche qu’elles ne recommencent. Qui sait combien de fois l’on eût renouvelé le 2 septembre , si ce grand attentat contre l’humanité n’avait été si souvent voué k l’exécration publique par une foule d’écrivains éloquens ?
' .T’ai parlé de Bordeaux et des émissaires du tyran, mais je n’ai point prétendu inculper Tallien. Je me garde bien d’attaquer des hommes qui peuvent dire comme Scipion :
Tel jour j’ai sauvé la patrie. Lorsque Flaminius proclama la liberté de la Grèce , les Grecs couvrirent leurs places et leurs temples de ses statues. Ils furent pendant plusieurs jours dans une sorte d’ivresse ; ils s’embrassaient en pleurant ; ils poussèrent des cris de joie si forts et si unanimes, qu’au rapport de Plutarque, les oiseaux tombèrent morts. Flaminius fut obligé de se dérober k leurs transports. Malheur au peuple qui est sans enthousiasme lorsque son tyran est abattu, et chez lequel l’envie arrête
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nE l’aüteur. 5
, l’essor de l’admiration et de la reconnaissance !
Je sens toute la faiblesse de ces Mémoires.
Ils ont surtout un défaut qui me fatigue moimême. J’isole, dans ce petit ouvrage, des scènes qui se rattachent naturellement à d’autres scènes non moins affreuses , dont ma malheureuse patrie a été le théâtre. Je ne parle que des échafauds de Paris, lorsque la France entière était couverte d’échafauds , et que , dans la seule petite ville d’Orange, on faisait périr mille personnes par le dernier supplice. Je donne l’histoire d’une Conciergerie , et il y en avait dix mille en France. Je retrace des effets dont je n’ai point développé les causes.
Qu’on prenne garde que ce serait.alors remplir la tâche de l’historien ; tâche que la scélératesse des décemvirs a rendue bien pénible, mais qu’un écrivain véridique aura peut-être le courage de remplir un jour. Est-ce à moi de connaître et de révéler, en sortant de mon tombeau, les secrets de la plus sanglante tyrannie: qui ait jamais désolé le monde? J’ai imprimé le sceau de la vérité la plus pure à tout ce que j’ai dit , parce que je n’ai dit que ce quC’ j’ai vu: à peine de retour parmi les vivans,* je n’aurai pas la prétention' de vouloir leur apprendre leur propre histoire.
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PREFACE
Mon ame ëpuisée par le malheur s’est retrouvée un instant, pour exhaler ses inconsolables regrets. Mais , après ce premier appel qu’elle a voulu faire à l’humanité' entière , elle est retombe'e dans ses mortelles langueurs.
On n’a pas vu impune'ment, pendant quatorze mois , l’innocence e'gorgëe par le crime. Quand on est à peine échappe à la fureur des tigres, on n’est pas tente' de s’arrêter dans le désert pour les étudier et les peindre.
Tout ce que j’ai pu remarquer, c’est que Robespierre et ses complices se sont perdus par la bassesse de leurs agens , qu’il y a eu une longue vacillation dans leurs idées , et que les horreurs dont ils ont épouvanté le monde, n’étaient que le prélude d’un plan infernal , auquel ils paraissent s’être arrêtés définitivement un mois ou deux avant le 9 thermidor.
Ces machines à destruction, appelées clubs, comités révolutionnaires , etc. , étaient composées d’hommes féroces ou stupides, qui n’étaient pas d’abord dans le secret , et mettaient leurs fureurs à la place de celles du gouvernement. D’ailleurs rien n’égalait la mobilité de ce gouvernement qui , formé d’individus qui avaient aussi leurs passions à satisfaire , interrompait lui-même sa propre marche , pour
DE L AUTEUR
courir après le délassement des vengeances particulières. Des hommes tels que Robespierre et Saint-Just, fortement exaltés et profondément machiavélistes , ce qui n’est point contradictoire, mais qui, pour le malheur du monde, avaient l’audace et l’opiniâtreté de l’exécution dans les systèmes les plus désastreux et les plus extravagans , ont dù produire des horreurs inouies jusqu’alors. Ils ont dù rejeter tout ce qui n’était pas fanatique ou machiavéliste conune eux. Poussés hors de toutes limites par le mot révolutionnaire , mot plus funeste à l’humanité, que celui de trinité ou ÿ eucharistie , brisant la seule boussole qui puisse guider dans un pareil bouleversement , le respect du sang humain , ils ont dù, d’exagérations en exagérations, se trouver réduits à n’avoir pour partisans que l’écume de la nation. Ils ont dù nécessairement, de législateurs devenir des fondateurs de secte, et, au lieu de faire des lois , prêcher des dogmes. Pour bien les connaître , il faudrait savoir s’ils ont été sans cesse emportés eux-mêmes , et si , partis de très-bonne foi d’un point philosophique et législatif, ils sont arrivés , sans s’en apercevoir , au comble de la férocité et de la barbarie. Je suis pour celte opinion, quoique
PRÉFACE
ce soit encore un problème pour beaucoup de personnes.
Ivres d’imagination et d’oi^ueil , sans connaissance des hommes et des choses, vivant dans une atmosphère d’illusions systématiques, s’isolant chaque jour davantage de la nation, si le pouvoir leur fût resté plus long-temps dans les mains , ils l’anéantissaient. Ils étaient devenus le centre auquel aboutissait une foule de scélérats dont Marat était le dieu,
La France a résisté, par sa masse et par sa longue civilisation , à cette irruption d’une religion (i) nouvelle qui menaçait l’Europe ellemême. Je ne sais si je m’abuse , mais elle n’a jamais été el^ranlée d’une manière plus terrible jusque dans ses fondemens, et l’antique ordre social plus près de sa ruine.
Ils parlaient moins que Jésus à l’imagination, mais plus à l’iutérét personnel; ils promettaient l’échange des fortunes, il n’en prêchait que la cormïmiiauté.
(i)Jedis religion, car bien qu’ils professassent l’athéisme, ils avaient tant de formules sacerdotales, tant de pratiques minutieuses , que leur politique tendait évidemment à ce but. Ënhn j’appelle religion une politique absurde et cruelle, prêchée aussi dogmatiquement.
( .Yo/e de l’auteur. )
UK L AUTEUR.
Us étaient législateurs , U n’était que prophète.
Us étaient maîtres des richesses du plus vaste empire , il vivait dans l’indigence.
Us faisaient mouvoir quatorze armées ; il n’avait à sa suite que quelques hommes, dont la plupart n’avaient que des bâtons pour toute arme.
Ils étaient placés dans un changement général, aidés de la puissance incalculable de deux mots nouveaux pour les Français, révolution et liberté ; Jésus, dans un État conquis et tranquille, prêchait l’ancienne doctrine de Moïse.
Enfin ils avaient à leurs ordres deux cent mille clubistes catéchisans , et des envovés dont les pouvoirs étaient sans bornes; Jésus n’avait que douze apôtres.
A quoi donc a-t-il tenu qu’ils n’aient réussi? A quoi tient -il que leurs sectateurs, plus furieux qu’eux - memes , ne réussissent? A bien peu de choses , sans doute : surtout si la Convention nationale , toujours incertaine , et encore subjuguée jiar une partie de leurs idées , n’a le courage de s’en affranchir tout-à-fait et d’en revenir aux principes. Il £aut bien se garder de ,mépriset- ces
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montagnards , dont l’influence se compose de la force du tribunat et de celle de la prêtrise : guéri ssez'les, ou mettez-les hors d’état de nuire. Mais ceci n’est pas de mon sujet.
Je viens de dire que la bassesse des ageus de Robespierre l’a perdu. Le tableau des hommes qu’on traduisait à la Conciergerie, et qu’on mettait en jugement, m’a démontré cette vérité. Pourquoi cette foule d’artisans, d’ouvriers agricoles , d’hommes insignifians et nuis , arrêtés sur tous les points de la république , ainsi que je l’ai su des prisonniers qui arrivaient des départemens? Qu’on se rappelle la manière dont toutes les autorités constituées étaient composées , et on aura la solution de ce problème.
On envie ses égaux, et le jour où l’on est revêtu de l’autorité , c’est sur eux qu’on aime à l’exercer.
Entre les journaliers qu’on admettait exclusivement dans toutes les places, et le ci-devant duc par exemple, il y avait trop d’intermédiaires, pour que le journalier ne fût pas tourmenté du besoin de peser sur ceux-ci d’abord. En effet, le marchand est bien plus aristocrate pour lui , que l’homme qui fréquentait Versailles, et qu’il ne connaissait pas.
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DE L AUTEUR
■ Les comités révolutionnaires , au lieu de diriger leur feu vers un certain but, faisaient, si je puis m’exprimer ainsi , un feu qui écartait. Des petites villes entières se traînaient k l’e'cha- , faud ; mais c’e'tait le marchand qui dénonçait le marchand ; et tous deux e'taient arrêtes par celui qui avait été leur ouvrier. C’e'tait des haines de voisin à voisin ; des jalousies de profession qui prenaient tout leur essor sous un masque re'volutionnaire.
On ne sera donc pas étonne', quand je dirai, qu’à très-peu d’exceptions près , la Conciergerie de Paris, pendant plus de dix mois, n’a renferme' que des patriotes ; qu’un langage aristocratique y aurait autant surpris qu’indigné; que ses voûtes étaient fatiguées de chants patriotiques , et que pour un homme des castes opposantes, on massacrait mille sans-culottes, qu’on traînait à la boucherie en criant : Vivent les sans-culottes ! On peut s’en convaincre aisément en lisant la liste des citoyens assassinés juridiquement.
Robespierre s’aperçut le premier de cette méprise. On avait assassiné au hasard , et l’anarchie la plus complète avait régné dans l’assassinat. Le discours qu’il prononça le 8 thermidor fut dirigé tout entier contre cette anar-
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PRÉFACE
chie ; mais il e'iait trop tard. Depuis deux mois environ, il est vrai, ik assassinaient à Paris, le tableau des fortunes et des lumières sous les yeux ; ils tuaient par ordre , et les proscriptions organisées allaient de'vorer méthodiquement plusieurs classes de la société; mais ils avaient tué tant de gens qu’il ne leur importait pas de tuer, qu’on ne leur laissa pas le temps de tuer tous ceux que leur infernale politique voulait sacrifier.
Je puis donc indiquer à l’historien exact (i) , parla nature des prisonniers que j’ai vus , deux époques, l’une où l’on tua pêle-mêle par fureur de parti et par vengeance particulière , étrange aveuglement qu’ont les hommes, d’instituer des tribunaux dans les momens où ils sont le moins en état de juger ; et une seconde époque , où les jurés ont eu des listes envoyées par le gouvernement et une conscience politique. C’est cette époque à laquelle le 9 thermidor a mis un terme ; c’est cette époque qui eût été l’application entière de la religion Marat, la destruction de toutes les lumières, le change
(i) La Conciergerie en cela ressemblait aux autres maisons de justice de la république.
( Note de l’auteur . .
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OU l’anëantissemeni de toutes les propriétés ; pour le dire en un mot , la fin du monde social en France, et peut-être en Europe (i).
La faute des historiens et de tous les raisonneurs en général, c’est de faire les hommes beaucoup trop grands , et la force des choses beaucoup trop petite. Notre amour-propre se plaît à imaginer qu’une tête humaine peut mûrir uu vaste plan dans les profondeurs de ses conceptions, et préparer les événemens pour les maîtriser à son gré.
Cette première époque, que j’ai déterminée, participait en beaucoup de choses à la seconde, parce que les idées de Marat fermentaient dèslors dans beaucoup de têtes. Robespierre, le Paul de cet autre Jésus, n’osait pas encore faire l’application rigoureuse de cette maxime ché-
(t) Voyez, ce que dit Barrère dans les Mémoires de Vilate : ' Qu’il faut épurer la population; que sans de grands incendies , le monde serait un amas de papier.
• Qu’importe la génération actuelle ? etc. »
Enfin voyez son petit cerveau frappé d’un tel délire, qu’il s’applique la tirade de Mahomet, dans laquelle ce conquérant levait le plan d’un bouleversement universel. Lorsque des particuliers révent ainsi, on les envoie aux petites maisons; lorsque ce sont des hommes revêtus du pouvoir suprême, ils désolent et ravagent le monde.
( Note de l’auteur, )
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rie de soa maître : Que le pauvre devienne riche y et que le riche devienne pauvre; mais cependant il en faisait l’essai.
Robespierre (i) n’aimait pas Marat, je le sais. 11 se croyait trop sublime pour n’étre qu’un disciple. Cependant il e'tait devenu le grand pontife des maratistes. Haineux, sauguinaire, médiocre, exagéré, sa politique ne devait s’arrêter qu’au bouleversement universel , et le maratisme l’entraînait par son centre de gravité. Marat eut cela d’extraordinaire , que du premier pas il franchit tout l’espace que des factieux qui l’ont suivi n’ont franchi qu’à plusieurs reprises.
Robespierre n’avait d’autre levier que le maratisme.
Outre la vérité historique , il résulte encore de ceci, que le complément de la révolution du 9 thermidor n’aura lieu que le jour où le maratisme sera détruit. Or, que penser de l’in-
(i) Ce monstre a fait à son malheureux pays plus de mal que n’auraient pu lui en faire tous les tyrans ensemble. 11 tua les mœurs en créant un peuple de faux témoins, de juges assassins. Un tyran guerrier tue ; un tyran en robe de palais tue et corrompt ; il est le plus grand fléau qui puisse frapper les hommes.
(^Nofe de l’auteur.')
DE l’auteur.
conséquence de ceux qui , aspirant à ce coinple'ment , semblent vouloir que Marat reste l’objet du culte universel?
Je ne puis taire que cette première époque a porte' peut-être un coup mortel à la liberté, par le grand nombre d’amis éclairés et vertueux qu’elle a perdus. Je me réserve d’écrire un jour la déchirante histoire de ceux qu’on appelle fédéralistes. Elle sera l’histoire du républicanisme. Tous les partis, s’il reste encore parmi nous quelque amour de la justice , pleureront la perte de quelques hommes irréparables, et celle de tant d’hommes de bien qu’une calomnie absurde a traînés à l’échafaud. Dans cette grande lutte de la liberté avec la tyrannie, jamais celle-ci n’a été servie par un hasard plus heureux. Si sa plus douce jouissance est d’immoler les citoyens vertueux , jamais ses vœux n’ont été mieux exaucés. Les grandes routes ont été couvertes de leurs cadavres, et tous les échafauds de leur sang. 11 faudra bien consacrer aux éternels regrets de la postérité cette foule d’administrateurs qui, dans le fond des départemens, remplissaient de bonne foi les places qui leur avaient été confiées; tous ces patriotes de 89, qui crurent
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qu’il fallait aimer les lois et les exécuter ; placés entre les ennemis de la révolution et les tyrans, ils ont été accablés avec une facilité qui fait sentir davantage toute la grandeur de leur perte, puisque, dans un pays où les idées ont si peu de pente vers la politique, on a tué tant de sentinelles vigilantes. Jamais la vertu n’a été plus isolée, sur la terre. La haine qu’on leur porte n’est point encore assouvie. Quatre mois après le 9 thermidor, leur sang a rougi les mains des bourreaux, tant il est vrai que les scélérats ne pardonnent jamais à la vertu!
Je mettrai en opposition ce ramas d’aventuriers et d’histrions , cette sentine de la république, qui, sous les drapeaux de Marat, la couvrit de deuil et de honte , et dont l’irruption sera placée à coté des invasions les plus funestes des Grotlis et des Vandales. Si cette histoire des crimes humains navre mon am,e de douleur, le récit de quelques vertus qui brillent par intervalles en adoucira l’amertume; et ces vertus , ces suicides généreux , je sais de quel côté les trouver. J’ai vu tous les partis dans les fers, et je saurai les peindre.
• Mais quand k vârité pourra-t-eHe se montrer sans qu’on l’accuse d’étre téméraire ? Ce-
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DE L AUTEUR
pendant elle fait sans cesse des sacrifices à la paix; elle craint d’exciter des haines; elle tempère les accens de sa voix modeste, lorsque le mensonge renforce la sienne, et voudrait se faire entendre d’un bout du monde à l’autre.
POÜB SERVIR A l’histoire DE LA TYRANNIE DF. ROBESPIERRE.
Le mois d’octobre lygS (vieux style) sera fameux à jamais par les arrestations innombrables qui eurent lieu pendant sa dure'e. hsC tyrannie entra, pour ainsi dire, en possession de la France, entière, à cette époque , et ses effets se firent sentir d’une manière explosive sur toute la surface de la re'publique. La faction, dont Robespierre était le chef, triomphait partout et recueillait les fruits de la victoire quelle avait remportée le 5r mai. L’usurpation s’organisait : les efforts des bons citoyens, sans suite , sans puissance , sans point central , n’avalent été qu’une misérable velléité , qui n’eut d’autres effets que d’indiquer plus sûrement , aux coups du tyran , tout ce qu’il y avait de gens éclairés et capables d’énergie dans la république. Le prétendu fédéralisme fut un vaste piège , dans lequel furent enveloppés tous les administrateurs dignes de leur poste, et une foule d’hommes dignes de la liberté. Une génération entière , cette génération véritablement disciple des Jean-Jacques , des Voltaire , des Diderot, a pu être anéantie et l’a été en grande partie sous cet horrible prétexte.
L’ame est inconsolable , quand on songe à cet espoir de la patrie dévoré par un tyran , et abandonné encore chaque jour à la férocité des jacobins, ses ^^llites (i). Enfin, la France n’offrait alors que l’image d’un pays conquis par des sauvages, et dont Robespierre dirigeait les mains destructives contre les lumières et la probité. Dans cet état désastreux, Bordeaux n’échappa point au sort commun. On était trop heureux de pouvoir l’accuser aussi de fédéralisme, et on en profita. On avait fait depub quelques jours des visites domiciliaires dans cette ville , nom sous lequel la tyrannie essayait partout la violation de l’asile des citoyens, et la destruction totale des droits de l’homme. La force départementale bordelaise dissoute aussitôt que formée , un département faible et irrésolu , une municipalité divisée et tremblante, une masse de citoyens égoïstes et inertes, promettaient un succès facile aux émissaires du tyran , qui, gorgés des trésors de l’État, marchandaient la liberté d’une petite portion de citoyens , pour avoir le droit d’usurper celle de tous les autres. Ils, avaient établi une espèce de camp d’observation, où ils avaient rassemblé trois ou quatre mille hommes, sous le nom d’armée révolutionnaire; c’est là que, dans leurs complots parricides, ils machinaient contre cette ' grande cité ; c’est de-là
(i) J'écrivais ces lignes avant la fermeture d,e ce repaire de brigands. ( Note de l’auteur. )
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DB BIOUFFE.
qu'ils la divisaient , l’affamaient , qu’ils soufflaient dans sou sein tous les fléaux, la délation , l’espionnage , la calomnie et l’anarchie ; qu’ils épouvantaient tous les hommes intègres , et^ppelaient à ©ux tous les scélérats. Ils ont suivi constamment la même marche avec les autres villes. Ils se rendaient cette justice, qu’ils ne pouvaient habiter dans les mêmes murs avec la liberté, lés lois et les lumières. Partout où ils osaient se montrer, les bous citoyens devaient se cacher, et leur cortège ne devait être formé que par cette populace qu’on trouve toujours à la suite des imposteurs , par une soldatesque effrénée , des jacobins et des bourreaux. Ils agissaient avec toutes les forces du gouvernement qu’ils avaient usurpé. Bordeaux était abandonné aux siennes , et ces forces étaient nulles.
Les tentatives des liberté, comme je
viens de le dire, avaient été impuissantes , par l’incohérence des mesures et l’impossibilité de les centraliser. La force du gouvernement en France sera toujours incalculable, et présentera sans cesse"^ une masse inexpugnable, tandis que les citoyens n’auront qu’un morcellement de forces à lui opposer. Réuni à une faction , quand il voudra , il perdra la liberté, conune l’avait fait Robespierre. Que dis-je? il peut la tuer par la seule arme de la calomnie : or il était, comme je viens de le dire , tout entier dans la main des factieux. On voyait bien à Bordeaux une jeunesse ardente s’agiter, mais sans objet bien déterminé, sans
chef et sans moyens. Le plus grand résultat qu’elle obtint fut de se réunir en club. L’ame s’ouvrait à une sorte de joie et d’attendrissement , en voyant cette jeune élite se lever pour conserver le dépôt de la liberté ; mais la raison ne s’oüvrait pas à l’espérance. On avait fait assez , à Bordeaux comme partout ailleurs, pour exprimer le vœu du peuple : on n’avait pas fait assez pour l’appuyer auprès des usurpateurs qui- feignaient de ne pas l’entendre.
Les pères , les mères , les épouses croyaient avoir fait les plus grands sacrifices , en laissant leurs enfans ou leurs maris courir les dangers du club , et ceux-ci , en prononçant des discours à là tribune. Vieux ou jeunes, on peut dire de tous, qu’inexpérimentés dans les orages démocratiques, ils ne prévoyaient guère ^e que cachait de vengeance et de projets infernaux la conquête de la F^^^nce, méditée et exécutée par les jacobins. Il en était ainsi partout ou une sorte de sécurité engourdissait la résistance. Le jacobinisme et le robespierrisme étaient des maladies nouvelles dont on voyait Bien les symptômes , mais dont on ignorait les terribles effets. Les départemehs éloignés surtout pouvaient-ils prévoir qu’il eu résulterait la ruine des plus florissantes cités , le massacre de plus de cent mille citoyens, l’emprisonnement de trois cent mille, la destruction du commerce et des arts', l’asservissement de la France mutilée, flétrie et noyée dans son sang ? . '
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DE RIOOFFU.
Si l’amour de la patrie et de la liberté, le respect des pereonnes et des propriétés, l’obéissance aux lois , si tant de sentimeos généreux s’exhalaient pour ainsi dire à pure perte de tous ces jeunes coeurs , il n’en était pas de même de la tyrannie et de ses émissaires. Leur rage était conceritrée , leur langage hypocrite et calomniateur , leur marche assurée, corruptrice et savante. Ils avaient débuté par s’emparer du nom de la section Franklin , plutôt que de la section elle-même (i). Ils ébranlaient toxites les autorités, en attendant l’instant de les détruire ; ils fanatisaient l’ignorance , épiaient la vénalité, et ne s’appliquant à connaître les sources du bonheur public que pour les empoisonner, ils y parvenaient chaque jour davantage. Ce qu’il y a de particulier , c’est que toutes leure machinations pesaient sur la classe des sans-culottes dont ils se disaient les amis ; ils l’affamaient pour la conquérir. Les ouvriers et leurs femmes passaient des nuits entières à la porte des boulangers. Ils poussèrent l’impudence jusqu’à ne vouloir accorder de subsistances qu’à 1^ section Franklin exclusivement ; elle était pour eux comme une citadelle d’où ils
(i) Cette section , comme on l’imagine aisément , était composée de la classe du peuple la moins instruite. Lorsque j'ai lu ce morceau à la Conciergerie , des hommes, de tous les points de la république s’écrièrent unanimement : « C’est le tableau de ce qui s’est passé dans nos communes. »
{Note de f auteur. )
assiégeaient la ville. Des orateurs ^éhémens dirigeaient sans cesse leurs discours contre cette section , arsenal d’anarchiç, et qui, menaçant sans Ce^e la sûreté publique , s’était déjà emparée de plusieurs pièces de canon. Un incident provoqua enfin am éclat qui pouvait devenir décisif: une députation du club des jeunes gens, envoyée à la section Franklin , y fut arrêtée ; alors on court aux armes. Les émissaires du tyran devaient se réjouir; il paraissait certain que le sang français allait couler. Les membres de la municipalité l’apprennent et se rendent sur la place. Le courroux si bien fondé de cette jeunesse s’amollit à la vue des magistrats , et se change en obéissance. Devant l’organe de la loi leurs armes s’inclinent avec respect. Voulea-voTis savoir si une ame est de trempe à être libre , mettez à l’épreuve son respect pour les magistrats. Celui des jeunes gens de Bordeaux fut sans bornes ; ils se retirèrent. Leurs députés furent relâchés ; mais c’est tout ce qu’on tint des nombreuses pro- * messes qu’on leur fit, et le machiavélisme de tyrans , déjà vieillis dans la perfidie , obtint un triomphe aisé sur la cande^m et* l’inexpérience. Le club des jeunes gens fuf fermé ; la section Franklin redoubla d’audace , le département prit la fuite ; -et ce seul foyer où brillait encore quelque étincelle d'esprit public, fut détruit. Des gardes nationaux choisis dans la section Franklin, devenue maîtresse, en prirent possession comme d’une place emportée d’assaut. Tout Bordeaux n’offrit plus que cette triste
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image. Il 'n’y resta plus de trace de liberté. Des brigands à la tête d'hommes stipendies portèrent l’ellroi dans toutes les maisons , et enlevèrent une foule de citoyens pendant la nuh. Un sonuneil paisible ne fut plus un bien dont aucun habitant eût la jouissance. Le bruit des arrestations nocturnes éclatait le matin , et remplissait tous les quartiers de stupeur et d’épouvante. Les vrais- magistrats étaient en fuite, destitués ou arrêtés eux-mêmes. Un mauvais genie invisible semblait s’être emparé de la ville , et ne se plaire qu’à porter ses coups dans l’ombre ; c’est dans ces circonstances qu’on vit tout-à-coup paraître le buste de Marat , couvert d’un bonnet rouge , et promené par un comédien du Vaudeville , que suivaient quelques hommes inconnus. Cesprésf^s affreux, qu’ils appelaient une fête , redoublaient la tristesse universelle. On regardait en silence cette procession traverser les rues > et n’entrainant après elle que quelques vagabonds, comme un égout qui entraîne les immondices après l’orage. Le triomphe du nouveau 'Leutatès annonçait que des sacrifices d’hommes allaient se faire. Les faibles digues, qui défendaient encore l’ordre public , furent renversées par la destitution totale de la municipalité ; des intrigans , des envoyés 'jacobites se répandirent dans toutes les places. Ce fut alors que les émissaires du tyran entrèrent en conquérans dans cette cité organisée pour eux etpar eux ; nouvelle et effrayante tactique qui joint au mulet de Philippe la délation et la scéléra-
HÉMOIRES
tesse, où le crime et l’hypocrisie seuls font tout^ et où le général et les soldats ne paraissent que pour le pillage et les proscriptions. Je ne fus point témoin de ces horreurs (i) ; j’étais destiné à en vüir jj’autres plus atroces encore. Si je n’ai pas été témoin de la dévastation de Bordeaux , et si je n'ai pas vu le sang couler dans ses murs , j’ai vu massacrer sa députation entière; les hommes les plus éclairés, les plus éloquens et les plus vertueux de la république, ne STirvécurentque peu de jours à la liberté de la seconde des cités qu’ils représentaient, et dont ils soutinrent la gloire jusque sur l’échafaüd.
(i) Pour s'en faire une idée , il faut lire ce fragment d’une lettre de la veuve Guadet à une de ses amies : *
« Tous mes malheurs ne se sont pas bornés à perdre le plus chéri des maris. Ces monstres altérés de sang ont aussi entraîné dans sa chute mon respectable père , âgé de 78 ans , ma sœur Bouquey et son mari , mon beau-père , un frère à mon mari et une de ses tantes , n’ayant d’autres crimes que leurs- vertus , et d’avoir voulu conserver ceuV qui la propageaient. Je n'aurais pas mémo échappé à la fureur de ces cannibales , de ces assassins , si la Providence n’eût pas veillé sur mes jours qu’elle conservait sans doute pour mes pauvres enfans. La petite vérole m’avait mise à deux doigts de la mort , lorsque ces monstres de Lacombe et Julien m’envoyèrent chercher par deux cavaliers- de la troupe révolutionnaire , pour me conduire au tribunal avec mes trois enfans : leur projet était de me faire périr, et de mettre mes enfans k l’hbspice. Ces malheureux cavaliers eurent pitié de moi , rendirent compte de mon état à Lacombe qui leu^répoudit . « Ce sera donc pour une autre fois. » Une chose que vous aurez peine à croire , et qui fait tort à l'humanité , c’est que mon médecin et mon chirurgien m’abandonnèrent , tant la terreur était dans toutes les âmes ! » {No/e l'auteur.\
DE RIOUFFE
Tel e'tait l’état déplorable dans lequel se trouvait Bordeaux , et l’orage qui grondait sur lui , lorsque j’y fus arrêté, le 4 octobre 1795 (vieux style), à trois heures après minuit , peu de temps avant l’entrée des lieutenans du vainqueur du 5 i mai.
Je n’avais jamais paru de ma vie devant aucun magistrat ; je n’avais jamais connu d’assignation devant aucun tribunal, et mon indépendahce avait été jusqu’alors, je crois, la plus grande et la plus complète , dont aucun être eût jamais joui. Je puis dire que je n’avais aucune idée de ce que c’était qu’une prison et des fers. Jeté depuis dans des cachots, au milieu d’une foule d’infortunés , je me suis souvent reproché de n’avoir jamais arrêté mes pensées sur ces dépôts où l’ordre social entasse ceux qu’il sacrifie à sa sûreté , et où, depuis, la tyrannie a précipité des milliers de victimes. Ce fut du sein de cette indépendance vierge , pour m’exprimer ainsi , que je fus plongé tout-à-coup dans la captivité et chargé de fers. D’abord ma position me parut un rêve. Il me semblait toujours que j’allais me réveiller libre.
Je fus conduit au comité révolutionnaire de la section Fran\lin , le seul qu’il y eût alors , et qui était sorti comme tout formé des enfers. C’était un ramas declubistes, présidé par des émissaires à cheveux noirs : il semble réellement qifil n’y ait qu’à oser en France , tant la privation de tout exercice politique. rend un peuple ignorant et aveugle sur ses droits. Ce club instrumentait tout aussi
tranquillement que si c’eût été la chose la plus naturelle du monde , que d’arrêter la nuit trois ou quatre cents personnes , et de remplir tout de confusion et d alarmes. Seulement une sorte de satisfaction niaise , mêle'e d’ëtonnement , se peignait sur la figure des sans-culottes qui exécutaient avec malignité et indécision. Quelque éclat qu’ait jeté- 1 esprit français par sa littérature et ses philoso— ^ phes, il est peu de nations où l’esprit de la masse soit moins avance. C’est que la littérature ne polit qu’un certain cercle d’hommes, et que la liberté seule donne du sens et de l’esprit à une nation.
J’avais été arrêté avec un Espagnol.' H était venu chercher la liberté en France , sous la garantie de la foi nationale. Persécuté par l’inquisition religieuse de son pays, il était tombé en France dans les mains de 1 inquisition politique des comités révolutionnaires. Je doute qu’il existe une ame plus véritablement et plus énergiquement éprise de l’amour de la liberté, et plus digne d’en jouir. Sa destinee est d etre toujours persécuté pour sa cause, et de 1 aimer toujours davantage. Raconter mes malheurs, cest raconter les- siens; notre .persécution avait les mêmes causes , les mêmes fers nous ont enchaînés, les mêmes cachots nous ont reçus, et le mémç coup devait finir notre vie. Au moment où nous fûmes saisis, un officier municipal accompagnait la horde. Je remarque cette circonstance : depuis je n’ai plus vu de magistrat du peuple , et mes yeux ne se sont plus reposés sur l’écharpe na-
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tionale , signe consolateur, et qui rappelait au moins l’idée d’un pays civilisé. C’était à cette tourbe que des Français étaient 'abandonnés. Si j’étais indigné pour moi-même , combien ne le fus-je pas davantage quand je vis au milieu de ces factieux, un représentant du peuple, Duchâtel^ la tête nue, et pressé par des satellites... Ils osaient l’interroger..!. Il me sembla voir tout le peuple français outragé dans sa personne. Au bout de trois heures qui suivirent un court interrogatoire , on vint nous signifier que Duchâtel, l’Elspagnol et moi , allions être traduits à la Réole , devant des représentans.
Bientôt un grand bruit se fait entendre ; des hommes armés s’assemblent, les allées et les venues se précipitent. O véritable contre-révolution ! Je- vois passer Duchâtel y les mains chargées d’indignés fers et attaché au corps avec une corde , qu’un gendarme tenait en laisse à six pieds ■; ce jeune homme retenait des larmes d’indignation qui roulaient dans ses yeux ; la tête haute et le regard courageux et terrible, son caractère de représentant se traçait sur son front, en traits d’autant plus augustes qu’il était méconnu : sa taille était avantageuse , l’intrépidité respirait tellement dans tout son visage , d’une beauté mâle et vigoureuse , sa jeunesse paraissait tellement indépendante et libre, que , tant qu’a duré la route , je ne me souviens pas d’avoir vu un seul moment dé sécurité aux gendarmes , quoiqu’il eût des fers aux pieds et aux
mains , et qu’il fût attaché avec une douzaine -de cordes au dedans pt au dehors de la voiture ; il traversa avec majesté tout le long corridor et une partie de la place. Les hommes qui le conduisaient avaient les yeux baissés , comme honteux de descendre du rang de citoyen français au rôle de sbire de la tyrannie.
On nous jeta chacun dans une voiture ; le peuple gardait le silence , les femmes pleuraient , l’intérêt était sur tous les visages, c’était une énigme, un mystère du gouvernement . Le peuple, par cechocviol ent, était reporté à trente ans en-deçà de la révolution, et avait l’air de dire: Cela vient d en-haut ^commet il le faisait sous le despotisme. Des siècles d’une obéissance passive lui ont fait contracter cette habitude trop funeste, lorsqu’une grande injustice vient étonner sa moralité ; cette locution ne se détruira pas en un jour , et surtout avec le gouvernement révolutionnaire. Cependant un pays n’est point libre et est indigne de l’être , lorsque cette locution servile est en usage, et qu’on dit sur une grande oppression, au lieu de la repousser : Cela vient d’ en-haut.
Enfin nous partons : le cortège était magnifique et beaucoup trop ; trois berlines à six chevaux , des hommes qui couraient à cheval devant , derrière et aux portières , donnent une idée des dilapidations qui se commettent dans ces occasions. C’était la fête des chars, et nous recrutâmes jusqu’aux portes de la ville beaucoup de sans-c\dottes à qui leurs
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camarades disaient de monter : Prends un cheval ; d est la nation qui paie. ,
J’avais quatre citoyens dans ma voiture, sans compter ceux qui étaient sur le siège et sur l’impériale: je leur parlai avec chaleur et véracité sur beaucoup d’objets; ils m’écoutaient, mais avais-je plus de raison que des citoyens venus exprès de Paris pour apporter à Bordeaux la véritable politique, et qui , tout d’un coup comme par magie , avaient rendu une grande partie des porteurs d’eau et des , commissionnaires de cette ville si puissans , qu’ils arrêtaient les gens riches, et si heureux, qu’ils couraient la poste ?
A la première pause , pour souper , je ne pus retenir mon indignation : l’Espagnol et moi n’étions point attachés; le redoutable Duchâtel l’^it, des mains étrangères suppléaient à l’usage des siennes, comprimées dans d’étroits ferremens ; on le faisait manger. Un innocent, un représentant du peuple , un homme dans cet état , auquel son semblable insulte à ce point , faisait bouillonner mon sang. Je lisais dans ses yeux , les plus expressifs que j’aie jamais vus, tout ce qui se passait dans (Un ame; je mendiais dans ses regards le signal de la résistance, qui nous eût fait infailliblement massacrer tous trois. Le sourire amer était sur ses lèvres, et le désespoir dans son coeur. En parlant avec force contre cette indignité , je saisis , sans m’en apercevoir , une bouteille , dans l’attitude d’un homme qui veut la lancer. Il n’en fallut pas davantage : aussitôt trois
Sa
gendarmes me serrent, m’entourent comme par une manœuvre insensible. Au bout d’un quartd’heure je n’eus plus rien à envier à mon malheureux camarade d’infortune , et je fus garotté. Depuis je l’ai été jusqu’à Paris. Le chef de la bande qui nous conduisait était un homme à cheveux noirs, crépus et jacobites, au teint bilieux, à la mâchoire pesante, au ventre énorme et à l’air mystérieux d’un satellite de Le Noir ou de Sartines. La liberté ne lui avait pas donné une haute idée de la dignité de l’homme , puisqu’il l’outrageait ainsi. Il est probable qu’il n’avait pas non plus étudié la tolérance dans Voltaire ; il avait à la bouche certains mots de montagne , de sans-culottes , de jacobins , comme un bedaud de paroisse, ceux de luthériens^ de pape et éi assemblée des fidèles ; voilà, je crois, tout ce qu’il savait de la révolution. Au reste, il était costumé convenablement; les moustaches, le large sabre, les pistolets à la ceinture , le pantalon neuf, et tous les agnus et les médailles de l’ordre ; je parle aussi qu’il était fort en règle du côté des cartes civiques et des certificats. Ce fut par son ordre que je fus attaché : je||ui en témoignai mon ressentiment pat une pluie de sarcasmes. Monseigneur le jacobin, lui disais-je, vous qui êtes couronné d’un bonnet rouge, en vertu de quel article des Droits de l’homme chargez -vous un citoyen français de fers? Il me répondit sérieusement qu’il n’y avait plus de monseigneur. 11 fut d’ailleurs enchanté d’apercevoir que j’étais anti-jacobin ; cette découverte acheva de lui ,
Die • : ; CoogU
m; «louFFK.
ôter toute espèce de remords , et c’est le» seul profit que j’aie retiré de mesdiscoui’s. Il retourna vers la proie qu’il couvait spécialement des yeux , le représentant. C’est par de pareils Vandales que la France est ensanglantée depuis un au entier. FjU arrivant à la Réole , il ne manqua pas de me faire
mettre au cachot tout seul comme mutin. Au pas-
sage de la Garonne , j’avais eu une nouvelle altercation, et j’avais été tenté vingt fois, eu la piissaut, d’aller au fond de la rivière chercher la vérité avec un grand coquin de Biscajen qui discutait vivement sur les Droits de l’homme , avec moi qu’il tenait enchaîné.
Quand je fus sous ces voûtes souterraines, quand d’énormes verroux se refermèrent sur moi avec un fracas inconnu à mes oreilles, quand je me vis seul, séquestré de la nature entière , privé de la douce lumière du jour , je payai à l’humanité le tribut qu’elle ne remet à personne. Je me souvins de mes affections et je pleurai. Ce sont les seules larmes que j’aie versées dans ce long cours d’adversités. Mon dernier adieu s’exhala vers tout ce que j’avais de cher , à travers ces murailles épaisses ; depuis mes yeux sont restés secs. Il est des côtés du cœur si tendres , qu’on ne peut y toucher sans une crise douloureuse. J’échappais à des sentimensque je ne pouvais détruire ; et je me suis toujours arrangé comme un liomme qui sait très-bien qu’il est mort. Les ageivs subalternes avaient disparu, et les égards, l’humanité même se r» montrèrent. Ou nous
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mit au boul de deux jours , l’Espa{:Çnol et moi, toujours séparés , dans une maison de bénédictins qui servait de caserne. A travers des barreaux simples et très-espaces , mes yeux se promenaient sur une immense vallée que traverse la Garonne ; je revis des arbres , des champs et le magnifique spectacle de la nature. J’en jouissais de toute mon ame, comme d’un bien que j’étais menacé de perdre à jamais, léappareil qui nous environnait était tout militaire d’ailleurs. Interrogés quelques jours avant , nous avions traversé une haie de soldats qui gardaient un escalier étroit , long et obscur , par lequel on arrivait à une chambre mal éclairée oii siégeaient les représentans. On me demanda peu de chose, même avec une espèce de bonté , mais forcée autant qu’il m’en souvient , et le ton d’un intendant fwli, mais vieilli dans l’exercice d’un pouvoir despotique. Le général de l’armée révolutionnaire m’était venu prendre avec quelques adjudans , et me painit faire là précisément le même métier que j’ai vu faire depuis aux valets de guichetici’s , à la Conciergerie : le club se tenait sous ma chambre. Quelquefois dans le lointain , à travers les taillis , au-delà de la rivière , je voyais les représentans du peuple se promener à cheval , suivis du général révolutionnaire et de ses adjudans. Je n’étais point fâché de voir les armes céder à la toge ; mais je ne pouvais' m’empêcher de comparer cet état de puissance avec les dogmes de la sans-culotterie.
Enfin uous fûmes envoyés tons trois à Paris , et
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DK RIOUFFE.
remis à la discrétion de deux ffendarmes qui, spéculant sur nous, nous aflàmèrent le long de la route. Duchâtel était avec un gendarme dans la première voiture , l’Espagnol et mol avec l’autre gendarme dans la seconde. Ce fut par une suite de cette cupidité , que nous finies le chemin sans descendre et sans arrêter, et que nous restâmes cent quaranteneuf heures assis au fond d’un cabriolet fort incommode : aux relais nous obtenions q[u’on plaçât nos voitures de front , nous nous voyions, et cela nous consolait ; Duchâtel plaisantait même d’assez bonne grâce sur le sort qui l’attendait.
A un relais , Duchâtel apprit qu’un de ses collègues était à l’auberge; il demanda à le voir; il obtint pour toute réponse : « Je n’ai pas le temps, je dine. » Je ne cherche point à me rappeler le nom de cet homme : c’était à son collègue malheureux, souffrant, enchaîné, qu’il répondaitainsi. Cet individu peut bien être un de ceux qui ont usurpé la souveraineté nationale, mais à coup sûr ce n’est pas un grand homme.
Pour l’instruction de ceux qui abandonnent avec
tant de facilité l’existence des citovens à des mains
mercenaires , je dois une petite digression sur un des gendarmes ; on verra combien l’abus de l’autorité est voisin de son exercice , et de combien d’instituteurs sages et profonds a besoin une nation dont la maladie particulière est l’ostentation, l’en- ' vie de paraître et de sortir de sa sphère.
Ce gendarme avait été cuisinier à Agen ; il vou-
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lut se montrer dans toute sa splendeur aux mêmes lieux où il avait végété dans l’obscurité de la cuisine.
Il nous fit faire quarante lieues de plus, exprès pour sa gloire , et pour que tout Agen le vit disposant des deniers de l’Etat et enchaînant les citoyens. Cet homme était bien nu des plus jactancieux et des plus méchans qu’on puisse voir.
Il avait un de ces fronts larges et plats sur lesquels on lit en gros caractères , impudence. Il ne manquait jamais de mettre à chaque poste tous les gardes nationaux en réquisition , qui regardaient en avançant la tête , avec mystère et une précaution respectueuse , comme si Pitl et Cobourg au moins eussent été derrière les stores. S’il était de l’essence de la liberté d’avoir des gendarmes, il en faudrait au moins de formés exprès pour elle. J’ai vu les routes couvertes de femmes attachées avec des colliers de fer au col , des hommes enchaînés trois à trois , d’autres courant attachés à la queue d’un cheval, pour avoir été ou brissotins , ou rolandins, ou modérés. L’humanité a été plus dégradée en , France pendant un an (l’an II de la république) , qu’elle ne l’est eu Turquie depuis cent ans. Je ne m’appesantis sur toutes ces choses , que parce qu’à chaque pas on sent le besoin de donner au peuple le respect de lui-même et de la dignité de l’homme.
Quand nous fûmes dans Agen, à la même auberge où il avait servi, c’est alors que notre homme voulut l ecueillir ious les rcgaids ; il allait , il ve-
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riait , il visitait la voiture à chaque instant et sans nécessité ; il faisait des signes aux citoyens, plus triomphant que s’il eût amené douze Autrichiens , faits prisonniers de sa main. Il nous laissa trois heures en proie à l’ardeur du soleil et aux injures de toute espèce; je fus couché en joue , injurié spécialement , parce qu’à la fin mes yeux s’étaient allumés d’indignation, et que mes regards sans doute étaient devenus sinistres , comme ceux des clubistes qui nous visitaient , la carte à la boutonnière , le bonnet sacré en tête et les imprécations à la bouche.
L’illustre cuisinier met enfin le comble à sa gloire: il fend la foule , crie gave , et paraît avec deux maréchaux ferrans. Alors aux yeux de tout Agen , il commande, du ton qu’on crie aux armes , de river à la jambe de l’Espagnol et à la mienne un boulet ramé de quatre-vingts livres. Ces deux boulets fu-
rent apportes avec ostentation et montres au peuple préalablement. Nos mains attachées, nos corps ceints d’une triple corde lui paraissaient des mesiu’es peu sufRsantes ; nous gardâmes le reste de la route ces fers tellement pesans , que si la voiture eût penché , nous avions infailliblement la jambe cassée , et si extraordinaires qu’ils étonnèrent à la Conciergerie de Paris des guichetiers en place depûis dix-neuf ans. C’est à la jactance de l’illustre cnisinier d’Agen que l’Espagnol et moi dûmes ce traitement. On ne pouvait rien ajouter à la barbarie de ceux qu’avait éprouvés, dès le commencement de la route, le ifeprésentant du peuple. Pour l’Espagnol,
combien de fois pendant le chemin ne lui» demandai-je pas pardon de tant d’indignités , au nom de la nation française !
Nous arrivâmes à Paris le i6 octobre ( vieux stjle). Ici s’ouvre une scène nouvelle. Nous voilà donc tombés tous trois dans cet abîme des vivans , dans cette Conciergerie de Paris, teinte encore sur tous les murs du sang des victimes du 2 septembre, et où le tribunal révolutionnaire a dépassé toutes les bornes connues de la scélératesse et de la férocité. Avant d’j parvenir, nous avions été présentés à toutes les prisons de Paris, et promenés pendant trois heures du Luxembourg à la Force, de la Force à l’Abbaye dont la vue seule me lit frissonner. On nous reçut à la Conciergerie. On nous porta dans le premier guichet, et l’on fît venir des serruriers pour déi’ivcr mes fers et ceux de l’Espagnol. Ceux de Duchâtel étaient à vis. D’abord on m’assit sur un fauteuil, mais cette posture ne paraissant pas commode à l’ouvrier, on m’étendit à terre; couché comme un animal exposé en vente, j’étais en butte à leurs risinsolens. L’opération finie, je veux me relever; mais n’ayaiit pas consulté mes forces épuisées, à mon insu, par une longue marche ( j’étais resté, comme je viens de le dire, cent quarante-neuf heures en voiture sans changer de place ), je chancèle ; aucune main secourable ne se présente : j’étais repoussé de l’un à l’autre comme un homme ivre dont se joue la populace. Je désespérai cette fojs de l’humanité.
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je la maudis , et. je tombai la face contre terre. Oui, mon ame est forte, puisqu’elle n’a pas succombé à ces épreuves. Oh dignité de l’homme, première base de la liberté , quand seras -tu respectée ! Bientôt je fus séparé de mes compagnons , et plongé sous le nom de secret, dans le cachot le plus infect de la maison . J’y trouvai des voleurs et un assassin , condamné à mort , qui croyait gagner beaucoup en prolongeant sa misérable existence dans un pareil repaire, au moyen d’un appel en cassation qui ne lui réussit pas. Le soir trois grands guichetiers, suivis d’énormes chiens, vinrent nous visiter. Je vis mes malheureux compagnons se presser d’aller au-devant d’eux : c’était en effet les seuls êtres par lesquels ils communiquaient encore avec le monde. Ce fut à la lueur de leurs flambcaija, qui apportaient^ UJumière dans cette caverne où jamais celle du soleil ne pénétrait, que je vis, et de quels hommes j’étais entouré , et quelle habitation m’était échue eu partage ; elle était de douze pieds carrés auplus.JVIes compagnons étaient au nombre de trois: l’iin, condamné pour assassinat, était un vieux volpur de cinquante ans , nommé Pampin , tout mutilé par le crime , boiteux et borgne, la figure balafrée et couverte de rides pendantes; mais il avait des bras de fer et les épaules d’une largeur démesurée : le sceau de l’homicide était imprimé sur sa personne, des pieds.à la tête; sa voix était rauque et teci’ible.
IjC se^nd était, un marchand d’argent, fahrica-
teur (le faux assignats, être dégradé, qui n'avait pas même le ressort qui peut rester dans l’ame d’un voleur; tout son maintien était patelin et faux; il avait l’air né pour l’espionnage , plus encore que pour le vol. 11 feignait de n’avoir pas d’argeut pour vivre aux dépens des autres. Ce qu’il avait, il le mangeait seul et à bas bruit ; ses plaintes lâches et hypocrites, ses habitudes mendiantes, son égoïsme, l’eussent mis , s’il était possible , au-dessous de l’assassin lui-même , comme Barrère est audessous de Robespierre. Ses autres camarades le sentaient et le traitaient avec supériorité; ils lui reprochaient de manquer de savoir vivre , et voulaient souvent l’endoctriner à force de coups de poing. Quand Pampin, Pampin fameux par ses longs malheurs et par ses travaux plus nombreux que ceux d’Ulysse , avec sa voix enrouée , mais forte, lui avait dit : « Tu n’es pas fait pour vivre avec d’honnêtes gens, » il ne répliquait plus , et si les leçons de Pampin devenaient un peu trop vives, il pleurait. Je connus que la lâcheté et l’avarice sordide sont les plus honteux et les plus haïssables des vices; car je portais une telle aversion au marchand d’argent, que j’étais à chaque instant prêt à me réunir aux autres contre lui. L’union de la caverne , les ser\'ices de la fraternité , de camarade à camarade , une certaine tournure d’indépendance, conservaient à l’ame des Pampin et à ceux de son espèce que j’ai vus , quelques-uns des caractères de son essence primitive : ce maraud de
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publicaiii , faux moimoyeur, qui aurait aussi volé sur la grande route s’il en avait eu le courage, n’avait rien de tout cela et paraissait pétri d’un limon encore plus vil ; il aurait volé ses camarades même, sans Pampin, qui, comme dépositaire du grand code des procédés à obsen'er entre voleurs, disait qu’il ne fallait point travailler en prison. Zenon dictait ses préceptes avec moins d’austérité.
Le troisième était un jeune homme que le libertinage avait conduit au vol , auquel il paraissait s’ètre livréavec un attrait irrésistible. Il nemanquait pas d’une sorte d’éducation : il avait été , dans sa première jeunesse, secrétaire de Diétrichqui,àforce de vertu, avait péri sur le même échafaud où ce jeune homme, qui l’avaitservi autrefois, fut conduit, peu de temps après lui , à force de crimes. La prison avait été souvent son domicile ; il y avait été mis cette fois pour faux assignats , et ce fut la dernière. C’était un véritable Pilade. Le nom d’un de ses amis, arrêté comme lui et son complice, était sans cesse à sa bouche ; il ne parlait que du bonheur de 'sacrifier sa vie pour la sienne. Cet ami, de son côté, pourvoyait exactement à tous ses besoins. Le même échafaud a terminé leur sort à tous deux.
Tels étaient les individus que je découvris autour de moi, et auxquels on m’associait parce qu’on me soupçonnait d’être brissotin. Ils étaient fort déguenillés, et portaient leurs professions écrites sur leui’s figures sinistres. Les guichetiers les traitaient
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avec une sorte île boute', mais avec une grande supériorité protectrice. Pour moi, couché sur mon fumier, je gardais le silence. Un guichetier secoua ma jambe d’une main et la laissa retomber, tandis que de l’autre il me promenait la chandelle devant la ligure. J’ai su depuis que c’était la manière dont ils signalaient les nouveaux venus. Je lui dis :
(( Si ta place te donne le droit de me traiter avec cette indignité , tu as raison; » et je tournai le dos. Pendant treize jours que je suis resté dans mon cachot, je ne leur ai plus adressé la parole une seule fois.
Pendant ce temps , où j’eus occasion de me trouver avec beaucoup de voleurs, je ne leur ai vu guère d’aulre remords, que celui de s’être laissé prendre. J’appris de leur bouche beaucoup de leurs exploits souvent ensanglantés par l’assassinat, et c’était presque toujours en riant aux éclats qu’ils les racontaient. J’y ai appris, ce qu’on refuserait de ci’oire, si depuis il n’y avait eu un jury du tribunal révolutionnaire, qu’un de leurs camarades, exécuté à vingt-deux ans, avait déjà assassiné ' soixante-trois personnes. Je connus par leurs cnti’etiens, au moment où je feignais de dormir, qu’ils tenaient à tous les voleurs de Paris, à ceux du garde-meuble, et que, si la loi n’en eût fait justice, ils auraient exécuté de nouveaux assassinats qu’ils méditaient jusque dans les fers ; car le jeune homme était vraiment tout noir de crimes, et avait assassiné, mais sans être découvert. Les joueurs
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de tripots, les marchands d’argent recrutentsurtout leur armée. Je les ai vus beaucoup soupirer après le repos , et envier le sort de quelques-uns de leurs camarades qu’ils nommaient , et qui , retirés à leurs campagnes, vivaient du fruit> de leure forfaits restés inconnus. Leurs habitations les plus ordinaires sont les bourgs environnant Pai'is : ils ont des correspondans , et vont souvent à soixante ou cent lieues pour des expéditions qu’on leur indique. La corruption de leurs mœurs est au comble , et le mépris des lois sociales a été précédé chez tous par le mépris des lois de la nature. Ce sont de terribles gens , pour être sans préjugés. Inceste et athéisme, sont des mots auxquels ils prétendent qu’il n’y a aucune idée véritable attachée.
Un de leurs stratagèmes est d’enrôler dans leur bataillon de jeunes garçons d’une figure agréable , et ces Ganymèdes , enfans de Mercure , leur ouvrent la nuit les portes de l’homme dont le goût dépravé n’est pas à l’épreuve de la beauté d’un visage imberbe. Us étaient aristocrates presque tous ; mais la cause s’tn rapportait uniquement à eux.
C’était parce que , dans le nouveau code , ils étaient jugés par des jurés qu’ils traitaient d’ignorans, et qu’il n’était pas facile d’abuser. Je ne pouvais m’empêcher de rire, en les voyant se frapper le front de colère , et dire en jurant : Si c’étaient dos "ens habiles , nous nous tirerions ef ajffaire. Ils savaient parfaitement les lois qui les concernent ,
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et surtout leui’S ambiguïtés. Mais le sens et la raison du jury n’étaient point éblouis des fausses lueurs de leur chicane , qu’ils possédaient mieux que beaucoup d’avocats, et c’est ce qui les Irritait. D’ailleurs ils étaient attachés au vieux barreau , sous lequel ils avaient fait leurs premières armes, aux vieilles perruques parlementaires, avec lesquelles ils avalent eu plus d’un difmélé dont ils s’étaient tirés avec bonheur. Pampin parlait toujours avec les plus grands éloges de l’ancienne magistrature.
L’industrie de ces hommes est étonnante. Il en était peu d’entre eux qui ne se fussent sauvés de prison plusieurs fois. J’appris d’eux-mêmes qu’en 1791 et 1792 > ils trouvaient le moyen de contrefaire des billets de maisons de secours , et même des assignats , jusque dans leurs cachots , et de les niettre ensuite en circulation. Ils se servaient d’un clou ou d’un ardillon de boucle pour graver les planches. Pour se procurer de la lumière, ils pressuraient leur salade dont ils exprimaient l’huile , et effilaient leurs chemises dont ils tressaient des mèches. Des marchands, ainsi que je l’ai appris de leur bouche , en achetaient pour cent francs par jour à leurs femmes qui les exportaient , avec adresse, de la Conciergerie. Ils m’ont paru , par rapport aux autres hommes , ce que le loup est par rapport aux animaux domestiques ; ils méprisaient beaucoup les • révolutionnaires , nom donné par eux aux gens arrêtés pour affaires politiques, et les regardaient comme des hommes sans industrie.
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sans invention , sans courage , et capables de faire manquer une entreprise.
Malgré leur politesse et même leur amitié pour moi , malgré leur confiance la plus abandonnée , j’étais, au milieu de mes très-chers voleurs , navré de tristesse. Je ne trouvais aucun rapport entre mon prétendu girondisme et leurs crimes. Nous étions absolument privés de clarté ; l’air était méphitique , la malpropreté , le plus grand des fléaux, nous couvrait , pour ainsi dire , de nos propres immondices ; elles refluaient jusqu’à nous dans un terrain de douze pieds , et où nous avons été entassés souvent sept à lafois. Je savais assez bien, au moyen des arrivans , ce qui se passait à Bicètre , à la grande et petite Force , tous les vols que faisaient les petits voleurs ; mais j’ignorais ce que faisait le reste du monde ; j 'étais au secret le plus rigoureux , sans nouvelles de mes camarades d’infortune. On ne m’interrogeait point. J’eus d’abord recours à mon imagination , mais elle n’enfantait plus de prestiges. J’essayais d’évoquer la nature dans ce qu’elle a de plus riant , et d’embellir mes rêveries du charme de ses tableaux ; elle était sourde à ma voix. Les vei'S sulvans , faits entre un voleur assassin et un fabricateur de faux assignats , me prouvèrent , par le peu d’illumination dont ma tête était remplie en les composant, qu’elle était glacée aussi bien que mon cœur. C’est la peinture de la moisson , telle qu’elle se fait dans mon pays natal. De
quelle plus douce image pouvais-je chercher à embellir ma caverne !
Moissons , dont le zdph^ r, dans ces riantes plaines ,
Agitait en courant les vagues incertaines ,
Ccrès dans ses greniers appelle vos trësors ,
Et la seule Poraone embellira ces bords.
Déjà de vos épis l’appui long et fragile Va tombant sous la faulx du moissonneur agile.
Quelque temps du soleil épuisant tous les traits ,
De vos javelles d’or vous couvrez les guérêts.
Bientôt un bras nerveux vous enserre et vous lie.
Le glaneur suit de près la gerbe qu’il envie ;
Il s’anime au travail , et son tas va croissant.
L'avare laboureur l’éloigne en menaçant.
Tandis qu’un tendre enfant , guidé par la nature ,
Du pauvre qu’on outrage a ressenti l’injure ,
Et glissant vers la gerbe une innocente main ,
Fait de quelques épis l’honorable larcin ;
Sur le pas du glaneur il les sème avec joie.
Mais un fouet dans les airs éclate et se déploie ;
C’est un rustique char qui , pesamment traîné ,
Roule vers le hameau de gerbes couronné.
O fortunés travaux , scène heureuse et champêtre !
Avant la fin du jour vous allez disparaître ;
Où flottaient les moissons mes yeux ne verront plus ,
Que des chasseurs cruels dans la plaine accourus.
Pour moi, qui dans ces champs devenus solitaires ,
De l’amant de Procris fuis les jeuii sanguinaires ;
Paisible promeneur, je respecte en marchant L’humble chaume où l’oiseau se cache en palpitant.
J’abandonnai bientôt cette esquisse; mon imagination broncha , les moissons disparurent , et je me trouvai avec mes camarades les voleurs. Le désespoir s’emparait tout de bon de mon ame ; je
DE RIOUFFE
m’abstenais presque entièrement de nourriture , non que je fusse bien déterminé à mourir , mais je trouvais dans l’appauvrissement de mon sang une patience , une résignation que ne pouvaient me donner toutes les leçons de Sénèque et d’Epictète lui-même. Si je ne briguais pas précisément la mort , j’en acquérais au moins l’immobilité ; je restais sans peine quarante-huit heures couché sur le même côté : quand je mangeais, au contraire, commeun jour où je régalais mon camarade Pampin, mon sang reprenait son activité; je retrouvais de la rage et j’étais aux enfers. Une diète excessive me donnait un engourdissement qui n’était pas sans quelque charme : je me sentais cheminer vers la mort par la douce vole du sommeil , mais j’y allais en voyageur paresseux et à mon aise : je savais que je n’avais qu’à vouloir pour arriver au terme.
Vers les onze heures du matin , les verroux retentissent , les quatre ou cinq portes qu’il fallait ouvrir pour arriver jusqu’à nous , mugissent sous leurs gonds , et retombent avec fracas ; les nôtres s’ébranlent : on ouvre ; c’était Lebeau , concierge , qui venait lui-même me chercher pour l’interrogatoire. Un de ses eufans qui était avec lui, recule à la vue du cachot, et s’écrie avec la naïveté de son âge : Que c’est affreuse un cachot , papa ! Lebeau lui-même , homme bon et sensible , se tenait à une certaine distance , et détournait la tête, moins potir ne pas respli’er l’air pestilentiel qui s’en exlialait , que pour ne pas voir un spectacle si déplora])ie.
Pâle, défait, la barbe sale et longue, les habits couverts de la paille hachée qui , depuis treize jours, composait mon lit, je partis pour l’interrogatoire : il fut long, et peut-être plus vif que ne le permettaient l’humanité et l’état dans lequel j’étais. Je ne revins plus dans ma caverne, et je suis bien aise d’apprendre aux lecteurs que , peu de mois après , Fouquier - Tinville exila tous les voleurs de la Conciergerie , leur ancien domicile , et ne voulut plus y souffrir que la probité , les talens et les lumières : mon cachot fut supprimé comme trop malsain.
On me mit dans une autre partie de la Concier- ^ gerie. Je quittai l’antre du crime justement enchaîné, j’entrai dans le temple de la vertu persécutée (i). Vergniaux , Gensonné, Brissot , Ducos, Fonfrède,Valazé,Duchàtel et leurs collègues, furent les hôtes que je trouvai installés dans ma nouvelle demeure. Depuis une année entière que je l’habite, je ne cesse d’y voir l’ombre de ces grands hommes planant .sur ma tête et ranimant mon courage. Le sentiment de l’admiration fit place bientôt à celui de la reconnaissance. J’appris que c'était aux sollicitations de Ducos que je devais d’être sorti du cachot , c’est-à-dire la vie , bien triste présent , sans
(i) Dans sa nouvelle demeure, Riouffe occupait le n® i3: nous avons placé à l.i fin de ce volume un fragment où il donne une idée piquante des distractions que se procuraient les ra.alheureux lialiitans de ce séjour. Voyez la note (A).
( Note des édit. )
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DE RIOUFFE
doute , dans ces temps désastreux , mais dont il m’est bien doux de lui être redevable. 'L’aimable et intéressant jeune homme ! il m’avait vu une seule fois dans le monde , et il me fit l’accueil d’un frère.
La curiosité se réveille à ces noms fameux, mais j’ai peu de moyens de la satisfaire; j’arrivai deux jours avant leur condamnation , et comme pour être témoin de leur mort. La France et l’Europe connaissent leur procès, si l’on peut donner ce nom à la proscription la plus atroce ; il fut tout du long la violation la plus solennelle de tous les droits, jusqu’à leur ôter enfin celui de se défendre (i).
Tous ces athlètes vigoureux, qui réunissaient à eux seuls presque toute l’éloquence française , étaient entraînés dans l’arène, enchaînés de toutes parts; il leur était défendu de se servir de leurs forces. Vergniaux, une seule fois , avec cette flexibilité d’organe qui va remuer toutes les âmes , laissa échapper une étincelle de son talent : tous les yeux pleurèrent, la tyrannie pâlit et arracha le décret qui mit le sceau à la gloire des proscrits et à l’infamie des prescripteurs.
Ils étaient tous calmes sans ostentation , quoique aucun ne se laissât abuser par l’espérance;
(i) Lasourcc apres sa condamnation leur cita ce mot d’un’aucien :
« Je meurs dans un moment ou le peuple a perdu sa raison ; » vous, vous mourrez le jour où il l’aura recouvrée. »
. ' ( JVo/e railleur. )
5o ' MÉMOIRES
Leurs âmes étaient à une telle hauteur, qu’il était impossible de les aborder avec les lieux communs des consolations ordinaires. Brissot (i), grave et ré^ fléchi , avait le maintien du sage luttant avec l’infortune J et si quelque inquiétude était peinte sur sa figure, on voyait bien que la patrie seule en était l’objet. Gensonné , recueilli en lui-même , semblait craindre de souiller sa bouche en prononçant le nom de ses assassins. 11 ne lui échappait pas un mot de sa situation , mais des réflexions générales sur le bonheur du peuple , pour lequel il faisait des vœux. Vergniaux , tantôt grave et tantôt moins sérieux, nous citait une foule de vers plaisans dont sa mémoire était ornée , et quelquefois nous faisait jouir des derniers accens de cette éloquence sublime qui était déjà perdue pour l’univers, puisque les barbares l’empêchaient de parler. Pour Valazé, ses yeux avaient je ne sais quoi de divin. Un sourire doux et serein ne quittait point ses lèvres, il jouissait par avant-goût de sa mort glorieuse. On voyait qu’il était déjà libre et qu’il avait trouvé dans une grande résolution la garantie de sa liberté. Je lui disais quelquefois : « Valazé, que vous êtes friand dSine si belle mort , et qu’on vous punirait en ne vous condamnant pas ! » Le dernier jour, avant de monter au tribunal, il revint sur ses pas pour me donner une paire de ciseaux qu’il avait sur lui , en
{ I ) Voyez à la fin sa lettre à Barrère , note (B).
( Noie de C auteur. )
DE RIODFFE.
me disant : « C’est une.anne dangereuse , on craint que nous n’attentions sur nous-mêmes. » L’ironie digne de Socrate avec laquelle il prononça ces mots, produisit sur mol un cflet que je ne démêlai pas bien ; mais quand j’appris que ce Caton moderne s’ctait frappé d’un poignard qu’il tenait caché sous son manteau, je n’en fus point surpris, et je crus que je l’avais deviné ; il avait dérobé ce poignard aux recherches, car on les fouillait comme devins criminels , avant de monter. Vergniaux jeta du poison qu’il avait conservé , et préféra de mourir avec ses collègues.
Les deux frères Fonfrèdc et Ducos se détachaient de ce tableau sévère , pour inspirer un intérêt plus tendre et plus vif encore. Leur jeunesse, leur amitié, la gaieté de Ducos, inaltérable jusqu’au dernier moment (i) , les grâces de son esprit et de sa figure , rendaient plus odieuse la rage de leurs ennemis. Ducos s’était sacrifié pour son frère , et s’était rendu en prison pour partager son sort. Souvent ils s'embrassaient et puisaient dans ces embrassemens des forces nouvelles. Ils quittaient tout ce qui peut rendre la vie chère, une fortune immense, des épouses chéries, des enfans, et cependant ils ne jetaient point leurs regards en
(i) On peut en voir une preuve dans le pot-pourri qu’il fit peu de jours avant sa mort , et qu’on trouvera dans les Éclaircissémeiis (C).
( Note des idil. )
arrière, mais les tenaient fortement fixés sur la patrie et la liberté.
Une seule fois Fonfrède me prit à part, et, comme en cachette de sob frère, laissa couler un torrent de larmes aux noms qui brisent les cœurs les plus stoïques, aux noms de sa femme et, de ses enfans. Son frère l’aperçoit : Qu as-tu donc ? lui dit-il..*... Fonfrède , honteux de pleurer et rentrant ses lar-
r^jes : Ce n'est > rien y cest lui qui me parle Il
rejetait ainsi sur moi ce qu’il croyait la honte d’une faiblesse. Ils s’embrassèrent , et s’entrelaçant, ils devinrent plus forts. Fonfrède arrêta ses larmes qui coulaient, son frère arrêta les siennes prêtes à couler, et tous deux redevinrent vraiment Romains. Cette scène se passa vinj^t-quatre heures avant leur exécution .
Ils furent condamnés à mort dans la nuit du 5o octobre ( vieux style ) vers les onze heures. Ils le furent tous ; on avait en vain espéré pour Ducos et Fonfrède, qui peut-être eux-mêmes ne s’étalent pas défendus de quelque espérance. Le signal qu’ils nous avaient promis nous fut donné. Ce furent des chants patriotiques qui éclatèrent simultanément, et toutes leurs voix se mêlèrent pour adresser les derniers hymnes à la liberté ; ils parodiaient la chanson des Marseillais de cette sorte :
Contre nous de la tyrannie Le couteau sanglant est levé , etc.
Toute cette nuit affreuse retentit de leurs
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DE niODFFE.
chants ( i ) , et s’ils les interronipaienl , c’était pour s’entcetenir de leurj patrie , et quelquefois aussi pour une saillie de Ducos. . , •
C’est la première fois qu’on a mas^cré en masse tant d’hommes extraordinaires. Jeunesse, beauté, génie , vertus , talens ,* tout ce qu’il y a d’intéressant parmi les Itommes, fut englouti d’un seul coup. Si des cannibales avaient des représentans , ils ne commettraient point un pareil attentat. Nous étions tellement exaltés par leur courage , que nous ne ressentîmes le coup que long-temps après qu’il ^t porté. ^
^ Nçnis marchions à grands pas, l’ame triomphante de voir qu’une belle mort ne manquait pas à de si belles vies, et qu’ils remplissaient d’une manière digne d’eux la seule lâche qu’il leur restât à remplir , celle de bien mourir ; mais quand ce courage, emprunté du leur, se fut refroidi , alors nous sentîmes quelle perte nous venions de faire. Ije désespoir devint notre partage; on se montrait en pleurant le misérable grabat' que le grand Vè'rgniaux avait quitté pour aller, les mains liées, porter • sa tête sur l’échafaud. Valazé, Ducos et Fonfrède étaient sans cesse devant nos yeux. Les places qu’ils
(i) C’est ainsi que plusieurs malheureux sc piéparèrent à la iitoi't, dans ce temps oii rien n'attachait plus à la vie, excepté les nllcctions de famille. Nous avons conservé une romance touchante, pleine à l.i fois de résignation et de sentimens. Voyez la jiote (O) à la Tin du volume.
( Nv/c des edit. )
MÉHOIBES
occupaient devinrent l’objet d’ùne Vénération religieuse , et l’aristocratie même se faisait montrer^ avec empressement et respect , les lits où avaient couché ces grands hommes.
O vous les premiers de nos citoyens , tous n’avez eu d’autres torts que de naître dans un siècle de Loue , et d’avoir eu le courage de la vertu dans la plus prostituée des cités ! Elle aura beau vôus élever des statues, et chercher à dérober, sous leufs piédestaux, la place où vous fûtes immolés, ce qu’elle fera, si sa destinée est d’être libre enfin, jamais elle n’effacera les marques de votre sang qui déposeront contre elle aux yeux de l’univers et de la postérité. Vous êtes morts comme des hommes qui avaient fondé la liberté républicaine, et avec lesquels elle devait s’éclipser. Vous brillez au milieu de tant de lâcheté et d’incivisme, comme Caton et Brutus au milieu du sénat’ corrompu.
Cent mille Français furent immolés sur votre tombe; l’ordre social s’écroula, et la tyrannie régna sur des cadavres ; nos plus belles cités détruites ou ravagées , une ^année d’hon'eurs inconnues jusqu’alors au monde, ont suivi votre perte et gravé 'votre apologie en traits inefiàçables sur les tables de l’histoire.
Plusieurs d’entre eux ont remis leur défense entre des mains fidèles : fasse le ciel qu’au milieu de la terreur universelle , elles soient restées courageuses dépositaires de ces trésors inestimables , et qu’ils ne soient pas perdus pour la postérité !
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QK RIOUFFE.
Dns le côte' H de la Conciergerie où je viens de dire que j’avais été placé, était la prison des femmes, séparée de celle des hommes par une grille . Les prisonniers communiquaient avec elles à travers cette grille, et les fenêtres de deux chambres à rezde-chaussée qui donnent sur leur cour. C’est là que j’ai vu eqgloutir une foule innombrable de victimes, de tout âge et de toute condition. Le sangdes vingtdeux fumait encore , lorsque la citoyenne Roland arriva. Bien éclairée sur le sort qui l’attendait, sa tranquillité n’en était point altérée. Sans être dans la fleur de l’âge, elle étaitencorepleined’agrémens; elle pétait grande et d’une taille élégante. Sa physionomie était très-spirituelle; mais ses malheurs et une longue détention avaient laissé sur son visage des trac'es de mélancolie , qui tempéraient sâ vivacité naturelle. Elle avait l’ame d’une républicaine dans un corps pétri de grâces et façonné par une certaine politesse de cour. Quelque chose de plus que ce qui se trouve ordinairement dans IcS yeux des femmes, se peignait dans ses grands yeux noirs pleins d’expression et de douceur; elle parlait souvent à la grille avec la liberté et le courage d’un grand homme. Ce langage républicain, sortant de la bouche d’une jolie femme française dont on préparait l’échafaud, était un des miracles de la révolution auquel on n’était point encore accoutumé. Nous’ étions tous attentifs autour d’elle dans une espèce d’admiration et de stupeur. Sa conversation était sérieuse sans être froide; elle s’exprimait
avec une pureté , un nombre et une prosodie, qui faisaient de son langage une espèce de musique dont l’oreille n’était jamais rassasiée. Elle ne parlait jamais des députés qui venaient de périr , qu’avec respect, mais sans pitié efféminée, et' leur reprochant même de n’avoir pas pris des mesures as- Éez fortes. Elle les désignait le plus ordinairement sous le nom de nos amis; elle faisait souvent appeler Clavière pour s’entretemr avec lui. Quelquefois aussi son sexe reprenait le dessus , et du voyait quelle avait pleuré au souvenir de sa fille et de son époux. Ce mélange d’amollissement' naturel et de force la. rendait plus intéressante. La femme qui la servait me dit un jour : Devant vous elle rassemble toutes ses forces, mais dans la chambre elle reste quelquefois trdis heures appujée sur sa fenêtre à pleurer. Le jour où elle monta à l’interrogatoire; nous la vîmes pa.sser avec son assurance ordinaire : quand elle revint, ses jeux étaienthumides; on l’avait traitée avec une telle dureté, jusqu’à lui faire des questions outrageantes pour son honneur, qu’elle n’avait pu retenir'ses larmes tout en exprimant son indignation. Un pédant mercenaire outrageait froidement cette femme célèbre par son esprit, et qui , h la barre de la Convention nationale, avait forcé, par les grâces de son éloquence , ses ennemis à se taire et à l’admirer. Elle resta huit jours à la Conciergerie, et sa douceur ' l’avait déjà rendue chère à tout ce qu’iby avait de prisonniers qui la pleurèrent sincèrement.
DE RIOUFFE
Le jour où elle fût condamnée , elle s’était habillée en blanç et avec soin : ses longs cheveux noirs tombaient épars jusqu’à sa ceinture. Elle eût attendri les cœurs les plus féroces ; mais ces monstres en avaient-ils un ! D’ailleurs elle n’y prétendait pas , elle avait choisi cet habit comme symbole de la pureté de son aifte. Après sa condamnation, elle repassa dans le guichet avec une vitesse tenait de la joie. Elle indiqua par un signre démonstratif qu’elle était condaninée à mort. Associée à un homme que le même sort attendait , mais dont le courage n’égalait pas le siei|^, elle parvint à lui en donner avec une gaieté si douce et si vraie, qu’elle fît naître le rire sur ses lèvres à plusieurs reprises. ' ,
A la place du supplice , elle s'inclina devant la statue de la liberté , et prononça ces paroles mémorables : O liberté ! que de crimes on commet en ton nom! •
.Elle avait dit souvent que son mari ne lui survivrait pas. Nous apprîmes dans nos cachots que sa prédiction était justifiée , et que le vertueux Roland s’était tué sur une grande route , indiquant |)ar-là qu’il avait voulu mourir irréprochb le envers l’hospitalité, courageuse.
Mort cœur , qui devait être déchiré par tant de tenaillemens dans cette horrible demeure, n’a point connu/ de doideur plus amère que celle que me causa la mort de cette femme à jamais célèbre. Le souvenir de son . assassinat s’unira daris mon
ame à celui de' mes infortunée ai^iS) pour l’en-' velopper jusqu’au tombeau d’un deuil inconsolable.
,Qu’on me peraiette d’intervertir ici l’ordre des temps, pour faire un rapprochement qui s’offre de lui-même. Roland s’arrache la vie, et ne survit point à une épouse digne de lui. Peu de mois après, Clavière , né dans une république ancienne, et fils, adoptif d’une république nouvelle qui lui destine la, ciguë, s’enfonce un couteau dans le cœur, en citant ces vers de Voltaire :
Les crimÎD^ tremblans sont traînés au supplice;
Les martels généreux disposent de leur sort.
Sa femme l’apprend, et s’empoisonne après avoir consolé ses enfans et mis ordre à ses affaires. Ici c’est l’époux qui se précipite volontairement dans la tombe d’une épouse cherie; et là c’est l’épouse qui refuse de survivre à son mari. O étincelles de vertu républicaine , vous sillonnez ces longues ténèbres où la France a été plongée pendant plus, d’une année entière! vous élevez l’ame que \ous consolez de cet amas de bassesses et de crimes dont l’histoire craindra de salir ses pages!
Sous une lampe funéraire, au bout d’un long corridor, ce vieillard auguste me prend à part. 11 venait de lire la liste de ses témoins, et d’y trouver en tête ses plus féroces ennemis, entre autres Ar-> thur, cet étranger devenu membre de la commune de Paris, et encore plus factieux et plus sanguinaire
DG BIOUFFE.
quelesHobertetlesChaumette. « Cesontdes assassins, me dit-il, je veux me^ dérober à leur fureur. » Alors commence l’entretien le plus grave et le glus réfléchi sur les moyens de se déban’asser de la vie. 11 calcule les coups et la manière la plus sûre de se percer le cœur. Illustre Géneyoisî je fus digne de toi; je t’entendis, sans pâlir, délibérer sur ta mort ; j’approuvai ta résolution républicaine ; je vis le couteau se promener sur ta poitrine, et ta paain assurée marquant la place où tu devais te frapper. Je t’eusse imité ; mais , comme toi , je n en
avais pas reçu le signal. Enfin il me quitte Au
bout d’un quart - d’heure il n’était plus. On le trouva rendant le dernier soupir dans^a chambre, où il s’était enfermé pour consommer son des^ sein.
Des jurés du tribunal révolutionnaire furent appelés. L’apparition subite de ces monstres qui nous dévoraient chaque jour en détail , leur air affreux , leui*s bonnets rouges qui nous semblaient teints de ^ notre propre sang, leur langage grossier, leur joie barbare ; d’un autre côté ce corps d’un vieillard dont le front chauve, la bouche entrouverte et les yeux à peine fermés , retenaient encore quelques traces d’une vie qu’il venait de terminer lui-même: tout cet horrible spectacle sera long-temps devant mes yeux.
Peu de temps après la mort de la citoyenne Roland, je serrai dans mes bras Girey-Dupré et Boisguyonquiai’rivaientde Bordeaux, tout meurtris de
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loure fers. Je' ne parlerai j^oint du courage de GirCy- Dupré : ce mot suppose un effort; je dirai seulement qu’il est mort sans y faire attention ; ses fers n’avaient rien changé à sa gaieté ouverte et franche.
Il avait la même fleur de santé que je lui* avais toujours connue ; ü s’abandonnait sans réserve aux moindres amusemens. Tout entier au plaisir d’être, on eût dit qu’il ignorait qu’il était dans les fers et que l’échafaud l’attendait. A l’interrogatoire il ne répondit que ces mots ; J’ai connu Brissot, j’atteste qu’il a vécu comme Aristide , et qu’il est mort , comme Sitlney , martyr de la liberté. Une réponse courageuse désarme les grandes âmes , elle irrite la médiocrité. C’est l’effet que produisit celle de Girey- Dupré. On interrompit là son interrogatoire ; et dans son acte, d’accusation, on consigna comme criminelle cette réponse qui le couvre de gloire. Il n’alla point à la mort, il y vola (i). En montant au jugement, il leur offrit la victime toute préparée pour le supplice; il avait ouvert le col de sa chemise, et parût ainsi à l’audience. Sa raison ferme et ^ inébranlable aux lâches séductions de l’espérance , lui avait démontré qu’il n’y avait plus qu’à présenter sa tête. Si l’on se rappelle le talent qu’il an- • nûnçait dans le Patriote Français; si d’un autre
(i) L’auteur d’une-rclation , qui regarde aussi la Conciergerie , cite im trait frappant de riinpatiencc qu'on montrait quelquefois alors pour aller à l'échafaud. 'Voyez la note (IC).
I , ( Note dps édit- )
DE RIOIÎFFF.. ■ Cl
côte, l’on considère tant de j^randcur d’ame.dans un jeune lionune de vingt-quatre ans, ou sentira qu’il n’est point de perte plus cruelle pour un pays libre , que celle d’un jeune citoyen qui donnait dé si belles espérances. Doué d’une moralité profonde, il pouvait honorer les places les plus importantes. Il était, pour m’exprimer ainsi, de cette étoffe dont on fait de vrais magistrats dans une république. On l’a moissonné dans I9 flaur jde son âge ; c’est un crime irréparable envers la patrie. ^ ’ ^
Voici un couplet qu’il fit peu de momens avant de monter au tribunal. - • , . . '
Poui' nous quel triomphe dclataut ! ^ ,
> Martyrs de la liberté sainte , >
L’immortalité nous attend.
Dignes d’un destin si brillant , '
A l’échafaud marchons sans crainte ; ,
L’immortalité nous attend.
Mourons ponr la patrie, ' •
C’est le sort le plus beau , le plus digne d’envie. ■ ‘
Boisguyoii était un philosophe pratique, d’une .vertu douce et bienfaisante ; recueilli en lui-même', il travaillait sans cesse à se rendre meilleur; son esprit était fort cultivé;, il passait pour avoir dirigé toutes les opérations de Beysser sous lequel il commandait. Mais, comme en toute chose il était enneiui de l’ostentation , on ne le nommait presque jamais , ou nàême pas du tout. Ce sont de ces mérites qui n’ont rien à démêler avec le vulgaire, et que Tobservateur philosophe se plaît à contempler dans l’espèce de coque my térieuse' où ils s’enve-
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62 ^ MÊMOIBES
loppent. Pour le peindre en un mot, il avait de^ pièces qui eussent pu servir à sa justification , mais compromettre des personnes qui n'étaient point ses amis , et qu’on eût plutôt soupçonnées de vouloir le sacrifier! Il brûla ces pièces, de peur d’être tenté d’en faire usage. - ‘ >
Son patriotisme constant n’avait guère dû être autre chose en aucun temps que de la philantropie. Mais son ame n’étaifc pas d’une trempe aussi forte que celle de Girey-Dupré ; il écrivit à Robespierre sqr lequel il n’était pas' encore tout-à-fait détrompé. Il lui rappelait dans sa lettre que, dans des temps où ils étaient menacés, il avait protégé ses jours: Le tyran l’î^vait oublié ; il ne répondit point et ne daigna pas faire un signe pour l’ârracher à ses bourreaux.
Vers le même temps on amena Bailly , l’homme de la révolution le plus heureux en honneurs, et celui dont l’àgonie fut la plus douloureuse. Il épuisa la férocité de la populace dont il avait été l’idole, et fut lâchement abandonné par le peuple qui n’avait jamais cessé de d’estimer. Il est mort, comme le juste de Platon ou comme Jésus-Christ, au milieu de l’ignominie : on cracha sur lui ; on brûla un drapeau sous sa figure ; des hommes furieux s’approchaient pour le frapper, malgré les bourreaux indignés eux-mêmes de tant de fureur. On le couvrit de boue. Il fut trois heures à la place de son supplice , et son échafaud fut dressé dans un tas d’ordures. Une pluie froide , qui tom-
DE RIOCFFE.
• bail à .verse , ajoutait encore à l’horreur de sa situation ; les mains liées derrière le dos , oblige de ravaler l’humeur qui s’écoulait de son nez , il demandait quelquefois le terme de tant de maux ; mais ces paroles étaient proférées avec le calme d’un des premiers philosophes de l’Europe. 11 répondit à un homme qui lui disait : « Tu, trembles, Bailly! — Mon ami, c’est de froid. » Si on demande d’où nous sommes si bien instruits, qu’on sache que c’était par le moyen du bourreau qui, peibr dant une année entière , n’a cessé un seul jour d’être appelé dans cette horrible demeure, et quiracotitaitaux geôliers ces abominables et admirables circonstances. ,
Si je m’abandonnais à la tâche douloureuse de nommer individuellement tous les êtres intéressans sacrifiés dans cette boucherie, à parler de leur courage et de leurs vertus, j’entasserais des volumes. Qu’on sache seulement que le mépris de la mort était devenu une chose triviale ; et que Socrate, au milieu de quatre mille personnes de tout âge et de tout sexe que j’ai vu massacrer en un an , n’aurait été remarqué que par son éloquence et ses discours sublimes sur l’immortalité de l’ame.
Encore se 'trouvait-il quelquefois des hommes qui s’exaltaient à leurs derniers momens , et découvraient à leurs camarades d’infortune un monde nouveau dont ils. croyaient déjà être les babitans. , . ' , ^
Lamourette, évêque de' Lyon , connu par quel-
qucs bous ouvraf'cs et une grantle érmlitiou ecclc- • siastiquc , son arrêt de mort devant lui , nous parla si fortement sur cette matière , qu’il ramena plusieurs incrédules à son système et fit couler les larmes de tous les yeux. « Non, mes amis, s’écriait-il, on ne peut tuer la pensée.)) Sa voix était élevée et son regard animé j c’est avec ces accens que Socrate parlai l sans doute . C’est Lamourette qui disait aussi : (/Qu’est-ce que la guillotine? une chiquenaude sur le col. M C’était encore un fédéraliste.
11 avait, dans un discours fort éloquent, tâché de mettre ses concitoyens en garde contre les manœuvres de l’anarchie , et tenté de rallier tous les cœurs aux principes et à la morale. Fouquier-Tlnville lui prouva que c’était le comble de k scélératesse, et le livra à scs bourreaux.
Si quelques-uns parmi nous étalent entraînés vers les idées religieuses par un attrait invincible, il en était d’autres qui se faisaient gloire de déployer le fanatisme de l’irréligion. Tous ces instrumens de la scélératesse de Robespierre, et qu’il s’amusait quelquefois à briser , mouraient dans l’athéisme le plus jactancieux et dans les Imprécations. Ainsi mouru-, rent les Grammont père et fils, les Momoro, les Vincent, les Hébert, les Lebourgeois, les Ronsin, eiifans perdus d’un parti qu’ils forcèrent , tout abominable qu’il était, à désavouer leui-s fureurs et presque à en rougir.
L’infortuné Camillc-Dcsmoullns mourut indigne de la lâcheté du peuple, et furieux' d’avoir été la
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DE RIOüFFE.
dupe de Robeôpierre auquel il avait immolé les plus éclairés de ses collègues et surtout les plus purs; il n’avait jamais eu d’autre mérite que celui d’être un écrivain amusant, et fut constamment le parasite et le preneur de tous les partis qui dominaient. Il marcha toujours sous la bannière d’un hettnme , jamais sous celle de la vertu et de 'là vérité, soit par faiblesse de tête ou autrement; il avilit le caractère de représentant et de citoyen par la lâcheté avec laquelle il endura les outrages de Robespierre; sOn f^ieux Cordelier\ini\roT^ tard; il ne s’éleva pa$ à la hauteur de ce qu’il avait écrit , et montra , dans tout son jour, qu’on peut être le plus pitoyable des hommes et un écrivain très-piquant. Il avait beaucoup d’imagination et nul jugement. Généralement il y 'a eu trop d’hommes à imagination dans cette dernière législature : c’est entasser des matières combustibles dans un édifice public. Son- inconséquence était telle qu’il ne vit pas que sa femme, dénoncée comme inspiratrice, était par cela seùl perdue infailliblement. Il dit en revenant de l’audience : « Je crains qu’ils ne fassent arrêter * ma femme. » Heureuse imprévoyance au reste qui l’empêcha d’emporter au tombeau la plus horrible douleur qui puisse atteindre l’ame, celle •' de causer la perte de cë’qui nous est cher!
Mais est-ce à moi qu’il appartient de le juger avec sévérité , moi qui ai vu l’effet que les feuilles du Vieux Corrfe/rer produisirent au milieu de nous ?
Une seule fois, sous cet affreux régime de Robes-
MKMOIBES
pierre, le signal de la clémence fut oflfert aux Français accablés et noyés dans leur sang ; et ce fut la main de Camille-Desmoulins qui le présenta. Sa voix semblait nous rappeler à la lumière et nous dire : « Il est encore des cœurs humains. » Son généreux dévouement lui coûta la vie. Nous devons ofiblier ses eireurs et pleurer sa perte (i). Laissons à la postérité le soin de prononcer.
£n effet, peu de jours après, nous la vîmes arriver , sa veuve si intéressante et si douce ; elle était encore dans le vertige de la douleur j elle marchait et regardait comme Nina. O jeu bizarre des révolutions! La veuve Hébert et la veuve Camille- Desnioulins , dont les maris venaient de se traîner à l’échafaud, s’asseyaient souvent sur la même pierre dans la cour de la Conciergerie, et pleuraient ensemble. Elles furent bientôt les rejoindre.
Danton , placé dans* un cachot à côté de Wes^ termann, ne cessait de parler, i^oins pour être entendu de Westermann que de nous. Ce terrible Danton fut véritablement escamoté, par Robespierre. 11 en était un peu honteux; il disait, en regardant à travers ses barreaux, beaucoup de choses que- peut-être il ne pensait pas ; toutes ses phra-
(i)S’il Dous est possible , comiiie nous l’espdrons, de publier un jour quelques numéros inédits du Vieux Cordelier, on verra que le sentiment d'humanité qui les dictait alors à Camille DesmouUas méritait eu effet les regrets que l’auteur donne à sa mémoice. ... { Note des édit. )
• DK RIOUFFE. Oy
ses étaient entremêlées de jm’emens ou d’expressions ordurières.
En voici quelques-unes que J’ai retenues ;
« C'est à pareil Jour que J’ai fait instituer le tri- » bunal révolutionnaire ; mais J’en demande par- » don à Dieu et aux hommes : ce n’était pas pour » qu’il fût le fléau de l’humanité ; c’était pour pré- » venir le enouvellement des massacres du 2 » septembre , » Etrange langage dans la bouche de Danton! ^ ' ,.r
(( Je laisse tout dans un gâchis épouvantable : J) il n’y en a pas un qui s’entende en gouver- » nement. Au milieu de tant de fureurs. Je ne suis » pas fâché d’avoir attaché mon nom à quelques » décrets qui feront voir que Je ne les partageais pas.
. » Si Je laissais mes Jambes à Couthon, on pour- » rait encore aller quelque temps au comité de sa- J) lut public. . ; : . • I
» Ce sont tous mes frères Caïn. Biâssot m’aurait » fait guillotiner comme Robespierre. -,
, » J'avais ujn espion qui ne me quittait pas. . • . ;
M Je savais que Je devais être arrêté.
» Ce qui prouve que Robespierre est un, Néron, » c’est qu’il n’avait Jamais parlé à Camille-Des- » moulins avec tant d’amitié , que la veille de son » arrestation. ' ,
» Dans les révolutions, l’autorité reste aux plus » scélérats. , ■ • ■ i. ..
» 11 vaut mieux être un pauvre pêcheur, que de » gouverner les hommes.
68 MéMOlBKS
» Les f bêtes , ils crieront : f^/Ve ta républi-
» que ! en me voyant passer. »
Il parlait sans cesse des arbres, de la campagne et de la nature. r
' Lacroix, fort embarrasse de son maintien , semblait, plus que tous les autres, tourmente de la conscience que tous les malheureux qu’il voyait, c’e'tait lui qui les avait faits. 11 affectait un étonnement qui 5, ne pouvant être réel, remplissait d’indignation ceux qui en étaient témoins. Il avait l’air de s’attendrir sur le sort de tant de victimes. « Pourquoi cette foule de jeunes filles dans les fers ? » s’écriait-il. Tout le surprenait, et la forme du. tribunal, et le régime .si dur des prisons, et le nombre des prisonniers. « Quoi! lui dit un d’entre eux , jamais des charretées de victimes, se rencontrant sur vos pas', ne vous ont appris qu’il y avaitdans Parisune boucherie d’hommes I — Non, répondit-il, je n’ai jamais rencontré des charrettes.» 11 avait été un des plus aixiens promoteurs des institutions révolutionnaires. Si son ignorance n’eût pas été feinte , elle n’en eût pas été moins odieuse. Génies destructeurs qui lancent les fléaux parmi les hommes, et ne daignent pas s’informer de leurs progrès!
Honte d’avoir été trahis par leur parti , honte de se trouver au milieu de leurs victimes dont ils ne pouvaient comprendre la modération à leur égard, telle était l’expression générale de leur figure : peu ou point de sollicitude pour la patrie . Ils mouraient en cherchant à démêler le fil des in-
DE EIOUFFE.
‘trigues qui les avaient perdus , et comment il était arrivé qu’ils ne fussent pas restés les plus forts. Danton, le véritable géant de ce parti, et qu’il ne faut confondre avec aucun d’eux , généralisait davantage ses idées.
Fabre d’Eglantlne, malade et faible, n’était occupé que d’une comédie en cinq actes, qu’il disait avoir laissée entre les mains du comité de salut public , et de la crainte que Billaud -Varennes ne la lui volât..
L’orateur du. genre humain, l’ennemi personnel de Jésus-Christ, Clootz, est mort comme il avait vécu , mais avec un courage que je ne lui eusse jamais soupçonné. Il était, avec la tom’be Hébert. Ces misérables se reprochaient leur mort. Clootz prit la parole , et, d’une voix haute,, leur cita tout au. long ces vers, si connus
Je râlais celte nuit que de mal consumé ,
Côte à côte d'un gueux on m’avait inhumé ;
Et que blessé pour moi d’un pareil voisinage ,
En mort de qualité je lui tins ce langage.
Ij’àpologue eut son eifet , on redevint amis et Clootz, qui se mourait de peur qu’un d’eux ne crût en Dieu, prit la parole et leur prèchaule matérialisme jusqu’au dernier soupir.
Si je dis d’Hébert qu’il a été lâche et qu’il implorait la mort qu’il n’avait pas le courage de se donner , ‘qui s’en étonnera? Ce scandaleux fabricateur de feuilles ordurières , qui avait volé jadis à la porte d’un spectacle , ce misérable factieuj^
qui n’avait pu dépouiller là bassesse de son caractère, quoiqu’on l’eût élevé aux magistratures, est mort comme la femmelette la plus faible. 11 tomba plusieurs fois en défaillance; il était honteux et humilié. L’instruction de son procès l’avait rendû à toute sa turpitude première ; il n’y avait été question que de chemises et d’efièts volés. C’est ainsi que Paris choisissait ses magistrats à cette époque. Il mourut cependant pour des crimes imaginaires , lui qui en avait tant commis de réels : un pareil tribunal innocente tous les coupables , et les Hébert eux-mêmes. La conspiration dans laquelle on l’enveloppa, n’était pas plus réelle que toutes les conspirations imaginées par le comité dé salut public. Lorsque le crime est dans le gouvernement, on n’ose plus le punir sous son véritable nom ; et c’est par les procédés des tribunaux qu’on acquiert la démonstration qu’il y a tyrannie.
Une singularité très-frappante, c’est que Danton, Hébert, Chaumette et Robespierre ont été dans le même cachot : tant de travaux, de dissimulations , d’extravagances et de crimes, ont abouti à leur conquérir quatre pieds de terrain à la Conciergerie, et une planche à la place de la Révolution.
Danton y parlait beaucoup , et s’eflbrçait de donner à ses phrases une tournure précise et apophthegmatique, propre à être citée.
Hébert y tombait en défaillance. Robespierre, étendu sur un lit de douleur , avait l’air de se ré-
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DE HIODFFE»
veiller d’un long rêve. Il était foulé aux )p4eds des guichetiers. Je ne prétends pas mettre Robespierre en opposition avec Danton. Le premier était un' fou sanguinaire; il avait l’esprit d’un procureur et l’ame de Sylla; c’est ùn monstre à part, qu’on ne peut comparer à rien. Danton était très-pervers,, mais il avait quelques sentimens d’homme dans lé cœur. Il avait Tinstinct du grand plutôt qu’il n’avait du génie. L’exagération était dans sa tête, au point qu’il proposa de mettre tous les aristocrates hors de la loi ; il imagina lè tribunal et l’armée révolutionnaires ; mais il ne dirigea rien , et fut accablé par sa propre découverte , comme un enfant <^ui joue avec de la poudre à canon; il avait senti le besoin de créer l’obstacle et la résistance : en cela il vit peut-être en grand. Il fut exagéré, funestje, inconséquent., cruel dans les moyens qu’il ne put ni régulariser ni prévoir; en cela il fut un homme au-dessous du médiocre, et un des fléaux de l’humanité.
Si l’Assemblée -constituante eût senti le besoin d’êlre révolutionhaire , avec lés grands génies qu’elle possédait, elle eût épargné bien des ntaux à la France. Des hommes grossiers et ignorans', avec ce mot, ont manqué de tout perdre, jusqu’à la liberté.
Je le répète : Marat franchit dû premier pas l’intervalle immense qui sépare un État monarchique d’un État démocratique , et arriva le premier à la loi agraire ; c’est ce qui le rendit si. fort.
C; ■■üzf-r' G(ï:)gle
Danton, craignant sans cesse cpe le char révolutionnaire n’allàt pas assez vite, unit dessus tant de chevaux qu’il fut enaporté daiis les abîmes , et lui-même écrasé sous les roues.
Robespierre hérita de tous deux et s’empara de leurs moyens ; mais ces moyens étaient mauvais en eux-mêmes èt le perdirent. Quant à lui, il n’inventa rien ; il dut toute sa force à la délation. -
Marat fut tribun, Danton démagogue, Robespierre délateur*.
Ce qu’on appelle le parti de la Gironde , eut des lumières et de la probité ; ce fut , à proprement parler, le parti des républicains ; mais les talens y étaient répandus avec une telle profusion, qu’il n’avait point-de chef et ne pouvait en avoir. Qu’on pèse cette observation !
Un autre personnage, qui n’a point été connu et qui appartient à l’histoire, autant pour le moins que la plupart des députés que je viens de nommer, c’est L’Admirai. J’ignore sous quelle. couleur on s’est plu à peindre cet homme. Voici ce que je sais de lui et ce que je puis certifier.
Lorsqu’il arriva dans la Conciergerie , précédé par le bruit du coup qmjl avait tenté sur Collotd’Herbois, les guichetiers se précipitèrent vers lui , comme ils l’auraient fait sans doute vers Damiens et Ravaillac. En effet, n’était-ce pas un des rois du comité de salut public , aux jours duquel on avait voulu attenter? Ils l’accablèrent de reproches et de questions. Ferme et inébranlable au milieu de
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DE RIOUFFE
leurs injures , il leur tépondit : « Quand je vous dirais les motifs qui m’ont porté à exécuter un pareil dessein, vous ne m’entendriez pas. w
On mit avec lui dans son cachot un prisonnier condamné aux galères pour vol, et qu’on employait par grâce aux travaux les plus grossiers de la prison. Il y était placé comme mouton, c’est-à-dire espion , mais il ne put rien tirer de lui , sinon qu’il avait voulu servir sa patrie. Ce serait une étrange méprise cependant chez une grande nation, et digne en tout de cette désastreuse époque , que de mettre sous les mêmes verroux ses Brutus avec ses galériens , et de confondre ses Scévola avec ses Cartouche : la postérité jugera. Quoi qu’il en soit, L’Admirai , si c’était un Brutus, n’a dû son courage qu’à l’instinct naturel. 11 paraissait n’avoir pas reçu une éducation plus soignée que celle qu’on donne ordinairement aux artisans. Il puisa dans la force de son ame ce que Brutus avait puisé dans les leçons du Portique. Il monta plusieurs fois pour être confronté. C’était un homme petit , mais inusculeusement et fortement constitué : son maintien et sa ligure étalent d’une austérité extrêmement sévère et triste. A la vue d’une trentaine de personnes avec lesquelles on le confrontait , il s’écria : « Que de braves citoyens compromis pour mol ! c’était le seul chagrin qui pût m’atteindi’e , mais il est bien vif. » Il assura qu’il avait conçu seul sou projet. « Qu’y a-t-il donc là de si difficile à comprendre? leur disait-il. Ne sont-ce pas des tyrans
Puis , s’en allant gravemént après la confrontation, il entonna d’une voix forte’:
Plutôt la mort que l’esclavage ,
■ ' C’est la devise des Français. '
Ces faits m’ont été attestés par une femme qui , toute Robespierriste qu’elle était, fut mise en jugement et condamnée avec lui , pour lui avoir acheté des meubles, il y avait environ quatre mois. Nulle autre relation, nul autre rapport ensemble. Quelque accoutumé qu’on soit à ces traits d’une barbarie sans exemple, on en est toujours étonné (i).
Ce qui n’étonne pas moins et fait frémir d’horreur, c’est le procès de la jeune fille Renaud, qui alla avec lui à la mort. Cette jeune fille , qui seni-r blait avoir quelque exaltation dans les id ées, etmême quelque désordre par le mouvement égaré de ses yeux, n’avait point eu le dessein de tuer Robespierre'; elle n’avait pas la moindre arme offensive sur
(i) "Voici un Irait non moins caractéristique, et qui prouve que Robespierre ne manquait pas d’imitateurs. Il s’agit d’un ]eutiè homme arrêté à Brivc par ordre d’un certain Despres , fougueux jacobin.
« Depuis dix ans, dit l’auteur du récit, il ne résidait plus à Brive; après la suppréssion des aides oii il était employé, il s’attacha à un bienfaiteur qu’il trouva aux environs de Tours. Étan't sur le point de s’y marier avec une femme riche et aimable -, il était venu prendre des arràngemens'avec sa famille, muni de certificats de mœurs civiques et d’un passe-port. Despre* le trouvant dans la me : Mon ami , lui dit-il -, je /’ apprend» que ta fi'gun me Héplaùj et qu’en conséquence je t’enverrai ce soir à la maison d’arrêt^ tenir compagnie à ton cousin Faurie; ce qui fut exécuté. »
( Note des édit)) *
DE UIOOEFE. 7 5
elle. Pour ses opinions, elles étaient mauvaises; mais quel rapport entre des opinions mauvaises et l’échafaud? Cependant on l’arrête; on la plonge dans des cachots. 11 semble qu’on va inventer de nouveaux supplices, pour prouver au tyran combien ses jours sont sacrés. Tout’ce qui connaît cette malheureuse jeune fille doit périr, son père, ses parens,ses amis, ses connaissances; ses frères qui répandent leur sang aux frontières, sont amenés chargés de fers pour le verser sur l’échafaud, et s’ils échappent, c’est parce que , trop avides d’assassiner leur famille, on n’a pas eu la patience de les attendre. Soixante personnes , que la petite Renaud n’a jamais vues, aussi innocentes quelle, et dont la plupart étaient en détention depuis six mois, l’accompagnent k la mort comme complices, et couvertes d’une chemise rouge. Samaison, la rue entière qu’elle habitait, ne vont-elles pas être raSées? Examinez, sous Tibère, la conduite de ce sénat qui le 'fatiguait par sa bassesse , et vous ne trouverez rien de marqué au coin d’une adulation plus féroce. Cette conduite du gouvernement d’alprs et du tribunal révolutionnaire surpasse tout ce que Tacite en raconte : ainsi , comme ils ont donné Fexemple de lâ plus grande férocité, ils l’ont aussi donné de la plus grande servitude.
Mais voici assez de faits particuliers , il est temps de peindre l’esprit qui n’a cessé'd’auimer ce tribunal abominable, et les scènes d’horreur qui se sont renouvelées dans la Conciergerie. On croyait as-
sez généralement , avant le aa prairial » que ce tribunal conservait quelques formes; mais )e puis attester qu’il n’a jamais été,qu’uii tribunal de sang, ne suivant d’autres lois que son caprice, ou la férocité des tyrans auxquels il n’a jamais cessé d’être vendu : j’en ai la preuve dans les différens ■jugemens dont j’ai eu connaissance pendant une année de détention. Il est vrai qu’il ne poussa pas tout-à-coup l’impudence jusqu’à entasser, comme Caligulay dans un même procès , au nombre de soixante ou quatre-vingts, des hommes qui ne s’étaient jamais connus, et jusqu’à les juger en une heure ; mais s’il était moins scandaleux , il n’était pas moi ns atroce. Comment des êtres qui devinrent les bourreaux des prétendus conspirateurs des prisons, ont-ils pu être en aucun temps dés juges intègres ? Comment les assassins des vingt-deux députés, de Bailly, de Dîetrich, de Houchard , de Custine père et fils , de Lamourette , de Biron , de Lamarlière, de la citoyenne Roland et mille autres, peuvent-ils être soupçonnési d’avoir jamais eu de l’humanité ? N’avaient-ils pas coiumèncé par porter la désolation dans Orléans par la boucherie de neuf citoyens des plus considérables de cette ville ï Ils ne cessèrent de tuer en détail jusqu’à ce qu’en— fin ils aient tué en masse ; et si alors l’instruction, au lieu d’être d’une heure i durait quelquefois deux jours, c’était un supplice de plus, car personne n’échappait. Long - temps avant le 22 prairial , un de mes camarades de , chambre , receveur de
DE RIOUFFK.
district , assassiné pour fédéralisme , trouva dans le même homme son dénonciateur , son témoin et son juré; et ce juré il l’avait fait condamner pour émission de faux assignats : le crime trouvant partout protection , ce scélérat avai^ eu le moyen d’échapper à la vengeance des lois , et de devenir juge , de vil criminel qu’il était : de plus , il était débiteur de celui qu’il condamna commô juré y et sa boule noire n’en tomba que plus vite. J’ai vu le billet entre lés mains de ce malheureux jeune homme, nommé Barré, dont le frère et le vieux père moururent de douleur : un brigand, échappé au supplice, porta la désolation dans toute une famille honorée , patriote et paisible, et là fit disparaître de la terre.
Les malheureuses victimes étaient aveuglées jusqu’au dernier moment par l’espérance, et leurrées d’une idée de justice : on ne pouvait croire quelle se fût entièrement effacée dû cœur d’hommes qui osaient s’appeler juges et jurés. Ceux qui arrivaient des départemens éloignés discutaient surtout leurs droits avec confiance : un vieux conseiller dp parlement de Touloùse disait, avant de monter, qu’il ne voudrait pas être à leur place , et qu’il les embarrasserait bien; un autre citait le droit romain ; ‘cette erreur qui navrait l’ame des prisonniers, habitans anciens et expérimentés de la Concie^erie , prenait sa source dans une ignorance bien naturelle : malheur à l’homme qui eût deviné tant d’horreurs ! Au moment d’être jugés,
le bandeau s’e'paississait plus (jue jamais sur leurs yeux ; la victime désignée sans le sàvoir, descendant en elle-même , n’y trouvait qu iunpcence et que paix ; un appareil légal se développait devant elle : un acte d’accusation, une liste de jurés, des témoins, des déÆnseurs chèrement payés, toutes les formes protectrices , tout ce qu’il y a de saint parmi les hommes était mis en usage ; mais ce n’était qu’une comédie atroce qu’on jouait pour mieux l’abuser. Est-il étonnant quelle en fût la dupe? Custine fils (i), malgré tout son esprit, malgré sa proscription demandée et obtenue ouvertement par Robespierre, y succomba lui-même : il prit un défenseur, écrivit toute la nuit ses moyens de défense , et faisait à ses bourreaux l’honneur de croire que l’innocence pouvait échapper une fois de leurs mains. L’espérance habite dans le coeur de l’homme jusqu’au dernier moment pour l’amollir et le trahir. Personne , pour le dire , là-dessus n’a fait ce qu’il devait : il fallait les faire succomber sous le poids de l’opprobre, et refuser de leur répondre ; ou ces septembristes, habiüés.en juges, auraient repris les bûches du 2 septembre , ou ils auraient été obligés de lâcher leur proie. Il est bien vrai qu’après le 22 prairial, ils, ne gardèrent plus de mesure : la paresse des subalternes y trouvait son profit autant que la cruauté des chefs.
(1) Voyez à fia la notice sur son jugement, note (ï").
. ■ ” . , ( JVb/e des édit. )
DE BIOUFFE. 79
On n’avait plus besoin d’examiner des pièces qui s’accumulaient d’une manière effrayante ; on envoyait un garçon de bureau prendre les noms, et c’est tout ce qu’on voulait, puisqu’il ne s’agissait plus que de listes de proscription. Les défenseurs furent supprimés , ainsi que les interrogatoires ; mais , si l’on ose le dire , cette loi fut salutaire , puisqu’elle ôta.tout-à-fait le masque dont se couvrait ce fantôme de tribunal, qui au fond ne fut jamais composé que d’assassins : on vit alors des hommes condamnés par méprise de nom, le frère pour le frère , le père pour le fils , la mère pour la fille (i).,Un jeune homme de vingt-cinq ans, qui n’avait jamais été marié , fut conduit au supplice comme ayant un fils émigré et qui portait les armes contre sa patrie. On se joua ouvertement et sans pudeur de la vie des hommes. La canaille
(i) Lors même que l’on échappait à ces cruelles méprises, il arrivait souvent que des agens subalternes prolongeaient l’anxiété des malheureux. Nous en trouvons un exemple dans uneliroehure sOf in maison d’arrêt dite des Anglaises, j
IC Une jeune personne de seize ans , envoyée en Angleterre pour y faire son éducation , revenait en France : on l’arrête comme émigrée , et on la conduit aux Anglaises. Son père obtient son élargissement du comité de législation. U se présente k la prison , et remet à Bertrand lui-même, l’ordre de sortir; celui-ci monte à la chambre de la prisonnière , et d’une voix dure il lui dit : Ramasse tes effets. Celte apostrophe l’intimide ; elle demande pourquoi. Allons, allons, les gendarmes n’ont pas le temps dl attendre. En se tournant vers plusieurs prisonniers attirés par la curiosité , il passait sa main à son cou; et en regardant la jeune personne qui faisait ses paquets , il disait à voix basse : C’est bien
8b MEMOIRES '
des huissiers , des sous-grefriere et de tous les subalternes , compose'e d’anciens recors ou de misérables qui savaient à peine lire, se déchaîna contre l’existence des citoyens; ils insultaient dans leur griffonnage barbare à ceux qu’ils assassinaient. J’ai vu apporter à une femme un acte d’accusation sur lequel était écrit : Tête à guillotiner sans rémission. Aucun de ces actes inlisibles n’était orthographié , et on n’y trouvait aucune construction française. Souvent on recevait un acte destiné à une autre personne : alors l’huissier se contentait de substituer votre nom à celui qu’il effaçait. Plusieurs fois, en buyant avec les guichetiers , ils en fabriquaient tout-à-coup et de gaieté de cœur. Des femmes ont entendu dicter leurs accusations au milieu des ris : Joignons celle-là à son mari, criaient-ils en s’eni-* vrant ; et la victime n’échappait pas. En effet , ces actes étant imprimés avec un protocole commun à tous, il n’y avait que quelques lignes à remplir, et c’est dans ce peu de lignes que se commettaient les méprises les plus absurdes, et toujours impunément. La ci-devant duchesse de Biron, entre autres, monta avec un acte d’accusation rédigé pour son ' homme d’affaires. Oui, c’est l’heureux génie de la France qui les poussa à se démasquer par la loi
tniilheureux ; elle monstre tenait en ses mains sa liberté. Oh raffinement de barbarie! ce fut d’une fenêtre que l’on vit dans la rue le père serrer dans scs bras sa fille ,.et la voiture prendre la route du boulevard et non celle de la Conciergerie. » ,
( Note de» édit ': )
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DE RIOUFFE
du vingt-deux prairial. N’avaient-ils pas ôté la parole aux vingt-deux députés et à Danton ? La conscience des jurés ne jouait-elle pas à l’aise dans leurs poitrines , depuis qu’ils pouvaient se déclarer assez instruits? ne jugeaient-ils pas d’après des inductions ? Pourquoi donc cette loi du vingt-deux ?
O vertige des scélérats ! ô inconcevable enchaînement des événemens humains !
Enfin, avant le vingt-deux prairial, n’ai-je pas vu des hommes , qui , pendant qu’on les interrogeait, avaient entendu rédiger leur acte d'accusation dans la pièce voisine ? Avant le vingt-deux prairial , n'insultaient-ils pas de la manière la plus barbare à l’accusé qu’ils chargeaient d'outrages et qu’ils livraient aux risées du peuple? La pudeur des femmes les plus vertueuses et les plus respectées n’y ’était-elle pas révoquée en doute , et forcée à rougir aux quolibets grossiers d’une canaille crapuleuse dont le repaire le plus ordinaire était dans les mauvais lieux, et cpii souvent siégeaient étant ivres?
Je viensde dire que pamil ces jurés ily avait un fai- »
seut de faux-assignats, mais presque tous étaient aussi vils; et qui voudrait fouiller dans cet égoùt, y trouverait des hommes flétris par la justice (i).
fi) A la première s«-ancc du tribimal renouvelé après le 9 thermidor, on chassa un juré qui avait été fouetté cl marqué, tant 'l’épuration prétendue avait été scrupuleuse. Le tribunal présidé par Dobsent n’en continua pas moins à assassiner des fédéralistes , aux yeux de tout Paris témoin dû fait que je viens de citer.
■ ( Note de l'auteur.)
MÉMOIHËS
Coffinhal , Dumas u’étaient-ils pas juges ayant cette époque; et pour faire feu de file, avaient-ils attendu le signal de la loi du vingt-deux? Si c’est une vérité incontestable que le crime à découvert est moins hideux que lorsqu’il prend le masque delà vertu, ne serait-il pas absurde de nier que letribunal était plus atroce encore avant le vingt-deux prairial qu’après ?
I.es furieux du dehors secondaient parfaitement ces monstres ; jamais anthropophages n’ont eu de pourvoyeurs plus zélés et plus entendus. On voyait arriver sans cesse de nouvelles victipies ; il senablait surtout qu’ils étaient animés d’une fureur aveugle contre le sexe le plus faible et le plus aimable. Les femmes les plus belles, les plus jeunes, les plus intéressantes , tombaient pêle-mêle dans ce gouffre, d’où elles sortaient, pour aller par douzaine inonder l’échafaud de leur sang. • *
On eût dit que le gouvernement était dans les maitLS de ces hommes dépravés , qui, non conteus d’insultei: au sexe par des goûts monstrueux, lui vouent encore une haine implacable. De jeunes femmes enceintes ; d’autres qui venaient d'aceoucher et qui étaient encore dans cet état de faiblesse et de pâleur qui suit ce grand travail de la nature , et qui serait respecté par les peuples les plus sauvages ; d’autres dont le lait s’était arrêté tout-àcoup, ou par frayeur, ou parce qu’on avait arraché leurs enfans de leur sein , étaient jour et nuit précipitées dans cet abîme." Elles arrivaient traînées de cachots en cachots , leurs faibles mains
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DE itIOUFFE.
comprimées dans d’indignes fers. On en a vu qui avaient un collier au cou. Elles entraient, les unes évanouies et portées dans les bras des guichetiers qui en riaient , d’autres en pleurs , d’autres dans un état de stupéfaction qui les rendait comme imbécilles : vers les derniers mois surtout, c’était l’activité des enfers. Jour et nuit les verroux s’agitaient. Soixante personnes arrivaient le soir pour aller à l’échafaud. Le lendemain elles étaient remplacées par cent autres , que le même sort attendait les jours suivans.
De tous les coins de la France on ehariait des victimes à la Conciergerie. Elle se remplissait Sans cesse par les envois des départemens, et se vidait sans cesse par le massacre et le transfèrement dans d’autres maisons. Des guichetiers, chargés d’actes d’accusation, les colportaient de chambre en cbam* bre très-avant dans la nuit. Les prisonniers, arrachés au sommeil par leurs voix épouvantables et insultantes , croyaient que c’était leur arrêt. Ainsi, ces mandats de mort, destinés à soixante ou quatrevingts personnes , étaient distribués chaque jour de manière à en effrayer six cents.- Par la gradation des massacres, j’ai bien connu toute la profondeur de ce vers de Racine :
Et laver dans la sang vos bras ensanglanlës.
D’abord ils avaient entassé quinise personnes dans leur chairrette meurtrière; bientôt ils en mirent trente , enfin jusqu’à ^juatre-vingt-quatre ; et quand la mort de Robespierre eit venue arracher le genre
humain à leurs fureurs, ils avaient tout dispose pour en envoyer cent cinquante à la fois à la place du supplice. Déjà un aqueduc immense qui devait voilurer du sang avait été creusé à la place Saintr Antoine. Disons-le , quelqu’horrible qu’il soit de le dire : tous les jours le sang humain se puisait par seaux , et quatre hommes étaient occupés , au moment de l’exécution, aies vider dans cet aqueduc.'
C’était vers les trois heures a|>rès-midi , que ces longues processions de victimes descendaient' du tribunal , et traversaient lentement , sous de longues voùtefi^ au milieu des prisonniers qui se rangeaient en haie pour les voir passer, avec avi-r dité sans pareille. J’ai vu quarante-cinq magistrats du parlement de Paris , trente-trois du parlement de Toulouse, allant à la mort du même air qu’ils marchaient autrefois idîàs les cérémonies publiques. J’ai vu trente fermiers-généraux passÆ.d’utt pas calme ÿt ferme; les vingt-cinq premiers négociant de Sedan plaignant , en allant à la mort ÿ dix mille ouvriers qu’ils laissaient sans pain. J’ai vu ce Beysser, l’effroi des rebelles de la Vendée^ et le plus bel homme de guerre qu’eût la France ; j’ai vu tous ces généraux que la victoire venait de couvrir de lauriere qu’on changeait soudain en cyprès. En6n tous ces jeunes militaires , si forts, si vigoureux, qu’on entourait d’une armée de gendarmes; leur jugement semblait -avoir fait sur eux l’effet d’un enchantement qui les rendait immobiles. J’ai vu ces longues traînées d’hommes qu’on envoyait
Digilized -jy Gimÿl
DE RIOUFFE
à la boucherie. Aucune plainte ne sortait de leur bouche ; ils marchaient silencieusement , et semblaient craindre de regarder le ciel, de peur que leurs regards n’exprimassent trop d’indignation. Ils ne savaient que mourir. Ce n’est pas tant à braver la mort qu’à braver la douleur qu’il faudrait accoutumer les hommes. Que de gens se sont laisse couper la tête , pour avoir eu peur de se faire casser un bras (i ) !
(i) Le courage n’est peut-être pas le mot propre à caractériser la résignation à une mort inévitable.
Le courage suppose 1a liberté du choix entre une action lâche et une mort glorieuse. Yergniaux, Gensonné, Ducos et Fonfrède ont donné chez nous le plus grand exemple de ce courage. Il prend sa source dans la grandeur 'U’ame et dans l’amour de la vertu. , ' •
L’autre prend la sienne dans l’éducation, qui donne l’amour des convenances. L’extrême civilisation arrête l'essor des sentimens naturels , et fait regarder comme inconvenable leur manifestation en public. Le ci-devant duc de Villeroi et le ci-devant comte de firienne, ex-ministre, n’étaient certainement pasdes gens courageux ; ils mentaient sans cesse à leur conscience et tombaient à genoux devant un bonnet rouge. Ils refusèrent de jouer une partie de piquet , parce qu’on leur présentait des cartes qui n’étaient pas républicaines. Le lendemain ils allèrent à la mort avec beaucoup de tranquillité.
J’ai vu au contraire des hommes de la dernière classe du peuple qui , en allant au supplice, prenaient à témoin le ciel et la terre , et faisaient tout retentir de leurs lamentations. Quelle différence y avait-il entre les premiers et ceux-ci ? Les uns avaient de l’éducation et les autres n’en avaient pas. Mais s’il eût fallu s’exposer pour secourir son semblable , à coup sûr le dévouement se serait trouvé du côté des bomraes'grossiers qui pleuraient.
( Note de l'auteur.)
MÉMOIKES
Dans ce hachis d’hommes , qu’on appelait four-i nées , on entassait des êtres diamétralement opposés de système et de parti. Thouret avec d’Espréménil , Le Chapelier ( i ) avec la ci-devant duchesse de Grammont, Plusieurs fois des générations entières ont été absolument détruites en un jour : le respectable Malesherbes(2), âgé de plus de quatrevingts ans, fut traîné à la mort, à la tête de sa famille entière; il périt avec sa sœur, sa fille et son gendre , et la fille et le gendre de sa fille ; madame de Montmorin avec son fils. Quatre Brienne furent tués à la fois. Dans d’autres journées ^ on voyait
(i ) Le Chapelier dit à d’Esprdinënil ; « Monsieur d’Lspremdnil, on nous donne dans nos derniers momens un terrible problème à résoudre. — Quel problème? — C’est de savoir, quand nous serons dans la charrette , à qui de nous deux s’adresseront les hqées. — A tous deux, reprit d’EspréméniL »
(s) Ce vieillard, respecté de toute l’Europe, reçut jusqu’à ses derniers momens les hommages qui sont diis à la vertu. On se souvenait que le premier emploi qu’U fit de son pouvoir étant ministre, fut de rendre la liberté à une foule de citoyens; enfin de visiter les prisons , et d’y adoucir le sort des malhéureux. Un citoyen l’aperçoit dans un endroit écarté au fond de l’infirmerie ; il -tombe à ses pieds d’attendrissement et d’admiration : « Je me suis avisé vers mes vieux ans d’être un mauvais sujet , et de me faire mettre en prison , » lui dit le vieux MaleSherbes en le relevant. Il conservait beaucoup de sérénité et même de gaieté. Après avoir lu son acte d’accusation , il dit : a Mais si cela avait au moins le sens commun.»
En descendant l’escalier pour aller au tribunal, il fit un faux [>as. « C'est de mauvais augure , dit-il , un Romain rentrerait chex lui. » *
( jy*o/e de l’auteur.)
DK KIOUFFE.
réuni ce que la nature avait de plus aimable : quatorze jeunes filles de Verdun, d’une candeur sans exemple , et qui avaient l’air de jeunes vierges parées pour une fêle publique, furent menées emsemble àl’échafaud. Elles disparurent tout-à-coup, et furent moissonnées dans leur printemps ; la cour des femmes avait l’air, le lendemain de leur mort, d’un parterre dégarni de ses fleurs par un orage. Je n’ai vu jamais parmi nous de désespoir pareil à celui qu’excita cette barbarie.
Vingt femmes du Poitou , pauvres paysannes pour la plupart , furent également assassinées" ensemble : je les vois encore, ces malheureuses victimes , je les vois étendues dans la cour de la Conciergerie , accablées de la fatigue d’une longue route et dormant sur le pavé. Leurs regards, où ne se peignaient aucune intelligence du sort qui les menaçait , ressemblaient à ceux des bœufs entassés dans les marchés, et qui regardent fixement et sans connaissance autour d’eux. Elles furent exécutées toutes peu de jours après leur arrivée. Au moment d’aller au supplice , on arracha , du sein d’une de ces infortunées , un enfant qu’elle nourrissait , et qui , au moment même , s’abreuvait d’un lait dont le bourreau allait tarir la source* O cris de la douleur maternelle , que .vous fûtes aigus ! mais vous fûtes sans effet ! Quelques femmes sont mortes dans la charrette, et on a guillotiné des cadavres. N’ai-je pas vu , peu de jours avant le 9 thermidor , d’autres femmes traînées à la mort ?
elles s’étaient déclarées enceintes... Et ce sont des hommes , des Français , à qui leurs philosophes les plus éloquens prêchent, depuis soixante années, l’humanité et la tolérance !.... Si l’on n’eût arrêté ce débordement de sang humain, je ne doute pas qu’on n’eût vu des hommes aller se précipiter d’euxmêmes sous le tranchant de la guillotine. Comme l’a très-bien dit Fréron, la première des afiections sociales, l’amour de la vie, s’éteignait déjà dans tous les cœui-s (i). J’ai vu plus de dix femmes qui, n’osant prendre du poison , avaient Crié vive Le roi, et chargeaient par ce moyen cet abominable tribunal du soin de terminer leurs jours : les unes pour ne pas survivre à un époux, d’autres à un amant, d’autres par dégoût de la vie , presque aucune par fanatisme royal. Et dans quelle classe se trouvaient ces infortunées ? Dans celle de l’indi-^ gence : quelques-unes étaient de misérables prostituées, mais encore riches de leur jeunesse et de leur beauté. Oh ! si des législateurs étaient témoins
(i‘) Voici encore un exemple de ce dégoût de la vie ; il est extrait d’un ouvrage que nous avons déjà cité.
« Un pauvre marchand de serre-têtes^ ennuyé de ce que son tour ne venait pas , envoya à l’accusateur public une lettre datée de l’an deuxième de la persécution , dans laquelle il vouait à l’exécration le tribunal , demandait un roi et l’ancien régime. Appelé à un interrogatoire secret, on lui demanda s’il reconnaissait la lettre. « Oui , répondit-il , c’est moi qui l’ai écrite , et la preuve , c’est qu’en voici la copie , ajouta-t-il , en tirant un papier de sa poche. » Le malheureux fut expédié le lendemain.'»
( Note des édit. )
DE RIOUFFE
des terribles effets de lois violentes Ou passionnées, combien de victimes elles écrasent , comme ces édifices qui s’écroulent dans une fête publique , ils frémiraient des dangers de leur mission : ils verraient des milliers de citoyens dans les pleurs , les autres en fuite et mourant de misère ; d’autres, dont la raison est aliénée , et qui , dans leur délire, d’une voix de fer, les maudissent le jour et la nuit, avec des imprécations affreuses. Après la loi qui chassait, sous trois jours , tous les nobles de Paris, j’ai vu arriver, entre beaucoup d’autres, une jeune femme qui depuis n’avait pris aucune nourriture ; sa raison était égarée. Née dans l’opulence , elle avait à peine trouvé, depuis un an, dans l’ouvrage de ses mains , de quoi fournir à son existence ; cette loi lui ôtait tous moyens de vivre ; elle n’avait plus de ressource que la mort , et elle était venue la demander, en se dénonçant elle-même. Sa pâleur extrême, causée par le chagrin et l’inanition , n’empêchait pas de trouver sur son visage les traces de la décence , de la beauté et de la jeunesse. Ses malheurs n’étaient p^ encore au comble ; elle devait apprendre qu’un époux adoré , dont elle ignorait le sort , avait péri sur l’échafaud peu de jours avant. Sur son acte d’accusation , elle lut qu’elle était veuve.... elle fut rejoindre son époux.
Si , au milieu de tant de désolations , quelques malheurs enfonçaient des pointes plus acérées dans le cœur des infortunés , aumilieu du courage général , quelques actions particulières se faisaient re-
«ÉMOIRES
marquer et brillaient d’un éclat plus vif que toutes les antres. Cette époque, qui offre l’exemple de tous les crimes, offre aussi quelquefois celui de la vertu sublime: De jeunes femmes de chambre ont voulu mourir avec leurs maltresses, et quand l’espionnage et la délation portaient un coup mortel aux mœurs , elles périssaient par un dévouement généreux. Une bonne religieuse ne voulut pas sauver sa vie aux dépens d’un très-léger m>Ènsonge. La ci-devant marquise de Bois-Bérenger et sa sœur, la comtesse de Malézy, se conduisirent réellement avec l’héroïsme qui est très-exactement décrit dans l’Almanach des prisons, article Luxembourg.
Toutes ces femmes étaient très-jeunes et de la figure la plus intéressante.
La ci-devant marquise de Bois-Bérenger ne quittait passa mère d’un instant ; elle veillait sur elle, et on eût dit que la sollicitude maternelle était passée tout entière dans l’ame de la fille(i). Elle couvait
(1) Le trait de piété filiale que nous allons citer est comparable à tout ce que nous connaissons de plus touchant.
« Une jeune personne, lorsque son malheureux père fut traduit à la Conciergerie , fit aoo lieues à pied pour le suivre. Elle accompagnait la charrette où il était traîné avec ses compagnons. I..a malheureuse allait dans chaque ville préparer des alimens , mendier une couverture , ou du moins un peu de paille , pour reposer son père dans les difierens cachots qu’il habitait. Elle ne cessa point un moment de le suivre , de le cousoler par sa présence , jusqu’à ce que la prison de la Conciergerie la séparât pour jamais de son pauvre père. Habituée à fléchir des geôliers , elle essaya l'enapirc delà pitié sur des bourreaux. Pendant , trois mois elle veilla
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sa malheurease mère de ses yeux , était sans cesse sur. ses pas, l’encourageait par son exemple* et par ses discours ; pour la mère , elle était , ainsi que toutes les mères que j’ai vues dans ces horribles crises, muette et pétrifiée.... C’était Niobé changée en pierre. Elles avaient toutes une piété douce, et semblaient des anges qui prennent leur essor vers le ciel.
La ci-devant comtesse Malézy disait à son père : ((Je me serrerai tant contre vous , mon bon père , vous qui êtes si honnête homme, que Dieu me laissera passer malgré mes péchés . » Elle avait une des plus séduisantes figures et des plus aimables qu’il fût possible de voir.
• Toutes ces familles proscrites , heureuses de mourir ensemble, s’unissaient étroitement , confondaient leurs âmes dans un épanchement mutuel , persuadées quelles allaient se retrouver, et que ce passage d’un monde où elles étaient persécutées , dans un autre monde plus heureux, était désirable pour elles ; que mourir , c’était fermer un instant
tous les matins à la porte'd’anciens membres du comité de sûreté générale ; pendant trois mois elle vécut de promesses perfides , de I efus injurieux, de menaces même. Son père parut devant les juges assassins. Au moment où l’exécrable Dumas ferma la bouche à ce malheureux qui allait prouver qu'on le prenait pour un autre, la fille voulut &ire entendre le cri de la nature; elle /u{ entraînée avec violence. Le père vit cet affreux spectacle ; il marcha à l’échafaud en pensant que sa fille allait rester seule dans le monde , livrée à son désespoir et aux horreurs de l’indigence. »
{Note detétUt.)
les yeux pour les rouvrir à use lumière éternelle , et qu’elles allaient enfin trouver l’égalité dans, un asile de paix où tous les titres disparaissent réellement , et où on ne les rappelle pas sans cesse pour multiplier les assassinats et les persécutions. Mais , pour arriver à ce port tant désiré , que le passage était orageux et terrible ! Femmes infortunées , c’était peu d’avoir vu vos longues chevelures tomber sous le fer des bourreaux , vos tendres mains douloureusement serrées par des cordes , et les apprêts de la mort recommencer cent fois pour vous, dans chacune de vos compagnes; il vous fallait encore , avant de fermer les yeux , supporter le spectacle d’une populace égarée et furieuse, qui vous chargeait d’imprécations. Vous cherchiez en vain dans les regards quelques marques de pitié , elle se cachait dans le fond des cœurs ; la fureur seule avait droit de se montrer. Nous entendions ces cris qui , arrêtés par cinq à six portes , s’assourdissaient , en plongeant dans la Conciergerie, et arrivés jusqu’à nous, ressemblaient à des gémissemens étouffés. Spectacle plus affreux! nous voyions les sommets des têtes des malheureux qu’on encombrait dans les charrettes.
Mettons fin à ces peintures déplorables. Vous qui , les larmes aux yeux , avez cherché dans mes pages les noms de ceux qui vous ont été chers , ne gardez point de ressentiment contre moi , si vous ne les y avez pas trouvés. Quel volume contiendrait ces listes effrayantes? Ai-je pu riiêrae retra-
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cer en masse les malhe\irs dont j’ai été témoin ? Ai-je parlé de ceux <jui , entassés dans des lits pestilentiels, mouraient dfe chagrin, d’ennui et de misère , loin de leur famille et privés de tous soins? Ai-je dit qu’on faisait porter au tribunal des hommes mourans ? Ai-Je peint cet horrible combat entre des jurés cannibales et la fièvre putride , qui se disputaient un cadavre ? Boucher ( i ) , Chénier, Rabaut, Lavoisier, Diétrich , Barnave, Linguet , et tant d’autres noms chers aux sciences , aux beauxarts et à l’éloquence , je ne vous ai point consacré de Regrets particuliers , mais qui pourra vous effacer de mon souvenir ? Femmes charmantes, mères éplorées , vierges innocentes et douces , vieillards respectables et courbés sous le poids des ans , élite de citoyens de toute espèce , jeunesse instruite et courageuse , assassinée pour navoir pas cru à Marat, où, pour un moment d’erreur, vous tous, je vous ai vu entraîner à la mort. Pourquoi faut-il que la nature m’ait jeté sur la terre dans cette époque désastreuse où le fléau de l’intolérance politique devait frapper la misérable espèce humaine et la rendre malade jusqu’à la moelle? Qu’avais-je
(i) Ces vers , qu’il fit avant de mourir, sont d’un véritable philosophe. Quel courage sans effort ! quel calme , quelle simplicité !
Ne TOUS étonnez pas, objets charm.-ins et doux.
Si qiielqu'air de tristesse obscurcit mon visage ;
Lorsqu’un crayon savant dessinait mon image ,
On dressait IVchafand , et je pensais à vous.
{Note de l’auteur.)
q4 mémo IR RS I)B RIOOPFE.
fait, et fie quel crime originel ma naissance futelle marquée, pour être appelé à voir couler tant de sang qui jaillissait presque sur moi ? La flèche empoisonnée du désespoir a traversé mon ame , je la porte partout ; et si mes bourreaux dont la rage n’est pas rassasiée par quatorze mqis de la plus dure captivité , ne signent pas mon honorable proscription , je succomberai bientôt sous tant de souvenirs affreux , et je mourrai honteux d’avoir été homme.