‹ Memoires sur les prisons. Tome premier second Tome premier, contenant Les mémoires d'un détenuChapitre 8 sur 35 · A JOSEPH SOUQUE · texte numérisé non relu

A JOSEPH SOUQUE

Paris, S ventôse an III de la république une et indivisible.

. ' . • Vous trouvez donc, mon cher ami, que je ne suis point entré dans assez *de détails sur ce qui me concerne , et vous voudriez que, dans ce petit ouvrage , que j’ai intitulé mes Mémoires y il fût un peu plus question de moi. Je sens tout ce que ce reproche a d’obligeant. Je suis pour vous d’un intérêt plus vif que ne l’est pour le public si insouciant le nom qu’il chérit le plus. Vous voudriez me suivre dans les moindres objets de ma vie enchaînée , j’allais presque dire domestique. En effet,

fl) La lettre écrite à M. Souque ajoute une foule de particularités curieuses atn Mémoires qu’oi> vient de lire ; publiée dans toutes les éditions précédentes à la suite de ces Mémoires , elle en était inséparable, ainsi que les fragmens de correspondance et lés maximes delà religion d'ibraseka. On ne doit voir dans ce dernier morceau qu’irae facétie dont la lettre à M. Souqne indique rorrginc et l'objet et à laquelle Riouffe lui-méme n’atbichaii. pas plus d’importance qu’elle n’en mérite. Ce serait le juger beaucoup trap sévèrement que de penser qu’il eût voulu , dans celte singulière théogonie , attaqner un sacerdoce et des vérités toujours respectables. {Note dtt édit.)

q6 mémoires de riouffe.

dans ces horribles demeures ne m’étais-je pas composé une famille, des amis; et quatorze mois d’habitude ne m’avaient-ils pas fait donner quelquefois le nom si doux de foyer à l’antre où la tyrannie m’avait enseveli? Ne retrouvais-je pas quelquefois avec plaisir mon misérable grabat ? La gaieté n’apparaissait-elle jamais à cette table , où tant de convives s’asseyaient pour la dernière fois au banquet de la vie? Ne fut-elle jamais pour moi une table hospitalière, où pressé entre des hommes d’un courage élevé, d’un cœur pur, le mien se sentait réchauffer et revivre? D’un autre côté, ce cœur n’a-t-il pas été tour à tour agité par tous les sentimens? N’a-t-il pas été ouvert aux douleurs d’autrui et déchiré de ses propres angoisses? Vous me connaissez sensible; vous avez la bonté de croire que je suis observateur, et vous espérez par un double résultat connaître mieux le cœur de l’homme en connaissant plus particulièrement le cœur de votre ami. Qu’il est tumultueux ce cœur qui vaut quelque chose enfin , puisqu’il sympathise avec le vôtre! Je vous l’ai toujours répété, je suis frappé d’une organisation funeste sur laquelle j’adresse chaque jour au ciel des plaintes amères , mais inutiles. Misérable victime jetée au milieu du monde social , il m’effraye et me navre. Je haleté après la nature; mais je suis, par rapport à elle, comme ces en fans qui , n’ayant point été nourris par leur propre mère, n’ont pas l’habitude du visage et du doux giron maternel, et ont laissé

t'RAGMENS ET COKP.ESPONDANCE.

prendre le change à leurs afTections filiales. I^es re'volutions des saisons , la variation des airs , les aspects lointains de la nature , le choc des élémens, tout retombe sur mon cœur. lie repos ne semble pas fait pour lui ; il est ouvert à toutes les atteintes , comme le serait un corps dépouillé de l’épiderme protectrice qui recouvre ses fibres , ses nerfs et ses muscles ; de cette foule de sensations qui m’assiègent résulte nécessairement une plénitude de vie qui doit produire la satiété. Si vivre c’est sentir, quelle vie patriarchale égalerait la mienne, à peine arrivé cependant surleseuilde l’âge viril! Je vous donne là mon secret, mon cher ami; il ne m’est plus possible désormais de trancher du héros; et quelqu’honorables motifs que vous ajoutiez d’ailleurs à mon dédain de la vie, vous vous souviendrez toujours que la satiété y avait beaucoup départ, et que; rendu de fatigue, j’ai pu soupirer après le port tranquille où la sensibilité repose. Quoi qu’il en soit, vous voilà bien instruit de mon mépris pour l’existence , et ce mot vague , si trivialement employé à chaque heure , a pris pour vous un sens précis, parce que je vous en ai développé les causes.

J'étais donc au milieu des actes d’accusation et des bourreaux fort expéditifs , il est vrai , mais qui ne marchent point escortés par la douleur et la boute, tout aussi tranquille pour ma part, que . dans aucune situation de ma vie. Quelquefois , il est vrai, je me troublais à l’idée que je serais interrogé eu public > et exposé sur de hauts gradins

MKMOÏKKS DE RIOUFFE.

aux regards du peuple. Mais cette sensation n’était pas plus forte que celle qu’éprouve un orateur timide qui doit faire un discours en public , ou un jeune homme qui doit paraître pour la première fois dans un cercle nombreux. J’y eusse été timide, forte preuve que je n’y eusse pas été lâche. Si, pour moi-méme, j’étais en pleine sécurité, je n’y gagnais rien du côté du bonheur ; qu’on ne mette pa.s lés remords du plus grand des scélérats auprès des souffrances, des palpitations suffocantes et continues dont mon cœur était convulsivement bouleversé.

Une femme qui avait possédé toute mon ame , et qui peut-être , si elle l’eût mieux connue , aurait voulu la conserver , m’avait écrit à Bordeaux : ses lettres n’étaient point signées; elles ne contenaient rien de relatif aux affaires politiques: mais qui pouvait me rassurer, moi qui chaque jour voyais immoler et proscrire jusqu’à de jeunes filles qui à peine savaient ce que c’était que la révolution ? Me voici donc cette pensée mortelle enfoncée dans le cœur , qu’on pourrait l’arrêter, que si une fois elle franchissait le seuil fatal delà Conciergerie, elle était perdue, et que j’en serais la cause. Son image qni s’effacait déjà de mon cœur, s’y regrave tout- à-coup eu traits' plus forts ; mais ce n’était plus l’amour cette fois-ci, c’était la terreur qui la burinait. Chaque jour, comme un serviteur fidèle, elle accourait à mon réveil , elle accourait à mon coucher , au milieu des nuits; mais c’était pour me torturer parlà crainte de la voir compromise. Si une femme

KKAGMENS £ï COURESHOfi ÜAMC.F.. yL)

était amenée la nuit, réveillé par le bruit des verroux je croyais que c’était elle. Dans le jour , mes transes mortelles accompagnaient chaque nouvelle de l’arrivée d’une victime.

Que de palpitations , que de craintes , que d’alarmes ! Je ne sais quelle Providence, qui a toujours mesuré mes adversités à mes forces , m’a épargné cet horrible malheur , le plus grand qui puisse arriver, celui de causer la perte de ses amis! Je fusse tombé mort à sa première vue! Tel fut le ver rongeur qui pendant onze mois , jour et nuit, s’attachait à mon cœur. Prométhée sur le Caucase est ma véritable image. On dit de lui que c’était sans interruption ; on doit le dire dans un récit fabuleux. Moi, qui écris la vérité sous les yeux de la nature, je dirai que c’était par intervalles, mais jamais par des intervalles d’un jour entier ou d’une nuit entière.

Dans ces tribulations qui m’étaient envoyées par elle , je m’écriais : L’infortunée ! je causerais sa mort ! hélas ! si une passion profonde exaltait Son ame... J’en ai vu, des amans, heureux de mourir ensemblèj mais faut-il qu’au moment où elle a cessé de m’aimer, elle commence à souffrir pour moi? Quelqu’horribles qu’aient été mes souffrances, je te rends grâce , ô ciel ! tu m’as épargné la plus affreuse de toutes. L’idée seule que je serais là cause qu’on assignerait quelqu’un en témoignage , me remplissait d’épouvante ; c’était les appeler au milieu d’un coupe-gorge; il suffisait que leur figure

lOO MliMOIRRS DE RIOUFFE.

déplût à quelque juré , pour qu’on se fît un jeu de les faire monter au rang desaccusés, et de làau rang des victimes. Mes craintes, justifiées par beaucoup d’événemens, peignent mieux que tous les discours la jurisprudence de ce tribunal. Ce sont ces motifs surtout qui m’avaient déterminé à me donner la mort aussitôt que j’aurais reçu mon acte d’accusation. Je l’eusse fait; les exemples généreux qe me manquaient pas ; Roland , Clavière , Buzot , Barbaroux, Valazé , m’avaient ouvert la carrière, et ayant eux tous, Cassius, Brutus et Caton. Sur la même cruche avec laquelle j’allais chercher de l’eau pour notre provision, j’aiguisais en philosophant le couteau qui devait me délivrer de mes tyrans ; seulement toujours à la veille de m’enfoncer ce ' large couteau dans les entrailles , je disais comme le fils de Marie : Détournez de moi ce calice s’il est possible. Lisez Sénèque, Epictète et Marc- Aurèle , vous ne trouverez pas d’expression d’une résignation plus touchante et d’un courage plus vrai. Celui-là est accommodé à la nature humaine. Souvent le bruit se répandait que mon tour était arrivé ; comme ou bat la générale pour tenir les troupes en baleine et les éprouver, le hasard semblait renouveler de temps en temps pour moi ces fatales épreuves; les événemens me trouvaient toujours prêt , et mon ame était à son poste. Enfin cette ame avait de la force contre tout, mais succombait à l’idée d’un témoin obligé, à cause de mol , de comparaître au milieu de cette foule d’as-

FRÀGMENS ET CORHëSPOM)ANCE. IOI

sassins. Hélas ! parmi ceux qui devaient naturellement être appelés , pendant que , tout occupé de leurs dangers et bravant les miens propres , j’avais pris la résolution d’assurer leur tranquillité par le sacrifice de ma vie, plusieurs conspiraient ma perte: mon généreux dévouement était payé par ce digne salaire.

Je vous dispensais tous des devoirs de l’amitié : ils étaient si dangereux à remplir alors ! Je trouvais dans mon abandon même quelques charmes ; je me disais : Tous les*fils des affections humaines sont coupés autour de moi ; mais je m’en console, ils auraient été peut-être autant de conducteurs par lesquels mes adversités seraient descendues jus-

*qu’aux autres , et les auraient enveloppés

Mais refuser de dire la vérité , me trahir, me dénoncer, vouloir forcer la personne dont j’ai parlé plus haut à joindre ses dénonciations aux leurs. . . . Ces traits sont d’une si hideuse bassesse, que je n’aurais qu’à prononcer leur nom , pour leur imprimer un opprobre ineffaçable.

Comme vous avez l’usage d’analyser en lisant , vous résumez ce que je viens de dire, et vous me voyez prêt à chaque instant d’être frappé de la hache, ayant des ennemis au-dehors et point d’amis ; yous étiez enchainé vous-même alors par suite de votre dévouement généreux, et, aux amis près, dans une situation équivalente. Les visites assidues , les petits soins multipliés adoucissaient le sort des autrès prisonniers. Quand les Visites furent

102 MÉMUIKES DG RIOUFFI::.

supprimées , les lettres pleines de sentimens affectueux les remplacèrent ; enfin , quand le raffinement de la cruauté eut imposé la privation de tous ces allégemens à mes camarades d’infortune , l’industrieuse et active amitié trompait les surveillans, les barreaux et les verroux , pour faire circuler la consolation jusqu’à leur cœur : la vue de ces objets me portait quelquefois à des retours douloureux sur mon isolement.

Et moi aussi je méritais qu’on m’aimât , me disais-je ! Mes larmes se gonflaient dans leur source mais ne jaillissaient point ; et les raisons que j’ai dites plus haut accouraient me calmer. Imaginez que tous ces mouvemens , ces troubles , ces douleurs , s’agitaient confusément dans mon sein , mais sans ' éclater au-dehors , comme ces volcans qui crevassent et déchirent les entrailles de la terre , et dont la surface est recouverte d’une pelouse riante. J’étais le consolateur universel , même beaucoup de gens me croyaient de la gaieté ; en effet , je ne confiais guère ma tristesse qu’à un long corridor éclairé par une lampe sépulcrale, triste asile de la mort, et où les prisonniers se promenant lentement, semblaient s’accoutumer à la nuit et au silence des tombeaux.

Là, que j’ai recueilli de tristes regrets ! combien d’adieux ai-je été chargé de faire passer à dq^ veuves désolées , à de malheureux orphelins ! Jeune et infortuné Monclar, c’est là que tu me parlais sans cesse de Sophie ! Depuis quatre ans d’une union sans exemple, et formée par un amour passionné et

FRAGMKNS ET CORRESPONDANCE. Io5

iroiistaiit, la couche nuptiale ne l’avait pas vu s’absenter une seule fois ; la mère, l’enfant et le jeune epoux y trouvaient ensemble chaque nuit le repos et le bonheur. Des scélérats l’ont arraché de leur sein. Ils ont opéré ce déchirement affreux et leur ont ôté leur appui , leur consolation , leur bien suprême ; et il était innocent, et il ne leur offrait pas même un prétexte pour l’assassiner !

Fille de Vernet (i), c’est là que je pleurais ta perte , toi dont le cœur se plaisait tant à s’épancher dans le mien ! Ton acte d’accusation te remplit de joie ; la sécurité animée et la gaieté reparurent sur ton visage. Ces faits sont tellement faux , qu’ils ne peuvent me condamner, disais-tu. Le bonheur de l’innocence rayonna dans tes yetix ; l’espérance, qui a des ailes, te reporta en un instant dans 'les bras de ton frère , de ta fille , de ton ami. Je lès

verrai Non, tu ne les reverras plus ! ils t’ont

assassinée... Estimable Laviolelte , la plus tendre et la plus chérie des mères, toi qui, à Courtray, pansais de tes propres mains les blessures des Français , et qu’un amour ardent de la révolution avait

entraînée au milieu d’eux , tu y as trouvé la mort

sur l’échafaud ! des jurés ivres te condamnèrent en sortant de leur taverne. L’inexprimable bonté qui

(i) Etk était digne d’un père aussi célèbre, dont elle parlait sans cesse avec le respect filial et l’admiralioii d’une ame fortement éprise des beaux-arts. Elle a cru, jusqu’à son dernier moment , que c’était le féroce *** qui la conduisait à réchitfaud. *** làire périr la fille de Vcmet ! [Note de l'auleur. )

104 MÉMOIRES UE KJOUFFE.

se peignait sur ta figure ne les a point désarme's ; mais la sére'nité de ton courage n’en fut point troublée. C’est au bout de ce long corridor que tu me fis appeler, et à travers une fenêtre, tu me dis ; Regardez-moi , je suis tranquille ; assurez vos camarades que je meurs digne d’eux. Telles furent tes dernières paroles. Oui , véritable amante de la liberté , tu fus aussi courageuse qu’ils furent barbares, aussi calme et aussi bonne que ton époux qui t’assassinait était furieux et imprudent. Qu’il la regarde cette tête de mort que tu fis mettre sur le portrait que tu lui envoyas avant de mourir — , et se dise à chaque instant du jour : Cette tête.... maintenant c’est celle de ma femme... et c’est moi qui l’ai tuée....

Pour arracher votre ame à la profonde tristesse dans laquelle tout ce que je viens de vous dire a dû la plonger, et remplir l’objet de ma lettre , qui est de vous montrer l’intérieur de notre prison , j e n’ai qu’à vous ouvrir les portes du n° 1 3 ; c’est là que j’habitais. Le courage était comme inhérent à cette chambre. Pour nous Robespierre fut toujours un tyran, le 3i mai une contre-révolution, la montagne un ramas de brigands ou de fous furieux, . les jurés du tribunal révolutionnaire des cannibales, et nous le proclamions hautement. C’est là que , pendant quatorze mois entière , j’ai vécu avec S... le brave commandant du Finistère ,' celui qui, au lo mars, sauva la Convention nationale, et qui, sans se démentir un seul instant au milieu de tant

FRAGMENS ET COHHESPONUANCE. J o5

de souffrances, nous donna le modèle le plus accompli d’égalité d’ame, de bienfaisance, d’aménité et d’une invincible politesse. C’est encore une des grâces que j’ai à rendre au ciel. Il vit , et je n’ai point à déplorer sa perte qui eût empoisonné le reste de mes jours. Tous mes amis du dehors m’avaient abandonné, il m’en tint lieu; je l’admirais et je l’aimais.

Notre refrain continuel était : Liberté , égalité , humanité ; nous avions même consacré ce serment dans une certaine cérémonie religieuse qui dut son origine à des circonstances assez plaisantes. Nous avions dans cette même chambre un bon bénédictin , véritablement illuminé , • toujours les mains jointes sur la poitrine , comme on peint saint Benoit , et tourmenté surtout de la fureur de fâire des prosélytes. L’aimable Ducorneau , jeune Bordelais, plein d’esprit, de talens et de gaieté, qu’ils ont assassiné depuis pour fédéralisme, était le diable de ce nouveau saint Antoine. Tantôt il lui volait son bréviaire, et saint Antoine de Oourir après le diable, le manche à balai à la main ; tantôt il lui éteignait sa bougie; enfin lui faisant autant de tours que Satan faisait éprouver de tentations à saint Antoine , quelquefois il mêlait aux psaumes * chantés par le bonhomme le refrain d’une chanson égrillarde. Mais le saint homme ne perdait pas courage toujours aux aguets et toujours priant , il avait les yeux sur son bréviaire et sur Ducorneau , '

qui , borgne , petit et bazané , la figure pétrie de

Page 1