‹ Mémoires sur les travaux publicsChapitre 159 sur 169 · PAR M. J. CORDIER · texte numérisé non relu

PAR M. J. CORDIER

Inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées, en retraite, député du Jura.

Nos critiques, qu'on suppose à tort sévères, des actes de radfoiQistration , sont maintenant justiGées aux yeux mêmes de ses partisans de bonne foi, jusqu'alors abusés.

Avec 630 mille fonctionnaires et soldats, 1,300 millions dimpùts el une autorité presque sans limites, cette administration se montre impuissante à créer ces voies nouvelles , admirables , de chemins de fer, que le pays réclame avec instance, et que les autres gouvernements exécutent avec rapidité et bonheur.

Déjà on compte des lignes de chemins de fer : aux Etats-Unis, de 3,000 lieues ; en Russie, de 1 ,500 ; en Prusse et en Allemagne, de 1 ,300 ; en Angleterre, de 1 ,200 ; en Autriche, de 500 ; en Belgique, de 160 ; et en France, seulement de 140 lieues achevées ou entreprises.

L'auteur s'est proposé de rechercher quelles sont les causes et les conséquences des obstacles apportés en France aux améliorations intérieures, quels sont les moyens de lui rendre son premier rang parmi les nations et de prévenir des révo> lutions nouvelles.

Dans un premier volume, 3 donne l'historique des eanaux eéléinres entrepris depuis quatre mille ans , et des divers systèmes d'exéisation suivis \ il exasiine quelle a été rinfluence contraire , sur l'avenir des dynofties et des empires et sur le sort des peuples, des travaux fastueux et des ouvrages productib , et il ne conddt que sur le témoignage de faits authentiques et nombreux.

Nous nous bornerons à citer quelques-unes de ses remarques, nous réservant de {es discuter bientôt, dans ce moment ou les lois proposées sur les chemins de fer appelleront toute la sollicitude des Chambres.

Journal la PofHf. — Vendredi 4 février 1842.

, Dti Canaux et Monumenis eéléhm de PanUquilé.

L&Ê grands conquérants , avides de tontes les gloires , ont voulu s'immortaliser en ouvrant des canaux , en élevant des monuments fastueux.

Disposant de troupes toujours victorieuses , de millions de sujets et d'esclaves, ils crurent dompter la nature, et furent vaincus par elle. La plupart de leurs travaux furent abandonnés , et les savants voyageurs en recherdient en vain les traces effacées par les siècles.

Mais rUstolre nous apprend les destinées des peu|des qui ont été condamnés aax travaux. Les populations, traitées en bêtes de somme, furent décimées par la fatigue , la mistoe et les maladies ; eDes se précipitèrent avec frénésie sous les dra peaux de la révolte et de Fennemi , ou se montrèrent incapables de se défendre des invasions.

Les monuments des souverains ont toujours entraîné la ruine des nations par les guerres civiles ou les conquêtes.

La servitude de TÉgypte , de la Chine , de F Assyrie , de la Grèce et de Rome, etc. , date des époques de la construction des monuments célébrés par les poètes comme des merveilles.

Les princes grands architectes, forcés, pour réaliser leurs vastes projets, d'acca- Uer les peuples pttr des corvées et des impôts , excitèrent le juste blâme des historiens contemporains courageux, qui rappdérent.les règnes précédents plus heureux et se montrèrent ombrageux et plus tard implacables. Tous ces princes célèbres dans l'antiquité ont proscrit les savants et les historiens ; {dnsieurs ont fait brûler les livres et ont réservé leurs faveurs exclusives aux poètes admirateurs des monuments de luxe.

Grands travaux des temps modernes.

Les grands travaux de fortification entrepris par l'empereur Justinien , les monuments fastueux des Médicis et de Louis XIY ont aussi occasionné la ruine des finances, l'exagération des impôts» la misère des peuples, la perte de leur liberté, et, plus tard, des guerres et des invasions.

Les grands canaux commencés par Gharlemagne, Gharles-^int et Napoléon sout encore inachevés.

Siècles de la belle architecture.

Les époques des grands et beaux monuments cités comme des chefs-4'œuvre d'architecture, sont des âges de transition de la liberté à la servitude des peuples.

Il faut le génie et la puissance d'an peuple libre pour les concevoir, les diriger et les achever ; mais les prodigalités dans les dépenses amènent la corruption , et leur exécution rend le commandement impitoyable et Tobéissance ruineuse et mortelle.

Entreprises des princes paternels et hommes de génie.

Henri IV , aussi digne de gloire par la profonde sagesse de ses édits que par ses victoires, est le premier législateur des travaux productifs, sources des richesses des peuples. La France doit à ce souverain les dessèchements des marais, le premier canal de navigation entrepris en Europe, et la pensée des grands canaux de Languedoc, de Bourgogne, etc. , exécutés sous les régnes suivants. /

Henri lY employait aux travaux ses meilleures troupes , les visitait souvent , les encourageait par des récompenses honorifiques et leur inspirait la même ardeur qu'un jour de bataille.

Le roi de Suède et de Norwége, d'une conformité parfaite par le lieu de naissance, la gloire militaire, l'amour du peuple, le génie, etc., a aussi fait exécuter par ses troupes de nombreux et admirables travaux, utiles et productifs.

Nous citerons le passage de l'ouvrage de M. J. Cordier, sur les canaux de la Suéde et de la Norwége.

« Le roi de Suède et de Norwége, Charles-Jean, comme Henri lY, a fait exécu- » ter des canaux par son armée -, comme Henri lY, il allait souvent visiter et en- » courager ses soldats -, il leur persuadait que leur courage à vaincre les obstacles » de la nature et à enrichir le commerce et l'agriculture du pays, leur mériterait » autant d'honneur , de reconnaissance et de gloire qu'une bataille gagnée contre » l'ennemi.

» L'organisation, en Suède, des travaux et des troupes chargées de les exécuter, » fut, dans Tensemble et les détails, de tout point exemplaire et admirable , et mé- » ritera les éloges et la reconnaissance de la postérité.

» Le roi Charles-Jean a eu l'extrême prudence de n'entreprendre que des travaux » productib ; de ne point mêler les troupes aux ouvriers manœuvres ; il a compris » que Tarmée eût été blessée, désaffectionnée, démoralisée par cette assimilation; » qu'on l'eût ravalée à la condition des mercenaires. Les soldats ont besoin de res- » ter sous le charme de l'honneur et de la gloire, pour supporter les rigueurs de la » discipline et des privations. 11 faut que, dans les travaux , les soldats soient par- » faitement nourris, sainement logés, peu payés, mais largement récompensés par des » distinctions et de l'avancement, en raison de leur zèle, de leur intelligence et de » leur dévouement sur les ateliers.

• Le système du roi Charles- Jean , que les cûrconstances autorisaient et conseil- » laient, a été justifié par le succès et favorisé par l'heureuse durée de son règne;

-'y Si ce grand roi n'eU pas achevé ces belles oitrepriaes utfles, il est probable qae » ses saccesseors» connDe ses prédéeesseors Je» eossent laissées imparfaites,^

Travaux entrepris par des associations concessionnaires , â leurs frais ei péril s

ei d perpHmii.

Les peuples libres n'élèvent point de travaux de taxe ; ils savent qae les moDumeuls d'architecture, les impôts cxoessib et la servitude sont synonymes, ou liés comme les effets aux causes. Us confient les travaux d'inttrét général à des compagnies qui les entrefHrennent k leurs frais et périls.

Les associations , composées des notables habitants des contrées traversées , sont protégées et encouragées par lea imÂitutfons et par les lob de concession ; elles \i^. dressent tous les projets ntHes; les exécutent avec rapidité et habileté, et les entre-

tiennent avec vigilance. Le pays ne supporte pas les pertes, il ne paye qu'après Fachcvement des travaux, lorsqu'il en jouit. Il ne rembourse qu'une partie des avantages qu'il retire; les contrées Soignées né oontribuent pas dans les dépenses; chaque génération appelée k profiter des améliorations créées , est également imposée.

Ce système est donc le plus équitable ; Q est aussi le plus prévoyant. Les compagnies disposent des ressources et du crédit du pays ; dies sont donc plus riches que le gouvernement lui-même, et plus capaUes d'exécuter de grands travaux. Plus elles achètent d'entrqirises productives , plus le pays est prospère ; plus il est en état de former de nouvelles associations.

Ces compagnies, de plus eu plus nombreuses et hardies, procurent le perfectionnement de la nav^tion , rétablissement de diemins de fer , la construction de vaisseaux k vapeur nombreux , qui rendent les transports plus rapides et moins chers ; dès lors, les manufacturiers obtiennent les matières premières à plus bas prix , vendent leurs produits k meilleur marché , et s'emparent du monopole du commerce étranger.

Ces associations forment d'excellents administrateurs, des ingénieurs et des mécaniciens exercés et nombreux ; elles unissent les populations par mille liens perpétuels; en forment, pour ainsi dire, de grandes familles. Par elles, le pays marche à une prospérité toujours croissante, et devient formidable an dehors, par son dévouement et ses immenses ressources.

Dea travaux entrepris par une administration centrale, spéciale, absolue,

dans un grand empire.

Une administration centrale, spéciale, absolue, confiée à des commis sans responsabilité, ne peut avoir la sollicitode prévoyante d'nn souverain héréditaire , éclairé , occupé du soin glorieux d'accroître les prospérités et la grandeur de son

empire; die a moins encore le génie des associations ooocessionnairQs de grands travaux, appelées à la fortune par les succès, ou condamnées à la ruine par des fautes.

Une telle administration , saaa ayenir, sans entrailles, ambitieuse , prodigue les impôts du peuple ; elle ordonne les travaux fastueux, ne calcule ni les dépenses à faire, ni les revenus à espérer ; elle épuise les finances , accroît sans terme les contributions et les dettes, rend la nation stationnaire et rétrograde, relativement aux autres états; enfin elle prépare des catastrophes qui n'atteignent jamais ses agents subalternes, revêtus d'une autorité usurpée plus que souveraine.

Des grands projets de canaux et de chemins de fer ^ en France.

La séduction de la gldre et des conquêtes, le fléau des peuples , tour à tour vainqueurs et vaincus , les illusions militaires habfleoMnt alinientées par des aoibitieux , ont été la source des malheurs séculaires de la France , et surtout de la perte de ses libertés.

Au sein même de la paix^ loin de songer à réparer les malheurs de la guerre, une administration absolue , dédaignant les leçons de Texpérience, prend toujours pour modèles les entreprises des pi'emiers Césars, de Justinien, de Périclès,>des Médicis, de Louis XIY; elle propose et fait adopter des travaux gigantesques et improductifs; elle a entraîné la ruine des finances et du royaume à toutes les époques.

Nos administrateurs subalternes tout-puissants^ entourés d'heureux solliciteurs et du luxe de la capitale , oublient le sort malheureux de ^tarante départements éloignés , ou en montagnes, qui payent pour tout et pour tous; ou plutôt ils ne les comptnet que pour en exiger , sans retour, des contributions exeessivea en bemmes et en argent.

Les documents recueillis par M. J. Gordier, sur les monuments publics et productifs dans les divers états civilisés modernes, sont d'utiles enseignements qui montrent Furgente nécessité de revenir à une législation plus conforme à un gouvernement représentatif parfait et aux saines doctrines de l'économie politique.

L'auteur rappelle les principes établis, comme des adages, par les législateurs vénérés, et admis par les nations progressives et puissantes.

i*" Les administrations des grands empires qui exécutent, avec les impôts, les travaux publics , sans la participation directe des autorités locales , n'entreprennent que des ouvrages fastueux; elles n'achèvent que rarement, lentement, n'entretiennent jamais.

2^ La génération qui paye nen retire aucun avantage.

9* Les ocmtrées éloignées sont imposées pour des ouvrages dont elles ne profiteront pas.

i*" Ces entreprises , acquittées en grande partie par les habitants des campagnes et par les classes ouvrières , oontribueot à rendre leurs impôts plus lourds et leur misère plus profonde.

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