CHAPITRE XVII
INFLUENCE DES MÊMES ASSOCIATIONS SUR LE CHOIX DES MINISTRES ET SUR LES AMÉLIORATIONS DES DIVERS SERVICES PUBLICS.
Depuis un demi siècle la direction des affaires est livrée aux grands orateurs politiques, et depuis un demi-siècle la France est en révolution. Comparée aux grandes puissances rivales, on répète de toutes parts qu'elle est en décadence malgré ses héroïques légions , malgré le nombre prodigieux de ses grands généraux , et des hommes illustres dans toutes les carrières qu elle a produits et que lés convulsions politiques engendrent par privilège.
La centralisation administrative livrant sans réserves , sans conditions , les forces et les finances du pays , aux gouvernements qu'elle a toujours faits absolus , les a pour ainsi dire poussés, par fenivrement et les parements d*un pouvoir sans limites , à toutes les exagérations qui ont coûté h la France, en cinquante ans, trois millions d'hommes, quatre-vingts milliards , et le triomphe définitif des ennemis au dehors.
Telle sera la perpétuelle destinée du pays, jusqu'ici fatale, plus tard désastreuse , pendant la domination plus que souveraine des administrateurs politiques , hommes de lettres , d'académies et de tribunes , trèséloquents sans doute , mais étrangers à toutes spécialités , et cependant maîtres des destinées de nos départements.
n est évident qu*à la Chambre , dans les séances toujours solennelles et académiques , l'homme spécial ne peut se faire comprendre de tous , et dès
]ors il ne serait écoulé que par les trente ou quarante députés instruits dans la même spécialité. Intelligent , il s'abstient , parce qu il prévoit qu'il fatiguerait rassemblée composée de membres spéciaux dans les diverses antres branches des sciences.
Le député politique, au contraire, ne traitant que les questions irritantes, de prtis, de personnes et de J'étranger, trouve l'assemblée attentive, et s'il est grand orateur, il entraine les suffrages presque unanimes et fonde sa puissance parlementaire.
Ce prince de la tribune est, par ce système, nommé premier ministre, ou ministre d'une administration; mais son inexpérience complète des affaires de son département , son invincible éloignement de tous détails, le livrent à des commis sous ses ordres , qui eux-mêmes ignorent la France et succombent sous le poids des dossiers accumulés par la centralisation dans les bureaux de la capitale.
La fatalité d'un tel système condait^ne le gouvernement à demander au pays, après vingt-cinq ans de paix générale, six cent quarante mille fonctionnaires , agents ou soldats , et i,aoo millions pour faire marcher une machine gouvernementale si compliquée, et pour parer à tous les désordres inséparables d'une telle organisation.
Les grandes orateurs , enthousiastes d'un gouvernement de tribune , qui leur donne les jouissances ou les espérances d*un pouvoir plus que souverain , veulent maintenir la suprématie de la parole sur les connaissances spéciales , et se réserver le pouvoir, sans limites , de nommer leurs amis politiques à des milliers d'emplois publics. Dans leur conviction qu'ils sont eux*>mêmes d*excellents ministres, ils pensent qu'un homme d'esprit et de tribune peut administrer parfaitement, également, et tour à tour les finances, les travaux publics, le commerce, l'instruction publique, les relations extérieures, etc., sans aucune. étude préalable. Ils supposent le môme mérite à leurs amis, aux solliciteurs de salons, et leur confèrent la direction des branches les plus importantes de l'administration de Paris et des départements. Il résulte fréquemment de cet état de choses , que les hauts fonctionnaires nommés par la faveur sont hors d'état d'exercer pertinemment les derniers emplois de l'administration qui leur est confiée , et sont forcés de demander des avis aux agents sous leurs ordres.
Par toutes ces causes, radmiuistration française est à la fois la plu^ chère 9 la plus stérile , la moins populaire , la moins capable d*assurer une longue sécurité ; et, ce qui est également déploraLle, aucune population libre d'Europe ne voudrait s'y soumettre.
Cette administration, centralisée, absolue, a toujours conduit à des catastrophes par elle fréquentes ; cependant ,* on ne peut espérer que les^ célèbres orateurs de la tribune , qui ont doté la France de législations impraticables, voudront abdiquer et se suicider.
lia seule espérance d'un avenir meilleur et bientôt florissant est daUs^ l'oi^inisation de compagnies nombreuses, perpétuelles, chargées à leurs* frais et périls des grands travaut publics. Ces associations en quelques années, en une année même , produiraient sur cette société bouleversée par les partis et les convulsions , cette régénération qu'obtient sût un sol fécond , mais abandonné à une végétation spontanée et sans valeur, un riche agriculteur, expérimenté et savant , disposant d'excellentes semences , des plus parfaits instruments et des meilleures méthodes.
Les associations formeraient les plus habiles administrateurs, députés^ et ministres.
. Qu'on se représente , en effet , une assemblée nombreuse composée des chefs les plus célèbres des associations , qu'un orateur éloquent, prétendu poUtique, voudrait dominer par des débats de personnes, de factions; tous les membres de cette assemblée lui imposeraient silence, non par la violence , mais par des manifestations que la supériorité dé leur raison el de leur instruction profonde rendrait impérieuses.
Les ministères appartiendraient de nécessité aux plus habiles de tous les administrateurs des compagnies, et chacun d'eux se mettrait à l'œuvre pour doter la France d'une législation plus parfaite. Les associations étendant ainsi leur influence sur le choix des ministres, détermineraient forcément la nomination d'administrateurs de talents supérieurs dans les départements.
Le ministre de l'instruction publique serait le plus savant de son époque, en sciences exactes , en application , en mécaniquç surtout ; il multiplierait les écoles spéciales d'arts et métiers, encouragerait les découvertes et parviendrait en peu de temps à doter le pays de vingt mille jeunes
mécaniciens habiles , aussi nécessaires en lemps de paix que pendant la guerre.
Le ministre des travaux publics , profond jurisconsulte , serait appuyé par la Chambre contre les bureaux , dresserait les statuts annexés aux lois dé concession des travaux publics , et assurerait le succès de ces entreprises multipliées par la perfection de la législation.
Le ministre de Fintérieur, versé dans Fétude des sciences de Féconomie politique et de ses applications, préparerait et présenterait des codes qui rendraient aux communes et aux départements l'administration de leurs propres affaires.
Le ministre du commerce et de Fagriculture affranchirait le pays des . monopoles établis au profit de quelques fabricants , et au détriment de tous les consommateurs, et supprimerait les contributions exceptionnelles qui frappent quelques produits agricoles.
Le ministre de la guerre , se confiant au dévouement des populations, organiserait des milices nationales nombreuses , qui ne coûtent rien en temps de paix, et sont plus capables en cas de guerre de défendre les frontières et Fintérieur avec intelligence, dévouement et héroïsme.
Le ministre de la marine encouragerait Fétablissement des vaisseaux à vapeur par les associations , et trouverait par le concours des marins du commerce des ressources inépuisables et formidables.
Le ministre de la justice pourrait étendre Finstitution du jury aux affaires civiles , parce que les populations plus aisées et plus éclairées rempliraient avec zèle et succès ces importantes fonctions.
Il en serait de même des autres ministères et des diveisés branches gouvernementales f qui seraient administrés par les hommes supérieurs en grand nombre formés par les associations.