‹ Mémoires sur les travaux publicsChapitre 26 sur 169 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

PERTE DE 5 MILLIARDS CAUSÉE A LA FRAPîCE PAR LA CENTRALISATION ADMINISTRATIVE DES TRAVAUX PUBLICS, DEPUIS 1830.

Napoléon, par son vaste génie, et par sa volonté puissante plus rare encore que le génie dirigeait, dominait la centralisation administrative, et s'en servait comme d'un élément fécond de prospérité, d'unité, de grandeur et de gloire. Il choisissait pour administrateurs , à Paris et dans les départements , des hommes éprouvés et recommandés par de longs et honorables services civils et militaires.

Depuis i8i6, l'opinion générale, éclairée par les ingénieurs qui avaient yisité l'Angleterre , se montrait favorable aux associations pour travaux

publics , et les premiers succès obtenus , par le concours des Chambres > avaient de nouveau nationalisé le système.

Plus tard, la centralisation administrative présenta et fit admettre un système bâtard, des simulacres de compagnies, des sociétés financières, pour repousser les véritables associations ; elle inventa et fit adopter un cahier des charges , dont chaque clause est une menace d'arbitraire , et un arrêt de mort prochaine pour les associations autorisées.

La révolution de i83o, qui devait rendre au pays ses anciennes franchises ; et s'était présentée avec de brillantes promesses de réduction d'impôts et de prospérités nationales , n'a servi qu'à porter la centralisation administrative et les taxes, aux dernières limites de l'exagération. Les pertes de la France, par ce système administratif, sont immenses; nous chercherons à les apprécier en estimant les bénéfices non obtenus et ravis qu'auraient procurés les associations conviées et protégées.

On a vu qu'une législation des travaux publics peut être préparée en quelques heures, et qu'elle a pour sanction l'expérience des siècles, les richesses et la puissance des nations qui ont su l'importer de France, la perfectionner et la généraliser.

En i83o et i83i, nous avons proposé vainement à plusieurs ministres de rétablir cette législation; tous en comprenaient l'utilité et avaiept les lumières et le patriotisme dignes de cette haute mission; tous ont cédé à bes influences subalternes.

Nous supposerons cette législation admise en i83o.

Sous l'empire des dispositions législatives puisées dans les édits de concession des canaux en France, au XVir siècle, des compagnies auraient exécuté chaque année pour deux cents millions de travaux productifs, indépendamment de ceux entrepris chaque année par l'administration.

Ces compagnies auraient appelé à la direction des travaux et à la rédaction des projets, quatre cents ingénieurs des ponts et chaussées, vingt mille jeunes gens , mécaniciens, architectes, dessinateurs, comptables, artisans, chefs ouvriers des divers métiers, et deux cent mille ouvriers maçons, charpentiers, terrassiers, manœuvres, etc.

Les personnes employées auraient reçu en France des appointements jtels qu'on les accorde en Angleterre, «ux Etats-Unis.

Les quatre cents ingénieurs, 30,000 fr. par an au lieu de 4 ooo, Les^ ^ingt mille mécaniciens, etc., 4)000 fr. par an , au lieu de 1,000, et les ouvriers 3 fr. par jour au lieu de 1 fr.

La perte par an a donc été pour quatre cents ingénieurs, à 16,000 fr 6,400,000 fr.

Pour vingt mille mécaniciens , architectes , etc. , à 3,000 fr 60,000,000

Pour deux cent mille ouvriers , travaillant cent cinquante jours à raison de !i fr. par jour 60,000,000

Ensemble 126,400,000 fr.

Nous avons la conviction que cette somme a été entièrement perdue pour la France. En effet , la carrière des entreprises n'ayant pas été ouverte à l'instruction et au travail , les jeunes gens qui lauraient embrassée ont étudié le droit, la médecine, sollicitent des fonctions publiques et manquent généralement d'occupations bien rétribuées , en raison de la concurrence extrême et de l'exagération du nombre déjeunes gens dans chaque partie. Le travail même des ouvriers n'a pas été créé, parce que les habitants des campagnes, qui ne donnent que cent soixante jours de l'année aux ouvrages agricoles, ne peuvent aller au loin chercher une occupation temporaire.

Mais, lorsqu'une entreprise de 'travaux publics est à leur porte, lorsqu'on ofire par jour 3 fr., au lieu de i fr, les cultivateurs consacrent leur loisir forcé à des ouvrages bien rétribués. A i fr. les manœuvres sont partout rares; à 2 fr. ils abondent; à 3 fr. ou 4 fi"* p^r jour, toute la population s'offre.

Ce n'est point au hdsard que les tarifs des appointements et des salaires ont été fixés plus haut. Il est reconnu ^ et on compiend, que tous les hommes attachés à une entreprise concédée à perpétuité, travaillant pour la gloire ou pour la fortune , sont capables de beaucoup d'efforts héroïques , et que les ouvriers obtenant à la tâche le prix de trois journées , au lieu d'une, deviennent d'excellents travailleurs ; tandis que des domestiques ou manœuvres employés a l'année ou à la journée, sans chance de bénéfice et d'avenir, travaillent mollement et se fatiguent4e moins pos-sible dans des circonstances si contraires.-

On constate des résultats aussi différents dans les travaux comparés de rhomme libre et de Fesclave , le rapport est de trois à un , el même de quatre à un.

A ces pertes déjà si considérables ^ il faut en ajouter de plus funestes encore.

Les travaux des associations perpétuelles donnent aux ingénieurs une expérience consommée ; aux mécaniciens y architectes y che& ouvriers, etc., etc., une connaissance plus parfaite de leur art; et chaque jeune ouvrier acquiert en quelques années un métier ; tous ont donc réellement, en capital personnel, une valeur au moins dix fois plus grande que l'accroissement annuel de leurs appointements ou de leurs salaires.

D^autre part , les ingénieurs expérimentés savent y par exemple , qu'un terrassier exercé fait deux fois plus d'ouvrage qu'un ouvrier de même force et de même ardeur, qui n'a pas d'aussi bons outils, et ne saurait pas s'en servir avec la même habileté , et que cette supériorité, dans I'oT' ganisatiott et la direction d^ travaux , n'est procurée que par les associations.

Par ces considérations , la perte annuelle qui avait été évaluée à 1 26 millions, est dix fois cdle que nous avons trouvée, et doit être portée ensemble à i, 360,000,000.

Poursuivons : «des travaux productif de 200 millions par an étant achevés , le revenu brut doit être de 20 millions , 1 o millions représeatant l'intérêt du capital dépensé , et 10 millions consacrés aux frais d'en<tretien et d'exploitation ; c'est donc 10 millions chaque année à distribuer aux classes ouvrières, savoir: 20 millions la seconde année, et ainsi de suite, et 120 millions la onzième année.

Mais ces améliorations ne sont productives que parce qu'elles apportent au pays une économie de transport, qui est au moins égale au revenu brut des travaux, ou à 20 millions par an, c'est-à-dire à 4o millions la seconde année, et ainsi de suite; enfin 220 millions après la onzième année.

A toutes ces sommes , il faut ajouter les intérêts composés et perdus pendant onze ans. Les résultats ne sont plus alors donnés par des addi* tions, mais par la somme des progressions si rapidement croissantes. La

perte totale effective est de plus 5 milliards dont la France est appauviie , perte qui croit chaque année avec plus d'intensité et par l'action également progressive de la centralisation absolue.

Ainsi j avec une l^slation protectrice des associations , la France eût gagné, depuis i83o, un capital égal au montant de la dette publique.

En se livrant à de semblables calculs, on s'explique la prospérité rapide des États-Unis, et la puissance et les richesses extraordinaires toujours croissantes de l'Angleterre , qui paye l'intérêt d'une dette de 20 milliards> étend sa puissance sur tous les points du globe par l'influence des associations, et crée des établissements qui lui promettent le monopole du commerce et la domination sur cent peuples divers.

Il y aurait de la part de la France imprévoyance, et presque abdication de son premier rang acquis par des siècles de gloire , si elle persistait dans un système de travaux publics qui , en échange de quelques monuments de luxe , a pour résultats déplorables d'accabler la population d'impôts , de frapper de paralysie l'agriculture , les manufactures , le commerce et surtout la marine , et d'ôter à la jeunesse tout avenir.

Les tableaux de comparaison que nous donnerons des travaux utiles exécutés, en Angleterre, aux Etats-Unis, en Allemagne, etc., et en France pendant la même période, fera mieux juger encore l'influence des systèmes contraires des travaux publics exécutés ailleurs par des compagnies perpétuelles , en France , par la centralisation administrative.

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