CHAPITRE XXV
DROITS IMPRESCRIPTIBLES , RECONNUS PAR LA CHARTE , QUI COMMAN- DENT LA DÉCENTRALISATION ADMINISTRATIVE ET l'eXÉCUTION DES TRAVAUX PUBLICS PAR DES ASSOCIATIONS.
Sur deux mille huit cent quarante-deux cantons en France, quinze cents n ont ni routes royales , ni canaux , ni ports , ni places de guerre , ni établissements publics quelconques. Ces cantons se trouvent surtout aux limites de deux ou trois départements, dans les montagnes, et sur les frontières du royaume.
Les populations de ces cantons payent pour tout et pour tous , et ne reçoivent, pour ainsi dire, aucune allocation du trésor; on les compte exactement pour les levées d'hommes et d'impôts; mais on les oublie dans les répartitions des contributions destinées à faire pénétrer sur tous les points l"s bienfaits d'un gouvernement paternel et puissant. Cependant l'emplo'. des impôts exige Fobservation sévère des mêmes règles d'égalité et de justice : c'est-à-dire que des contributions ne doivent être demandées et employées qu'à des dépenses véritablement nationales.
Ces quinze cents cantons ne sont pas plus favorablement traités dans la répartition des ressources départementales ; l'emploi en est encore réservé principalement aux routes qui partent des chefs-lieux du département et des arrondissements, et traversent^es cantons voisins.
Ces cantons, payant toujours sans recevoir, s'épuisept, et sont hors d'état d'acquitter les dépenses les plus urgentes; leurs chemins vicinaux restent impraticables; les rivières manquent de ponts; nulle amélioration agricole n'est possible; et les frais de transport pour conduire les produits des récoltes aux marchés absorbent une partie des prix obtenus.
En se reportant à plusieurs siècles dans nos pays d'Etat, et même dans les empires appelés despotiques, nulle part on ne demande des charges aussi excessives que celles qui frappent ces quinze cents cantons.
En récapitulant les sommes accordées par un budget de i,!ioo millions aux quinze cents cantons délaissés qui fournissent plus de la moitié des contingents en hommes, et presque en impôts , on reconnaîtra que les populations de ces cantons ne retirent pas un quart des contributions annuelles qu elles payent.
On cherche vainement quels avantages procurent à ces cantODS, les travaux des ports, des canaux , deschen^ins de fer, exécutés avec leurs impôts; si les résultats, quant à eu](, sont problématiques, est-il juste de les forcer à contribuer pour n>oitié dans les dépenses, très-utiles pour d'autres, sans doute, mais pour eux de luxe; et souvent même préjudiciables.
Le système des associations pour travaux publics , au contraire , offre aux contrées riches un vaste champ dé s'enrichir davantage sans que les quinze cents cantons, trop oubliés et sacrifiés, aient des motifs de s'en plaindre.
En même temps les quinze cents cantons jusqu'ici maltraités, épuisés , trouveraient, dans cette nouvelle carrière, ouverte à tous, l'occasion de montrer la puissance des hommes aiguillonnés par l'énergie de la néces- Mté, et tout à coup émancipés par une meilleure législation. C'est dans ces cantons que se recruteraient, comme en Ecosse, les mécaniciens et les hommes de guerre qui ont doté l'Angleterre des canaux ; des chemins de fer, des fabriques , et de la conquête d'immenses colonies.
Aux associations , il faut des hommes d'intelligence , de travail et de dévouement; la centi'alisation emploie de préférence des hommes de lettres et de salons, habiles solliciteurs; dès lors les quinze cents cantons n'ont aucune participation à réclamer et à attendre de ses faveurs. La jeunesse de ces quinze cents cantons, étant très-éloignée des universités, ne peut subir les épreuves de bacheliers es lettres, es sciences, que la centralisation exige et que les associations ne demandent pas.
Les plus célèbres ingénieurs et mécaniciens d'Angleterre ne furent d'abord que de simples ouvriers mécaniciens, charpentiers : les associations leur donnèrent occasion de s'instruire , de s'essayer , de se produire , et plus tard d'illustrer l'Angleterre par leurs découvertes.
La centralisation administrative , malgré notre charte qui consacre la parfaite égalité des Français devant la loi , impose à tout solliciteur
(remploi des études littéraires, et elle réserve à trenle-six villes seulement le privilège des collèges royaux.
La jeunesse dies quinze cents cantons , frontières de plusieurs dépatlements, étant fort éloignée de ces universités, ne peut eu profiter que dans le cas exceptionnel de la fortune de leurs parents.
Jusqu'ici nous avions seulement montré Vutilité des associations; maintenant nous en consacrons la nécessité et les avantages incontestables que plus de la moitié des populations en retireraient aussitôt.
Si la décentralisation était abolie , chaque canton saurait, parles soins des notables , constituer une école où chaque enfant pourrait apprendre les éléments des sciences nécessaires à un agronome et à un mécanicien. De ces écoles sortiraient des artisans intelligents que les associations emploieraient immédiatement et instruiraient complètement.
Les quinze cents cantons les plus pauvres fourniraient inévitablement le plus grand nombre d'hommes essentiels anx travaux , par cette loi de la nature qui rend capable de plus d'efforts ceux qui sont sollicités d'abord par des besoins plus impérieux, et qui , après les premiers succès, souhaitent la gloire avec passion.
Les habitants de ces cantons seraient aussi les plus ardents à s'associer pour exécuter les travaux indispensables à leurs localités, et les plus habiles à les achever heureusement et rapidement.
A ces observations, on répondra que l'administration n'empêche pas les habitants de s'associer, de construire des ponts à leurs frais; mais ne sait-on pas qu'on enlève k ces cantons toutes les ressources par les impôts? D'ailleurs dans les cahiers des chapes des concessions d'un pont de dix mille francs ou d'un canal de lo millions, l'administration se réserve toujours la confiscation , après un certain délai, au profit du gouvernement.
C'est toujours au nom de l'État , cet être de raison , que l'on s'empare
des travaux des associations; c'est par des mesures d'Etat que Ion nuit à chaque habitant, à chaque canton, à chaque département, à toute la France, sous le prétexte de l'intérêt de l'Etat, ou plutôt de l'administrateur en chef.
Les associations ont un but et des résultats opposés; elles enrichissent les individus, et l'État, qui représente la somme des habitants, est évidem-
ment plus riche et plus puissant ^ n eût-il ni un soldat régulier à ses ordres , ni même cent millions de budget à dépenser par an.
Puisqu'il parait démontré que la puissance de la France , ses prospérités , sa sécurité ^ son existence, exigent qu'on dépense utilement en travaux productifs de canaux, de chemins de fer, de ports, de bateaux à vapeur, etc., deux milliards et demi en douze ans; peut-on maintenir les aberrations de la centralisation , et demander encore douze cents millions aux quinze cents cantons, jusqu'ici négligés, épuisés, pour des travaux exécutés à une grande distance de ces localités, et qui leur seraient inutiles et dès lors très-nuisibles.
Emprunter cette somme , c'est encore imposer la moitié de l'intérêt ou du capital à ces quinze cents cantons. L'injustice est parfaitement la même , et ne saurait être plus longtemps tolérée.
Tout commande donc de confier toutes les entreprises productives et nationales à des associations perpétuelles exécutant les ouvrages à leurs frais et périls.