CHAPITRE XXVI
DES ENTREPRISES MIXTES PAR LE CONCOURS DES ASSOCIATIONS ET DE LA CENTRALISATION ADMINISTRATIVE.
Lorsque le gouvernement intervient dans les travaux , l'administrateur en chef, qui le représente, exerce une autorité sans limites ; il se réserve le choix des localités, des projets , des ingénieurs , des conducteurs; l'approbation des détails, la réception des ouvrages. Cet administrateur, sans avoir jamais exécuté de travaux , et dans l'incapacité d'en diriger, use cependant d'une autorité discrétionnaire; il fait changer de résidence les ingénieurs qui ont le plus d'indépendance et de supériorité , et qui veulent combattre les tracés défectueux ou les entreprises et les mesures dés^ ^3treuses.
De la complication administrative dans les moyens d'organisation et d'exécution, naissent des débats, des retards qui entraînent souvent la ruine des entreprises les mieux méditées.
L'administrateur, dans ses pensées ambitieuses , voulant suppléer à sa courte existence par d'immenses dépenses , ne tenant aucun compte des produits, dédaignant d'entrer dans de tels calculs, commence à la fois de vastes projets , et entame chaque projet sur beaucoup de points afin de prévenir plus tard le rejet de ces entreprises toujours combattues avec une supériorité de raison.
Lorsque le vent de la fortune politique déplace cet administrateur, son successeur, sollicité par les mêmes préoccupations, et sans offrir plus de garantie, délaisse ou modifie les travaux commencés, en entreprend de nouveaux , et entraîne ainsi , de même, le trésor dans des pertes incalculables. A la première guerre , l'Etat , engagé dans des dépenses sans limites par cette administration, ne réservant pas les ressources financières pour une seule campagne , est forcé de suspendre les allocations pour travaux publics ; alors les entreprises abandonnées sont rapidement dégradées ; les matériaux approvisionnés sont enlevés par les riverains, ou détériorés, ou perdus en peu d'années ; il faut recommencer les ouvrages avant d'en jouir. Sous la domination de la centralisation administrative, si l'Etat traitait avçc des associations pour la fourniture de rails, de voitures, de machines locomotives , il serait tenu de remplir ses marchés dans le moment ou il éprouverait le plus de besoins financiers; ainsi, il aurait des chemins de fer ébauchés, improductifs, et un matériel inutile et plus tard sans valeur. La plupart de ces marchés non exécutés complètement feraient naître des procès ; les entrepreneurs demanderaient des indemnités , par suite des obstacles, de force majeure, apportés à l'accomplissement de leurs
traités.
Ainsi , le pays aurait payé des chemins de fer sans en avoir la jouissance , ni môme l'espérance éloignée.
Le tableau que nous donnons par supposition de ces travaux mixtes, n*est autre chose que l'historique des canaux de Bourgogne, de Picardie , du Nivernais, etc., entrepris par le gouvernement, et restés soixante-di^ ans inachevés.
L^tat, après avoir consommé des centaines de millions à ces canaux improductifs, les a laissés longtemps à Fétat de ruines, où ils seraient encore sans l'intervention des compagnies financières , intervention trèsmalheureuse sans doute, mais moins funeste que la direction d'une administration absolue et; de nécessité, impuissante.
Ce concours entre le gouvernement et les compagnies pour Texécution simultanée d'^un grand travail , ne peut produire que confusion et qu'un enfantement monstrueux ; on peut comparer une telle entreprise, dirigée par une administration inexpérimentée , au tableau confié à un poëte qui n'aurait jamais touché de pinceaux.
Ce poëte, disposant, par exemple, d'une somme d'un million , de l'influence gouvernementale et morale sur des peintres renommés , voudrait nécessairement choisir lui-même le motif du tableau, et imposer aux peintres le sujet , le lieu de l'action , les personnages , leurs poses , leur entourage. Il exigerait de chaque grand maître de la docilité à se conformer à ses exigences. Il est facile de prévoir que nos célèbres artistes discuteraient d'abord , essayeraient de convaincre , et renonceraient bientôt à tout concours dans une tâche impossible; alors ce poëte choisirait poii>r les remplacer , de préférence , par goût , des peintres hommes de lettres , mais d'une médiocrité et d'une incapacité notables, comme artistes exécutants. Après des années d'essais, et le concours de vingt peintres, le tableau du grand poëte ne vaudrait pas le prix de la toile et des couleurs employées.
Tel serait le sort de tout grand projet de chemin de fer livré à la direction générale de la centralisation , dont les administrateurs , poêles ou littérateurs , parlent à ravir des chemins de fer, sans avoir aucune notion des diverses natures du sol à creuser, du régime des rivières à traverser, des locomotives à employer et des données familières à tout ingénieur du métier.
On est à concevoir pourquoi on exige des ingénieurs des ponts et chaussées huit années d'études préliminaires avant d'être admis élèves , quatre ans avant d'être reçus ingénieurs des ponts et chaussées, lorsque nulle connaissance spéciale et pratique n'est demandée d'un ingénieur administra-^
leur, ou d'uD commis en chef chaîné de diriger quatre cents ingénieurs du plus grand mérite.
Il faut de nécessité que l'ingénieur commis en chef évince les hommes les plus éminents et indépendants pour exercer sans contrôle son pouvoir absolu usurpé.
La France est, jusqu à ce jour, le seul j^ys qui ait fourni cet exemple d'une organisation qui exige des fonctionnaires secondaires, science, capacité , expérience et obéissance , et réserve le commandement à des cheis incapables d'exécuter les ordres quils donnent.
Cest à cette organisation de centralisation administrative qu'il faut attribuer l'état déplorable de nos rivières , de nos fleuves , etc. ; les prédilections pour des entreprises gigantesques, pour des travaux ordonnés sans ensemble ; les pertes qu'occasionnent des travaux toujours improductifs en raison de la lenteur de l'exécution , et du défaut de liaison entre les divers ouvrages. Enfin , c'est encore à cette cause que nous devons l'état d'abandon déplorable de la moitié de la France, privée de routes royales, de canaux, et épuisée par les impôts destinés à ces dépenses.
Les découvertes , rares dans toutes les carrières scientifiques, sont moins à espérer en législation, et ne sauraient être obtenues d'une administration forcée de défendre des intérêts de monopoles; le concours proposé entre l'administration et les compagnies, est une complication que l'expérience montre dangereuse.
Le système des associations à perpétuité , indépendantes et protégées , est au contraire l'œuvre des plus grands législateurs français , Henri IV , Sully , Richelieu, Col bert; elle a de plus la sanction des siècles et des nations les plus florissantes par l'influence puissante de cette législation.
Les nations n'existent que par la force des associations , et les plus puissantes et les plus célèbres par la durée d'une longue existence et par la gloire de leurs travaux ont dû leur prospérité croissante au génie des associations militaires et administratives.
Ces mêmes associations sans oppression, sans entraves, sont de plus en plus indispensables à la France.