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CHAPITRE XXX

RÉCAPITULATION DES INCONVÉNIENTS ET DES DANGERS DE LAISSER A LA CENTRALISATION ADMINISTRATIVE LE CHOIX, LA DIRECTION ET l'exécution des grandes lignes de CHEMINS DE FER.

On a vu que la centralisation administrative ne tenait aucun compte dans l'emploi des impôts de i ,200 millions, des besoins et des droits des quiose cents cantons les plus éloignés de la capitale, la plupart en mon-

Uignes , et situés aux limites du royaume ou de plusieurs départements. Elle réserve ses faveurs aux contrées les plus riches , et délaisse les plus pauvres y de plus en plus malheureuses.

On propose d'appliquer aux chemins de fer le système déplorable de classification des grandes routes. On nommerait aussi chemins de fer royaux les lignes partant de la capitale et s*étendant aux extrémités ; on les exécuterait au compte de tous les contribuables; et on laisserait aux cantons éloignés , jusqu'ici délaissés et ruinés , la faculté d'exécuter à leurs frais les lignes secondaires. Ainsi le gouvernement réserverait exclusivement son concours et les ressources du royaume aux localités les plus peuplées et les plus riches , et abandonnerait à elles-mêmes celles qui sont hors d'état I par l'exagération des impôts, même de réparer leurs chemins vicinaux.

Dans le choix des tracés , les hommes influents du moment imposeraient les lignes dirigées de la capitale vers leurs résidences , sans tenir compte de l'accroissement des dépenses et de la violation des droits des contrées rivales par l'adoption de projets défectueux.

Plus tard , de nouveaux ministres délaisseraient ces lignes commencées, en entreprendraient de nouvelles par des influences locales de même nature , et feraient supporter aux contribuables des dépenses doubles et triples sans jamais parvenir à exécuter un seul grand chemin de fer productif.

Une grande ligne de chemins de fer étant plus difficile à diriger, à terminer et surtout à exploiter qu'un grand canal , on ne peut supposer que la centralisa lion administrative , qui depuis plus de cent cinquante ans , date de son usurpation, a été inhabile à doter la France d'un système complet de navigation, et même d'un seul grand canal productif, soit capable d'achever une seule grande ligne de chemins de fer. Plus elle en entreprendra à la fois, plus son impuissance sera manifeste; plus le pays éprouvera de pertes ; et plus l'époque de la jouissance des importantes améliorations sera éloignée.

On ne saurait trop le rappeler pour avertir le public; la centralisation administrative a employé plus de cent ans à ouvrir les canaux de Bour* gogne, du Rhône au Rhin, de Picardie, du Nivernais, de Bretagne, et

après cent ans aucun de ces canaux n'est complètement achevé et ne rend Fintérêt des fonds dépensés.

Autre exemple. La centralisation administrative a refusé les offres des compagnies de propriétaires , qui avaient proposé d'exécuter à leurs frais et périls , et sans subvention du trésor, les chemins de fer de Lille et de Valenciennes à la frontière de Belgique. Ces chemins de fer, depuis six ans soumissionnés, seraient terminés depuis trois ans, et les contribuables n'auraient aucun impôt à payer pour acquitter les dépenses.

La centralisation administrative voulant repousser les associations et se réserver exclusivement les travaux, dirige elle-même ces ouvrages. En trois ans elle n'est pas encore parvenue à finir ces courts embranchements dans les localités les plus favorables à l'exécution de ces nouvelles voies.

Ces retards^ et les dépenses excédantes de ces lignes, s'expliquent par les procédés administratifs.

Le gouvernement avait dans les localités des ingénieurs sava nts , les plus exercés de France , qui avaient dressé les premiers projets. Ces ingénieurs jouissaient, dans le pays, d'une grande influence, qui aurait servi à abréger les délais«et à obtenir les conditions les plus favorables pour le règlement des indemnités. Ce n'est pas à ces ingénieurs qu'on a confié la direction des travaux , mais à d'autres ingénieurs étrangers au département du Nord , à des employés novices qui ont dû étudier à la hâte , et incomplètement , le terrain et l'esprit des populations avant de présenter de nouveaux projets.

Ainsi l'administration' aura dépensé trois fois plus de temps et deux fois plus d'argent pour exécuter les chemins de fer les plus faciles , d'une longueur seulement de cinq lieues , étudiés d'avance par les ingénieurs les plus capables; et maintenant cette administration aurait le courage d'entreprendre des lignes de trois ou qualité cents lieues de chemins de . fer, dont toutes les directions sont disputées et indéterminées; sans avoir ni la certitude ni la probabilité d'obtenir les douze*ou quinze années de paix et les capitaux indispensables pour les achever.

L'adoption d'un pareil projet par la chambre serait une véritable abdication de ses attributions les plus importantes.

Dans la direction des travaux , la centralisation administrative choisit 2 14

non les ingénieurs les plus expérimentés, mais les plus protégés ; elle est forcée de plier les tracés selon les exigences de députations nombreuses ; chaque administrateur en chef arrivant au pouvoir a de nouvelles prédilections personnelles à satisfaire; M. de Galonné, ministre, confie la direction du canal de Picardie à M. Tingénieur Laurent de Lionne, son .ami. Après lui d'autres ministres le remplacent par d'autres ingénieurs ({ui exécutent un autre tracé. Le grand souterrain du canal de St.-Quenlin , déjà entrepris par M. Laurent de Lionne , sur de grandes longueurs, reste bientôt abandonné h l'état de ruine comme un éternel monument des contradictions de l'administration , et des dangers de son intervention.

Ce même fait s'est renouvelé sur tous les grands canaux exécutés au compte de l'État. Si on additionne toutes les pertes qu'ont entraînées les modifications de tracé, les retards dans l'achèvement, les capitaux improductifs, on arrive à une somme de plusieurs milliards ainsi sacrifié» sans auciiue compensation.

Il est déplorable que la France ait la première inventé et abandonné le système d'association, et qu'elle persiste à adopter le mode impuissant d'exécution des grands travaux par le gouvernement, en usage seulement, et autrefois , dans les Etats despotiques. Maintenant les gouvernements absolus eux-mêmes ne confient généralement les chemins de fer qu'à des associations. Nous citerons surtout la Russie , la Prusse , l'Italie, etc.

On dirait qu'une fatalité pousse la France à rétrograder au dedans comme au dehors , et l'entraîne à sa ruine.

En résumé , le système de grandes lignes de chemins de fer partant

de la capitale et allant aux frontières , entrepris par l'Etat, ou au compte des contribuables , occasionnerait une perturbation générale. Il attirerait toute la vie commerciale sur les localités traversées et privilégiées. Il surchai^erait d'impôts nouveaux les contrées délaissées et sacrifiées. Il mécontenterait les neufs dixièmes des populations.

A la première guerre, ces ouvrages seraient interrompus, comme tous les canaux commencés, en France, avant 1789 et suspendus pendant vingt ans. Le projet proposé repousserait les véritables associations, seules capables , dans un grand empire , d exécuter et de conserver en

parfait état les grands travaux, et de les rendre productifs. Ce système enlèverait à la France Tespoir fondé d'obtenir de longtemps yn réseau de chemins de fer indispensable à ses prospérités , à sa sécurité et à sa grandeur.

Ces considérations générales sont encore confirmées par d'autres raisons plus spéciales, selon nous plus puissantes.

L'étude d'un projet de chemin de fer seulement de vingt ou trente lieues exige les recherches des plus savants ingénieurs pour arriver au meilleur tracé. On a discuté, pendant des années, au parlement d'Angleterre, les diverses lignes présentées; on a entendu les propriétaires des localités, et les divers intéressés. Mais en France, où les expériences des grands travaux de cette nature sont encore à faire, on improviserait trois ou quatre cents lieues de chemins de fer; on les livrerait à la fois à l'examen d'une assemblée législative où trente personnes au plus ont fait des études d'ingénieur, où des intérêts de localités vivement défendus, amèneraient à chaque session , de nouvelles luttes, de nouvelles décisions, et des pertes incalculables.

On fixerait invariablement les directions, sans tenir compte des événements, des découvertes qui pourraient modifier les résolutions législatives improvisées.

On traiterait avec des financiers spéculateurs, sans prévoir pour le trésor et pour le pays d'autres nécessités plus tard impérieuses. On repousserait à jamais l'intervention des véritables compagnies seules capables d'exécuter rapidement, heureusement, et aux conditions les plus favorables, les grandes améliorations. On frapperait de stérilité commerciale , on priverait , de l'espérance de tout avenir, les contrées qui n'auraient point obtenu une part dans ces immenses et imprudentes largesses législatives.

On sèn^erait de nouveaux germes de division entre les départements , entre les localités, dans un empire où la société est fractionnée et brisée par des convulsions politiques endémiques , depuis un demi-siècle.

On mettrait en hostilité les départements contre la capitale, les campagnes contre les villes; les pays pauvres presque tous délaissés par les nouveaux chemins de fer, contre les plus riches qui en obtiendraient le monopole. On augmenterait incessamment , constamment les impôts qui

déjà pataissent excessifs et excitent des désordres par leur exagération.

Le système de grandes lignes à exécuter par FEtat , proposé depuis quatre ans, repoussé trois fois par la Chambre^ et condamné par l'expérience, est également contraire aux principes d'économie politique. Il mettrait la dépense des travaux à la chaîne des populations qui n'en profileraient point. Il augmenterait les dettes; affaiblirait le crédit public; ruinerait les finances pendant un long avenir; il provoquerait enfin par toutes ces causes de nouvelles commotions politiques plus terribles peutêtre que nos dernières révolutions.

En regard 9 nous opposerons le système des associations paitout fécond en prodiges. Le gouvernement n'intervient que pour encourager, protéger les associations dans toutes les contrées, sans prédilection, sans exclusion, sans injustices. Les secours qu'il offre à tous, il les accorde à chaque compagnie , aux mêmes conditions, dans tous les départements de France , à Touest et à l'est comme au nord et au midi du royaume ; à cent

cinquante lieues de Paris , comme aux portes de la capitale. L'Etat prête avec sécurité , et avec certitude d'enrichir toutes les localités, sans délaisser les plus éloignées et les plus pauvres. Le gouvernement obtient, par son concours , par son impartiale et vigilante sollicitude, la reconnaissance de tout le pays.

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