CHAPITRE XXXI
DISPOSITIONS LÉGISLATIVES A PROPOSER EN FAVEUR DES INGÉNIEURS ET DES CONDUCTEURS DES PONTS ET CHAUSSÉES POUR ASSURER LE SUCCÈS DES ASSOCIATIONS.
Le décret d'organisation des ponts et cliausséesqui réserve, dans l'intérêt du pays, la direction des travaux publics aux ingénieurs et conducteurs des ponts et chaussées, a été dénaturé et violé par la centralisation adminis*
tratîve , chargée de la défense de leurs droits; elle a autorisé de grandes entreprises sans imposer la clause que chaque compagnie serait obligée de choisir et de s'adjoindre un ingénieur des ponts et chaussées pour donner à tous les intérêts une garantie sur la direction et Texécution des travaux.
L'intervention d'un ingénieur des ponts et chaussées aurait prévenu , dans beaucoup de cas , des pertes considérables que les compagnies sans expériences et les localités sans intervention ont éprouvées.
Les ingénieurs des ponts et chaussées sont placés, par la loi, dans la même condition exceptionnelle et légale que les médecins et les avocats.
Les concours pour obtenir des diplômes sont ouverts à tous , mais l'exercice n'est permis qu'à ceux qui ont subi les épreuves de capacité exigées par les lois.
Le décret d'organisation des ponts et chaussées a dû accorder aux jeunes gens qui ont satisfait à toutes les conditions prescrites , le privilège de diriger les travaux, comme encouragement à de fortes études, et surtout pour donner au pays une garantie sur les résultats des ouvrages entrepris.
La loi, comme la prévoyance, obligent d'imposer, à chaque compagnie, la condition qu'un ingénieur des ponts et chaussées , désigné par elle, soit attaché aux travaux et soit traité comme un ingénieur en chef directeur des ponts et chaussées.
Par cette adjonction très- utile ^ l'administration aurait toute sécu* rite sur l'exactitude des plans et des nivellements signés par ces ingénieurs de mérite ; le pays ne serait pas exposé aux accidents et aux désastres occasionnés par des projets mal étudiés. Les compagnies surtout inspireraient plus de confiance aux actionnaires qui se reposeraient sur le zèle , le talent et le dévouement des ingénieurs des ponts et chaussées appelés, par des succès, à obtenir de la célébrité. La loi serait respectée dans son esprit et son texte formel.
Enfin, d'une part , la centralisation administrative qui dispose de plus d'ingénieurs que toute l'Europe , transforme en chef de comptabilité et de bureau les ingénieurs les plus savants et les plus expérimentés; elle les enlève aux véritables et importantes fonctions d'ingénieur; elle prive le pays de leurs lumières et de leurs travaux ; et, d'autre part, elle leur ravit les places honorables et avantageuses qui leur appartiennent par la loi, pour
no
donner ces emplois h des protégés, non ingénieurs, qui n ont aucune des connaissances nécessaires et même indispensables pour les exercer.
Ainsi, les places de commissaires des canaux, concédés en 1831 et 1832, des chemins de fer votés depuis i83o, n'ont pas été données à des ingénieurs des ponts et chaussées, et aucune compagnie concessionnaire de chemins de fer n'a été assujettie k s'adjoindre un ingénieur des ponts et chaussées.
En Angleterre, même, où il n'existe pas de corps des ponts et chaussées, ni de loi qui réserve aux ingénieurs exclusivement la directit)n des travaux publics , cependant chaque acte du parlement désigne les ingénieurs chargés par la compagnie de la direction des travaux, et garantit, par cette adjonction , les intérêts des souscripteurs , et des contrées où les ouvrages doivent être exécutés.
Les compagnies, pour inspirer plus de confiance au parlement, aux souscripteurs et aux -localités, ont soin de s'adjoindre les ingénieurs les plus célèbres par les entreprises mémorables qu'ils ont exécutées.
Le choix des compagnies est un hommage rendu au mérite, et un motif d'émulation entre les ingénieurs.
Non-seulement l'administration française ne prescrit pas à chaque compagnie l'adjonction d'un ingénieur des ponts et chaussées, mais elle défend aux ingénieurs du gouvernement de diriger les travaux des compagnies; c'est-à-dire qu'elle les empêche d'acquérir de l'expérience, et de se rendre plus capables de diriger avec habileté les travaux de l'Etat.
Tout est donc exception, oppression, et surtout aveui;lement dans les relations entre l'administration et les ingénieurs des ponts et chaussées.
Chacun comprendrait l'imprévoyance et l'injustice d'un ministre qui défendrait à un médecin d'un hôpital de visiter des malades au dehors , et à tout professeur de l'Université de publier des ouvrages. Ce médecin et ces professeurs qui consacrent leurs loisirs et leurs veilles à l'étude de la science et h la pratique, sont plus capables de bien remplir les missions qui leur sont données par le gouvernement.
Les travaux exigés d'un ingénieur ont été nécessairement calculés pour les moins capables, donnant tout leur temps à leurs services.
Si l'ingénieur d'une haute capacité, très-laborieux et de génie, sait
accomplir, en quelques heures, la tâche qui exige , d'un autre , Tapplication de quelques jours, ne doit-il pas être libre de faire du reste de son temps l'emploi qui lui convient et qui est le plus utile à sa famille, à son pays, à sa gloire.
On est à comprendre comment la sublime pensée de la création de l'Ecole polytechnique, et les prodigieux résultats qu'elle a donnés et qu'on peut en attendre, sont maintenant paralysés; et comment quelques commis sont parvenus à usurper une dictature absolue, à enrégimenter les ingénieurs sous une discipline abrutissante, en définitive désastreuse pour la France, et à les mettre aux ordres de leurs délégués incapables. L'affranchissement des ingénieurs , de la centralisation administrative, est une justice tardive, commandée bien moins encore dans l'intérêt des ingénieurs, que par les progrès de l'époque, et par les nécessités de la France. En appelant les ingénieurs à rédiger des projets importants, à organiser des compagnies; en brisant les obstacles jusqu'ici insurmontables qui repoussent les véritables compagnies, en peu d'années nos départements jouiraient de la prospérité extraordinaire des autres Etats que nous avons cités, où les anciens élèves de l'Ecole polytechnique, affranchis de la centralisation administrative, onjt enfanté tant de prodiges.