‹ Mémoires sur les travaux publicsChapitre 35 sur 169 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

INTERET DES GRANDS PROPRIETAmES A PRENDRE PART AUX ASSOCIATIONS POUR CANAUX ET CHEMINS DE FER.

On se plaint, de toutes parts, de l'état de dissolution de la société, de la tendance des enfants des cultivateurs à déserter les campagnes, de l'ardeur de la jeunesse des villes à solliciter des emplois et à vivre du produit des impôts. On remarque de même avec inquiétude que la capitale attire tous les hommes supérieurs; qu'elle appauvrit le pays; que les anciennes familles dans les provinces s'éteignent ou disparaissent ; et que les populations des petites villes se renouvellent, comme aux siècles de proscriptions et d'invasions où les peuples se déplaçaient constamment

et violemment.

En même temps Jes grands propriétaires qui font ces justes et pénibles observations ) déclarent qu'ils souhaitent des chemins de fer, mais qu'ils ne veulent y prendre aucun intérêt.

Sans doute , l'extrême éloignement de ces propriétaires à entrer dans des associations^ est justifié par la destinée malheureuse des anciennes entreprises. Mais si les causes de la ruine des premières associations disparaissaient , si des clauses excessives et imprévoyantes autant qu'injustes qui les ont fait échouer, étaient remplacées par des encouragements tutélaires, les nouvelles compagnies assureraient en France, comme au XVII*' siècle, comme en Angleterre, l'aisance des classes laborieuses; elles créeraient d'honorables occupations à la jeunesse intelligente, instruite et sans avenir; elles attacheraient au sol les populations incorporées h perpétuité dans ces associations nationales.

Les grands propriétaires sont surtout intéressés à encourager cette heureuse révolution qu'il dépendra d'eux d'accomplir par leur empressement h s'inscrire en tête des associations , lorsqu'elles offriront toute garantie de sécurité , de durée et des chances probables de grands bénéfices.

Cette intervention des propriéUiires est indispensable ; en effet , puisque les chemins de fer sont considérés , avec raison , comme de puissants éléments de défense et de prospérité du territoire, les grands propriétaires en retireraient presque tous les avantages ; ils ne peuvent donc se dispenser de concourir à leur exécution. Lorsque TEtat paj^c les dépenses des travaux avec les contributions publiques, les grands propriétaires du sol ne contribuent que dans le rapport de l'impôt direct de leurs propriétés; mais l'impôt foncier n'est pas le quart des revenus publics; les autres contributions, dites de consommations, sont pour ainsi dire des câpitations, comme le sel, le tabac, les boissons, etc. Elles frappent de la même charge annuelle la famille du pauvre ouvrier et celle du plus grand propriétaire. Faire exécuter les chemins de fer par l'Etat ou les faire payer sur les impôts, c'est faire supporter la plus grande partie des frais par les classes ouvrières les plus nombreuses qui en profiteraient le moins; d'ailleurs, les chemins de fer et les canaux devant augmenter beaucoup , quelquefois doubler et tripler la valeur des pro- ' priétés riveraines à une lieue et à deux lieues de distance , il serait injuste

de frapper toute la France d'un accroissement d'impôts pour enrichir davantage les plus riches propriétaires des contrées traversées.

Puisque cette surélévation de contributions pour les travaux exécutés par TEtat aurait pour résultat d'aggraver davantage le désordre .^^ocial ; l'intervention du gouvernement dans ces entreprises deviendrait fatale aux grands propriétaires , les premières victimes des convulsions politiques. Ainsi tout leur conseille de prendre l'initiative dans ces entreprises, ou de répondre à l'appel qui leur serait fait de se placer en tête des associations, lorsque les conditions des concessions seraient justes, prévoyantes et admissibles.

Les grands propriétaires, principaux souscripteurs de ces entreprises nationales, deviendraient les bienfaiteurs de leurs contrées; ils obtiendraient un légitime patronage, et contribueraient puissamment à porter les lumières utiles et l'aisance générale dans leurs départements.

Jusqu'ici , les propriétaires étaient incités par la prudence et l'expérience à s'éloigner des simulacres de compagnies , parce qu'elles étaient formées, par les ministères, pour l'unique profit de quelques financiers privilégiés , qui avaient spéculé sur le mouvement des actions au porteur et sur des jeux de bourse.

Nous n'admettons, au contraire, que des associations Ix perpétuité, où toutes les actions sont nominales et souscrites par les populations des contrées traversées; et nous supposons qu'on leur accorde des encouragements si puissants, que ces propriétaires, jusqu'ici timides, s'empressent d'hypothéquer leurs domaines pour y prendre part , dans }a conviction qu'ils retireraient indirectement par les travaux et par l'usage des canaux et chemins de fer de plus grands avantages que le montant de leurs souscriptions.

Le succès de ces entreprises dirigées dans un but national et pour l'avantage du plus grand nombre, exige donc d*abord que le ministère adopte le seul système sanctionné par une expérience séculaire; et que les grands propriétaires se mettent à la tête des souscriptions, lorsque les conditions indispensables auront été consa^ées par une législation d'une haute sagesse.

L'objection souvent reproduite que la propriété est plus divisée en

France qu'en Angleterre, et que les grands propriétaires de France, moins nombreux et moins riches, ne peuvent souscrire pour de fortes sommes dans ces entreprises , ne peut avoir de poids auprès des personnes qui ont visité ou étudié les deux royaumes.

Il est au contraire constaté que les trente mille plus grands propriétaires en France possèdent une étendue de terrains plus grande que les trente mille propriétaires fonciers d'Angleterre , et ont une somme de revenus fonciers plus considérable que les propriétaires anglais avant l'époque de l'ouverture des canaux et des chemins de fer.

En Angleterre, les grands propriétaires n'ont acquis d'immenses revenus industriels et mobiliers qu'en exécutant, à leurs frais et par des associations, des canaux et des chemins de fer; en exploitant par ces voies nouvelles les mines, les carrières, les forets qui leur appartiennent; et en s'intéressant dans les associations, de toute dénomination , au dedans

et au dehors des trois royaumes.

Il dépend des ministres français d'ouvrir aux propriétaires cette même carrière de prospérité et de puissance; les populations s'empresseront d'y entrer, lorsque les chances périlleuses, de l'arbitraire en seront écartées et les droits garantis; elles répondront alors par des prodiges nouveaux aux reproches faits avec autant de légèreté que d'injustice de n'avoir pas l'esprit d'as.^ociation.

Les grands propriétaires donneront sans doute les premiers exemples de leur confiance et de leur dévouement, lorsque les associations ne seront plus repoussées et flétries par ceux mômes qui ont mission de les honorer et de les protéger.

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