CHAPITRE IL
EXEMPLES A l'aPPUI DES CONCLUSIONS DU CHAPITRE PREMIER , TIRÉS DE LA SUISSE ET DES ÉTATS VOISINS.
Nous prendrons pour termes de comparaison les Suisses et leurs voisins , ayant une conformité parfaite d'origine, de religion , de langage, habitant un sol semblable , sous un même ciel , sur les deux révers des mêmes montagnes ou sur les deux rives opposées des mêmes lacs ; tout est matériellement identique; mais les institutions locales sont diflTérentes ou plutôt contraires, et on verra, par les mémoires, que les résultats politiques, nationaux , sont de même opposés.
Le peuple suisse, administré par des autorités électives et locales, et par des associations permanentes , jouit d' une prospérité extraordinaire. Les routes sont belles , les universités célèbres, les professeurs éminents, les ntonuments utiles nombreux, les fabricants riches, les populations éclairées, aisées, armées; les impôts légers; les familles se perpétuent, l'existence nationale traverse les siècles malgré les échecs temporaires de la fortune. Ce peuple, après des invasions subies ou tentées , revient dans ses frontières séculaires, comme les eaux de ses lacs de beauté , soulevées quelques jours pendant les tempêtes, rentrent dans leurs limites éternelles.
En regard , les peuples voisins , éloignés de leurs capitales , sont soumis h une centralisation administrative excessive , qui tend à devenir de plus en plus absolue , en raison de la distance du chef-lieu.
Ils sont régis par des agents étrangers. On compte , dans chaque ville ^ des employés de toute dénomination , dépensant, dans leur oisiveté corruptrice, le produit net des travaux. des cultivateurs et vignerons. Dans ces Etats, la centralisation veut tout réglementer, tout diriger, à cinquante et à cent lieues de distance^ et exclusivement par ses délégués quelle change fréquemment. Elle accroît, outre mesure, les contributions des pays pauvres, et elle les emploie en travaux fastueux, improductifs, dans les contrées riches. Elle sacrifie les populations des campagnes à celles des villes; les provinces à la capitale; les agriculteurs aux monopoleurs; la nation tout entière à une association de cinquante commis, tous plus puissants et plus sollicités que des souverains , en raison des faveurs sans nombre dont ils disposent, par caprice ou par affections.
Dans de tels pays, les chemins vicinaux sont impraticables ; les grandes routes mauvaises; les familles aqciennes émigrent ou s'éteignent par la misère; les grands édifices tombent; les ruines même des anciei^s monuments disparaissent; l'instruction supérieure devient rare; et encore quelques règnes de cette centralisation , et alors les générations à venir , épuisées, opprimées, découragées, méconnaîtront Thistoire, les noms même de leurs illustres ancêtres; elles marchent de plus en plus à la barbarie.