CHAPITRE III
NOUVEAUX EXEMPLES A l' APPUI DES CONCLUSIONS DU CHAPITRE PRE- MIER , TIRÉS DE LA SITUATION DES POPULATIONS DU JURA A DI- VERSES ÉPOQUES.
Pour confirmer ce qui précède, nous comparerons le sort difiiérent d'une même contrée régie successivement , d'abord par des institutions locales et provinciales indépendantes, et ensuite par une centralisation administrative absolue.
Dans le premier cas , cette contrée possédait un parlement souverain , une université célèbre, fréquentée par la jeunesse d'Allemagne, de Flandre et d'Espagne, qui venait s'instruire; elle fut une pépinière de savants professeurs et jurisconsultes , dont plusieurs furent ambassadeurs , ministres , et la plupart membres du parlement. Les autorités des villes , élues par les habitants, levaient des impôts pour les dépenses intérieures, dirigeaient elles-mêmes les travaux , et administraient gratuitement , avec économie et vigilance. Les frontières étaient protégées par des forts et par des milices nombreuses armées , exercées , dévouées. Ces contrées ont produit des guerriers célèbres , ont défendu leurs institutions avec héroïsme , et n'ont été conquises que par le concours de la trahison , de la perfidie et du délaissement du souverain. Par l'influence de belles institutions , la province étant administrée par elle-même et les impôts trèslégers , dépensés sur place , le pays était prospère , la population restait sédentaire, attachée et dévouée à la patrie.
Sans doute , à la suite des guerres et de tous les fléaux qu'elles engendrent, le peuple des campagnes eut à subir l'usurpation de ses franchises , de ses libertés , et plus encore l'exagération sans limite des droits féodaux. Des réformes étaient indispensables et ui^entes. En rappelant le passé national , ce n'est point un regret exprimé, mais un avertissement donné, que les populations des villes, qui ont joui longtemps de beaucoup
d'indépendance , d'une administration éclairée et zélée y ont des droits incontestables à de parfaites institutions.
De justes réformes ayant été refusées, et les révolutions accomplies, ces contrées obtinrent d'abord toutce qu elles avaient demandé et souhaité : la suppression des impôts indirects et des droits usurpés, ime administration indépendante, gratuite, par les élus du pays; des milices organisées , exercées j. et toutes les espérances de liberté et de prospérité.
. Mais , avec le temps , ces divers avantages ont été successivement et de nouveau ravis par une centralisation administrative ressuscitée des plus mauvais temps de la régence et du règne de LiOuis XV; des lois uniformes pour tous les climats et sols différents , aveugles par leur inflexible égalité, ont soumis aux mêmes capitations les montagnards du Jura, les riches fermiers de la Beauce , et les opulents manufacturiers et financiers des grandes villes ; elles ont frappé des mêmes impôts, d'ailleurs exceptionnels , les vins de peu de valeur et d'un difficile débit du Jura , et les vins généreux , d'un prix dix fois plus élevé , de Bourgogne et de Bordeaux.'
Enhardie par ses Succès, la centralisation administrative , toujours plus active , a su enlever :une à une les franchises des autorités locales. Elle a conoposé du faisceau de ohaque attribution ravie à toutes les communes des divisions ministérielles,' des directions générales, des ministères ou les dossiers de .milliers d'afËûnes- locales viennent s'enipiler, s'enterrer ou s'égarer dans des palais somptueux.
Les villes de ces contrées, afiranchies par des chartes du XII'' siècle, n'ont plus , depuis les révolutions et par elles , les libertés exercées pendant siï siècles de nommer leurs maires, leurs curés , leurs professeurs , receveurs , etc. Elles ne peuvent plus prélever d'impôts , en faire l'emploi sans une autorisation préalable d'un agent ministériel étranger au pays.
La centralisation , toujours plus absolue, s'est emparée de l'administiation des grandes routes, des routes secondaires; elle intervient même dans les réparations des chemins vicinaux , des églises , des maisons communes, des écoles, des hospices, etc. Elle a supprimé la mendicité, par ordre, non en créant des travaux productifs immenses^ ou en réduisant
les impôts , mais en multipliant les espèces de prisons appelées hospices , et élevées à grands frais.
L'administration est parvenue , par le rétablissement des impôts indirects , l'exagération croissante des charges , la suppression des associations militaires locales , l'accroissement de ses agents étrangers y à mécontenter les populations; elle a, pour ainsi dire, ouvert les frontières et livré le pays aux invasions des puissances étrangères.
Les villes , depuis la centralisation et par son influence délétère y ont perdu les principales familles éclairées, dévouées, qui en étaient Tornement et la puissance ; elles sont privées de ces puissauts moyens de civilisation , de bonheur et de prospérité dans la paix , de sécurité contre l'étranger.