CHAPITRE V
NOUVEAUX ARGUMENTS QUI CONSTATENT LES INCONVÉNIENTS , LES DANGERS) l'injustice DE L'eXECUTION DES CANAUX, DES CHEMINS DE FER, DBS VAISSEAUX A VAPEUR, PAR LE GOUVERNEMENT D'uN GRAND EMPIRE.
Les canaux , les chemins de fer, enrichissent pendant la paix les contrées qu'ils traversent y et servent à les protéger et à les défendre pendant la guerre; il en est ainsi des vaisseaux à vapeur. Il y aurait donc injustice de faire payer par les populations des frontières éloignées , exposées sans défense à Tenneini, des travaux et des dépenses uniquement profitables à quelques contrées privilégiées. L'exécution , d'ailleurs , fait répandre sur les lignes de canaux et de chemins de fer un million par lieue, réparti aux ouvriers des localités , et qu'on ne peut imposer à des contrées qui manquent de grandes routes et même de chemins vicinaux praticables.
Les canaux, les chemins de fer, les vaisseaux à vapeur, sontsaâs doute d'utilité générale, comme les ponts et les moulins à blé sur les rivières, comme les églises et les hôpitaux. Mais si une ville veut des monuments fastueux au lieu de simples édifices , faut-il que les montagnards des Alpes, du Jura et des Pyrénées, payent plus cher le sel, l'air et la lumière, maintenant taiés par capitation, pour élever les monuments des villes ou exécuter des ouvrages de luxe , comme les chemins de fer ?
Le gouvernement doit convier, les populations intéressées, à exécuter elles-mêmes , et à leurs frais et périls, les amélioi*ations qu'elles réclament; sauf à leur accorder des secours , les mômes pour toutes , et dans le but d'assurer la concession et le succès des entreprises.
Le gouvernement d'un grand état qui entreprend lui-même des travaux sur le fonds des contribuables, n'est pas seulement par nécessité injuste; il est, déplus, imprévoyant et imprudent.
En effet , tout grand projet de canal ou de chemin de fer, entre deux points extrêmes et éloignés, a, de nécessité, plusieurs solutions. Chaque
direction proposée est ardemment sollicitée parles populations riveraines des diverses lignes en projet , et chaque population repousse comme une calamité les lignes rivales. Le gouvernement fait un choix unique entre tous les projets : dès lors, il mécontente les contrées délaissées; s'il veut plus encore, s'il prétend les imposer pour ces ouvrages, s'il exige que des populations déshéritées payent l'instrument de leur propre ruine, il soulève les haines et un mécontentement presque universel : il y a donc danger, et dès lors imprévoyance.
Un gouvernement d'un grand pays qui voudrait se réserver tous les monopoles anciens, et s'attribuer les monopoles nouveaux, en construisant lui-même les canaux , les chemins de Ter , en se chargeant de leur exploitation, des transports des marchandises et des voyageurs, ne mériterait-il pas, de la part du souverain , le reproche adressé par Justinien à la célèbre impératrice, prise sur le théâtre, qui se livrait à des spéculations commerciales avec des courtisans : « Je suis empereur^ et vous me faites patron de galère ; comment voulez-vous que le peuple vive et paje les impôts , lorsque vous lui enlevez les moyens de travailler? Si vous avez des contestations y dans votre négoce , avec des particuliers y comment obtiendront-ils justice contre vous?» Justinien fit brûler le vaisseau chargé des marchandises de Timpératrice.
Par les mêmes motifs, et de plus puissants, le gouvernement d'ungrand pays doit renoncer aux entreprises, aux exploitations, qui enlèvent aux artisans les moyens d'existence, et aux capitalistes l'emploi de leurs fonds. Il doit même concéder à des compagnies , à perpétuité, les canaux qui lui appartiennent, afin d'en assurer les perfectionnements, les développements, et de créer ainsi plus de travaux pour les ouvriers et plus de prospérité dans le pays.
Ou n'hésite pas à déclarer que toute intervention, même indirecte, d'un gouvernement dans les travaux de canaux et les chemins de fer, doit entraîner la ruine des entreprises commencées , et devient le plus grand obstacle à l'exécution des lignes en projet , comme à la stabilité et à la prospérité générale du pays.