CHAPITRE IX
l'oui^rture et la libre navigation du canal maritime de suez a pélu8e doit être la base du droit public des nations.
S 1 . C&nridérathru comiiiercia/et.
I Les vaisseaux de toutes les nations du monde ont le droit d*arriver d'une part , en face de Suez sûr la mer Rouge , et de Tautre vis-à-vis de Péluse sur la Méditerranée.
Entre Suez et Péluse, contrées autrefois peuplées et maintenant parsemées de ruines , règlent le désert , et souvent la peste.
Ces deux mers furent sans doute en communication avant que les derniers cataclysmes aient formé un bairage entre elles. Si cette jonction existait encore , tous les navires de. toutes nations auraient le droit de franchir librement le passage , et de naviguer directement entre l'Europe et les Indes.
Les populations de 3oo millions en Asie, et de 200 millions en Europe, ont un égal intérêt à Fouverture du canal maritime.
Lorsque le canal maritime sera ouvert aux navires du plus grand tonnage et aux vaisseaux à vapeur, le nombre des passages dans les deux sens peut être évalué à 4,000 vaisseaux de 5oo tonneaux.
Et ensemble de 2,000,000 t^.
Ce qui représente , en portant le prix moyen des marchandises à i fr. par kilog., la somme totale de. . 3,000,000,000 fr.
Puisque le trajet se ferait avec une diminution de temps de trois mois, et avec moins de risques , on peut estimer l'économie de l'intérêt de ce capital et des assurances à 3 p. ^ ; ce qui donne un premier bMénéfice
dé 60,000,000 fr.
En outre, on peut fixer à 40 fr. par tonneau la réduction du fret, c'est donc encore pour 3,000,000 tonneaux une somme de 80,000,000 fr.
Lesbénéfijces directs procurés* au monde s'élèvent ensemble à i4o,ooo»ooa
Sommes perdues pour les populations ou dont personne ne profite.
Mais en raison même de ces résultats , on ne peut admettre que le passage peut appartenir à une seule nation. Les nations rivales seraient dès lors comme dépouillées des bénéfices de cette importante communication, et le monopole du commerce se trouverait dévolu au pay«, seul propriétaire du canal.
La plupart des puissances de l'Europe doivent également souhaiter l'ouverture du canal maritime, et la libre conmiunication pour tous les peuples.
La France , l'Angleterre , les Pays-Bas , la Russie , l'Espagne, le Portugal , le Danemark , ont des colonies dans les Indes. Gonstantînople possède l'Arabie; et d'autres puissances, les Etats-Unis surtout, font uncommerce avec l'Asie qui augmente progressivement chaque année.
L'économie de la distance ne serait pas pour les Etats-Unis le plus grand avantage de cette navigation ; les navires de l'Union trouveraient, dans la traversée de la Méditerranée , des port» de relâche et des moyens d'échange que n'ofire pas la grande navigation par le cap de Bonne-Espérance. Les navigateurs éviteraient de passer deux fois la ligne, et par là les maladies que cette traversée occasionne fréquemment.
Pour apprécier les titres de chaque peuple à une libre navigation, nous présenterons le tableau de leurs possessions et de leur commerce.
$f2. Royaume de Frcmce.
e Bourbon , la seule possession possessions de l'Asie, que a5o.
ayec les Indes et la Chine, et surtout avec les colonies asiatiques d'Espagne, de Portugal et des Pays-Bas.
Le passage ouvert, Marseille ne ferait plus venir les marchandises des Indes par navires étrangers qui exportent des produits de son sol et de ses fabriques. Ses vaisseaux iraient directement dans le grand entrepôt de Suez ou dans les ports des Indes; son conimerce deviendrait plus florissant qu'aux époques où ses produits des Indes arrivaient par l'Egypte.
iZ. La Grande-Bretagne,
La population de Tempire aoglo-indïen est de. . 124,000,000 ^V*
r territoire de la Compagnie anglaiise . . . . 80,000,000
l pays soumis à la Compagnie anglaise. . . 44,000,000
Autres possessions du roi d'Angleterre daas Tlnde
et dans rOcéanie 34,000,000
Total 148,000,000 124,000,000
Les possessions de la GraAde->Bretagne dans les Indes, d'une population six fois plus grande et quinze fois plus étendue que ks trois kroyafumes unis, donneraient à l'Angleterre plus de revenus, et seraient plus facilement administrées et défendues, si la voie nouvelle était ouverte aux na* vires d'un fort tonnage. Ses relations croîtraient en raison de l'économie du temps du voyage et des frais de navigation.
L'Angleterre est donc plus intéressée que toutes les puissances ensemble à l'ouverture et au libre passage du canal maritime.
S k. Les Pays-Bas.
La population des iles de Java et des parties des iles de Sumatra, de Bornéo, Célèbes, Timor, Nassau, etc., qui appartiennent au royaume des Pays-Bas , est de 10,000,000 âmes.
Mais cette puissance exerce une grande influence sur les royaumes indépendants de ces mêmes iles dont la population est de. . . j ,5oo^ooa
ter
Ces possessions , par le génie colonisateur, agricole et commerçaùt dw peu pie des Pays-Bas, et à Taide d'une administration à la fois paternelle, éclairée et ferme, prennent un dévelc^pement extraordinaire, et deviendront les contrées d'Asie les plus prospères.
Le commerce, entre les Pays-Bas et les lies de Java et de Sumatra, serait peut-être triplé en peu d'années par l'ouverture et la franchise du canal maritime de Suez à Péluse.
On trouverait, d'ailleurs, dans les Pays-Bas, des hommes d'une haute capacité pour contribuer au succès de l'entreprise du canal maritime dont ils seraient les principaux actionnaires et administrateurs.
$>5. Xa JRus9ie,
La Russie d'Asie, d'une population de 4 millions cTâmes, et d'une étendue plus grande que toutes les possessions anglaises dans les diyeneBparties du monde, a cent lieues de côtes dans la mer du Sud.
Mais le gouvernement russe ne peut établir de relations par mer entre la capitale et l'extrémité de son vaste empire en Asie.
Le canal maritime étant ouvert, Saint-Pétersbourg se trouv<a«it, par la navigation nouvelle, à la même distance du Kamtchatka, que Londres de Calcutta par la route du Cap ; mais les ports de la Crimée ne seraient qu'à moitié de cette distance, et il s'établirait, entre Odessa et la province d'Okhotsk, un commerce considérable, déterminé par la différence des productions et par les relations de ces contrées avec les populations voisines de la Chine.
$6. L'Espagne, •
Les possessions espagnoles , comprenant l'archipel des Philippines et des Mariannes, faibles débris de ses anciennes colonies, ont encore une population de 3,640,000 âmes.
En raison de l'admirable position de ces îles en face de la Chine, et sous le plus heureux ciel, le commerce avec FEspagne pacifiée deviendrait^ florissant.
L'Espagne est donc intéressée à Tezécution du canal maritime de l'isthme de Suez.
S 7. Le PariugaL
Cette puissance , à qui Ton doit aussi la découverte et la civilisation de beaucoup de colonies , et qui faisait dans les Indes le commerce le plus considérable, n'a plus, dans ses possessions d'Asie et de l'Océanie, qii'une population de. ôSo^ooo âmes.
Cependant y les relations établies se continuent , augmentent, et tripleraient par la nouvelle communication.
S 8. i> Danemark.
Le> Danemark .n'a en Asie qu'une colonie d'une population de 35,ooo âmes.
Cependant les Danois font un commerce dans les Indes plus étendu que ne fait supposer le nombre des colons.
Ces possessions asiatiques peu considérables se mettant en rapport avec les États voisins, deviennent des entrepôts et des comptoirs fort étendus, dont le commerce prendrait beaucoup de vie par la nouvelle voie plus sûre et plus courte.
$ 9. L'empire ottoman»
Les possessions de l'empire ottoman, en Asie, comprennent l'Arabie, les côtes de la mer Rouge , contrées séparées par des déserts. La populatioQ en Asie, de cet empire, est de i3,ooo,ooo d'âmes.
La canal maritime abrégerait de 5,ooo lieues la navigation entre Constantinople et Moka , par exemple.
$ 10. Considérations politiques.
La communication entre les Indes et l'Europe, par l'Egypte, est
établie; des vaisseaux à vapeur ont pris possession de la mer Rouge
et du Nil f et font un service régulieir entre Calcutta ^ Bombay^ Aden et Suez , entre le Caire et Alexandrie , et entre Alexandrie et les ports de la Méditerranée ; il ne reste donc de portage et d*obstacle que de Suez au Caire.
La pensée de la conquête du passage de l'isthme a fait éclore de profondes machinations politiques, a suscité des guerres sanglantes , et a menacé des puissances d'Europe d'une nouvdle collision qui aurait entraîné une conflagration générale. *
La prétendue intégrité de l'empire ottoman voile le projet de maîtriser l'Egypte par Gonstantinople , de dominer Constantinople par la diplomatie y et enfin de s'emparer exclusivement du passage de l'isthme de Suez. Ce danger dans un prochain avenir éveille l'attention de toutes les puissances , et présage des catastrophes.
Le sort des armes étant incertain, tous les renseignements de l'histoire doivent conseiller un accord entre les divers Etats , pour l'exécution du canal maritime, favorable à tous et qui ne peut nuire à aucun.
§ 11 . Motifs politiques du vice-roi d^ Egypte de souhaiter le canal maritime.
Le gouvernement du vice-roi peut être considéré comme une heureuse transition pour les peuples d'Egypte entre la servitude , l'oppression , la misère , et une civilisation européenne.
Par des travaux immenses bien conçus, il a doublé les produits de l'Egypte et l'aisance des populations ; par des écoles et des institutions nombreuses confiées aux talents et au dévouement de savants professeurs européens et surtout français , il a formé des jeunes gens instruits dans toutes les carrières civiles et militaires.
Par la gloire des armes, Ibrahim-pacha , le héros de l'Asie, a élevé l'àme des populations , a reconstitué une nation ^yptieniie.
Quelques coups de canon, dira-t-on, ont pris Saint-Jean-d'Acre; quelques bataillons ont reconquis la Syrie. Mais quel empire dans le monde n a pas été sujet et n'est pas exposé à de pareilles vicissitudes?
On a vu un grand général , tantôt traversant en fugitif son empire jus- Ton. 2, SECT. II. 22
qu'alors glorieux par lui , et tantôt conquérant presque seul ce même empire , selon les dispositions contraires ou favorables des populations , qui en définitive font la loi , lorsque Tissue des combats ou des événements laissent en leurs mains un pouvoir discrétionnaire.
La Providence, dans ses impénétrables desseins , se plait, conmie dit le saint roi y h abaisser les superbes ^ à élever les faibles , è ruiner les rîcbes et à enrichir les pauvres; elle se joue des desseins les plus vastes, et en apparence les mieux combinés. Le terme arrivé , une bataille , une révolte, une tempête, une gelée, une maladie, un accident, etc*, ont décidé du sort des empires jugés impérissables , et rendu la liberté à cent peuples asservis par une profonde et impitoyable domination.
Les troupes du vice-roi , rentrées en Egypte comme le Nil dans ses canaux naturels après les inondations , ont laissé, comme le fleuve sur son passage , des germes de fécondité. La Syrie, la Palestine , ces saints lieux, renaîtront enfin à la civilisation par l'indépendance.
Le vice-roi, livré sans distraction à l'exécution de ses projets d'amélioration et de civilisation, peut donner à ses Etats une partie des prospérités et la puissance d'un royaume semblablement placé à l'embouchure d'un fleuve. Les Pays-Bas , dont les institutions réunissent les con* ditions de stabilité , de durée , et préparent de nouveaux siècles de gloire, sont pour le vice-roi un exemple mémorable à suivre.
Le vice-roi peut rappeler au Caire le commerce des deux anciens mondes et relever les ruines de mille villes ou villages détruits par les guerres et les siècles. Pour atteindre ce but ^ il doit encourager , favoriser Fentreprise et la franchise du canal maritime de Suez à Péluse, et exécuter lui-même et conserver la propriété exclusive d'un canal , de mêmes dimensions, du Caire à Suez , alimenté par le Nil.
En vain s'opposerait-il à l'ouverture du canal maritime, il est à la limite de l'Egypte et de la Syrie; il ne traverse que des déserts et n'appartient pas plus à l'un de ces royaumes qu'à l'autre. Il n'est donc à aucun. '
Maintenant, le trajet des Européens par Suez, le Caire et Alexandrie, d'un profit financier peu considérable, sera la cause de perpétuelles collisions, et plus tard la source de perturbations. Le vice-roi ne peut fonder 1 indépendance et la prospérité durable de l'Egypte, qu'en détournant
comme un fléau le passage dans ses Etats des étrangers et des troupes européennes ; autrement chaque puissance solliciterait à Constantinople et obtiendrait des ordres que le vice-roi serait forcé de suivre.
Le vice-roi a subi la loi des combinaisons politiques, qui se renouvelleront avec plus d'intensité à mesure que la navigation à la vapeur par la mer Rouge prendra plus d activité et' d'extension. Plus tard , il ne serait plus que le gardien d'hôtelleries où les étrangers commanderaient en maîtres.
Sa puissance et l'avenir de sa famille seraient plus compromis encore s'il ouvrait le seul canal du Caire à Suez. Les étrangers de diverses nations qui inonderaient l'Egypte auraient entre eux des collisions, feraient naître des occasions de guerres européennes , et prépareraient et exploiteraient les révoltes des Jiabitants.
$ 12. Motifs politiques du grand sultan d'autoriser le canal maritime.
Plusieurs possessions de l'empire ottoman sont placées comme une barrière au développement de la civilisation et des prospérités du monde. Les plus grandes puissances en convoitent et s'en disputeront la domination , et broieront les obstacles qui s'y opposent.
La sublime Porte préviendrait les catastrophes politiques en cédant le passage libre de la Méditerranée à la mer Rouge.
Les peuples sous sa domination obtiendraient par cette communication un commerce étendu , une prospérité rapide, une paix profonde et prolongée.
Le sultan qui ferait à l'Europe l'abandon de mille lieues de désert , sans une habitation, sans un arbre et sans eau, serait néanmoins considéré comme le bienfaiteur de l'humanité; il laisserait une mémoire glorieuse, en contribuant au succès de l'entreprise.
S 13- Motifs politiques des autres nations d^encourager Fexécution
du canal maritime.
L'invasion récente de la Chine , jugée d'abord avec une juste sévérité par les diverses nations , doit être en définitive féconde en utiles et grands résultats pour les peuples d*£urope.
La liberté du commerce avec une population laborieuse de 170 millions, qui sera la conséquence probable de l'expédition, donnera un nouvel essor à la navigation de chaque peuple d'Europe , et procurera des échanges plus nombreux, à plus bas prix et plus favorables..
L'association d'habitants de tous les Etats d'Europe , ayant la propriété incommutable, l'exploitation du canal maritime exécuté à leurs frais et périls sous la protection de tous les gouvernements » deviendrait entre eux un lien d'amitié, et contribuerait à prévenir les collisions européennes.
L'entreprise promet donc , outre les bénéfices du commerce , des avantages politiques plus importants.
La zone du canal de deux cents lieues de surface serait pour tous les peuples un terrain neutre , un pays libre pour les opinions politiques et les religions diS'crentes. Ce désert, transformé en pays fertile, habité et commerçant , serait l'asile des réfugiés , des persécutés, dans ces temps de perturbations où les partis , tour à tour vainqueurs et vaincus , ont un égal besoin de protection dans le présent ou l'avenir.
L'association du canal aurait seule le gouvernement , l'administration d'une province créée par elle , et où elle exercerait le pouvoir du bien , sans autorité pour le rendre absolu et arbitraire.
Les institutions particulières seraient dirigées par les plus capables et les plus dignes, choisis par les notables delà nouvelle colonie européenne, et agissant sous la surveillance et la haute protection de tous les gouvernements d'Europe.