‹ Mémoires sur les travaux publicsChapitre 90 sur 169 · GRANDE ROUTE DU SIHPLON EXÉCUTÉE PAR LES INGÉNIBURS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

GRANDE ROUTE DU SIHPLON EXÉCUTÉE PAR LES INGÉNIBURS FRANÇAIS

NapoléoD , Dremier consul , voulant passer en Italie à la tête de l'armée de réserve , rassemblée à Dijon , fit reconstruire les divers passages des AJpes.

Le général d'état-major diargé de visiter le Simplon avec quelques sapeurs , ne parvint à le traverser qu avec des difficultés extrêmes ; les ponts sur le torrent avaient été coupés , le sentier détruit sur beaucoup de points par les troupes autrichiennes dans leur retraite; un corps d'infanterie et sans bagages n'aurait pu s'engager dans cette goi^e étroite, occupée par le torrent , bordée de rochers à pic y avant de rendre la voie praticable par des ouvrages d'une longue exécution.

Napoléon renonça à regret à suivre ce défilé , parce qu'il était jugé impraticable et non défendu , et peut-être encore parce que les Romains ne purent jamais s'en rendre maîtres , nouveau titre de gloire.

Napoléon , débouchant à Milan à l'improviste parle Simplon y se serait emparé des parcs d'artillerie , des magasins et des réserves de l'ennemi , et lui aurait coupé toute retraite. H aurait eu sa gauche appuyée par les troupes de Lecourbe, maître du Saint-Gothard ^ général le plus capable comme le plus intrépide dans les guerres de montagnes.

Napoléon préféra exposer plutôt ses troupes aux canons du fort de Bard qu'aux précipices du Simplon ; il franchit les Alpes par le grand Saint- Bernard , et arriva en quelques jours k Milan , vainqueur d'une, armée trois fois plus nombreuse; la renommée du jeune héros et l'intrépidité

Ton. S, 8£CT. 11. 39

de ses soldats surmontèrent tous les obstacles. Promettant de nouveau k ritalie la liberté, il avait pour lui les peuples » jet dès lors tontes les chances delà victoire.

Napoléon , par le premier décret de Milan , ordonna l'ouverture de la route du Simplon.

Les instructions portaient que le chemin serait rendu praticable à Tartillerie , que l'entreprise devait être conduite secrètement, exécutée rapidement et par les ingénieurs des ponta^ et chaussées attachés à Tarmée d'Italie aidés de jeunes ingénieurs.

Le ministre 4^ ta guerre ayant demandé quatre élèves ingénieurs k Fécole des ponts et chaussées pour ce service , le chef paternel de cette école nous offrit , comme témoignage d'affection . cette mission mystérieuse , sans nous en faire connaître le lieu et le but. Il ùous prévint seulement, dans sa prévoyance scrupuleuse, que nous irions en pays étranger, où nous serions exposés à des dangers, devant opérer par la neige et dans de hautes montagnes escarpées : il nous donna vingt-quatre heures pour nous décider.

Nous acceptâmes avec reconnaissance et empressement cette mission qui devait décider de notre avenir d'ingénieur, par cela même qu'elle

était de conBance , mystérieuse et aventureuse.

Le ministre de la guerre nous donna le titre et les épaul'ettes de capitaine adjoint du génie, et le général d'état-major, ancien ingénieur des ponts et chaussées, chargé de la direction du personnel au ministère de la guerre, nous fit connaître le service dont nous serions chargés , et voulut nous y préparer avec une sollicitude de bon camarade par des instructions d'une haute intelligence et d'une expérience consommée. Il nous recommanda de partir sur-le-champ pour le Simplon, où nous devions trouver les ingénieurs en chef, des instruments et des sapeurs à nos ordres.

Nous passâmes les nuits et le temps du voyage à repasser tout ce qui avait été publié sur les Alpes , et particulièrement les voyages de Saussure, de Pietet , de Deluc, etc.

A notre passage à Genève , nous remimes à ces savants des lettres de nos célèbres professeurs de FÉcole polytechnique. MM. Saussure fils et

Pictet nous accaeillirent avec cette bienveillante prédilection des savants pour des élèves zélés^ et nous firent part du fruit de leurs expériences dans les voyages sur les Hautes-Alpes que nou3 devions visiter et habiter.

M. Pictet y le physicien » nous montra ses souliers de voyage, les vis en acier (i) dont ils étaient armés , et nous en donna plusieurs comme modèles.

Nous fîmes aussitôt £sibriquer des bottes épaisses et des vis , et avec cette chaussure , nous avons pu marcher avec sécurité sur les pentes rapides des montagnes et des glaciers , où les guides , d'ailleurs intrépides mais pru-^ dents , ne pouvaient se hasarder avec leurs crampons de £er.

De Sion à Brigg , en remontant le Haut-Valais, tout rappelait des batailles récentes ; des villages étaient déserts et des maisons brûlées; les ou«vrages et redoutes de campagne récemment exécutés ; prés de là la terre des tombeaux fraîchement remuée; tout autour des forêts incendiées.

A la nouvelle récente de la victoire de Marcngo, et de la paix , les habitants du Hant-Valais , en fuite en Italie , commençaient à rentrer dans leurs demeures délabrées, et se réunissaient dans les cabarets réparés pour se raconter leurs combats et leur émigration.

£ln entrant dans la chambre commune de ces auberges, la seule habitable , nous apercevions l'impression que produisait la vue de nos uniformes sur ces Yalaisans encore armés et récemment ennemis , échauffés par le vin. Nous étions seuls , et jamais il ne nous vint dans la pensée de nous prémunir contre un acte de violence et de vengeance.

Notre sérénité nous donnait leur confiance. Après quelques paroles

(1) Ces clous à vis ont une forte tête saillante, taillée en prînne , et fekidiie dans le mîNen jusqn^an tiers de la hautenr. Le fias de la tîs, d*nn eentimèlre de hantenr, est engagé dans la semelle, double et épaisse, de la chanssore, souliers on bottes. Chaqœ semelle est année de sept Tis an talon , et de cinq vis de chaque côté de la semelle. Ces cloos , tête et ris, doirent être d'acier bien trempé.

Les crampons en fer, attacbés arec des cjodrroies^ dont se serrent lee duMseilrë de cbamois, fatiguent le pied et ne donnent pas la même iéoarité ; la coorroie pent se briser et se détacher dans les passages les plus dangereux.

Ces chaussures, avec clous à vis, lourdes, ne peuvent ooiiTenir aux personnes qui n^ont qu'une traversée à faire , ou qui suivent les sentiers; nudsdles seront trés-utîles ans jeunes naturalistes qui veslent longtemps et sMila etptew to monUigiièe.

échangées, ils nous traitaient en hôtes, et nous racontaient, avec chaleur et poésie, leurs batailles, leur défaite quMIs attribuaient à Fincapacité de leurs chefs, et quelques-uns à la trahison , comme il arrive toujours aux milices vaincues; plusieurs , plus ardents, souhaitaient de nouveauic combats et une revanche.

Telle est Finfluence des institutions longtemps libres^ et d'une administration paternelle sur le caractère des populations; les habitants sont braves dans les combats, fidèles à la paix jurée, et dans la guerre même , Fofficier isolé , forcé de se rendre, n'aurait à attendre de tels ennemis que protection et générosité.

Huit années de séjour dans les Alpes nous ont confirmé dans notre haute estime du caractère des Suisses, et surtout des Yalaisans, que nous avons mieux connus.

Arrivés à Brigg , nous ne trouvâmes ni ingénieurs en chef, ni instruments, ni sapeurs; mais seulement une compagnie d*infanterie , et quelques habitants rentrés. Personne n'était informé du projet à exécuter, et lorsque nous demandions des renseignements aux notables du pays , ils nous répondaient que ce projet était chimériquei et que le premier eonsul, avec sa puissance et son armée , ne parviendrait jamais à accomplir cette entreprise.

Quelques jours après, le général Thureau, chargé de la direction des travaux , et son premier aide de camp, M. Bailly de Monthion , vinrent de Domo-d'Ossola à Brigg , et nous accueillirent à merveille; ils nous promirent de nous envoyer des sapeurs et de nous seconder de leurs efforts et de leur pouvoir, et nous ont donné des témoignages constants de sollicitude et de bienveillance.

Le général nous recommanda de faire aussitôt le tracé, voulant pousser les travaux avec une grande activité et les faire commencer au pied de la montagne où la neige était moins épaisse; on était en novembre , tes Alpes étaient alors couvertes d'une neige profonde de plus de six pieds.

Les ingénieurs en chef ayant été retenus par leur service à l'armée dltalie, nous fûmes obligés de faire immédiatement le tracé.

Sans expérience des travaux , sans instruments, et en hiver, en face des Alpes accessibles seulement par un sentier battu que la grande route ne

pouvait suivre , nous étions animés du dévouement qu'inspirent Fimportance nationale de h mission et la volonté de Faccomplir.

Nous fîmes fabriquer , par des ouvriers du pays , des chaînes , des mètres, des niveaux d'eau ; et nous visitâmes les divers passages » les vallées adjacentes pour fixer le côté de la montagne à suivre , et les points forcés à adopter ; le souvenir de ces courses me parait un rêve.

Un mois après, vint un ingénieur ordinaire, attaché aux mêmes travaux; il était déjà égé, mais n'avait exécuté que des ponts. 11 voulut nous accompagner dans nos reconnaissances pénibles; après avoir marché une journée dans une neige profonde^ il fit une maladie. H demanda et obtint une autre destination , et rentra en France.

Le service entre les élèves ingénieurs était ainsi réparti. J'étais attaché , avec Polonceau , à la partie de route de Brigg à Algabie , au delà du village du Simplon ; et nos camarades Baduel et Coïc se trouvaient chargés de la seconde section, d' Algabie à Domo-dOssola.

Polonceau et moi nous arrêtâmes, entre Brigg et le ^mplon, le projet d'après les considérations suivantes :

Le décret portait que la route serait ouverte entre Brigg et Domod'Ossola.

Nous jugeâmes qu'il fallait partir de Brigg, chef-lieu du Dîxain.

Dans cette république non imposée, où les familles et les habitants se conservent et se perpétuent , il nous avait paru que Ton devait conserver les avantages du point de départ et d'arrivée à ce bourg.

De Brigg, le sentier du Simplon s'élevait sur la rive droite de la Sakine par trente-deux lacets, au sommet d'une roche schisteuse en décomposition ; de là il redescendait dans le fond de la gorge qui s'étend jusqu'au passage de la montagne, suivait cette vallée, et remontait par dix-huit rampes en zigzag au point culminant du Simplon.

Nous reconnûmes l'impossibilité de suivre le sentier, dont la pente était de 3o et de ^5 pour ; , et avec des contre^pentes également rapides.

Le choix était à faire entre les deux rives des torrents de la Saltine et des Tavernettes.

Sur la rive droite de ces torrents , les montagnes sont escarpées , eiposées au nord, et sur ces flancs rapides et nus , les avalanches sont fré-

quenteâ et presque journalières en hiver; ce tracé n'était pas admissible. Sur la rive gauche , il semblait naturel de suivre le torrent de la Saltine, d'arriver, sans contre-pente, à Grand et de là dans la' vallée des Tavernettes; et de se développer sur le flanc boisé et exposé au midi de la rive gauche pour atteindre le sommet du col du Simplon.

Mais entre Brigg et Grund , le rocher de schiste feuilleté se décompose, s'éboule et n'offre aucune solidité pour Péiablissement d'une route; le voyageur aurait été sans cesse exposé à des chutes de rochers et h des avalanches de pierres , plus dangereuses que celles de neige , qui n^ont ordinairement lieu qu'au commencement et è la fin des hivers.

Nous choisîmes pour point forcé le point h y élevé à 600 mètres audessus de Brigg.

De ce point forcé , nous adoptâmes le tracé par la vallée de Ganther, ouverte et bien boisée dans lés parties supérieures.

A Ganther , nous choisîmes pour un autre point forcé la rencontre de trois torrents et des avalanches considérables qui arrivent par leurs lits , et le pont de Ganther fut placé à l'aval de ces avalanches et au-dessus du niveau des neiges et des arbres qu'elles entraînent.

Entre ces trois points le tracé ne présentait aucune difliculté théorique. En partant de Brigg, la ligne se développait à travers des prairies et des champs cultivés , avec une pente de 4 pour l , passait aux villages de Storch et de Riette , et suivait le flanc de la montagne jusqu'au point forcé b.

Le terrain est partout solide , quoique rapide, et en terres et en pierres éboulées , recouvrant des rochers schisteux.

Du point forcé b , au fond de la vallée de Ganther , le rocher de gneiss est fendillé; mais il est dur, et on ne craint d'éboulement que sur quelques points , et seulement après des hivers très-rigoureux.

Du pont de Ganther on ne pouvait remonter la rive gauche de la vallée sans lacet , parce que le flanc , vis-à-vis les chalets de Ganther , est formé de glaise qui descend en masse et sur une grande hauteur , avec la forêt qui recouvre la pente, après despluiesabondantes,età la fonte dés neiges; il a fallu faire un lacet et contourner le village deBerixal. De là on monte au cap de Rothvald , par des prairies ou des forêts. De Rothvald , on arrive au-dessous du chalet de Schalbet, on passe sous le glacier, et on monte

au point culmjiDant. du plateau du Simploo, par une pente presque régulière depuis le pont de Ganther jusqu'au sommet du passage.

De ce point au village du Simplon et à Algabie, le col noffrait plus que des accidents ordinaires de terrain.

Le tracé général étant ainsi arrêté entre Polonceau et moi , et marqué sur le terrain par des piquets de hauteur , nous (imes , de distance en distance, sur les premières parties prés de Brigg, des profils en relief, pour guider les ouvriers peu exercés qui devaient travailler à la route.

Dans ce moment, M. Lescot , ingénieur en chef de notre division , arriva dltalie.

Les notables Yalaisans qui d'abordavaientjugéTentreprise impossible, voyant que la décision était irrévocable , auraient voulu détourner le passage de leurs prairies et de leurs champs. Us proposèrent à M. Lescot d'adopter un autre tracé ; de suivre la rive droite delà Saltine , d'entrer dans la gorge du rocher, en longeant le torrent, de déboucher au hameau de Grund, et de remonter ensuite la rive droite du torrent des Tavemettes^

Nous avions déjà étudié ce passage que nous avions jugé impratieable, parce que le fond du torrent est comme le réceptacle des avalanches de neige, et de pierres qui se détachent des roches presqu'à pic et en décomposition.

M. Lescot avait reconnu, d après nos renseignements, qu'il fallait renoncer à cette direction j cependant il voulut montrer aux notables de Bngg sa volonté de s'éclairer , et d'examiner leurs avis. U leur proposa de nous accompagner dans la reconnaissance de la gorge de la Saltine; peu acceptèrenL Les autres ^prévoyant les difiicultés de la eourse^ refusèrent: personne , dans le pays, n'avait traversé le défilé dans toute son étendue. En été , le torrent, grossi parles neiges , charrie des pierres et remplit sou lit. En hiver , il reçoit les avalanches de neiges et de pierres. Ce passage est donc en toutes saisons impraticable ou très-dangereux.

Nous allâmes à la reconnaissance du défilé de la Saltine avec six sapeurs, quatre Yalaisans portant une échelle , des planches et des haches , quatre notables et notre guide, chasseur de chamois, Schmithalter de Brigg^ aussi intelligent que brave.

A un tiers de la distance nous fumes arrêtés pai une avalanche de neige

glacée qui fermait la vallée, et s*élevait à une grande hauteur. Le torrent s*était ouvert un passage dans le bas de Tavalanche et se trouvait seulement retenu et plus profond 2i Tamont.

Jusque-là . nous avions pu arriver sans accident à Taide de Téchelle et de la planche qui servaient de pont pour passer d'une rWe à Fautre , ou de bloc en bloc qui dépassaient le niveau des eaux.

Par des marches coupées dans la glace avec les haches , nous arrivâmes au sommet de l'avalanche ; de là nous vîmes des rochers en surplomb , des pendentifs et aiguilles de glace de fortes dimensions , suspendus sur le torrent ; les eaux du torrent remplissaient la gorge , et étaient parsemées de rochers roulés qui dépassaient le niveau des eaux.

Les notables habitants , à la vue de ces rochers en décomposition et des avalanches récentes de glace, reconnurent l'impossibilité d'établir ime route solide et sûre dans le défilé , et nous engagèrent à revenir. M. Lescot voulut continuer la reconnaissance ; les donneurs de conseils s'en retournèrent.

Le guide, qui connaissait les dangers, ne refusa pas de nous suivre; mais il nous recomufnanda d'aller avec précaution et sans bruit , pour ne pas faire détacher les aiguilles énormes de glace suspendues sur nos tètes.

Nous avançâmes de bloc en bloc , et nous arrivâmes , après plusieurs heures de pénibles efforts , aux quatre cinquièmes de^la longueur de la gorge , en un point où une avalanche plus considérable et plus récente fermait la vallée à une plus grande hauteur , suspendait le cours du torrent et formait un véritable lac dont le niveau recouvrait les blocs roulés. Il fallut retourner ou par le même chemin , ou en remontant par les rochers.

Sur la rive droite , le rocher était à pic et même en surplomb à une grande hauteur; sur la rive gauche, le rocher en décomposition, d'une hauteur de six cents mètres, paraissait plus accessible. Le schiste est très- friable , et quoique la pente fût de un de base sur trois de hauteur, on n'avait à craindre que des faux pas ou l'éboulement des pierres qui nous auraient entraînés.

Les sapeurs , plus légèrement habillés , et par un froid intense , deman-

dèrent à gravir la montagne , en représentant la difficulté et les fat^ues excessives du retour.

M. Lescot , quoique âgé , et plus occupé des autres que de lui , mit en délibération le chemin à suivre. Le chasseur de chamois , plus prudent , était d'avis de reprendre la gorge » en représentant le danger d'un faux pas y d'un accident ou d'une imprudence.

M. Lescot, voyant les sapeurs transis de froid , s'oublia et décida le retour par la montagne.

Avant de nous mettre en route , notre excellent guide , Schmithalter , nous recommanda de nous éloigner les uns des autres , de marcher à la même hauteur , et de prévenir la chute des pierres qui détermineraient des accidents et des avalanches ; il nous engagea aussi à marcher lentement et avec précaution.

Nous dîmes au guide de ne pas quitter M. Lescot » de ne s'occuper que de lui ; quant à nous , avec notre chaussure , dont les vis mordaient sur la pierre comme sur la glace , nous fûmes très-utiles à nos sapeurs plus exercés à monter à l'assaut qu'à gravir les rochers des Alpes.

Quoique déjà habitués aux reconnaissances dans les rochers, il fallait ici plus de précautions. En touchant des blocs de rocher saillants et comme en équilibre , on sentait que le moindre effort aurait déterminé leur chute : on trouvait un péril au lieu d'un appui.

Nous arrivâmes sans accident au sommet de ce grand ravin rocailleux de six cents pieds d'élévation , marqué b sur le plan , où personne ne s'était hasardé avant nous, parce que lesValaisans, de leur nature intrépides, né font point de courses périlleuses par bravade et sans but.

M. Lescot fut confirmé , par cette reconnaissance, de l'exactitude des renseignements qu'il avait reçus de nous. Il fit de nouvelles visites sur la ligne, et malgré les neiges profondes qui fermaient tous les passages, il parcourut notre tracé et l'approuva dans toutes ses parties.

Le pied des Alpes étant plus tard dégarni de neiges, les terrassements furent aussitôt entamés et poussés avec vigueur.

Tout marchait à ravir. Le général, témoin de nos eflbrts , reçut de nous des rapports sur les vallées adjacentes , qu'il nous avaitchaigés de visiter. En apprenant que i^ous avions fait le tracé de la ligne malgré les neiges et

Ton. S, SIGT. u. 33 ' -

les avalanches , il bous témoignait 8a satisfaciion » et voulait nous iiûre obtenir des récompenses honorifiques.

Mais bientôt afNpèa tout changea. La difectioa ^es travaux passa du ministère de la guerre au ministère de Vintérieur. On noBuma un commia^ saire civil spécial et un in^>ecteur des p<mtâ et chaussées. Oq oi^anisa le service comme à l'intérieur , en 1773, époque de Tmveiition de la centralisation administrative absolue , ou de la corruption du gouvernement.

C'est alors que prit naissance le système administratif impérial, si vanté par les fonctionnaires de Paris , système qui a produit en peu de temps la séparation des départements réunis par la conqnâte^ et ft Fintérieur des révolutions.

Dès ce moment , l'historique des travaux du Simplon ressemble à l'histoire de tous les grands canaux de France , de Bourgogne, àe Saint' Quentin , du Nivernais , etc.

Chaque ingénieur présente ses projets; un autre ingénieur demande des modifications; des commis à Paris , voulant tout régler , suspendent les travaux , les rendent interminables et dès lors ruineux.

L'inspecteur, à son arrivée , voulut faire des changements à notre tracé ; il reçut en cpnmiunication le plan dressé avec un rare talent par Polonceau , le profil de la ligne projetée que j'avais rapporté , et avec les documents recueillis , et sans avoir visité notre tracé , il demanda des changements et obtint la suspension provisoire des ouvrages commencés , jusqu'à ce qu'une décision eût été prise à Paris sur les détails du projet.

M. Lescot défendit avec talent et fermeté notre tracé, et se proposait d'aller à Paris le soutenir contre les prétentions d^ l'ijospecteur.

Mais ces débats l'ayant forcé d'aller près du commissaire des travaux à Domorsd'Ossola , ea hiver et pendant le temps le plus rigoweux, il fui atteint , en rentrant & Brigg, d'une ftusion de poitrine qui L'emporta en quelques jours.

Sa mort fut un sujet de deuil général; nous perdions un ami et un pêne, et les habitants un protecteur et un bienfaiteur.

M. Lescot, du caractère le meiHeur et le plu» digoe , savant ingénieur dans l'an-decon^truîrel^ ponte en pieiTe de taille , qini a dirigé ceux de

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la GoDcordis Hde Seint^JUaxetioe , a¥ait inspiré l6 confiance et le tkipétt aux Valaisan«.

Investi ée graâdd pouvoirs, et du droit de ftiire exécuter lèâ MiVaux par corvées , oomaie les Romains eH pays conquis y et eomtoe en ' 'Piiàïioe avant 1789 y il obtint Tautonâation d'affranchir lés Valaisans de ^té charge exorbitante y dont les essais avaient montré Tineffi^acité quâtlt aux résultais, et les calamités pour les halntants, appdésde^ix étqîiintîé liéueA à faire des ouvrages inaccoututnée*

Comprenant en homnoe juéte et pirfkique l'importanoe de fiiihâaifner le gouvernement de la France par le pays , il faisidt payer avee eiatititude > et après une évaluatios arbitrale > les arbres coupés, les indetiinicés dues. Les soldats sous ses ordres , habitnés pendant dix ans à vivre ètt pays conquis , à s'approvisionner dii^tement , observaient une disciplitkié rigoureuse , comme dans une garnison française.

M. Lescot eût mérité un monument snrla route du Simplon , où il est mort victime de son dévouement.

En cédant , par un pieux sowenir, à un sentiment de reconnaissaiiee , nous remplissons de plua un devoir, et nous marchons eticoi^ k tiOtre but.

La France avait conquis les plus belles provinces , par le concours des populations confiantes dans les promesses de liberté , ou de parfàifje ad-ministration ; oubliant les vgbux des peuples , méconnaissant leurs bèsdns, elle leur a imposé des contributions indirectes , la conscription , et a pttdn par des collecteurs et des recruteurs le fruit des victoires achetées pat le sang des plus hérmques soldats.

Pendant un long séjour dans les Alpes , et de fréquentes tournées dans les contrées limitrophes d'Italie, nous avions acquis^ en 1808, laccHtitrictiôn que le système de centralisation adopté, on plutôt imposé , devait aniéner de prochaines catastrophes.

Avec des admini^roteurs comme M. Lescot , dans tes pays conquis , la réunion à la France eût été acceptée sans arrière-pensée par le^ notables , et souhaitée par le peuple.

M. Flainchant , ingénieur du même grade que nous, arrivé pfosiééem^ ment , mais pk» Ihgé , fit les fonctions provisoines d^ngénieur en chef , et

remplaçait dignement M.Leacot, parce qu'il avait comme lui delà bonté, un esprit juste , une honorable indépendance , et toutes les qualités qui font oublier aux habitants la domination étrangère. Il fut bientôt Tami , le confident » le conseil , le défenseur des Valaisans , soit dans leurs débats intérieurs , soit dans leurs démêlés avecd*tfutres autorités françaises.

Après la mort de M. Lescot, Finspecteur, qui n avait plus de contradicteur f fit adopter les changements à nos travaux qu'il avait proposés , et m'annonça à Paris cette décision avec satisfaction.

Je lui soutins de nouveau que son tracé dans la vallée de Ganther, qu'il n'avait pas visitée , était impraticable ; que le chemin ouvert dans une montagne de glaise en mouvement descendrait chaque hiver, et qu'avec des dépenses de plusieurs millions, sur deux mille mètres de longueur , on ne parviendrait pas à rendre cette partie solide.

Je lui fis remarquer que sa réputation d'ingénieur en serait compromise , s'il persistait dans son projet, et qu'il était bien plus prudent d'obtenir l'autorisation d'ordonner cette modification , s'il la jugeait préférable, après avoir visité au printemps et lui-même les localités.

Ma ferme conviction le décida à prendre ce parti ; au printemps je fis ouvrir un sentier en suivant la ligne qu'il proposait; il parcourut le terrain ; il se rendit à l'évidence , et approuva le projet dans la vallée de Ganther, tel que je l'avais tracé et tel que je l'ai fait exécuter.

Mais cet inspecteur persista à abandonner Brigg, à faire partir le chemin de Gliss , ce qui a obligé d'établir un grand pont pour le passage de la Saltine.

Ce changement a été le seul fait à notre projet général de Brigg à AIgabie , par cet inspecteur , qui n'était d'ailleurs arrivé sur la ligne que lorsque nous avions déjà arrêté tous les tracés.

Ces détails , qui semblent très-minutieux , sont cependant selon nous d'une haute importance ; s'il est indiffèrent sans doute de savoir quia tracé la route ^ quia rédigé les projets, cette entreprise n'étant pas la découverte d'une nouvelle route des Indes, il est essentiel de constater quelle est la cause des débats , des retards dans l'exécution, et par conséquent de pertes incalculables.

Nous signalerons cette cause; il faut pour chaque grand travail un seul

ingénieur de confiance , avec des élèves ingénieurs pour Taider et le rem* pkcer en cas de maladie* U y a alors unité dans les projets , sûreté et célérité dans Tezécution.

Mais en attachant trois ou quatre ingénieurs au même ouvrage , on a de nécessité trois ou quatre projets , et par suite des débats interminables et des délais ruineux.

C'est k cette cause principale qu'il faut attribuer les mêmes contestations sur les projets de la grande route du mont Cenis , et de tous les canaux de France entrepris par TÉtat , restés un demi-siéde , un siècle inachevés , où les intérêts composés, perdus , dépassent dix fois la valeur des ouvrages.

Cest à de telles complications administratives qu'il faut attribuer l'état d'infériorité de la France sous le rapport des travaux publics , de cette France qui possède plus d'ingénieurs savants et expérimentés que le reste de l'Europe ; de cette France livrée k des commis absolus qui veulent transformer les plus habiles ingénieurs en conducteurs des travaux » et livrer de préférence les plus belles entreprises du pays à des ingénieurs étrangers préférés par eux à ce seul titre.

Lorsque enfin les obstacles h l'exécution de notre projet furent levés , le conimissaire du gouvernement passa des traités avec des entrepreneurs pour leur exécution ; nous allâmes habiter les chalets des Alpes au centre de nos divisions respectives.

Quoique seuls , dans nos chalets , au milieu de milliers de mineurs étrangers au Valais, et dont plusieurs expatriés pour crimes, qu'il fallait diriger, surveiller, notre vie d'ingénieur, à notre âge , était sans inquiétude et pleine de charmes.

Nous étions pour ainsi dire identifiés avec nos travaux , par les peines extraordinaires du premier tracé dans la neige, par l'attrait d'un premier et grand travail , à cette époque brillante , où des rêves de gloire enflaient tous les cœurs. Attacher son nom à une œuvre impérissable , et hors de la France, semblait l'associer à la mémoire des guerriers héroïques qui avaient , avant notre arrivée, conquis ces passages.

Chaque jour nous apercevions les progrès des travaux ; le bruit per* pétuel des mines se répétait de rocher en rocher ; les Tyroliens , les Piémontais , les Italiens , séparés par nation , rangés autour des feux de

bivouac , chantaie&t en chœur, et semblaient trouver àuM le charme de la musique le repos du sommeil.

Les jours de fête, nous visitions les glaciers, les pics des environs; nous rapportions des collections de minéraux et de plantes.

Lorsqu'une bonne fortune nous amenait la visite d*hommes célèbres, comme Volta, Dolomicu, Jurine, et nos illustres généraux , nous leur donnions des collections des minéraux du Simplon que nous avions recueillis , et nous les Faisions assister au spectacle de l'explosion d'un grand nombre de mines ^ qui faisaient sauter les rochers entraînant avec fracas dans leur chute, au fond des vallées , les antiques mélèzes coupés par le choc.

Un fait digne de remarque , le Haut-Valais fournissait peu d'ouvriers. Les habitants, tous propriétaires de prairies dans les Alpes, ne cultivent au pied des montagnes que des jardins ou des champs de peu d'étendue ; leurs occupations se bornent à irriguer les prairies , les faucher, et à porter les récoltes dans les chalets. Ils tirent leurs revenus de la vente des fromages et des bestiaux. Leurs besoins sont modérés , leurs mœurs simples, leur caractère franc et fier. Le travail ne les dégradant pas , ils ont beaucoup de réQexion et d'intelligence. Leur vie indépendante dans les chalets, leurs principes républicains établissent dans leut pensée une parfaite égalité entre les hommes. Prenez un guide , il vous appelle son ami , et vous traite de même, sans prévenance, mais avec fermeté et courage dans le péril. Entrez dans une auberge du Haut-Valais, loin des routes battues, si l'aubergiste est à table avec sa famille, il mettra un couvert à côté du sien, et à côté du vôtre celui de votre domestique. Il s'estime trop, comme homme , pour supposer de la différence entre deux autres hommes. Ce n'est pas de l'ignorance, c'est de l'élévation par la liberté et la religion.

Les Haut - Valaisans: avaient subi la conquête française, comme ils supportent les débordements de leur fleuve et les avalanches de leurs montagnes, avec résignation et sans faiblesse. En guerre ^ ils se battirent avec intrépidité; vaincus, ils se soumirent au destin.

L'administration française, pendant notre séjour, respecta les lois du pays , et même les habitudes; on ne demandait point d'impôts , et nous

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fîmes renaQGer aux corvée» oidoiuiéeB* Les .dépenses des travaux réparèrent les pertes et les malheurs de la guerre.

Dans nos relations intimes , nous les traitions en oompatriotes et eux en amis. JTai voyagé seul en Suisse dans les montagnes récemment le théâtre des combats, ayant pour guides des guerriers, les uns blessés i d autres regrettant leurs parents tués , et je n ai trouvé que des hommes de cœur et véritablement amis. Tous savaient , il est vrai, que nous étions aimés dans nos résidences des chalets , où nous eûmes souvent le bonheur de protéger les habitants voisins^ de la violence des réfugiés d'Italie» armiés de stylets et |U'ompis à s'en servir.

Un exemple, entre plusieurs , fera connaître )e caractère de quelques mineurs piémontais, employés sur les travaux , et les actes dont ils étaient capables.

Un ancien soldat français tenait seul un cabaret isolé , aux Taveraetles , au pied de l'ancien chemin du Simplon , et loin de toute habitation. Ne recevant que des Valaîsans, il était sans armes, et en toute sécurité et sûreté.

Six mineurs piémontais s'établissent le soir dans son cabaret et boivent toute la nuit. A.u)our ils veulentpariir sans.payer ^ etle soldat les empêche de sortir. L'un d'eux déclare qu'il restera et qu'il payera pour tous ; le soldat confiant accepte y et Laisse sortir les cinq autres. Lorsqu'ils sont éloignés, le mineur sort un long poignard, et déclare qu'il ne paye qu'avec cette monnaie ; le brave soldat saute sur une hache ; le mineur, voyant sa résolution, fuit ; le soldat le poursuit airec sa hache* Le mineur se retourne, et avant que le soldat ait levé la main , il est frappé à mort par deux coups de stylet. Le mineur monte à son atelier, raconte son crime et se met a travailler.

Le bruit de l'assassinat se répand. Polonceau^ logé, près de là , en est informé ; il parcourt les ateliers avec ses quatre sapeors, et cherche l'assassin dont il îgBKH^it encore le nom et le signalement , que tous les ouvriers taisaient , sous l'empire de la teireur du scélérat.

Il apprit bientôt que Fockette , c'e^ le non» du: mineur, étoit le plus célèbreaBsassiodu Piémont; qu'il avait en quelques instants tué ou blessé sept persoones après wo\x commis un assassinat par vengeance.

Cerné dans sadeoieure par des gendarmes français et par la population

de son village , il était sorti par une ouverture pratiquée dans un toit bas , avait tiré son tromblon devant lui , et s'était élancé par la trouée faite dans la foule I le stylet à la main , sans être arrêté par le feu des gendarmes étonnés.

Le même soir, Polonceau, mieux informé, visite pendant la nuit les barraques et commence, par celle de Pochette; il sonde avec son sabre la hutte en terre, et entre dans ce11&-ci et dans toutes. Pendant ce temps , Pochette , défilé derrière un mélèze à quelques pas plus haut , armé de son tromblon et de son stylet, observait tout et ne fut pas aperçu.

Cette même nuit , lorsque Polonceau était rentré , Pochette se présente à l'entrée d'une des barraques , dit son nom , demande aux mineurs des vivres et de l'argent , et leur défend , sous peine de la vie , de crier et de le dénoncer.

Toute la journée du lendemain se passa en vaines recherches.

Le soir, chassant sur cette montagne, au-dessus de la ligne de v^tation des mélèzes, mes chiens donnent de voix sur une toufie de rhododendrons ; j'approchai, et je vis une grosse tête, d'épais favoris , et le bout d'un tromblon dirigé contre moi ; je mis enjoué cet homme caché dans le buisson ; il se retourna , s'échappa comme un lièvre de son gtte , et courait avec tant de vitesse et d'adresse, que mes chiens ne pouvaient le suivre à travers les . rochers. Je lui criai : Arrête ou je te tue. H précipitait sa course et tenait derrière lui , en fuyant , sa veste détachée qui lui couvrait la tête. Jetais convaincu que c'était Pochette ; cependant je n'étais pas assez certain pour tirer, et sans autorité , sur un homme que je n'avais jamais vu.

Pochette resta huit jours au milieu de nous : nous fouillâmes les forêts et les rochers sans pouvoir l'atteindre. Les mineurs qui l'avaient vu et venaient nous donner des renseignements, abandonnaient aussitôt les travaux dans la crainte d'une vengeance. Avant de fuir, Pochette voulait imprimer encore la terreur de son nom , pour ne pas redouter ailleurs un dénonciateur. En embuscade dans les rochers isolés, il tombait sur le premier ouvrier qui passait , le stylet sur la poitrine , et lui faisait promettre de lui porter à manger. Si cet ouvrier était de sa connaissance , il lui donnait des détails de ses rencontres, il lui disait qu'il n'avait pas voulu tuer les ingénieurs parce qu'il ne leur en voulait pas ; qu'il n'avait pas craint mes

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coups de fusil, sa veste, qu'il montrait, étant bourrée de mains de papier. Il ne voulait quitter le Valais qu'après un nouveau meurtre. Nous mimes à prix son arrestation, et lorsqu'il reconnut qu'il n'avait plus a&ire seulement à des soldats français, plus braves qu'habitués à courir dans les rochers, mais aux chasseurs de chamois valaisans, qui se montraient, comme toujours , zélés et dévoués, il s'échappa la nuit , non par les montagnes où il était cherché , mais par la grande route du Valais.

D'autres événements de la même nature se sont passés sur les ateliers du Simplon ; nous mentionnerons plus loin le plus remarquable.

Nos deux camarades , Baduel et Coïc , chargés de la division d'Algabie à Domo-d'Ossola, dressèrent aussi seuls leurs tracés, éprouvèrent les mêmes contestations de la part deVinspecteur, et surent faire triompher leur projet , qui subit cependant , comme le nôtre , une malheureuse modification au point de départ.

Baduel et Ccnlc étaient tous deux des ingénieurs distingués , ou plutôt des hommes d'un caractère et d'un génie supérieurs.

Tous deux avaient été militaires avant d'entrer à l'Ecole Polytechnique; tous deux s'étaient distingués dans les combats : Coïc, comme marin, au combat du i3 prairial ; et Baduel, comme capitaine de volontaires à quinze ans, avait fait les plus brillantes campagnes de l'armée d'Italie.

A l'Ëcole Polytechnique et aux ponts et chaussées , ils s'étaient distingués par leur haute supériorité dans les diverses sciences qu'on y professe.

Ils se firent ingénieurs en quelques mois , par le privil^e d*un mérite extraordinaire qui devine l'expérience et la crée. Us tracèrent la route , dans la localité la plus difficile, comme s'ils en avaient déjà exécuté beaucoup d'autres.

Il est pénible de rappeler, et c'est une obligation de le faire, que de tels hommes devaient soumettre leurs projets, longtemps étudiés avec la supériorité d'ingénieurs habiles, aux modifications d'un inspecteur de passage , qui , après une traversée du Simplon sur le sentier battu , se trouvait à son âge très-fatigué , et dans l'impossibilité de comparer , d'étudier , de voir même , et surtout de se rappeler.

Baduel et Coïc étaient entourés, comme nous, de mineurs expatriés

pour crimes.

Ton. 2, Sbgt. II. 34

Baduel,en rentrant après une absence de quelques jours sur ses travaux, apprit qu*une bande de brigands » la nuit, avait enlevé sa domestique et tout ce qu il avait.

Après quelques informations , il part à leur poursuite à la tête de quelques soldats français. Après deux jours de recherches , il apprend que les brigands s'étaient réfugiés dans un chalet et qu ils étaient bien armés.

Le chalet est entouré, et Baducl, se rappelant son métier d*officier, en dispose le siège et ferme la retraite.

Après une fusillade de quatre heures, les brigands déplus en plus serrés , et plusieurs blessés , s'échappèrent en s'élançant du côté le moins défendu et laissèrent sur le terrain trois d'entre eux dangereusement blessés.

Baduel revint avec ses prisonniers et tout ce qu'on lui avait volé.

Cette expédition lui établit , dans la contrée , une réputation de bravoure qui inspirait le respect k tous les brigands, et commandait l'admiration des habitants.

Quel parti une administration de commis a-t-elle su tirer de ces ingénieurs, d'un mérite extraordinaire , qui auraient enrichi l'Angleterre, les Pa^'s-Bas , les Etats-Unis de travaux admirables , sources de prospérité et de grandeur?

Coïc, Breton , froid, profond, a exécuté de belles routes à Savone , avec son digue chef et ami M. le comte de Chabrol, ancien ingénieur, préfet du département; il a dressé un grand projet de canal non exécuté, de Gènes à Milan. S'il a eu le mérite de finir le canal de fOurcq et de donner le projet du canal Saint-Martin , c'est encore à M. le comte de Chabrol seulement qu il fut redevable de cette mission importante.

Etant inspecteur et âgé, une administration sans intelligence comme sans entrailles l'a envoyé en mission, en hiver, à 60 ans , dans un pays sans route , où Coïc , n'écoutant que son zèle et son dévouement , a dû faire une tournée h pied, par la pluie, et a été frappé d'une maladie mortelle. Malgré les réclamations de ses amis, cette administration n'a pas su accorder à son fils, homme de mérite , un c?es emplois qu'elle réserve à des solliciteurs protégés , sans talents et sans titres véritables.

Baduel, homme du midi et de génie, vif, brillant, entraînant, fut chargé

de la route du Ghablais , sur la rive gauche du lac de Genève y et montra sa sagacité dans le choix des projets et la direction des travaux.

Chargé plus tard d*un arrondissement par une administration imprévoyante, et condamné par elle à faire mettre des cailloux sur une vieille route, il demanda tout autre emploi; méconnaissant son mérite supérieur, ses services, sa position, on l'envoya à la Martinique, lorsque sa femme était malade et ses enfants en bas âge.

Deux fois le vaisseau qui le portait fit naufrage et il revint au port.

La mer semblait le repousser; il partit encore , arriva plein de santé à la colonie; mais il trouva le service en désordre; il se livra avec son ardeur naturelle à la direction des travaux, sans tenir compte du climat, et en quelques mois il fut emporté par la fièvre jaune.

En partant, il m'avait recommandé sa famille, et m'avait rappelé les eugagements deladministration pour ses enfants : aucun ne fut tenu ; mais un grand ministre, et plus encore un homme de cœur, M. Laisné, qui n^avait point fait de promesses, fit plus que ceux qui pouvaient et devaient les réaliser : il accorda à ses deux fils deux demi-bourses que nous avons complétées.

Uun de ses fils , oflicier d'artillerie , a acquis de la célébrité avant Fàge, et attendra comme son père les récompenses qu*il ne recevra pas.

Polonceau, né pour s'illustrer dans les sciences naturelles , contemporain de Gay-Lussac, aurait eu la même célébrité que lui, si par fatalité il n'avait pas suivi une carrière sans indépendance et sans issue , sous Tempire des conunis*

Grand ingénieur, il a fait de beaux travaux, a dressé avec une haute intelligence de grands projets: mais il a eu la douleur de les voir ravis et réservés à des ingénieurs étrangers , qui n'en avaient pas dres^ , selon la règle invariable : Sic vos non s^obis , etc., adoptée par une adfmnistralion de centralisation usant de toutes les ressources , de toutes les finances de k France, pour en consommer la ruine.

Contétpumcei in tnwaux du Simpbm.

Lorsque la route fut ouTerle de Brigg à Domo-d'Ossola , les premières qui passèrent fir^ppèrrat d'étonnement la population ; tes Yalai*

sans, qui avaient cru le succès impossible, se prirent de passion pour cette nouvelle voie; ils eurent bientôt des voitures et faisaient fréquemment le voyage dltalie; ils habitaient, pour ainsi dire, la route.

LeSimplon devint bientôt à la mode: il eut des peintres, des poStes, et surtout la visite des naturalistes et de tous les touristes.

Plus la grande route neuve était commode, plus les chemins anciens entre Brigg et Genève, entre Domo-d'Ossola et Milan , paraissaient défectueux. Napoléon ordonna le prolongement des travaux sur toute 1 étendue entre Paris et Milan. Nous fûmes chargés des parties du Haut-Valais qui fuirent aussitôt entreprises.

A la paix, les autres cantons suisses, jugeant que tout le commerce d'Italie en Suisse et en France suivrait la direction du Simplon, voulurent aussi avoir de grandes communications. L'émulation devint générale ; et par une louable émulation et même rivalité, et par une habile et tutélaire administration, des cantons suisses ont fait ouvrir deux grandes et belles routes traversant les Alpes, et chaque canton travaille à des communications nombreuses, liant tous les chefs-lieux entre eux et avec les villes voisines des Etats étrangers.

La Suisse sera bientôt le pays le mieux percé de voies belles, bien tracées et parfaitement entretenues.

Mais la route du Simplon n'appartient qu'en partie à la Suisse. Le canton du Valais , propriétaire de cette portion , et quoique peu riche , l'entretient avec vigilance.

11 n'en est pas ainsi de la section dépendant du royaume de Sardaigne : elle est complètement négligée et délaissée, malgré les réclamations officielles de la France et les plaintes plus vives du Valais, de Vaud et de Genève.

On doit croire que Turin , voulant forcer les voyageurs à prendre la direction du mont Cenis et de cette capitale , laisse tomber la route du Simplon en ruine pour en interdire le passage.

Cette circonstance doit plus tard amener de l'animosité et des collisions; il en résultera qu'à la première conflagration européenne, la Puisse, qui s'arrondit toujours par la supériorité de ses institutions , s'é-

tendra jusqu'au lac Majeur, et prendra un nouveau pied en Italie, aux applaudissements et avec le concours des populations.

ChausêUld la Mac-Adam.

Pendant notre première année de séjour au Simplon , nous avions étudié tout ce qui avait été écrit sur les grandes routes , et visité les plus renommées de Piémont et d'Italie; nous connaissions celles de France. Nous avions puisé d'excellents documents dans les anciens mémoires de M. Trésaguet » célèbre ingénieur de Languedoc , et nous avions décidé que la chaussée serait faite sur toute la laq^ur, en cailloux cassés de la grosseur d'une noix , et recouverte d*un sable très-siliceux.

Nos chaussées étaient parfaites, et à l'aide des contre*fossés et des aqueducs multipliés , on n'apercevait jamais ni traces d'ornières , ni dégradations par les eaux.

Quel n'a pas été mon étonnement lorsque . vingt ans après , visitant l'Angleterre et les premiers essais des chaussées Mac-Adam , j'appris que c'était une invention et même une découverte anglaise !

Je m'expliquai le fait lorsque j'eus mieux connu l'Angleterre et les fils Mac-Adam , ingénieurs de beaucoup de talent.

Le mérite de Mao-Adam n'est pas d'avoir produit un système nouveau, puisqu'il était depuis longtemps connu et pratiqué en France. Mac-Adam père n'était pas ingénieur; il n'avait pas étudié ce qu'on avait fait ailleurs; mais il a créé la méthode, comme si elle n'eût pas été déjà en pratique généralement depuis plus d'un siècle.

Son véritable mérite est d'avoir pu professer sa méthode , de l'avoir enseignée à chacun, de Favoir fait admettre par tous , avec cette ferveur raisonnable en Angleterre, dans ce pays institué pour provoquer les améliorations et les faire fructiBer rapidement.

Eln Angleterre , chaque notable est commissaire de chemin, et obligé , par devoir et par amour-propre, d'être au courant de la science pratique.

Mac- Adam parlait donc à toute l'Angleterre; il a été écouté', applaudi , et même récompensé dans sa famille d'ingénieurs.

Supposez à un amateur français le même enthousiasme , la méttie in-

vcntion à produire ; on Taurait repoussé avec ironie , en lui donnant la preuve que son système était pratiqué depuis des siècles.

Mac-Adam aurait sans doute demandé : Puisque vous savez si bien , pourquoi faites-vous si peu et si mal ? Telle est aussi la question qu'il m*a faite en Angleterre , et je lui ai répondu : En France , la direction absolue des travaux est livrée à des commis qui n'ont jamais visité les provinces, et dont les intérêts ne sont pas compromis par de mauvaises routes, ni le sommeil troublé par les réclamations des voyageurs.

Sous une autre administration, les exemples donnés d'excellentes diaussées en cailloux auraient mérité le nom de routes françaises à la Trésaguet , parce que toutes les cbanssées , depuis 4^ ans , auraient été ainsi exécutées.

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