CONSEQUENCES DES INSTITUTIONS ADMINISTRATIVES CANTONALES
§ 1 . Considératiani ffénérales.
Les avantages des institutions locales OM cantonales dérivent de la na ture même des règlements et non de la forme du gouvernement.
Nous avons signalé les mêmes résultats heureux produits dans les royaumes d'Angleterre, des Pays-Bas et de France, aux XVII* et XVm- siècles.
Les provinces de Flandre, de Bourgogne, de Languedoc, avaient une administration provinciale analogue et une prospérité paiement rapide ; tout ce qui est constaté de parfait dans Fadministration suisse existait antérieurement dans les royaumes cités.
Ainsi les perfectionnements et les bons ordres établis en Suisse peuvent être admis dans nos départements » non comme importation , mais comme restitution des libertés provinciales acquises à la France depuis un temps immémorial.
La corruption de ces antiques institutions, leur violation, l'usurpation des franchises locales, ont engendré le mécontentement des populations,
de» soulèvements, des révolutions» » et en définitive Tafiaililisseraent des
forces nationales au dehors.
L'étude de l'organisa tion municipale suisse et de ses conséquences, nous fournissent d'utiles enseignements*
S 2. Économie dans le$ dépensée puUiquee.
En Suisse , comme dans les Etats libres et bien réglés , chaque habutatit aisé doit son temps, ses lumières, au service de l'administration locale et cantonale.
Les fonctions publiques sont des charges dévolues aux plus capables et aux plus dignes qui les exercent gratuitement.
Lorsque des indemnités sont accordées, elles sont réglées d'après les dépenses et non à titre d'appointements, et les émoluments des premiers dignitaires d'un canton riche , ne s'élèvent pas au delà de cinq ou six mille fr.; dans les autres le maximum est de trois mille francs de France.
Les administrateurs d'un district, d'un canton, ayant des pouvoirs étendus et un arrondissement restreint, exercent leurs attributions sans déplacement éloigné , sans écritures multipliées, et presque sans frais pour eux et pour le public.
Les dépenses de construction et de réparation des grandes routes et des ponts sont payées par des péages, par les subventions des diligence^^, les revenus des domaines publics et les recettes diverses.
Ces routes étant parfaitement belles, les frais d'entretien sont trèsfaibles.
Dans les arienaur, la conservation, la réparation et le bon entretien des armes , coûtent seulement les appointements modiques de Fofficier comptable chargé de ce service, et les gages de quelques gardes sédentaires; la dépense totale ne dépasse point quelques mille francs par an.
Les dépenses militaires d'une armée disponible de 64,000 hommes ne coûtent pas autant qu'un régiment de troupes réglées dans les Etats voisins.
La plupart des charges publiques, les frais de procédure, les cultes, sont
acquittés en partie directement par les citoyens et sont très-modiques*
D'après ce système d'oi^anisation intérieure, simple, rapide et parfaite, le peuple suisse est à la fois le mieux administré et le moins imposé.
Cependant les Suisses n'épargnent point les dépenses profitables; les villes s'embellissent de monuments utiles, et emploient, pour acquitter les charges , un mode de cotisation qu'on doit citer comme modèle.
Lorsque les autorités d'une ville ont jugé nécessaire de construire une église, un collège, un musée, etc. , les habitants qui ont droit de voter, décident , en assemblée générale, que chaque propriétaire payera 7 pour ~ ou 1 pour ^ de sa fortune, et qu'on s'en rapportera à sa déclaration.
D'après ces dispositions , les habitants qui n'ont pas voix délibérative , sont affranchis d'un tel impôt.
Souvent encore ces édifices sont construits avec le montant des souscriptions volontaires.
$ 3. Premières conséquences de Véconamie dans les dépenses publiques. — Bas prix
des produits. — Prospérité des fabriques.
L'administration municipale et cantonale est presque gratuite, et surtout très-habile à accroître les revenus des domaines et à diminuer les
charges.
Dans plusieurs villes, et à Berne, par exemple, chaque bourgeois, au lieu de payer des impôts, reçoit par an 60 francs , et en outre le bois de sa consommation.
Le sol n'étant pas imposé, les productions sont à bas prix ; la nourriture et la main-d'œuvre restent à bon marché ; les ouvriers d'ailleurs plus instruits fabriquent à meilleur compte : telles sont les premières capses de la prospérité des fabriques suisses, qui chaque année prennent plus d'extension et rendent les États voisins tributaires de leur industrie manufacturière.
$4. j^uire conséquence de récanomie dans les dépenses publiques. — AecumuhtUon
des capitaux. «
La plupart des États d'Europe prélèvent sur chaque habitant ^ directement ou indirectement! en aident , corvées , conscription militaire, de 4o fr. à 70 fr. par an , et ces contributions sont employées en dépenses la plupart improductives , ou sont consommées sans accroître les richesses privées et publiques.
En prenant le terme moyen de 5o fr., la Suisse, d'une population de 3,1 55,000 âmes y payerait donc par an 106,750,000 fr.
Elle n'est pas imposée pour dépenses improductives è 6,750,000 fr.
Une administration plus parfaite qu'ailleurs lui procure donc une économie relative, effective, annuelle de 100,000,000 fr.
De 181 5 ,' époque de la dernière augmentation de son territoire , jusqu'en i85a , période de 87 ans, l'économie totale oif l'accroisseaient des richesses particulières sera de DES. MILLIARDS.
Réduisons ce capital épargné à moitié ou à la somme de 5 milliards.
37 ans après, la Suisse aura encore la même somme de 5 milliards;
Plus, le capital des intérêts composés de la somme de 5 milliards, ou 100 fois 25o millions, ou 25 milliards.
Mais les sommes immenses ainsi accumulées par ces économies ne pouvant être placées , l'intérêt est à 5 , à 4 i à a et demi ; et le capital absolu se trouve réduit à moitié et au tiers, etc.
Ces résultats , quoique hypothétiques , expliquent la source des richesses financières des Suisses, qui établissent des maisons de banque dans toutes les capitales , prêtent des fonds aux divers gouvernements, et achètent de grandes propriétés dans les États voisins.
Bâle, Genève, Neuchàtel, possèdent plus de rentes publiques fnin-
çaises , que les 3o millions de Français habitant la campagne, épuisés par les impôts exagéré
§ 5. Influence de r accumulation des capUaux sur les progris de Fagricullure,
Les Suisses, peu imposés, économes, laborieux, instruits, attachés à leur pays par les bienfaits d'institutions libres , ont d'abord employé leurs économies aux progrès de Tagriculture.
Ils ont rendu fertiles des terrains stériles , des rochei^ môme , par rétablissement de terrasses et le transport des terres; et par un bon système d'assolement , ils retirent du sol tout ce qu'il peut rendre.
Us ont compris que, pour obtenir du sol le plus de produit , il faut que la végétation soit pour ainsi dire perpétuelle , que les plantes se succèdent dans les champs comme dans les jardins, et que les prairies soient arrosées^; et les pentes des montagnes plantées d'arbres espacésde prairies , les champs avec arbres fruitiers, présentent un coup d'œil enchanteur et attestent l'intelligence et l'aisance des agriculteurs qui ont double produit sur un même terrain.
Leseaux torrentielles, causes de ruine dans les pays pauvres, deviennent en Suisse des sources de richesses agricoles ; elles sont détournées par des rigoles, et vont au loin féconder un sol de sable et de cailloux stériles de leur nature.
Les Suisses, attentifs aux perfectionnements, ont supprimé la vaine pâture, la ruine de Tagriculture française, et l'obstacle invincible à tous les progrès. Us cultivent les bois, les plantent en lignes^ les arrosent, et transforment en belles forêts de futaie les terrains communaux en pente, qui sont nus , brûlés , coupés de ravines, et livrés aux bestiaux dans les Etats voisins de la Suisse.
Le célèbre agronome, M. de Fellembei^, a donné, par ren^^eignemcnt de ses théories agricoles et les succès de sa pratique, des exemples imités dans toute la Suisse , maintenant aussi bien cultivée que la Flandre.
Les progrès de l'agriculture sont favorisés par le nombre et le bel entretien des routes de traverse, qui pénètrent dans tous les hameaux et jus-
qu^aux fermes : ainsi les transports des engrais et des récpltes se font avec facilité, rapidité et économie.
Les agriculteurs suisses , voulant transporter au loin et avec plus de profits les produits du sol , fabriquent des fromages qui se conservent , et représentent sous un faible volume les revenus des herbages et des prairies.
Enfin , les cultivateurs suisses sont arrivés à ce résultat que les terres labourées donnent trois et quatre récoltes en deux années , plus de revenus que les prairies , et trois et quatre fois plus de produit net que les terres des Etats voisins.
La belle agriculture suisse a demandé des avances considérables ; elle est due à Faccumulationdes capitaux, et en définitive k la modicité des impôts et à linstruction positive , utile , des classes laborieuses.
$ 6. Infiumee de r&ceumukuùm dê$ capitaux tur la création et le$ pro9périlé$
ie$ fabriquMm Suisse.
L'agriculture ayant reçu les capitaux qu*on pouvait dépenser avec profit, l'excédant des économies a été employé aux fabriques.
Lu Suisse, éloignée de la mer, sans canaux navigables, manquant de matières premières , a dû choisir les manufactures , qui demandent beaucoup de fonds , et dont les produits représentent une grande valeur sous un faible volume. Elle s'est attachée à donner aux ouvriers une instruction étendue et supérieure dans leur art.
Les cantons les plus riches ont les premiers introduit des industries qui réunissent ces conditions.
Genève et Neuchâtel ont adopté Fhorlogerie; Bâie , Zurich , la fabrique des étoffes de soie ; Saint-Gall , les broderies, etc.
L'horlogerie, comprenant les montres , les pendules , les pièces de mu sique , etc. , exige la connaissance des éléments de mathématiques , de physique, d*astronomie , de musique, de dessin. Ces villes, par ces aïotils, ont donné de savants maîtres aux jeunes ouvriers dans les diverses branches des sciences et des arts.
Les chefs d*ateliers ont, en mathématiques et en astronomie , une instruction très-étendue qui étonne les voyageurs.
Genève fabrique et vend par an cent mille montres , la plupart en or , du prix moyen de 30O fr. , et d'une valeur ensemble de 20 milUons.
La vente se faisant à un an et deux de crédit , selon la destination , et les montres préparées ou non vendues ayant encore une valeur semblable, il faut que les horlogers commissionnaires et capitalistes de Genève , engagés dans ce commerce , aient en valeur ou en crédit au moins 60 millions.
Le taux de Tintérét du commerce étant moins élevé en Suisse que dans les autres Etats de s à 3 pour cent, les fabriques de Genève ont Tavantage sur les manufactures rivales de vendre à longs termes , en raison de Tabondance des capitaux.
Les mêmes résultats sont obtenus à Neuchfttel et par les mêmes causes. Il paraît même que j dans ce caiîton , les maîtres horlogers et les capitalistes ont plus de fortune, plus de crédit, des fonds à plus faible intérêt qu'à Genève, et que dès lors ils peuvent vendre encore à meilleur marché, ou à plus longs termes que les fabricants de cette ville.
Si les horlogers de ces cantons étaient obligés de payer , comme dans les fabriques étrangères , des intérêts de 6 et 7 pour cent par an , des pa* tentes élevées, des contributions considérables , les journées et le travail seraient plus chers, les manufactures languiraient, l'industrie serait déplacée, exportée de la Suisse , comme autrefois de l'Italie, de la Flandre , et comme elles seront chassées de l'Angleterre et même de la France par la multiplicité et l'exagération des impôts excessifs prélevés sur les classes ouvrières.
Les mêmes remarques s'appliquent aux fabriques des autres cantons.^
Les manufactures de rubans à Bâle , les broderies de Saint-Gall , ont été créées, se développent et prospèrent sous la triple influeuce de l'abondance et du faible intérêt des capitaux, de la modicité des impôts, qui détermine le bon niarché de la nourriture et du travail , et enfin de l'instruction et de l'habileté des ouvriers , qui connaissent les éléments de^ machines , des mathématiques, et parfaitement le dessin.
 Saint-Gall, les fabricants tirent les linons, les tulles de Saint-Quen-
tin et de Tarare, les dessins de Paris » et vendent les robes brodées à 3o pour loo meilleur marché qu'à Paris : différence produite par les trois causes signalées.
Nous citerons encore à l'appui de ces observations la grande fabrique de M. Ëscher à Zurich.
Plusieurs des plus notables familles du canton , possédant de grands capitaux , ont voulu se créer, par la fabrique et le conunerce , la première ^position sociale que les réformes cantonales leur avaient enlevée.
M. Escher a d'abord élevé une filature , ensuite une fabrique de métiers et de machines pour sa filature ; encouragé par le succès , il a donné à son établissement une extension toujours progressive.
Maintenant, sa manufacture, embrassant les diverses branches de construction de machines , est la plus grande de la Suisse , et Tune des plus belles d'Europe; elle soutient la concurrence étrangère en Allemagne et en Italie, où il envoie ses produits.
Le génie suisse se révèle dans l'ensemble et les dispositions de l'établissement de M. Escher à Zurich.
La puissance motrice de tous les ateliers , de 1 20 chevaux de vapeur, qu'on pourrait porter è 5oo, est donnée sans dépenses de combustible et sans frais par la Limmat , qui sort de l'immense réservoir du lac de Zurich à niveau presque constant.
M. Elscher s'est procuré les plus belles machines à tourner, alézer, raboter le fer ; il a formé d'excellents mécaniciens , il a fourni des machines parfaites , et a su parvenir, par son intelligence et ses capitaux , à résoudre un grand problème : avec du fer et de la fonte importés d'Angleterre, et de la houille tirée de la Prusse, fabriquer à Zurich et exporter en Allemagne des machines à plus bas prix que celles qui sortent des fonderies de ce pays et des autres Etats.
x4jnsi, dans les divers genres de manufacture, l'abondance des capitaux, le bas intérêt des fonds, le bon marché de la nourriture, l'instruction des ouvriers , et en définitive la modération excessive des impôts publics, donnent une prospérité très-grande et croissante au commerce et aux fabriques d'un pays qui manque de navigation continue , de mines de fer, de houille, et des matières premières employées dans les ateliers. Ton. 2, sicT. II. M .
S 7. Influence' des capitaux tuisses mr F extension de la puissance fédérak.
Lorsqu'à Tissue des guerres générales, les puiteances, épuisées en hommes et en aident, s'occupent de régler de nouveau les limites des États par des traités , les riches banquiers suisses , établis près des cours étrangères et toujours dévoués à leur patrie , veillent à ses intérêts ; ils agissent près des conseils des souverains par leurs relations personnelles et parles emprunts qu'ils souscrivent, et obtiennent pour la confédération ou des faveurs , ou des extensions de territoire. Depuis cinq siècles la Suisse augmente progressivement en étendue et en forces , et les événements qui ont menacé son indépendance ont tourné à son profit.
Les milices, organisées pour la défense et non pour l'attaque, ne portent point ombrage au dehors , mais font respecter la confédération ; son terri* toire fut le dernier occupé et le plus tôt affranchi pendant 1^ conflagrations générales.
Les grandes puissances manquent toujours d'argent, et les Suisses en ayant en surabondance, on peut prévoir qu'après la première guerre générale , la Suisse s'enrichira encore de toute k rive gauche des lacs de Constance et de Genève, et de la totalité de la route du Simplon jusqu'au lac Majeur.
La confédération , par les soins donnés à l'éducation de la jeunesse , fournit aux familles des souverains , des instituteurs et des institutrices qui s'appliquent à leur faire aimer la Suisse et à lui trouver de puissants pro^ tecteurs.
La Suisse, et le canton de Yaud particulièrement, ont dû, en i8i4 et i8i5, au général Laharpe de Lausanne , et à son auguste élève l'empereur Alexandre, l'extension du territoire suisse au détriment delà France, de l'Allemagne, de l'Autriche, du Piémont et de l'Italie.
Le grand nombre des jeunes gens qui se livrent en Suisse à l'instruction au dehors est encore dû à l'accumulation des capitaux et à la modicité des impôts. . .
Les villes qui s'abstiennent de dépenses improductives emploient les ressources publiques à doter richement les établissements d'instruction ;
les familles y peu imposées, consacrent leurs revenus nets plus élevés à donner d'excellents maîtres à leurs enfants , et leur créent , par une éducation distinguée et la connaissance des langues vivantes, les moyens d'obtenir partout une nouvelle existence honorable.
La Suisse se trouve aussi appelée à jouir, par la reconnaissance et le dévouement de la jeunesse , du bénéfice de la sollicitude éclairée et persévérante des magistrats pour l'éducation des enfants.
S 8. Influence de l'accumukUion des capitaux suisses sur le nombre des voyageurs
qui visitent les cantons.
Les impôts étant légers , les produits du sol sont à bas prix ; les aubergistes, non exercés par les agents du fisc , sont des propriétaires honorables y et dans beaucoup de cantons membres par l'élection des principaux emplois publics.
L'argent étant abondant et l'intérêt peu élevé , les aubergistes élèvent de magnifiques hôtels , des espèces de palais , sur les bords des lacs , et en réservant les beaux points de vue pour les appartements d'honneur.
Les touristes opulents trouvent des appartements élégants et recherchés , et la plupart des voyageurs ont dans les auberges plus d'agrément que dans leurs propres demeures.
Ces circonstances appellent en foule les voyageurs , les déterminent à enrichir davantage la Suisse.
S 9. Influence des institutions cantonales sur le nombre des savants et les hommes
celles de la Suisse.
Chaque canton étant souverain est appelé à traiter les hautes questions de l^islation » de droit public , entre les États voisins et les autres cantons.
Le nombre des fonctionnaires chargés de la défense des droits politiques d'un canton est presque aussi considérable que dans un grand empife; Chaque canton a des assemblées délibérantes où se débattent les grandi
intérêts publics , et où se forment et brillent les orateurs et les publicistes.
Chaque canton a des universités , des musées , des bibliothèques , et des professeurs très-nombreux qui veulent s*élever à la hauteur de leurs missions.
Ces fonctionnaires et professeurs , Irès-nombreuz , en relations avec les personnages les plus éminents par la science ou par les dignités, ont une noble émulation , cherchent à se distinguer par leurs travaux scientifiques j et ont plus d'occasions de développer leurs facultés.
Les banquiers suisses ayant des comptes ouverts avec tous les banquiers du monde, pour affaires de commerce et pour lacquittement des lettres de crédit des voyageurs , sont appelés à connaître les langues vivantes, les
monnaies, les changes des divers Etats, et sont cités comme les premiers financiers.
Par toutes ces causes , la Suisse a produit relativement plus d'hommes supérieurs et célèbres dans toutes les branches des sciences , que des empires vastes et puissants ; à peine existe-t-il une petite ville , en Suisse , qui n'ait donné le jour à une illustration depuis deux siècles, et qui n'ait encore des hommes d'un mérite remarquable.
Un seul exemple que nous avons cité , et que nous rappelons encore parce qu'il est décisif, fera connaître combien les institutions de la Suisse sont favorables aux développements des talents réels et utiles.
Le colonel Dufour, ancien élève de l'Ecole Polytechnique et chef de bataillon du génie en France, avant i8i5, aurait passé le reste de sa carrière dans des places de guerre ou daqs les comités^ comme ses anciens camarades , aussi d'un grand mérite , sans laisser aucune trace utile d'une vie laborieuse.
Rentré en Suisse , et affranchi des liens administratifs de la centralisation française , son génie s'est révélé et a été fécond en grands résultats; le colonel Dufour a institué des écoles, formé des professeurs, d'excellents ofiiçiers , et a contribué à la belle organisation de l'armée fédérale. Comme ingénieur géographe, il a dressé une carte qui sera citée comme un chefd'œuvre ; comme ingénieur des ponts et chaussées , il a établi à Genève , dans le lac même , des quais superbes fondés sur une vase profonde.
Dans an pays absolu et de centralisation , cinquante hommes d'un véritable mérite n'auraient pu produire de tels résultats ; leur vie eût été consommée à débattre des projets avec des commis ignorants , indifférents, ennemis-nés de toute supériorité, sans patriotisme et sans patrie.
S 10. Influence des institutions suisses sur la perpétuité des familles , des fortunes
privées et du gouvernement fédéral.
L'administration de chaque canton , toute paternelle , presque gratuite , consacre les ressources publiques en dépenses productives , destinées principalement è l'éducation et à l'instruction de la jeunesse.
Dans les cantons en montagnes presque stériles , les revenus des domaines publics , des douanes, et le péage sur le sel , suffisent à toutes les dépenses du gouvernement.
Les populations aux mœurs patriarcales , guerrières par caractère , ennemies du luxe , s'administrent presque sans frais; affranchies d'impôts , vivant avec simplicité du produit de leurs troupeaux, elles ont une existence de famille perpétuelle. Ainsi, à SchaShouse, àSchwytz, Uri, Unterwald et dans le Valais , on remarque à la porte d'entrée de chaque maison des armoiries et des chiffres qui datent de plusieurs siècles , et qui sont encore les emblèmes des mêmes familles qui les habitent maintenant.
Dans les cantons manufacturiers et riches , les contributions s'élèvent jusqu'à 20 et 35 francs par tête; mais elles se prélèvent exclusivement sur les profits des négociants , et n'atteignent pas les revenus du petit propriétaire , et les dépenses sont encore exclusivement réservées à des emplois productifs , qui contribuent à la prospérité du commerce.
Les bénéfices extraordinaires des fabriques et du commerce produisent de nouvelles familles riches , mais les anciennes se conservent et partie cipent aux bienfaits de l'accroissement général de l'aisance. Les fortunes récentes se signalent par de grandes constructions de manufactures , d'hôtels, et une dispensation d'une aisance générale. Ce mouvement ne s'opère donc point au détriment et sur les ruines des anciens pro«
priétaires , il étend son action bienfaisante sur la totalité des habitants. Le manu&cturier et le négociant , d'une famille bumble , rapidement enrichi dans son canton ou dans les pays lointains , veut pr^idre rang parmi les patriciens , en signalant ses lichesses et sa générosité par le don de grands établissements publics; il fonde un hospice, une école, un musée, qui, en reconnaissance du bienfait, prend à jamais son nom, et attache au sol les héritiers du donataire.
Les maisons des anciens guerriers morts avec gloire, en défendant le sol de la patrie, inspirent une populaire vénération , et leurs descendants sont, après des siècles, toujours honorés du peuple.
Les anciennes familles suisses, comme les institutions , ont une grande puissance de conservation, et traversent des siècles sans altération profonde.
Les contestations passionnées, politiques et religieuses qui agitent, temporairement quelques cantons , dénotent plutôt la conservation des principes et la force vitale du pays que le danger cl*une dissolution fédérale. En cas de péril public , de menaces d'intervention étrangère , les populations oublieraient leurs querelles privées , et marcheraient d'accord , et avec enthousiasme , à la rencontre de l'ennemi de la Suisse.
Il faudrait méconnaître le bien-être intérieur des familles, l'instruction étendue que les Suisses rapportent de leurs voyages , le génie d'un peuple libre, pour s'abuser à ce point de croire qu'ils puissent jamais consentir à faire partie intégrante d'un empire où l'administration serait absolue et le peuple surchargé d'impôts.
Si , par les destins , un conquérant nouveau , à l'aide du prestige de sa gloire et d'immenses armées , parvenait à s'emparer de quelques cantons , à sa mort, ou au déclin de sa puissance militaire, les Suisses rentreraient dans leurs limites des Alpes et du Jura , par une puissance d'attraction supérieure à tous les obstacles.
Les Suisses ont à donner aux peuples voisins qui se joindraient à leur association ce qu'aucun d'eux ne peut leur offrir , une administration paternelle, économe , intelligente, active ; l'affranchissement des impôts tracassiers et de toute servitude; des institutions parfaites, aussi nécessaires
à un royaume bien réglé qu'à une république fédérale. La Suisse exerce tout à la fois une force d'agrégation et d'attraction.
L'organisation cantonale étant plus parfaite que Tadministjration provinciale en Angleterre, la Suisse, sans colonies, sans armées r^ulières, sans marine, mais aussi sans dettes et sans exagération d'impôts, aura dans les siècles , selon toutes les probabilités , une existence plus fixe et mieux assurée que la Grande-Bretagne , exposée à tous les dangers des séductions de la conquête et des révolutions intestines.
Quelques contrastes qu'on remarque dans les mœurs , le caractère et les habitudes des populations, les unes agricoles et pauvres des montagnes, les autres manufacturières et riches des villes et de la plaine , il existe une conformité parfaite de sentiments nationaux , et le même dévouement aux institutions et à la patrie.
Dans les petits cantons , les antiques familles , fières de l'illustration a(^quise par des services militaires rendus , conservent les goûts guerriers et la passion des armes ; les jeunes gens servent à l'étranger et reviennent avec l'expérience et des talents militaires commander les milices cantonales. Ds quittent les capitales étrangères sans regret, reprennent sans peine les habitudes de simplicité , de parfaite égalité des habitants des montagnes , et s'honorent d'exercer de modestes emplois publics et gra* tuits. Dans les cours étrangères, ils se croient les ^aux des plus nobles, et se font distinguer et respecter par leur mâle énergie ; rentrés dans les chalets des Alpes , et avec le costume du pays , on ne les distingue que par l'élégance des manières , la maturité et l'étendue de l'instruction.
Dans les cantons • manufacturiers , où les capitaux et les financiers instruits débordent, les jeunes Suisses émigrent de même, vont tenter la fortune sur les divers points du globe, et reviennent aussi avec des chances variées et le même amour du pays. Le plus grand nombre de ces voyageurs lointains enrichissent leurs cantons de leur fortune et des trésors de leur instruction étendue.
Le prestige et la puissance irrésistible qui ramènent le Suisse dans ses foyers tiennent encore moins à l'attrait des montagnes qu'à la fascination qu'exercent le souvenir d'une patrie libre depuis cinq siècles et Tamour
des institutions , où chaque habitant remplit des fonctions publiques et honorées.
Aussi, les belles institutions de la Suisse, le concours des habitants notables à Tadministration gratuite du canton , Textrême économie dans les dépenses fondent la perpétuité des familles et du gouvernement fédéral. Plus ce gouvernement est en apparence faible , et presque nul , moins la confédération est exposée aux entreprises aventureuses , compromettantes et ruineuses , plus elle a de chances de durée et d'extension dans le cas de nouvelles conflagrations générales au dehors. Les institutions libres créent la patrie, le pouvoir absolu en détruit le sentiment sacré.
$ 11. Las in$tii%»HùM cantonales et fédérales de la Suisse sani des conséquences forcées de la variété du sol, du climat, des mcsurs et du caractère des populations des 22 cantons suisses.
La Suisse présente toutes les variétés de sol , de climat , de production et de population.
Dans un même canton y comme le Valais , on éprouve au fond des vallées les chaleurs des colonies , et dans les chalets élevés le froid de la Sibérie.
Ici on récolte les fruits des contrées méridionales , et à quelques lieues plus haut les glaces sont éternelles.
Dans le bas des vallées, le sol est exposé à faction des torrents, aux > inondations, à la chute des avalanches de neige, de pierres, au danger
perpétuel de la destruction des récoltes et des habitations ; près de là , sur les croupes des montagnes, le terrain, arrosé par les rigoles tirées des glaciers , donne sans soins , sans travail , deux ou trois récoltes de fourrage.
Dans les hautes montagnes , les chemins sont difficiles et dangereux ; sur 'les bords du lac , des bateaux à vapeur élégants procurent des transports commodes , rapides et à bas prix.
Les populations diverses difl^rent de mœurs et d'habitudes comme le sol et le climat , et sont plus ou moins en harmonie avec les peuples des Etats voisins.
On comprend dès lors Timpossibilité de soumettre à des lois administratives et centrales, à des impôts uniformes, des habitants dans des positions si diverses et souvent très-opposées; une aveugle égalité des diarges publiques constituerait l'iniquité gouvernementale , et exciterait des convulsions intestines.
Par exemple , un impôt égal par hectare et par tête , qui serait presque nul pour les habitants des grandes villes et des campagnes riches , absorberait et dépasserait le revenu net dans les hautes montagnes , et serait ruineux.
Un impôt général ne pourrait être gradué conmie les circonstances locales qui varient complètement à quelques lieues de distance.
La recherche d'une juste et égale répartition d'un impôt sur le sol entraînerait des frais excessif et ne conduirait à aucun résultat satisfaisant.
Les contributions indirectes , soumettant les populations à l'exercice , sont incompatibles avec une véritable liberté.
En étudiant avec quelque attention la situation locale de chaque canton , on arrive à reconnaître qu'il faut une administration particulière distincte et du choix des populations.
A la ville de Genève puritaine, réformatrice, manufacturière et sauvante , il faut des établissements d'éducation, d'instruction, des musées; à la ville de Bàle , calculatrice, économe, peuplée d'habitants millionnai* res, il faut des comptoirs et des monuments d'utilité publique*
L'opulente et somptueuse Neuchàtel , aux préférences aristocratiques , veut un musée monumental , de beaux hôpitaux , et des quais spacieux et de luxe.
La noble Berne , agricole et guerrière , aime les vastes constructions publiques, qui lui rappellent sa puissance et sa gloire comme capitale , et montrent sa prévoyante sollicitude pour le peuple, qu'elle aflfranchit de tout impôt par ses spéculations intelligentes et économiques.
Le canton de Yaud , dont les habitants aventureux et éclairés vont explorer le monde, se distinguent dans la carrière des armes et des lettres , et fournissent à l'Europe des généraux, des instituteurs et institutrices, etc., a besoin d'académies , de musées , et de savants professeurs»
Les cnntons de Zurich et de Lucerne , manufacturiers , encouragent Ton. 2, sicr. 11. 39
rinstruction àt^ ouvriers , pour assurer la prospérité des fiibriques , et veulent surpasser Berne, leur rivale, par de grands établissements consacrés aux services publics.
Les petits Gantons , qu'on peut appeler héroïques, aux mœurs simjies et antiques et toujours guerriers , le berceau et les boulevards de l'indépendance nationale, ne demandent que la continuation du passé et la perpétuité du présent , dédaigneux des richesses superflues , des fidiriques et du commerce qui les procurent , des monuments d'architectme^ ils considèrent l'impôt comme une marque et un moyen de servitude , et veulent nne administration tonte gratuite.
La O>nfédération suisse n'a pu s'établir et se maintenir qu'en réservant toute souveraineté administrative à chaque canton , qu'en réduisant le pouvoir du gouvernement fédéral à la mission de constater la majorité des votes des cantons sur chaque question importante soumise préalablement à leurs délibérations.
C'est parce que le pouvoir central est très-limité et presque nul que les petites républiques libres ont consenti à entrer dans la fédération , et que les cantons tiennent à l'alliance avec une force d'agrégation dont la puissance est en raison inverse de la force gouvernementale.
Ainsi les touristes qui accusent la Suisse de n'avoir pas de pouvoir central, de véritaUe gouvernement général, et supposent par ce motif que la confédération est faiUe et à la discrétion de l'étranger ,' n'ont pas tenu compte de la nature des choses, et du caractère des populations libres ; leurs conclusions erronées doivent être attribuées à la £iscination de la servitude , aux préventions y aux préjugés que partagent les sujets des Etats despotiques.
Le gouvernement central n'est autre chose que la somme des fragments de liberté enlevés à chaque citoyen ; plus il est énergique et absolu, moins il reste d'indépendance aux habitants, et réciproquement.
$19. C&n$équmee8 pour la Suisse d^im gimvernemerU de e^^
à um admimsiraiim cankmah.
Un gouvernement central puissant aurait des troupes réglées , des administrateurs nombreux , étrangers aux localités et bien rétribués , des impôts divers et élevés , des percepteurs , receveurs particuliers , receveurs généraux , et bientôt des dettes et des charges croissantes.
Le gouvernement , comptant sur sa force , ne n^ocierait plus avec ia profonde et habile diplomatie de temporisation de la confédération actuelle y il ne se contenterait plus d'une neutralité systématique; il formerait des alliances offensives et défensives , et se trouverait engagé dans toutes les guerres continentales.
A rintérieur , des premiers commis , chefs des administrations , disposeraient des revenus et des emplois dans les divers cantons , nommeraient par faveur et sans intelligence les professeurs des universités ; ils forceraient les jeunes gens, quelle que soit leur destination, à étudier six ans le grec et le latin , à l'exclusion des langues vivantes et des sdences exactes.
En sortant de ces écoles , les Suisses seraient incapables de se rendre utiles dans les ateliers dliorlogerie , de mécanique, de filature, et dans les bureaux des financiers.
Les impôts croissants , injustement répartis par une égalité aveugle , chasseraient l'industrie de la Suisse , et forceraient les habitants des petits cantons de quitter leurs montagnes vénérées où ils n'auraient plus de patrie. L'étranger fuirait ces contrées désolées par l'impôt exagéré et la misère qu'il engendre.
Ce pays , plus exposé à la guerre , aurait des alternatives de gloire , comme dans les temps reculés , et des chances plus fréquentes d'invasion et de ruine. La paix ne serait plus, comme maintenant | un état normal , mais une transition et un repos forcé par l'épuisement entre deux guerres souvent rapprochées.
Les fabriques et le commerce , attirés jusqu'alors par la modération des impôts et les bénéfices de parfiiites institutions , seraient repoussés par
un r^ime contraire et passeraient l'Atlantique pour j chercher les avantages acquis jusqu'à ce jour à la Suisse.
Quelques Suisses sai^ doute , mais en petit nombre , sont aux regrets de leurs patridats perdus par les réformes du siècle, et appellent de leurs vœux l'ancien gouvernement bernois, où leurs ancêtres jouissaient de hautes fonctions. Ce temps semble passé sans retour; la Suisse ne reviendrait à un pouvoir central absolu qu'avec les chances probables d'en subir les alternatives de troubles, de guerres extérieures et peut-être d'invasion. L'impôt exagéré et le pouvoir administratif absolu sont en définitive les plus puissants auxiliaires de l'étranger, lui livrent les places jugées imprenables , et lui soumettent les populations opprimées et abusées.