‹ Mémoires sur Louis XVII [microform]: mémoires d'Eckard -- souvenirs de NaundorffChapitre 8 sur 12 · INFORTUNES DU DAUPHIN · texte numérisé non relu

INFORTUNES DU DAUPHIN

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MÉMOIRES DE NAUNDORFF

C'est sous le titre d'ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE des INFORTUNES DU Dauphin que parurent à Londres, en 1836, les Mémoires de Naundorff. Nous n'en avons, dans la réédition qu'on va lire supprimé que les premières pages, consacrées aux débuts de la Révolution et à l'internement de la famille royale au Temple dont l'intérêt est manifestement nul.

Le récit commence au lendemain de Thermidor :

A cette époque, des amis avaient formé le projet de me soustraire à mes bourreaux : on ne tarda pas à en comprendre l'impossibilité. Un seul chemin conduisait à moi; et cette unique issue était si soigneusement gardée qu'on n'eût pas fait entrer ou sortir une souris sans être aperçu.

La tourelle où était l'escalier avait une seule porte près de laquelle jour et nuit s'exerçait une stricte surveillance, en dedans comme en dehors. Quiconque arrivait pour pénétrer dans la tour était conduit pour être fouillé devant le conseil municipal logé au rez-de-chaussée : au sortir de la tour, même investigation par ce conseil dont on ne pouvait pas dépasser la porte parce qu'un factionnaire y était constamment en faction, et que l'escalier qui correspondait à tous les autres étages communiquait également avec le rezde-chaussée, seule pièce occupée par les hommes de la municipalité. La consigne était d'y conduire tout le monde sans

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exception. Le corps de garde se tenait au premier étage qui, sans être divisé, composait une seule pièce voûtée comme celle du rez-de-chaussée; lorsque la sentinelle du premier suspectait quelqu'un de ceux qui sortaient de la tour, elle avait l'ordre, de même que pour ceux qui entraient, de les amener devant le conseil, lequel faisait reconduire tout individu jusqu'en dehors de la tour par un où deux municipaux. Cette rigoureuse surveillance avait été prescrite parce que le projet de mon enlèvement s'était divulgué : mais mes amis avaient juré de risquer leur vie pour m'axracher aux mains de mes bourreaux qui avaient l'intention de me faire mourir.

^ Par conséquent, comme il était impossible de me faire évader, on résolut de me cacher dans la tour même pour taire croire à mes persécuteurs que j'étais sauvé. La pensée était audacieuse; toutefois, c'était le seul moyen de faciliter 1 enlèvement qu'on avait concerté. Rien n'était plus praticable que de me faire disparaître pour le moment. En sortant de chez moi, personne n'escortait ceux qui descendaient jusqu au premier les objets dont je m'étais servi. Mes amis étaient donc bien convamcus qu'on pouvait me transporter plus haut sans aucun risque d'être découvert. En effet quoique ma sœur fut enfermée au troisième, elle n'avait, à cette époque, m sentinelle ni municipaux pour sa garde. L'expédient aissait entrevoir des chances presque certaines de succes. Alors un jour mes protecteurs me firent avaler une dose d opium que je pris pour une médecine,et bientôt je me trouvai moitié éveille, moitié endormi Dans cet état je vis un enfant qu on me substitua dans mon lit, et moi je fus caché au fond de la corbeille dans laquelle cet enfant avait été caché sous mon ht. J entrevoyais, comme si c'eût été un rêve pour moi, que 1 enfant n'était autre chose qu'un mannequin dont le masque représentait très naturellement ma figure Cette supercherie se passait au moment où la garde fut changée, celle qui la remplaça se contenta de visiter l'enfant afin de certifier ma présence, et il lui suffit d'avoir vu un être dor-

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mant dont le visage était le mien; mon silence habituel contribua encore à fortifier l'erreur de mes nouveaux argus. Cependant, j'avais entièrement perdu connaissance et lorsque je repris mes sens, je me trouvai enfermé dans une grande pièce qui m'était tout à fait étrangère ; c'était le quatrième étage de la tour. De vieux meubles de toute espèce encombraient cet étage au milieu desquels on m'avait disposé un gîte qui communiquait avec un cabinet pris dans ime tourelle où on m'avait mis de quoi vivre. Toute autre issue était barricadée. Avant de m'y cacher, un de mes amis que je nommerai dans le cours de cette histoire m'avait fait comprendre de quelle manière je serais sauvé : sous les conditions de souffrir toutes les peines imaginables sans me plaindre, ajoutant qu'un seul mouvement imprudent entraînerait ma perte et celle de mes bienfaiteurs; et il insista surtout pour que, quand je serai caché, je ne demandasse pas le moindre secours, et conservasse toujours le rôle d'un véritable muet.

A mon réveil, je me rappelai les recommandations de mon ami et je pris la ferme résolution de mourir plutôt que de les enfreindre. Je mangeais, je dormais, et j'attendais mes amis avec patience. Je voyais mon premier sauveur de temps en temps la nuit, lorsqu'il m'apportait ce dont j'avais besoin. Le soir même, le mannequin fut découvert : mais le gouvernement d'alors trouva bon de tenir secrète mon évasion qu'il croyait consommée. Mes amis, de leur côté, pour mieux tromper les sanguinaires tyrans, avaient fait partir un enfant sous mon nom, dirigé, je crois, vers Strasbourg. Ils avaient même accrédité l'opinion et fait donner avis aux gouvernants que c'était bien moi qu'on dirigeait ainsi sur cette ligne. Enfin le pouvoir, à l'effet de masquer entièrement la vérité, mit à la place du mannequin un enfant de mon âge réellement muet, et doubla la garde ordinaire, cherchant ainsi à maîtriser la croyance que c'était bien moi encore. Ce surcroît de précautions empêcha mes amis de consommer l'exécution de leur projet tel qu'ils l'avaient

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concerté. Je restai donc dans ce maudit trou où j étais comme enterré tout vivant.

J'avais, à cette époque, environ neuf ans et demi, et déjà accoutumé à la dureté par mes longues souffremoes, je fis peu de cas du froid que je ressentais, car ce fut pendant l'hiver qu'on me claquemura au quatrième étage. Mes amis avaient su s'en procurer les clés, {x>ur préparer auparavant œ qui était nécessaire à mon séjour. Personne ne pouvait soupçonner que j'étais là : cette pièce ne s'ouvrait jamais. Si quelqu'un s'y fût introduit, on n'aurait pas pu me voir, et l'ami qui me visitait ne parvenait jusqu'à moi qu'en marchant à quatre pattes. S'il éprouvait des obstacles, je demeurais tranquille comme un malheureux au fond de son oubliette.

Très souvent il y avait plusieurs jours que j'attendais la venue des êtres bienfaisants qui me nourrissaient. Mes lecteurs désireraient sans doute que je leur fisse connaître ces grandes âmes, ces magnanimes protecteurs. Je ne le puis dans ce récit. La prudence m'est commandée par mes ennemis politiques qui se promettent de m'opposer en justice un individu, à l'occasion duquel on a déjà fait tant de dupes à mon préjudice : ainsi je dois les attendre devant les tribunaux. Que mes lecteurs prennent donc patience; car ces ennemis politiques sont de grands coupables et des loups recouverts de la peau de brebis; ce sont eux qui, par leurs perfidies, ont empêché et empêchent toujours la vérité de parvenir à ma sœur. Ce sont eux qui, perpétuellement, par leurs calomnies infâmes, trahissent la confiance de cette fille du roi-martyr, de cet ange de vertu, car c'est ainsi qu'ils l'appellent; mais ils ne craignent pas de lui préparer pour l'avenir de nouvelles angoisses en égarant sa religion, et en lui refusant le bonheur de retrouver son véritable frère.

Pourquoi toutes ces trames machiavéliques? Parce que le fils de Louis XVI ne leur convient pas : aussi ont-ils combattu tous mes efforts successifs pour me faire reconnaître, par les combinaisons des plus basses intrigues, et par

les faux dauphins qu'ils tiennent constamment en réserve, et qu'ils jettent en avant dès que le vrai duc de Normandie élève la voix et réclame la justice qu'on lui doit. Des ministres d'un Dieu de paix et de vérité n'ont pas rougi de souiller leur caractère afin de diviniser en quelque sorte le mensonge. Il en est qui, méconnaissant les devoirs de la religion, par un abus dont Dieu leur demandera compte un jour, ont répandu l'effroi dans les consciences droites qui croyaient à mon existence et dont l'âme péniblement affectée a cherché des guides et des directeurs selon l'esprit des doctrines de notre divin Sauveur. En m'exprimant ainsi, mon intention n'est point d'exciter contre qui que ce soit, moins encore contre mes adversaires prêtres, aucun sentiment d'amertume. Je te prie donc, cher lecteur, de bien comprendre que mes ennemis m'ont réduit à la dure nécessité que je déplore souverainement, de proclamer des vérités désolantes à dire, pour le besoin indispensable de ma propre justification.

Nous étions encore enfermés dans la petite tour lorsque nous descendîmes un jour nous promener dans le jardin. Un jeune factionnaire placé au bout de l'allée, au fond du jardin, nous faisait comprendre par signes qu'il était un de nos amis; on l'avait mis là pour nous empêcher d'aller plus loin. Ce factionnaire avait l'air d'être bien jeune, et malgré ses vingt-huit ou vingt-neuf ans, on lui en aurait donné dix-huit. C'était une femme déguisée dont le mari avait été assassiné le 10 août. Plus tard, je nommerai cet aimable et fidèle fonctionnaire, et ma sœur reconnaîtra la vérité.

Pendant que j'étais seul au quatrième étage, bien des choses se sont passées sur lesquelles actuellement, pour raison, je m'abstiens de m'expliquer. Je ne puis que raconter ce qui m'était communiqué par mon ami Montmorin, ami fidèle jusqu'à la mort, et qui a été bien cormu de Madame la duchesse d'Angoulême dans d'autres circonstances.

Le gouvernement révolutionnaire, par suite de sa posi-

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tion politique, avait jugé convenable de ne pas laisser divulguer l'état des choses ; conséquemment, il avait remplacé le mannequin par un enfant muet. Malgré cette ruse, et comme il existait bien des gens qui avaient parfaitement connu le véritable Dauphin, on donna l'ordre de ne laisser entrer aucune des personnes qui avaient cette connaissance, afin d éviter toute possibilité d'être trahi. Pour vérifier l'existence du prétendu Dauphin, on envoyait seulement des individus qui étaient dans le secret ou d'autres qui ne me connaissaient pas. Je ne puis me rendre compte comment, en dépit de toutes ces précautions, le bruit s'est sourdement répandu que le véritable Dauphin n'était plus dans la tour. De telles indiscrétions effrayèrent les agitateurs et l'on décida de faire mourir l'enfant muet. A cet effet, on mêlait à ses aliments des substances qui le rendaient malade et. afin de détourner le soupçon d'un assassinat, M. Desault fut introduit non pour le guérir, mais pour feindre l'humanité. M. Desault visita l'enfant, et vit bientôt qu'on lui avait donne une espèce de poison : il fit préparer un contre-poi-

lînf^r."'"r" °PP^''' Ph"™^"^". en lui déclarant que 1 enfant qu il soignait n'était pas le fils de Louis XVI qu'il

aval connu auparavant. La révélation de M. Desault se répéta : les meurtriers de la famille, pleins d'effroi, voyant tadvi 2 ""'' "^ P'-«l°ngeait au travers de leurs tenfqùrtii î^rT^r""*' '" ^"b^t'^-rent un enfant rachitique tire d un des hôpitaux de Paris. Cette mesure les rassurait encore sur l'appréhension qu'ils avaient que p^ ace . dent on ne vînt à s'apercevoir que le muet l'étaiî réeulent • et^ pour se soustraire à de nouvelles trahisons, ilsl enTem: Foisonner Desault et Choppart. Les soins donnés au dernSr

n- le véritable Dauphin ni l'enfant malade, crurent nature] lement que c'était moi qu'ils soignaient

Voici les preuves de oe que j'avance : tandis que i'étais

encore enfermé avec mon père et Clérv des -imU H '

Q4fni*^»^f i. 7 ^- V, CL v^icry, aes amis dévoues

s étaient entendus pour enlever, la nuit, moi et mon père!

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pendant que des hommes fidèles eussent monté la garde. La Providence a voulu que ce projet fût trahi et, pour en prévenir l'exécution, mes bourreaux ordonnèrent qu'un verrou fût placé dans l'intérieur de l'antichambre où deux municipaux couchaient la nuit enfermés avec nous. C'était un moyen sûr d'éviter toute surprise, puisqu'ils étaient obligés d'aller ouvrir eux-mêmes à quiconque demandait l'entrée de l'antichambre. Afin de fixer ce verrou, on envoya un jour deux ouvriers pratiquer deux trous dans le mur; un d'eux, pendant le déjeuner, s'approcha de mon père, avec lequel j'étais dans l'antichambre, et lui fit des signes; nous n'étions que tous les trois lorsqu'il remit trois rouleaux. C'était de Tor dont nous avions besoin en ce moment. L'ouvrier voulait encore parler et confier d'autres communications à mon père, mais il fut rappelé : mon père, pensant être découvert, déposa les rouleaux sur moi, et fit sortir l'ouvrier de chez nous. La crainte était mal fondée : quelques jours plus tard, mon père me chargea de remettre un de ces rouleaux entre les mains de ma bonne tante. L'homme qui les lui avait apportés se nommait J. P. Cet homme de bien avait reçu de mon père une lettre pour nos amis du dehors, et par sa conduite il s'était acquis une haute confiance : aussi fut-il chargé plus tard d'entreprendre mon enlèvement, pour lequel des hommes très haut placés dans le gouvernement révolutionnaire avaient reçu de très fortes sommes de la part d'un puissant personnage J. P. se présenta et il reçut, non pas moi, mais le muet à ma place D'après les ordres qui lui furent donnés, il ramena l'enfant sauvé entre les mains de M"»« Joséphine de Beauharnais, qui devint impératrice des Français. Cette dernière, en voyant l'enfant, s'écria : Malheureux! qu'avez-vous fait? Vous avez livré, par cette erreur, le fils de Louis XVI aux assassins de son père ! » Joséphine avait bien connu auparavant le véritable Dauphin, ainsi que l'enfant muet; car c'était elle qui l'avait procuré à Barras, lorsqu'il fut substitué au mannequin. L'exactitude de ces faits sera prouvée irrécusablement en

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justice. Le malheureux muet était donc sorti au lieu de moi, et moi je languissais encore dans la tour. Remarquez bien qu'il avait trompé le personnage important qui avait fourni l'argent destiné à mon évasion ; ainsi la translation du muet n'était pas l'œuvre de mes amis, et cette circonstance explique les paroles de M°^« de Beauharnais : « Malheureux ! qu'avezvous fait? » Elle croyait pour le moment que l'entreprise avait été trahie, que, reporté dans le lieu où j'avais été enlevé, ma perte devenait désormais assurée, et que Barras avait employé cette supercherie pour se tirer d'embarras. Elle ignorait alors que l'enfant muet avait été remplacé par un autre malade. Des motifs impérieux contraignirent le gouvernement à accélérer la fin de cette victime infortunée. Elle mourut, m'a-t-on dit, le 8 juin 1795, et après l'autopsie son cadavre fut déposé dans une caisse pour être ensuite enterré. Cette caisse, ainsi que le cadavre, furent placés dans la chambre habitée autrefois par mon père. Pendant cette opération, j'avais reçu une forte dose d'opium. On me mit dans le cercueil d'où l'on retira l'enfant autopsié et le tout fut effectué presqu'à la même heure où on venait chercher le cercueil pour le transporter au cimetière. A peine l'enfant mort fut-il caché au quatrième étage, lieu où j'étais, que mes amis, instruits de ce qui se passait, chargèrent dans une voiture le cercueil qui me renfermait. Certes, ceux qui ne savaient rien crurent qu'on allait m'enterrer. Mais la voiture était préparée. En allant au cimetière, on me mit dans la caisse, au fond de la voiture, et on remplit le cercueil de vieilles paperasses, pour lui laisser la même pesanteur, et dès que le cercueil fut enfoui dans la fosse, mes amis rentrèrent avec moi à Paris (i). Là, je fus confié aux mains d'autres amis, sans que je puisse me rappeler la moindre chose a cet égard. Lorsque je me réveillai, je me trouvai dans un lit et dans une chambre fort propres, seul avec ma garde-malade qui était Madame... jeune factionnaire du jardin du

(i) Cf. p. 155.

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Temple. Très heureusement, cette opération se fit rapidement, car à peine avais-je été mis en sûreté que le mystère de tout fut dévoilé. Mais malgré les efforts de mes persécuteurs à me ressaisir, j'étais sauvé et bien caché. Déjà le public, à cette même épxDque, répétait que ce n'était pas moi qui avais été enterré. Ces propos intimidèrent le gouvernement, qui donna l'ordre à ses agents de déterrer le cercueil, de le clouer fortement et de Tenterrer ailleurs, afin qu'on ne pût le trouver en cas de recherche. Nonobstant ces mesures, partout on fit des investigations sous divers prétextes. Mes amis, appréhendant que je ne vinsse à être découvert, me déguisèrent et m'envoyèrent dans une voiture hors de Paris, jugeant à propos de m'éloigner de la capitale En même temps, pour donner le change à mes ennemis, ils firent partir avec ses parents, sous mon nom, tm enfant natif de Versailles. Des serviteurs fidèles me reçurent en route avec la plus rigoureuse discrétion et les plus tendres soins, car je devais me rendre au milieu de l'armée vendéenne. Les attentions les plus délicates dont j'étais entouré ne me préservèrent pas d'une maladie qui fut la suite inévitable de toutes les infortunes que j'avais eu à subir et sous le poids desquelles succomba enfin ma santé. Je demeurai seul avec M™®... qui ne me quittait pas et me soigna avec la plus touchante affection. Dès que je fus à moitié rétabli, elle s'occupa de m'instruire dans la langue allemande, afin que je pusse passer plus facilement pour son fils. Elle était née en Suisse et, comme je l'ai rapporté plus haut, veuve d'une victime du lO août. Pendant tout le tempvs que je restai avec elle dans le château d'un de mes amis, je ne voyais personne. Seulement, un jour, il vint trois individus vêtus d'un uniforme que je ne connais pas : elle me dit que c'était le général Charette avec deux de ses amis.

Le secret le plus profond ne nous empêcha pas d'être trahis : des gendarmes entrèrent nuitamment dans notre résidence, m'arrachèrent de mon lit pendant que j'étais avec M°*... et me reconduisirent en prison. Au château, je savais

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qu'un monsieur B..., que je nommerai plus tard, accompagné d'un Suisse de Genève, était en correspondance avec M°'^.. Il avait une autre amie, autrefois dame du palais de ma bonne mère. C'étaient eux qui nous fournissaient alors toutes les choses qui nous étaient nécessaires. J'ai vu M. B... de loin, toujours déguisé en vieux paysan; mais à cette époque il m'était inconnu. Il entretenait une correspondance avec M'"" de Beauharnais, qui me fit encore évader de ma nouvelle prison. On me remit entre les mains de M. B...., près duquel je trouvai une jeune fille appelée Marie et son chasseur Jean, dont le véritable nom est Montmorin. Mes lecteurs, ainsi que tous les anciens Français, admireront cette âme fidèle, dans le cours de mon histoire- Ces deux amis dirigèrent dorénavant mes affaires. On fit venir un homme avec son fils, qui était de mon âge. Cet homme reçut l'argent nécessaire afin de s'embarquer pour l'Amérique, et quand ces mesures furent exécutées, nous prîmes nous-mêmes nos dispositions pour aller à Venise où nous restâmes quelque temps. Enfin, nous partîmes pour Trieste et de là pour l'Italie, où nous fûmes protégés secrètement par le Saint-Père Pie VI. J'ai en ma possession la copie conforme d'une pièce en latin me concernant, signée de lui : Pius Sextus. Je viens de dire le Saint-Père, oui, cher lecteur, il l'était dans toute l'acception du mot. Je n'ai jamais revu un vieillard plus noble et plus vénérable, un roi qui n'a point d'imitateurs. C'est en Italie que M'°^.. m'a rejoint avec son second mari. Quelque temps après cette heureuse réunion, l'homme et son fils embarqués avant nous nous retrouvèrent également et vinrent pour nous servir. Toutefois, ce bonheur fut de courte durée, car l'armée révolutionnaire pénétra en Italie et mes persécutions recommencèrent et nous forcèrent de nous cacher. Nous enterrâmes secrètement nos petites richesses et quittâmes au milieu de la nuit notre asile. Il était déjà trop tard, car une horrible trahison dont je ne veux pas faire mention ici me précipita dans de nouvelles calamités. L'homme avait disparu avec

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son fils, et la maison que nous avions occupée jusque là et qui appartenait à un ami du Saint-Père fut brûlée : nous primes la fuite et en peu de jours nous voguions pour l'Angleterre.

Mes infortunes ont été inouïes : mon but n'étant pas d'exciter la pitié, je n'en rapporte qu'ime faible partie, les circonstances seulement, qui sont des documents utiles à mon procès. Je ne puis donc passer sous silence l'horrible assassinat de M. B... et de la jeune Marie. A la suite de cet événement déplorable, je fus pris sur mer, reconduit en France malgré moi, n'ayant plus d'autre ami que Montmorin qui, seul, échappa à mes persécuteurs et, sans que je le susse, suivait furtivement mes traces. Pour moi, aussitôt après mon débarquement en France, je fus emprisonné. Là, deux étrangers dont j'ignore le nom vinrent me voir et m'engagèrent à me faire moine, m'assurant que c'était mon seul moyen de salut. Je repoussai leur demande, et, après un long interrogatoire, ils me quittèrent. Au bout de quelque temps, je fus conduit, au milieu de la nuit, à bord d'un petit bâtiment, embarqué et transporté sur un port où des gens armés et une voiture m'attendaient. On me ramena en prison, après une route de quatre jours et quatre nuits. Une femme, qui me semblait un homme déguisé en femme, fut la seule personne que je vis. C'est elle qui me servait. Je fus cruellement maltraité dans cette prison qui me renferma jusqu'à la fin de 1803. Montmorin brisa mes chaînes, et je recouvrai encore une fois ma liberté par la volonté de la bonne Joséphine : elle avait su tromper Napoléon son mari, à l'aide du ministre Fouché. Pendant l'hiver, jusqu'au commencement de 1804, mes amis s'occupèrent de mes intérêts. Pichegru fut envoyé au comte de Provence pour s'entendre avec lui. Le monde voudra-t-il croire que ce parent, insensible aux sentiments de la nature, et n'écoutant que les sensations d'une politique ambitieuse, abusa contre moi des révélations de Pichegru, trahit la confiance de mes amis, et que mon dernier asile fut dénoncé Obligés de fuir, nous dirigeâmes

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notre marche vers Ettenheim, en Allemagne, résidence du duc d'Enghien, qu'on avait mis dans le secret de mon existence lorsqu'il s'était rendu secrètement à Paris; je fus arrêté aux environs de Strasbourg, et mis au secret' dans la forteresse de cette ville, jusqu'à ce que des gendarmes vinssent me prendre. Enlevé dans une chaise de poste, je roulai pendant trois jours et trois nuits sans arrêter; au milieu de la troisième nuit, on me renferma au fond d'un cachot dont je vais donner la description :

Nous arrivâmes, je crois, à minuit; on me fit descendre de ma voiture et marcher à pied assez loin. Nous nous arrêtâmes devant une porte qui donnait dans un haut édifice : mes conducteurs ouvrirent cette porte, au-delà de laquelle nous passâmes un long corridor qui se dirigeait à droite et à gauche, tellement que je ne savais plus où j'étais. On me déposa dans une oubliette d'une obscurité noire, qui n'avait d'autre ouverture que la porte : j'y fus enfermé et j'entendis aussitôt, par le bruit sourd de leurs pas, que mes conducteurs s'éloignaient. La nuit la plus ténébreuse m'enveloppa. J'ignore combien de temps avait duré cette situation, lorsque les verrous se tirèrent, et bientôt un homme avec une lanterne sourde parut devant moi et m'apporta une soupe qui me sembla mêlée de vin, et qu'il me fit manger en sa présence. Cet homme était mon geôlier; il me fit coucher et s'éloigna. La soupe était bien chaude. Elle me remit un peu de mes cruelles fatigues et je m'endormis aussitôt. Lorsque je me réveillai, en vain je cherchai la lumière. Il m'était impossible de m'imaginer que mon cachot n'avait point de fenêtre; aussi je croyais avoir dormi toute la journée et m^être seulement réveillé pendant la seconde nuit : je le croyais, d'autant plus que mon geôlier revint avec sa lanterne. Il ne m'apportait pas cette fois une bonne soupe au vin, mais il mit sur ma table de gros bois une cruche d'eau et un petit pain rond d'environ deux ou trois livres, singulièrement coupé en forme de vis, quoique aucun morceau n'en eût été séparé; il %'éloigna sans proférer un seul mot.

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Malgré l'amertume du chagrin qui me dévorait, je me rendormis, et me réveillai encore dans l'obscurité la plus complète. Je me levai, car j'avais faim. J'allai en tâtonnant vers la table sur laquelle se trouvait la cruche : pour le pain, il avait disparu. Alors je m'imaginai qu'il existait avec moi d'autres êtres vivants qui habitaient mon cachot. Retombé sur mon gîte, le sommeil ne me ferma plus les yeux. La faim me tourmentait trop péniblement. Attentif à ce qui pouvait se passer autour de moi, je ne tardai pas à entendre les pas de mon geôlier, le bruit des verrous et la porte s'ouvrir. Cet homme m'apparaissait sous l'aspect d'un de ces spectres dont on parle dans les légendes des temps passés ; il m'aj>portait du pain et de l'eau. Vainement je lui demandai qui avait pris le pain que je n'avais pas mangé, vainement je le priai de me dire où j étais. Pas un mot de réponse. Il se retira comme s'il eût été muet. Je mangeai de suite la moitié de mon pain, je bus de l'eau et je me recouchai. A mon réveil, je cherchai le reste de mes provisions : elles n'y étaient plus, ainsi que la première fois. Il fallut donc prendre patience jusqu'au retour du geôlier. Pourtant, il me semblait que mes yeux avaient changé ; soit par l'habitude des ténèbres, soit que la clarté du jour fût plus grande, je voyais à la voûte de mon cachot une espèce de soupirail qui laissait pénétrer quelques rayons de lumière dans cette tombe où j'étais enterré tout vivant. Je pouvais au moins distinguer mes mains lorsque je les faisais passer devant mes yeux, de même que le soupirail ; c'étaient les seuls objets visibles, il m'était de toute impossibilité d'entrevoir à mes pieds.

Je languissais depuis je ne sais combien de jours dans cette horrible réclusion, et mon pain m'était fréquemment enlevé sans que je pusse découvrir le voleur. La faim, qui m'assiégeait, me prescrivait la prudence. Ainsi donc, aussitôt que j'étais approvisionné, après avoir mangé la moitié du pain, j'enveloppais le reste en me couchant dans mes couvertures. Cette précaution n'empêcha pas qu'à mon réveil je

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Gravé d'après Bodgcs.

(Bibl. Nationale.]

Pichegru.

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ne retrouvais plus rien. J'avais, il est vrai, remarqué qu'il se faisait du bruit autour de moi sans que je pusse en deviner la cause. Je résolus alors de pénétrer ce mystère : je m'enveloppai, comme de coutume, avec les restes de mon pain, et je feignis de dormir. Bientôt des hôtes qui me parurent de la grosseur d'un lapin piétinèrent sur moi ; je précipitai ma main droite pour en saisir un, mais à peine l'eus-je attrapé, que je me sentis percer un de mes doigts. Effrayé, je lâchai prise bien vite; mon sang coulait abondamment, j'éprouvais une vive douleur : la cicatrice que je porte au doigt est une attestation de la vérité de ce récit. Intimidé, force me fut par la suite de manger tout mon pain d'une seule fois, si je voulais éviter de le partager avec mes voisins à longue queue, car je supposai que c'étaient de grands rats, ainsi que j'en ai depuis acquis la certitude. J'ai souvent été trompé par ces animaux et foulé au lit sous leurs pieds. Quand je ne leur laissais pas de quoi assouvir leur voracité, ils faisaient beaucoup plus de tapage, et quand volontairement je leur jetais à terre de la pâture, ils avaient le grognement de petits cochons. Meilleurs que certains hommes, ils ne m'ont jamais fait d'autre mal que de piller mon pain, par l'instinct de leur conservation. Les hommes, au contraire, ont attenté à ma vie et à mon honneur.

Mon gîte se composait d'un monceau de paille étendue par terre dans un coin de mon cachot, et d'une couverture de laine; il formait un carré voûté, humide et froid; je ne recevais jamais ni linge ni vêtements : il arriva un temps que je n'avais plus de chemise. Ma redingote, ainsi que mon pantalon, n'existaient qu'en lambeaux, et pour me bien couvrir, il me fallait entourer mon corps de cette couverture mille fois trouée par les rats qui, vraisemblablement, en avaient fait le coucher de leurs petits. J'étais âgé de dixneuf ans lorsque je fus enseveli au fond de ce souterrain, réduit ténébreux qui ne me permettait d'entrevoir ni les rayons du soleil, ni les lueurs de la lune. Toute idée du jour s'était effacée de mon esprit, de même que celle de la divi-

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sion du temps. Je me figurais, par le délabrement de mes vêtements, que ma captivité n'avait pas duré moins d'un demi-siècle, je savais tous les pas de mon cachot, et mes oreilles pouvaient saisir dans le lointain ceux de mon geôlier. A l'exception de ce bruit, je n'en entendais pas d'autre que celui des tambours qui me semblait le bourdonnement d'un tonnerre fort éloigné. Le soupirail, par où l'air ou la lumière aurait pu pénétrer plus abondamment, me produisait l'effet d'un long tube dont l'extrémité eût plongé dans de l'eau sale que le soleil éclairait à sa surface, ou eût été masquée par des toiles d'araignée. L'espace entre les murailles dessinait un carré d'un diamètre d'environ douze pieds. Seul sur ce point inaperçu de la terre, abandonné de tout le monde, je réfléchissais avec amertume qu'il ne me restait plus d'amis; je me regardais comme ayant devancé l'heure de mon ensevelissement étemel. Mes cheveux, que je ne pouvais pas couper, étaient redevenus longs et bouclés, ma barbe avait considérablement épaissi, et quand je venais à tâter mon visage avec la main, je me serais pris pour une bête fauve. Mes ongles avaient tellement cru, qu'ils se brisaient par morceaux, et je ne pouvais me soustraire au mal qui en était la conséquence qu'en les rongeant avec les dents. Mon imagination se livrait au désespoir de ne plus jamais revoir la surface du globe, quand subitement je fus réveillé au milieu de la nuit par deux êtres qui m'appelèrent par mon nom. Je me levai, entouré de ma couverture, plongé dans un état de saleté pitoyable et saupoudré des hachures de la paille qui, n'ayant pas été renouvelée, s'était broyée sous mon corps. A cet aspect, à celui de ma figure sauvage, et de l'affreuse misère dont toute ma personne offrait Taffligeant spectacle, mes libérateurs s'écrièrent, saisis d'une émotion de surprise et d'attendrissement : a Eh quoi ! ! qu'est-ce que cela veut dire? » Mon geôlier, qui était présent avec sa lanterne, faisait des signes de tête affirmatifs en disant : « Oui, oui, c'est bien lui-même. » Cet homme avait sur la joue gauche une longue balafre qu'avait vraisemblablement

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produite un coup de sabre; il me prit par la main pour montrer un de mes doigts qui portait une cicatrice dont la cause était connue de mes sauveurs. Ces amis courageux m'amenèrent immédiatement hors de mon cachot. Dès que j'eus respiré l'air libre, je tombai évanoui. Je repris connaissance dans une voiture qui marchait si rapidement qu'on eût dit qu'elle avait des ailes. Nous arrivâmes la même nuit dans une nouvelle retraite où je fus caché dans une chambre isolée, d'où je ne sortais pas, pour éviter le danger d'être repris. Je reçus là de mes amis les plus tendres empressements. Leurs soins assidus ne purent détruire chez moi le germe d'une maladie grave qui se déclara avec les caractères les plus inquiétants. Peu s'en fallut qu'en fixant le terme de mes souffrance, une mort prématurée ne vînt anéantir en un jour toutes les espérances de mes amis, les plus nobles efforts du dévouement, tant de fatigues, tant d'essais périlleux entrepris à mon occasion. Mais la Providence, qui veillait sur moi, me réserva pour une destinée d'avenir dont je ne cherche point à pénétrer les immuables desseins. Je me rétablis presque miraculeusement, et à peine pouvais-je chanceler sur mes jambes que mon asile fut découvert par mes persécuteurs. Je partis rapidement, accompagné de mon seul ami Montmorin. Accablés, exténués de tant de secousses, nous arrivâmes à Francfort-sur-le-Mein, en Allemagne, où nous prîmes quelques jours de repos, et nous échangeâmes nos habits chez un juif. Nous étions alors au printemps de 1809. J'appris dans cette ville, de mon ami Montmorin, que j'étais demeuré environ quatre ans au fond du cachot dont je viens de donner la description : j'avais vingtquatre ans. En arrêtant le compte de mes jours de détention, depuis mon emprisonnement de la tour du Temple avec ma famille, je réunissais en ce temps-là dix-sept années de captivité plus ou moins rigoureuse; car lors même que j'étais entre les mains de mes amis, j'étais encore captif. Sachant que Madame Joséphine avait été ma protectrice, je m'informai auprès de Montmorin pourquoi elle m'avait

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laissé si longtemps dans la misère ? J'appris que Bonaparte» son mari, avait pénétré le secret de sa coopération à me soustraire à ses persécutions, et que, pour la détourner de contrarier ainsi continuellement les ordres qu'il prescrivait contre moi, il avait été assez persuasif pour lui laisser entrevoir qu'après lui son intention était d'élever son fils Eugène sur le trône de France. L'amour-propre d'une femme, dont la loyauté d'ailleurs n'était pas équivoque, avait succombé sous les charmes d'une ambition aussi séduisante. Montmorin ajouta : « C'est cependant elle qui vous a sauvé cette dernière fois, et qui a révélé à vos amis le lieu de votre détention, qu'ils eussent toujours ignoré, sans ses bienveillantes communications. Ne croyez pas, continua-t-il, que sa conduite soit l'effet de sa grandeur d'âme : non, c'est tout simplement un calcul d'avenir; le projet de son mari est de se séparer d'elle après votre mort, et de convoler à un second mariage. Voilà le motif auquel vous devez votre présente liberté. »

Dans les temps de mon emprisonnement à la tour du Temple, avec mon père et Cléry, de nombreux amis songeaient à me délivrer des mains qui me tenaient enchaîné. Ma bonne mère partageait ces espérances. En conséquence, elle écrivit elle-même toutes les marques que je portais sur mon corps afin qu'en cas d'évasion je fusse, dans tous les cas, infailliblement reconnu. Ce papier se trouvait avec d'autres preuves entre les mains de Montmorin, et, pour les mettre en sûreté, il les avait cousues dans le collet de ma redingote, en me recommandant avec instance de ne les confier à personne, parce que ce serait la constatation irrécusable de mon identité devant les rois et leur justice. C'est de là qu'est venu le bruit que la reine de France avait marqué ses enfants tantôt par une bague, tantôt par un tatouage, tantôt par d'autres moyens ; et surtout qu'elle avait fait à la cuisse gauche de son fils l'image du Saint-Esprit en forme de pigeon : j'atteste que toutes ces versions sont autant d'erreurs, et je m'en rapporte à Madame la duchesse

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d'Angoulème elle-même. Il est vrai qu'en effet, la nature a tracé sur ma cuisse gauche l'image d'un pigeon, les ailes ouvertes et plongeant. Ce signe, dessiné par des veines, a été parfaitement décrit par ma mère ; et mon père, en confirmant la description de sa conformité, l'a scellée de sa signature et de l'empreinte du cachet dont il se servait à la tour du Temple.

Quand nous eûmes reçu des nouvelles de mes amis de France, avec une lettre de crédit, nous quittâmes à la hâte Francfort, et suivîmes en poste la route de Bohême. Nous arrivâmes après une longue course en Allemagne, où nous trouvâmes dans une ville située au milieu d'une vallée, sur l'Elbe, un homme qui nous conduisit auprès du duc de Brunswick, lequel nous donna des lettres de recommandation pour la Prusse. Nous nous reposâmes dans une petite ville appelée Semnicht, sur la frontière d'Autriche, ensuite nous partîmes pour Dresde dont on nous refusa l'entrée. Nous fûmes obligés de prendre un long détour et nous gagnâmes le royaume de Prusse. Nous descendîmes à un village et nous logeâmes dans une auberge dont je n'ai pas conservé le nom. C'était le soir, nous étions excessivement fatigués; en conséquence, aussitôt après avoir soupe, nous nous retirâmes dans une espèce de chambre pour nous coucher. Nous venions de nous endormir profondément lorsque nous fûmes réveillés, arrêtés comme espions, nous disait-on, et conduits chez le commandant d'un corps d'armée qui depuis le même soir occupait ces environs : c'était le major de Schill. Montmorin, mon ami, lui remit la lettre du duc de Brunswick ; il parut entièrement satisfait, et nous garda près de lui jusqu'au moment où la petite armée fut écrasée par les Westphaliens. Pendant notre marche, je ne savais pas trop ce qui se passait : j'entendais parler d'une réunion avec le duc de Brunswick. Chaque jour, nous étions poursuivis par un fort corps de troupes qui nous attaqua enfin dans une ville. Le brave commandant nous fit partir, parce qu'il n'avait pas les moyens de nous protéger, sous une escorte

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de cavalerie à la tête de laquelle était un jeune officier, comte d'Allemagne, qui se nommait, si mes souvenirs ne me trompent pas, Veptel ou Vetel. Nous tombâmes au pouvoir de nos ennemis qui se ruèrent sur nous en masse; nous essayâmes de fuir; il nous fallut nous défendre, car on nous criait : « Point de quartier ! » Le jeune comte seul, qui avait un bon cheval, put échapper. Mon fidèle Montmorin tomba près de moi le sabre à la main, la tête fendue par un misérable qui lui porta un coup par dertière; déjà antérieurement il avait perdu son shako. Moi-même je fus blessé; lorsqu'on tira sur moi, mon cheval tomba mort, de sorte que mon pied gauche demeura engagé sous lui dans l'étrier, et malgré mes efforts, je ne pus parvenir à me débarrasser. Un fantassin s'approcha de moi et me frappa vigoureusement la tête de la crosse de son fusil : ce fut pour moi l'effet d'un coup de foudre, qui m'étourdit tellement qu'il me semblait que comme une boule la terre tournait autour de moi. J'ignore combien de temps dura cette situation, car lorsque j'eus repris mes sens, je me trouvai dans un hôpital. Mes facultés naturelles étaient encore fortement ébranlées, et toutes les personnes qui m'environnaient me semblaient des géants. Mes membres même, mes doigts par exemple, me paraissaient de la longueur des sapins; mes jambes lourdes et épaisses comme des tonneaux. Dans ce pénible état, je me sentis un jour empaillé dans un chariot : ce souvenir produit encore sur mon esprit les retours ordinaires d'un songe. Lorsque mon rétablissement touchait à peu près à sa fin, je me vis dans la forteresse de Wesel, sur la frontière de France. Tous les individus qui s'y trouvaient renfermés, soit de l'armée de Brunswick, soit de celle de Schill, furent illégalement, par ordre de Napoléon, condamnés aux galères à Toulon. J'étais du nombre de ces malheureuses victimes du despotisme, sans savoir pourquoi. On nous transféra dans l'intérieur de la France, jetés de prison en prison comme des brigands. Je n'avais pas un sou pour subvenir à mes besoins. Sur le champ de bataille, on ne

Gravé par von Krafft.

iBibl. Nationnlo.)

Le duc de Brunswick,

la

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m'avait rien laissé que ma redingote que je retrouvai à l'hôpital de Wesel, sur mon grabat. Nous fûmes si rudement traités en route par les Français qui nous escortaient, que même ceux qui voulaient avoir pitié de nous étaient repoussés par ces cris : a Ce sont des gens des bandes de Brunswick et de Schill ! » Ce traitement me fit retomber malade, car je n'étais pas entièrement remis, de sorte que l'escorte fut forcée de me laisser au milieu d'un village où j'avais perdu connaissance. Une pluie fine dont je fus bientôt humecté me rappela de ma léthargie. Il m'était impossible de me tenir debout; une femme, et il me semble aussi sa fille, s'approchèrent et m'offrirent leur assistance. La soif me dévorait, mon sang brûlait et ma tête était dans un état d'étourdissement complet : tous les objets tournaient devant mes yeux. En essayant de parler, et ne le pouvant pas, le mouvement de mes lèvres donna à comprendre combien j'étais altéré. Cette femme m'apporta du lait que je bus abondamment. Enfin il arriva une charrette et je fus transporté à l'hôpital de la ville voisine. J'y rencontrai un convalescent nommé Friedrichs, hussard du régiment de Schill, qu'on appelait simplement Frédéric. Friedrichs m'eut bientôt recormu, et comme il était sûr de ma discrétion, il me persuada de déserter avec lui. Ce projet ne tarda pas à s'exécuter. Quand ma santé fut rétablie, nous profitâmes d'une nuit pendant laquelle il fit un grand orage. Nous descendîmes dans une cave que j'aurais volontiers prise pour un tombeau, car il y avait des caisses qui ressemblaient à des cercueils. De là nous n'avions qu'à franchir une petite croisée ovale au travers de laquelle était une croix de fer qui nous empêcha de nous glisser en dehors par cette ouverture. Les caisses dont je viens de parler nous servirent d'échafaudage et bientôt la vieille croix de fer, déjà fort endommagée par la rouille, fut brisée : nous sortîmes et nous nous trouvâmes dans un enclos entouré de murs fort élevés, gardés par deux factionnaires qui, pour se mettre à l'abri de la pluie battante, s'étaient enfermés dans leur guérite. Nous avions de

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grandes précautions à prendre dans la crainte d'attirer Tattention des factionnaires, par le plus léger bruit. Je fus donc obligé de faire la courte échelle à Friedrichs, qui monta avant moi sur le mur. Il portait sur lui un bissac dont je ne connaissais pas alors le contenu. Ce bissac me servit de corde pour grimper après lui. Malgré cette aide et malgré tous mes efforts réunis, je ne pouvais parvenir. Je fis du bruit et aussitôt un Qîii vive? de toutes parts retentit à mes oreilles. Soit peur d'être repris, soit le résultat immédiat de la volonté de la Providence, j'arrivai comme un éclair, sans pouvoir m'expliquer comment, sur le sommet de la muraille Nous ne sautâmes pas de l'autre côté, mais nous tombâmes dans un fossé profond. Ma chute fut loin d'être heureuse, car je ne pouvais plus marcher. Je ne saurais m'expliquer pourquoi Ton ne nous poursuivit pas. Friedrichs me prit sur ses épaules, et nonobstant la gêne qu'il dut éprouver de cette charge, nous ne tardâmes pas à atteindre un bosquet dans répaisseur duquel il me déposa. Là il me remit mon pied qui s'était démis dans ma chute, et réussit si bien que peu à peu je ne ressentis plus de mal. Il pleuvait toujours et il faisait si noir que de temps en temps les éclairs nous laissaient entrevoir notre chemin. L'orage se dissipa insensiblement et le jour parut. Nous nous croyions déjà loin du lieu que nous venions de quitter, et nous cherchions un asile qui pût nous servir de cachette; quelles ne furent pas, au contraire, nos angoisses et nos inquiétudes, en remarquant que nous étions au même point de départ que la veille, et que dans l'obscurité nous n'avions fait que tourner tout autour ! Nous aperçûmes de loin du mouvement. Ce pouvait être des ouvriers : toutefois nous crûmes que c'étaient des gens qui nous poursuivaient. Par bonheur les blés, hauts et très épais, nous offrirent un abri. Nous résolûmes donc d'entrer dans un champ pour nous mettre à couvert jusqu'à la nuit prochaine. Grand Dieu! Quelle affreuse journée! Jamais le souvenir ne s*en effacera de ma mémoire. La pluie avait duré jusqu'à dix heures environ : et c'était vers

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onze heures que nous nous étions couchés dans la boue. Le ciel s'était éclairci et un soleil ardent nous tourmentait tellement que la moitié de notre corps, brûlé par les rayons qui dardaient sur nous, se retournait alternativement sur la terre humide pour se rafraîchir. Au soir, au lieu de ressembler à des individus de la race humaine, nous eussions plutôt présenté l'aspect de deux êtres immondes qui se fussent vautrés dans la fange. La journée se passa sans que nous prissions aucune nourriture. Si nous voulions humecter notre langue, il nous fallait mâcher des tuyaux de blé. Néanm.oins, au milieu de ces tortures et de ces poignantes privations, quand le soleil sur sa déclinaison ne put plus nous atteindre, nous nous endormîmes et la nuit avait déjà commencé quand Friedrichs me réveilla pour nous remettre en route. La faim et la soif nous tourmentaient si cruellement que nous fûmes contraints d'aller dans un jardin dévaliser les arbres. Tl me semble qu'il attenait à un petit hameau. La haie fut franchie en un clin d'œil et les arbres visités. Des poires vertes et des pommes aigres firent notre déjeuner, notre dîner et notre souper : nous en remplîmes nos poches et continuâmes notre voyage nocturne. A la pointe du jour, nous nous enfoncions soit dans un bosquet, soit dans l'épaisseur des blés. Force nou. était bien de ne marcher qu'à la nuit, puisque ni l'un ni l'autre nous n'avions de passeports.

Mon but n'est point de raconter ici l'immense série de souffrances dont ce voyage fut traverse. Je me borne au récit de ce qui est indispensable à la suite de mon histoire et à la liaison des faits. Passant donc rapidement sur les intervalles qui ne seraient qu'un aliment à la curiosité, je me transporte immédiatement en Allemagne où nous arrivâmes après mille et mille vicissitudes; j'eus la douloureuse infortune d'y perdre mon ami Friedrichs. Voici de quelle manière. Pendant nos laborieuses courses, il avait pris sur lui, suivant ses propres expressions, d'aller fourrager lorsqu'il jugeait le moment opportun. J'ignore par quel moyen il obtenait un résultat si efficace. Il me laissait toujours caché avec

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son bissac et son retour nous approvisionnait conslaiiiment de pain, de fromage, de fruits, etc. Arrivés sur la frontière de Westphalie, un jour, après avoir marché toute la nuit, inondés par une pluie qui tombait à torrents, et quand l'horizon commençait à paraître, nous nous réfugiâmes dans une forêt : il y avait un arbre dont le tronc était creux ; nous descendîmes au fond en attendant le moment où Friedrichs devait aller renouveler nos vivres. Nous avions toujours la précaution de nous arrêter dans le voisinage d'un village, lors même que nous eussions pu prolonger notre route. Souvent aussi la fatigue ou des obstacles nous contraignaient à faire notre halte plutôt que nous ne l'eussions voulu. Il était environ neuf heures : le bissac de Friedrichs à côté de moi, je restai blotti dans le chêne creux, et je m'endormis bien tranquille sur le sort de mon ami, selon ma coutume, tandis que lui remplissait sa tâche habituelle. Pendant son absence, un grand chien noir découvrit ma retraite, et son maître, qui le suivait, me retira du creux du chêne : c'était un berger qui gardait ses moutons dans les alentours. Il me prit pour un déserteur westphalien et mon état lui inspira de la pitié, car il avait lui-même un fils en Espagne à l'armée de Napoléon. Il essaya de me persuader de demeurer auprès de lui jusqu'au soir, me prometteint de me cacher quelques jours dans son grenier à foin pour, disait-il, me refaire un peu. Je lui fis comprendre que je n'étais pas seul et qu'il fallait attendre le retour ùe mon camarade qui était allé chercher de la nourriture au village voisin. Le berger me demanda le signalement de Friedrichs et quand il le connut, il s'écria :' « Ah ! vous ne verrez plus ce brave homme, les chevaliers de la corde l'ont pris! II n'y a pas longtemps qu'ils l'ont reconduit par ici dans la ville voisine. — Qu'est-ce que les chevaliers de la corde? lui dis- je. — Ce sont, me répondit-il, les nouveaux gendarmes qu'on appelle ici Strie Veretlcr. » Dès lors, il réussit à me faire accepter son offre bienveillante et à me dissuader d en t reprend re la recherclK^ de mon compagnon, pro^cl que

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je m'étais mis en tête. Il m'assura et me fit entendre que Friedrichs pourrait peut-être plus facilement se sauver sans moi; tout en parlant ainsi pour maîtriser ma détermination et m'attacher à lui, il s'empara du bissac de Frédéric et le mit sur son dos. Vers le soir, je le suivis dans sa maison où il me présenta à sa vieille femme qu'il appelait mère en ajoutant : « Voilà aussi un fils malheureux, fais-lui du bien, parce que le bon Dieu protégera peut-être notre enfant en Espagne », et alors les deux vieilles gens pleurèrent; car c'était leur fils unique. Je partageai leur souper, et ensuite on me mena coucher dans le grenier à foin. La bonne femme avait pour moi tous les soins imaginables. Je goûtai cette touchante hospitalité jusqu'au matin le troisième jour, où le bon berger me conduisit loin de son village sur le grand chemin. Il me remit avec le bissac de Friedrichs trois pièces en argent, du pain et un demi-boudin, en me disant adieu et ajoutant : « Que Dieu vous garde. Vous n'avez pas besoin de savoir mon nom ni celui de mon village. » Il se retourna bientôt et disparut bientôt à mes yeux. Il avait refusé de me mettre à même de lui témoigner un jour ma reconnaissance en accédant au désir que j'avais de connaître les moyens de retrouver plus tard ou lui ou les siens.

Ancien militaire, il craignait de se compromettre par l'indiscrétion d'un jeune homme qu'il s'imaginait déserteur.

Quand ce brave vieillard parut pour la première fois devant moi au chêne creux, je le prenais pour un être d'un autre monde, tant je fus surpris de la manière singulière dent il était habillé. Il portait sur la tête un chapeau de feutre noir qui avait par derrière une longue corne, et pour protéger con front contre le soleil, ce chapeau avait un large bord en forme de toit qui servait à ombrager son visage. Le reste de son corps était couvert d'une espèce de redingote en toile blanche, et sur son dos pendait un sac de cuir orné de franges : entre les mains il tenait une longue perche au bout de laquelle il y avait une sorte de petite bêche dont il se servait pour jeter de la terre sur ses brebis. Ses bottes

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étaient d'une forme si bizarre qu'elles me paraissaient d'un autre siècle, et ses cheveux longs, blancs comme la neige, flottaient sur ses épaules. Le souvenir agréable que je conserve de cet homme a toujours occupé mes pensées.

Je poursuivis mon pèlerinage et j'arrivai bientôt dans le pays des Saxons où, me l'avait annoncé mon berger, je n'avais plus à redouter la présence des gendarmes pendcuit le jour. Il m'avait aussi conseillé pour la nuit de suivre la méthode adoptée par Friedrichs, celle de coucher dehors. En conséquence, changeant seulement les temps de repos, le jour je voyageais, la nuit je prenais mon sommeil à la belle étoile. Friedrichs, par son influence, m'avait déterminé à préférer le parti de servir dans l'armée prussienne. Je me dirigeai donc sur la ville de Berlin, la seule que je connusse, pour mettre mon projet à exécution. Je demandais le chemin à tous ceux que je rencontrais. Soit qu'ils ne comprissent pas mes questions, soit qu'ils se les figurassent adressées par pure plaisanterie, ils me guidaient à tort et à travers, de sorte que je finis par aller tout à l'opposé de ma destination. Par suite de cette marche incertaine, je me trouvai un jour dans une grande forêt dont l'issue était masquée par son immensité. La soif me tourmentait, je cherchai au travers des bois quelques fruits pour me rafraîchir. Je découvris une espèce de framboises sauvages noires, produites par un tronc très épineux : mais en les cherchant je m'étais totalement égaré. Au milieu de mon embarras, j'entendis derrière moi un cornet de postillon. Je me tournai de ce côté et j'aperçus loin de moi une chaise de poste. Rendu sur la grande route, je m'assis, en attendant la voiture, sur une pierre qui portait pour inscription : Doctor Martin Luther. Le postillon s'avançait et je le priai de me dire si j'étais sur la route de Berlin et s'il s'y rendait. Un jeune homme, qui occupait la chaise, s'écria : « Halte-là, beau frère ! » (expression du pays), et aussitôt il me questionna ou par un sentiment de curiosité, ou par l'intérêt que lui inspirait mon triste état. Touché sans doute de mes réponses, il me pro-

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posa une place à côté de lui en disant qu'il voulait bien me mener jusqu'à Wittenberg. J'acceptai sans balancer et j'entrai dans la voiture. En route, il me question beaucoup et s'informa de ce que j'avais dans mon bissac. « Je l'ignore, répondis- je, car il appartient à mon camarade et je ne l'ai pas encore visité. — C'est singulier, » répliqua-t-il, et en même temps il s'en empara pour y voir. N'en ayant sorti que des haillons, mon nouveau protecteur se mit à rire sans raison, et me tenait des propos absurdes, tout en me conseillant de jeter ce sac parce qu'il pouvait me compromettre. Il saisit lui-même les haillons et se disposait à les jeter hors de la voiture quand, s'arrêtant brusquement, il s'écria : « Halte-là, il y a autre chose là-dedans », et avec son canif il coupa les coutures. Nous trouvâmes, enveloppés dans divers lambeaux, plus de seize cents francs en or. a Oh! observa vivement l'étranger, votre camarade avait le cœur bien noble, puisqu'il vous a abandonné son argent lors de votre arrestation, et qu'il eût pu reprendre s'il l'eût voulu, surtout au moment où il se voyait replongé dans la misère. Certainement, il a mieux aimé tout perdre que de vous trahir. Ah! quelle âme généreuse, » répétait-il. Nous atteignîmes Wittenberg et je descendis avec le jeune voyageur à l'hôtel de la Grappe d'or. La première occupation fut de changer mes vêtements. Il fit lui-même ma barbe, m'arrangea les cheveux, et bientôt je n'étais plus reconnaissable. a Maintenant, me dit ce bienfaisant inconnu, comment vous faire passer la frontière de Prusse? on y est bien sévère et vous n'avez pas de passeport. Eh bien î se dit-il, nous trouverons des moyens. j> Il fit venir quelqu'un qui lui prêta son équipage dans lequel je fus transporté le lendemain à Treinpretzen, première ville sur la frontière de Prusse. Là il me reprit dans la chaise de poste jusqu'à Potsdam, d'où il me fit conduire dans une autre voiture particulière à Berlin, où il m'avait devancé, étant parti avant moi, et il me loeea dans l'hôtel de l'Aigle-Noir.

Après quelques jours de repos, je me procurai des rensei-

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gnements sur le régiment dont Frédéric m'avait parlé; je m'adressai au commandant et satisfis à ses questions suivant les instructions de mon ami, mais ce chef me déclara que Sa Majesté n'admettait pas d'étrangers. Humilié de ce refus et des circonstances particulières m'ayant empêché d'aborder le roi, ainsi qu'on m'avait donne le conseil de m'adresser à lui, je dus m'arrêter à une autre détermination d'autant plus que mon argent, ou plutôt celui de Friedrichs, avait beaucoup diminué. C'était vers la fin de 18 10. En conséquence, je m'établis comme horloger pour gagner mon pain, Schutzengasse, n« 52, dans un appartement que je louai. Je venais de faire connaissance avec un horloger nommé Pretz, chez lequel j'achetai une montre. Je connus ensuue un autre horloger, Weiler, qui me soutint à mon début, de sorte que mes affaires prirent une tournure assez favorable en peu de temps. Le magistrat ne tarda pas à me soulever des difficultés, par la raison que je n'avais pas été autorisé à exercer ma profession. Je fus cité devant lui : conformément aux indications de Weiler, je réclamai le droit de bourgeoisie à Berlin. On exigea mon passeport, mon extrait de naissance et le certificat de bonne conduite de la magistrature de ma dernière résidence, et l'on m'ordonna de les déposer dans les bureaux du magistrat. On conçoit que je ne possédais aucune de ces pièces. Sur ces entrefaites, M'"^ Sonnenfeld, veuve d'un horloger du même nom, natif de Rattsweil, s'était chargée de faire mon ménage. C'était une femme de bien; je me confiai à elle et lui fis part de cette nouvelle tribulation. Elle suggéra l'idée de recourir auprès de M. Lecoque qui était Français et occupait à cette époque la place de président de la police générale du royaume de Prusse. J'agréai ce sentiment et je l'informai par écrit de ma naissance et de ma situation à Berlin. M. Lecoque vint me visiter et m'ayant mis ma lettre sous les yeux, me demanda si c'était bien moi qui l'avais écrite. Sur ma réponse affirmative, il me questionna beaucoup et désira que je lui communiquasse des preuves de mon identité J'avais pu conserver ma redin-

MÉMOIRES DE KAUNDORFF.

gote de Francfort et devant lui en ayant décousu le col, j'en tirai les papiers qu'on y avait cachés, et je les lui montrai. Il reconnut l'écriture de ma mère ainsi que le cachet et la signature de mon père. Il me quitta alors pour aller prendre les ordres du roi à mon égard. Le lendemain, il me pria de lui confier mes papiers pour les soumettre à Sa Majesté. Je les refusai d'abord, et j'insistai afin d'être moi-même présenté au roi. Il observa que ma requête pour le présent ne pouvait être accueillie, mais, ajouta-t-il, vous verrez Sa Majesté dès que le président des ministres, le prince d'Harttenberg, aura lu vos documents. Après avoir eu la précaution de couper en zigzag l'empreinte du cachet de mon père, je remis à M. Lecoque tous les écrits conservés. Il prit seulement l'écriture de ma mère et s'éloigna en me promettant de me secourir, et que je n'aurais plus à essuyer aucun tourment parce qu'il allait s'occuper de ce qui me concernait vis-à-vis des magistrats de Berlin. Malgré cette assurance, quelques semaines plus tard le magistrat me cita devant lui. Je me transportai chez M. Lecoque, il garda l'assignation et m'affirma que je devais être sans inquiétude, que je ne tarderais pas à être fixé sur mon sort, et que le délai de la solution provenait de ce que le ministre n'avait pas encore statué sur mes affaires. Au bout d'un temps assez rapproché, M. Lecoque me manda chez lui et me dit : « Il est impossible de vous laisser à Berlin, il y a trop de danger pour vous et pour nous. Le magistrat n'a pas le droit de vous dispenser de produire les justifications qu'il a exigées de vous. » Il m'interrogea beaucoup sur l'individu qui m'avait rencontré dans la forêt près de Diebingen. Je ne pus lui donner d'explication, sinon que je savais seulement que son nom de famille était Naundorff, natif de Weimar. M. Lecoque fit chercher son passeport à la police, et m'engagea, pour me soustraire à mes persécuteurs, de m'établir dans une petite ville près de la capitale, sous le nom de mon ami. « Pour vous en faciliter les moyens, continua-t-il, je vous enverrai une patente, vous serez ainsi libre de choisir l^ lieu

MÉMOIRES DE NAUNDORFF

qui vous conviendra, et quand le magistrat de votre nouvelle résidence voudra se faire représenter vos pièces,- vous lui répondrez que .vous les avez laissées entre les mains de M. Lecoque. » Je lui répliquai que je n'avais pas d'argent qui pût suffire à mon déménagement, a Oh! c'est vrai! p s'écria-t-il ; puis, ouvrant son secrétaire, il me donna un rouleau d'or en me disant : a Acceptez cela pour le moment : j'aurai soin de votre avenir. » Je retournai chez moi; peu de jours s'étaient écoulés, quand un homme de la police, que je n'ai jamais connu, m'apporta à ma résidence une patente sous le nom de Charles-Guillaume Naundorff. Je restai dès lors tranquille jusqu'en 181 2, époque à laquelle je changeai ma résidence actuelle pour celle de Spandau. M. Lecoque m'en avait intimé l'ordre, en me prescrivant les plus rigoureuses recommandations d'être discret et en me répétant que la plus légère imprudence me perdrait, parce que le roi de Prusse n'était pas maître de faire ce qu'il voulait ; qu'il importait donc de toute nécessité que je portasse un nom supposé pour me soustraire au pouvoir de Napoléon. Le président examina avec plus d'attention le passeport de M. Naundorff, afin de s'assurer si le signalement pouvait un peu se rapporter à moi. « Cheveux noirs, dit-il hautement, yeux noirs ; non, cela ne se -peut pas. Dites à votre magistrat, reprit-il, ce que je vous ai conseillé et je m'occuperai du reste. » Il écrivit sur un morceau de papier les noms Charles-Guillaume et le mit dans sa poche. Je me rendis donc à Spandau, et lorsque le magistrat me demanda mes papiers pour me conférer le droit de bourgeoisie, j'observai ce que M. Lecoque m'avait recommandé et je priai le bourgmestre de les réclamer. Mon nom imposé fut inscrit sur les registres, et on me donna la permission de demeurer dans cette ville. Je ne sais pas si le président avait oublié ce dont il était convenu avec moi, car il avait répondu au bourgmestre : Charles-Lotiis Naundorff. Nonobstant cette inadvertance, si toutefois c'en était une, j'obtins le droit de bourgeoisie et l'acte en fut solennellement constaté devant

mémoirjls de naundorff.

les conseillers de la cité. Cet événement eut lieu en iS 12, peu de mois avant la retraite de l'armée française; chaque jour, des régiments traversaient Spandau. Dans ces circonstances, soit que M. Lecoque eût peur, soit qu'il fût mû par d'autres sentiments, il me visita et me donna encore de l'argent, en insistant du ton le plus pressant sur un secret inviolable de ma part. J'avais un double motif de me conformer strictement à cette ligne de conduite, car je redoutais moi-même d'être découvert. 'Heureusement la garnison de cette ville était composée de Hollandais et de Polonais On logea dans la maison où je demeurais un officier ami du commandant français, et par lui je savais tout ce qui se passait Il me semblait voir la chute de Napoléon. En conséquence, j'écrivis à M. Lecoque, ensuite au prince de Harttenberg qui me laissèrent sans réponse. Spandau fut bloqué par les troupes russes et prussiennes, et je m'y trouvai enfermé La ville avait reçu auparavant des renforts polonais dont les rangs étaient infestés de la fièvre jaune et décimés par ^llG. J avisais aux moyens de sortir de la garnison quand a mon tour je tombai malade et perdis bientôt connaissance La ville, bombardée par les batteries prussiennes et russes, tout le monde se précipitait au fond des caves et même les malades y furent transportés. Seul, le pauvre étranger qui n avait pour protecteur que Dieu et la bien malheureuse M-« Sonnenfeld, seul le proscrit de l'univers restait exposé aux ravages des bombes et des boulets de dix batteries Maigre, ou plutôt à cause de ce danger dont je n'avais pas le sentiment. M- Sonnenfeld ne quittait ni ma chambre ni mon lit.

Déjà quatre faubourgs étaient dévastés lorsque les Russes pointèrent leurs batteries sur l'intérieur de la ville et ]c même soir, vers dix heures, elle brûlait aux quatre' coms. Le teu s arrêta, comme par une sorte de prodige, à la maison que j'habitais. Je me sers ici du mot de prodige, parce que les bâtiments dépendant de mon habitation qui étaient adjacents a la maison et sous le même toit, furent consumés jus-

Augustin iiia\.

Audouin soiilp.

ipo

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qu'aux fondements; ma chambre seule fut épargnée et n'éprouva pas le moindre endommagement. Ce fait est si public qu'aujourd'hui même la vérité pourrait en être attestée par plus de six mille habitants de Spandau. La destruction de cette ville à cette époque est historique.

Après le rétablissement de ma santé et la délivrance de Spandau, je m'adressai alternativement au roi de Prusse, aux empereurs de Russie et d'Autriche, au prince d'Harttenberg ainsi qu'à M. Lecoque. Je ne reçus jamais de réponse. En 1816, j'envoyai a Madame la duchesse d'Angoulême M. Marsin ou Marassin, ex-officier de l'armée de Napoléon ; et pour lui ménager une introduction plus facile auprès d'elle, je lui fournis des preuves de mon identité et le chargeai même de jouer mon rôle. J'ignore ce qu'il est devenu. On m'a dit qu'il avait été arrêté et mis en prison à Rouen, qu'un individu, sous le nom de Mathurin Bruneau, lui avait été substitué, et qu'on l'avait fait disparaître. Je me restreins, dans le cours de cette histoire, et pour n'en pas interrompre le fil, à ces courtes indications sur le compte de l'officier. Des notes explicatives compléteront ces renseignements à la fin de l'ouvrage, en même temps que je communiquerai les lettres écrites par moi aux divers membres de la famille royale exilés.

En 1818, j'envoyai au duc de Berry une déclaration formelle dans l'intérêt de l'avenir de ses enfants, et je résolus d'aller en France lorsqu'une maladie grave de M"® Sonnenfeld m'empêcha d'exécuter mon projet. Je ne pus pas me résoudre à la délaisser dans cet état, en raison de l'attachement qu'elle me portait. C'était elle en effet qui m'avait sauvé la vie durant le siège de Spandau : elle mourut en 18 18. Après son décès et pour des raisons particulières, 'p je pris le parti de ne plus essayer de reparaître sur la scène -' du monde, et de me confiner à jamais dans un oubli éternel. En conséquence, je me mariai le 18 octobre de la même année avec M"* Jeanne Finers, qui avait perdu son père, et dont la famille, issue d'une ancienne noblesse, avait été

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frustrée des avantages de sa naissance par de longues infortunes.

Ma femme avait, à l'époque de notre union, quinze ans et demi, et j'atteste que jusqu'à ce jour je n'ai pas un seul instant regretté de l'avoir choisie pour épouse. Ce dont je me console difficilement, c'est de ne pas être resté fidèle à ma détermination d'oublier le monde entier pour jouir exclusivement du bonheur que je goûtais au sein de mon modeste ménage; mais les pensées de l'homme appartiennent à Dieu qui en dispose l'effet suivant ses desseins.

Je devins père le 31 août 18 19; la lettre que j'écrivis à cette occasion à Madame la duchesse d'Angoulême figurera parmi les pièces justificatives. Je vécus en qualité de bourgeois de Spandau, non pas deux ans, ainsi que l'a publié la Gazette de Prusse, mais depuis 18 12 jusqu'en 1821, par conséquent dix années non interrompues. J'avisai dans ce temps aux moyens de forcer le ministre prince de Harttenberg à me restituer mes documents écrits; c'est pourquoi j'épousai la querelle du bourgmestre Dabercow, et je soutins sa résistance à l'ordonnance de ce ministre qui voulait le faire destituer par la volonté du conseil de la ville : mon opposition et l'énergie dont je l'appuyai par mes écrits firent voir que je ne le redoutais pas. Le prince d'Harttenberg, pour contrarier le but auquel je tendais, insinua à son roi la nécessité d'employer le bourgmestre destitué au service de l'Etat et, par un ordre du cabinet de Sa Majesté, la lutte assez connue de tous les habitants de Spandau cessa subitement et Dabercow fut bien placé et prit sa résidence à Brandebourg. Cette opération diplomatique me précipita dans le désespoir. Je quittai Spandau pour aller me fixer dans la ville oii était l'ancien bourgmestre : une même difficulté que par le passé se présenta encore au sujet des papiers qu'il me fallait fournir pour y obtenir les droits de bourgeoisie.

Personne ne savait qui j'étais, excepté l'ancien bourgmestre de Spandau, M. Kattfus seul, qui me sembla avoir été instruit, soit par le gouvernement, soit par le président

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de la police. Ce qui me suggéra cette opinion, c'est qu'un jour je fus invité par le magistrat à un dîner public dans rhôtel, dit Palais. On me fit asseoir en face du bourgmestre : il m'entretenait avec beaucoup d'intérêt Quand le repas fut fini, il se leva et m'embrassa tendrement en me disant : « Ce n'est pas ici votre place » ; et tandis qu'il me serrait la main, je voyais les larmes dans les yeux de ce vénérable vieillard. J'ai soupçonné depuis que M. Lecoque lui avait confié le secret, car M. Kattfus était, à mon arrivée à Spandau, premier bourgmestre de la ville.

Dans le cours de l'année 1820, j'écrivis pour la dernière fois au duc de Berri qui me fit alors une réponse dans laquelle ce prince me révélait qu'il avait été trompé à mon égard. La lettre était consolante pour moi, et datée, si je me le rappelle bien, du 3 février : dix jours après il fut assassiné! Des circonstances que je ne puis encore publier furent la principale cause qui me décida à me rendre moimême en France pour y. trouver ma sœur. Un concours d'incidents paralysa l'exécution de mes desseins : j'étais père de deux enfants, et mon devoir avant tout me prescrivait de pourvoir à leur sûreté. J'achetai à cet effet une maison à Brandebourg. Cette acquisition me mit en rapport avec un malhonnête homme et m'engagea dans un procès qui ne me permit pas de quitter la Prusse sans perdre l'honneur; deux faux témoins furent excités contre moi, et au moment où j'étais en mesure de prouver leur perfidie, on m'arrêta soudainement sous le misérable prétexte que j'avais voulu répandre de faux écus de Prusse. Pour soutenir cette mensongère infamie, le juge d'instruction qui avait lancé le mandat se favorisa de la déposition d'un témoin qui attestait m'avoir vu le 15 septembre, vers sept heures du soir, jeter dans la Sprée un sac, vraisemblablement rempli de faux écus; et pour prêter plus de couleur à son imposture, il ajouta qu'il était si près que l'eau lui avait jailli au visage! quoique le pont sur lequel il prétendait être eût une élévation de trente pieds. Ne semble-t-il pas entendre la dénon-

Robert-Lefevre pinx . II. Grevedon del,

La duchesse d'Angoulême.

MEMOIRES DE NAUNDORFF

dation des deux vieillards impudiques contre la chaste Suzanne ?

Le magistrat prévaricateur fit affirmer par serment et inscrire sur les registres publics ce dégoûtant parjure; le tout hors de ma présence. Plusieurs jours après, il me fit venir et eut l'impudeur de me dire : « Voulez- vous encore nier le fait? Voilà un témoin qui vous a vu jeter le sac. » Le ciel avait permis que je fusse absent de Brandebourg le jour indiqué par le témoin. Mon retour, qui eut lieu à neuf heures et qui fut l'instant de mon arrestation, offrait un témoignage matériel d'où ressortissait évidemment la fausseté mal calculée de celui qu'on m'opposait Nonobstant cette efficacité d'une lumière éclatante, le juge d'instruction prolongea la procédure parce qu'il voulait soutenir mon accusateur. Je fus, en conséquence, forcé d'appeler des témoins des quatre coins du monde, car à l'heure indiquée par l'imposteur, je me trouvais en route dans une voiture publique avec plusieurs voyageurs qu'il me fallut faire entendre. Il fut démontré que ce témoin était un misérable parjure. Je demandai qu'il lui fût fait l'application de la loi contre les faux témoins. Le juge instructeur me refusa cette nouvelle justice, et persuada à un autre individu, nommé Libhert, étudiant et fils de la propriétaire de la diligence, de donner aussi dans le sens de l'accusation en faux témoignage. Je contraignis le juge d'instruction de répéter en face de moi le mensonge. Le jeune homme se destinait au sacerdoce, et quand il fut en ma présence, je lui demandai s'il avait bien suivi le chemin que la religion lui traçait, et si mentir en justice était une bonne préparation à la carrière qu'il ambitionnait, a Comment, Monsieur, l'entendezvous? » me répliqua-t-il. Je sommai alors le juge d'instruction de lire sa déposition. Ce jeune homme indigné s'écria : a Monsieur, je n'ai pas déposé ainsi. » Je repris la parole et j'apostrophai l'homme de la justice en ces termes : a Voilà donc encore un individu séduit par vous, Monsieur Schulz. » Il me répondit sèchement : « Accusez-le si vous le voulez. »

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Maii, me tournant vers le témoin, je le rassurai par ces courtes observations : « Je n'ai pas l'intention de vous faire du mal, en raison de l'état que vous désirez embrasser, par considération pour votre âge, et parce que vous n'avez agi que par séduction ;. pourtant, vous devez comprendre dans quelle situation je me trouve. » Un autre motif me dictait cette conduite de pardon : la déposition commandée venait d'être anéantie par le juge lui-même qui y avait été contraint. Malgré ma justification qui attestait sans réplique la diffamation dont j'étais l'objet, le juge d'instruction intima à comparaître devant lui le caissier Neuman, auquel j'avais payé pour l'acquisition de ma maison six cent cinquante écus de Prusse huit jours avant mon incarcération. Ce Neuman déclara que parmi l'argent que je lui avais compté précédemment, il avait trouvé quinze faux écus.

Qui serait assez peu clairvoyant pour ne pas sentir que ce troisième témoin avait, comme les deux autres, été acheté ? Peut-on raisonnablement supposer qu'un comptable de deniers publics ne s'aperçoive pas immédiatement s'il existe de fausses pièces dans l'argent qu'il reçoit, et que s'il y avait de la fausse monnaie il attendît huit jours pour attaquer la responsabilité de celui qui l'aurait livré entre ses mains.? Un caissier qui enregistre de l'argent tous les jours d'un grand nombre d'individus pourrait-il, avec une ombre même de probabilité, assigner le nom de la personne ou coupable ou qui, de bonne foi, aurait été trompée elle-même.? Neuman n'en persista pas moins dans sa criminelle assertion : j'exigeai de lui Je serment qu'il refusa, pour ne pas s'exposer à la manière dont j'avais traité ses prédécesseurs; son témoignage était donc nul. C'est sur de semblable errements que, par l'intrigue du juge d'instruction, sans jugement et par conséquent sans condamnation, je fus enfermé par la force armée dans une maison correctionnelle, et pour justifier cette infâme iniquité, la cour suprême m'envoya plus tard copie de l'arrêt suivant :

« Attendu* que bien que les indices qui s'élèvent contre

ipb

MÉMOIRES DE NAUNDOREF.

l'accuse Charles-Guillaume Nauiidorli iic suieul pas suilisants pour le condamner, une condamnation devient nécessaire dans ce cas, parce qu'il s'est conduit pendant le cours du procès comme un menteur impudent, se disant prince natif et laissant supposer qu'il appartient à laugustc famille des Bourbons. »

Une explication devient nécessaire pour donner au lecteur le sens de cette bizarre sentence. Mes persécuteurs invisibles m'avaient fait questionner par le juge d'instruction sur ma famille et ma naissance. Confiant et pleinement rassuré, en vertu de la mesure prise par M. le président Lecoque, je répondis que j'étais natif de Weimar; et d'ailleurs il me répugnait douloureusement de révéler ma véritable origine aux débats d'une aussi dégoûtante affaire. Le magistrat de Weimar ayant démenti ma déclaration, le juge d'instruction insista en observant : « Si vous êtes d'une honnête famille, pourquoi ne pas dire la vérité? — Monsieur, répliquai-je, je suis prince natif et malheureux sans le mériter; mais ce n'est point à moi de vous dévoiler ce mystère; si la justice veut en pénétrer les profondeurs, qu'elle s'adresse à Sa Majesté le roi de Prusse; elle a été instruite par le prince de Harttenberg et le président Lecoque de ma haute position sociale.

« ^- Bah! me répondit-il, ce n'est pas vrai. »

J'ajoutai tranquillement :

« — Ce n'est pas à vous de me juger, écrivez au roi : voilà votre mission.

« — Alors, conclut-il, nous transmettrons ces ouvertures au ministre de Harttenberg pour prendre ses ordres. »

Et aussitôt un procès- verbal fut rédigé, signé par moi, le juge, et M. de Renne, référendaire à cette époque. Depuis ce moment, personne ne s'est plus inquiété de ce que j'étais, et on me laissa en repos sur cet article. Comme témoignage infaillible de la sincérité de mes rapports, je renvoie aux pièces de la procédure déposée dans les archives judiciaires de Prusse. Je dois aussi, moi, à mon tour, faire une inter-

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pellation, et je demande ici qui a précisé dans cette procédure que j'appartenais à la famille des Bourbons? Car je me suis borné à indiquer textuellement et uniquement que j'étais prince natif.

Par l'arrêt de la Cour suprême, on parle d'indices de culpabilité : quels sont donc ces indices? Peut-on sérieusement en avoir puisé la moindre apparence dans les dépositions de trois faux témoins convaincus tels? Sera-ce dans celle du fourbe Neuman qui, comme Judas, trahissait l'innocence, pour la perdre et, comme ce traître déicide encore, bourrelé par les remords d'une conscience agitée, treize jours après mon transfert dans la prison correctionnelle, s'est pendu de désespoir au Palais de Justice, dans l'appartement même où il avait consommé son crime? Plus de douze mille habitants de Brandebourg savent fort bien que ce n'est pas moi qui faisais de la fausse monnaie, et personne n'a jamais prétendu que j'en aie mis en circulation. Au contraire, tous ceux qui ont eu avec moi des relations d'affaires ont donné sur mon compte le témoignage le plus favorable. Mais Tordre était imposé de me flétrir : je devais être victime d'une infâme machination. L'Europe entière apprendra et mes plaintes légitimes et les sourdes menées de mes ennemis qui se transformaient sous toutes les fnres. Je citerai encore quelques exemples.

Par suite du procès que l'on m'avait suscité au sujet de l'acquisition de ma première maison, je demeurai chez M. Schernberck, ex-maître de poste. Il était veuf et riche, et réservait quelques centaines d'écus disponibles au fond d'une caisse placée dans sa chamibre à coucher. Il avait un caractère fort jovial, et parce que je fuyais le monde, toutes mes soirées s'écoulaient chez lui, de sorte que je pouvais apprécier la conduite de sa fille aînée qui dirigeait le ménage. Un soir, M. Schernberclc prenait conseil de moi pour que je l'aidasse à découvrir le voleur qui, me disait-il, était dans sa maison et lui soustrayait peu h peu son argent sans qu'il pût avoir aucun soupçon. ,

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« — Etes-vous vraiment assez aveugle, lui répondis- je, pour ne pas vous en douter ?

« — Comment, monsieur! s'écria-t-il.

« — Eh bien ! repris- je, souhaitez- vous de voir votre voleur ?

€ ■ — Oui, et sur-le-champ, s'il vous plaît. »

Au même instant, j'appelai sa fille aînée, je fermai la porte et j'ordonnai à son père de visiter ses poches où il saisit la fausse clef qui servait à ouvrir sa caisse. La fille, qui n'avait que dix-sept ans, agissait sous la séduction d'une mauvaise société qu'elle fréquentait : voyant sa fraude connue, elle tomba aux genoux de son père en avouant ses torts et protestant de se corriger. Je fus assez heureux pour réconcilier le père et la fille; je promis un secret inviolable, puis je quittai la maison parce que je remarquais que les inductions avaient d'abord plané sur moi, ce que Schembeck m'avoua en me disant qu'on m'avait calomnié auprès de lui. Je choisis ma résidence chez un maître tailleur, M. Cravathe. Quelques semaines plus tard, au matin, un homme de la police vint me prévenir qu'on avait assassiné mon ancien hôte, M. Schernbeck, feignant d'ajouter que les soupçons se portaient sur moi. La véritable innocence conserve toute l'énergie de sa dignité. Je m'habillai sur-lechamp : je me rendis au domicile de l'assassiné qui n'était pas mort, et que je vis assis dans son fauteuil, entouré de la police. Je sollicitai l'autorisation de faire des recherches en présence du magistrat; ma requête ayant été octroyée, la vérité m'apparut et je découvris la coupable. Je communiquai le succès que j'avais obtenu au bourgmestre, M. Zanden, qui, je crois, était parent de la famille. La malheureuse fut arrêtée et le lendemain elle avoua son crime. Par la grâce du roi et en raison de sa jeunesse, elle ne subit qu'un condamnation à huit ans de prison. La ville entière de Brandebourg peut rendre témoignage que je dis vrai.

Pendant que mon procès relatif à la maison dont j'ai parlé était en seconde instance, et antérieurement à Taccu-

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sation de fausse monnaie, la salle de spectacle de Brandebourg avait été incendiée pendant une nuit; et sans que je pusse m'en rendre compte, le gouvernement de Potsdam avait ordonné au conseil de la justice, M. Voigt, de m'accuser de ce crime. On ne me mit point cependant en état d'arrestation. Tant de malheurs successifs m'accablèrent et m'anéantirent : mais je puisai de grands motifs de consolation dans l'intérêt et la justice de mes concitoyens, et surtout de mes voisins qui ne se démentirent pas un seul instant à mon égard ; ils m'attestèrent, par leur touchante sympathie, combien ils étaient indignés de voir mon innocence et mon courage mis à de si rudes épreuves, par la turpitude de mes ennemis. L'enquête qui eut lieu eut bientôt fait apparaître avec évidence l'énormité de la diffamation dont on me noircissait à dessein ; et c'est alors, quand on eut prévu un résultat qui tournerait à la honte des instigateurs de cette trame inique, c'est alors que sur les ruines de cette accusation d'incendie qui se démolissait elle-même, on bâtit l'accusation de fausse monnaie, ainsi que je l'ai rapporté, et pour fortifier sans doute les éléments de la nouvelle calomnie, on m'avait emprisonné. Les deux instructions marchaient concurremment. Deux des faux témoins soulevés contre moi dans le procès de la maison parcouraient la ville en répandant que j'étais l'auteur de l'incendie de la salle de spectacle. Malgré ma situation déplorable et le peu de moyens qu'on laissait à ma défense, ces deux misérables furent démasqués presque providentiellement, et condamnés au carcan et à deux ans de travaux forcés. L'accusateur paya son iniquité de trois mois de prison, et le magistrat de Brandebourg fut chargé des frais et dépens. Il est au sein de l'infortune des compensation qui soulagent et l'innocence opprimée a aussi ses moments de joie au travers de ses persécutions. M. Voigt vint me féliciter en prison du résultat, et m'annoncer que la Cour suprême m'avait acquitté de l'infâme prévention que le gouvernement do Potsdam avait appelée sur ma tête.

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Que mes lecteurs se reportent au certificat de bonne conduite de Spandau, qu'ils prennent le témoignage honorable et unanime de six mille habitants de cette ville dont j'avais été concitoyen presque dix ans, et qu'ils expliquent s'il est vraisemblable que, dans un court espace de temps, un homme constamment vertueux devienne subitement un profond scélérat.

Le triomphe que je venais d'obtenir semblait être désagréable à mon juge d'instruction seul : il ne pouvait dissimuler la contrariété qu'il en ressentait et osa un jour m'insulter en disant : « Votre acquittement par rapport à votre dernier procès ne prouve pas votre innocence : désabusezvous si vous espérez vous échapper aussi facilement d'entre mes mains.

« — Misérable ! m'écriai-je. J'exige à l'instant même qu'il soit fait un rapport à la Cour suprême, et je réclame un autre juge d'instruction. »

Je le contraignis à rédiger un procès-verbal qu'il a fait disparaître, car il me répondit : « Je veux finir d'abord la première instance, et alors je vous en choisirai un autre. » J'ai su depuis que ce juge prévaricateur avait envoyé à la Cour suprême des calomnies infâmes contre moi dont le résultat fut la continuation de ma détention jusqu'en 1828.

Le fils irréprochable du roi-martyr eut à subir à cette époque l'humiliation d'être gracié sous la condition qu'il quitterait Brandebourg et s'éloignerait de Berlin. Pour soutenir l'énergie de mon âme au sein de l'infortune qui l'affaissait, le baron de Sackendorff m'avait procuré un emploi en Silésie, et cette ressource ne pouvait être efficace pour moi qu'autant que j'aurais eu l'argent nécessaire pour moi et ma famille dans ce voyage. J'étais entièrement ruiné Un gentilhomme, il est vrai, M. de Hagen, fils du préfet, baron de Hagen Ahoennauen, me devait, sur une lettre de change, deux mille six cents francs : j'allai le trouver. Il me promit de me payer en deux jours et me persuada de l'attendre à

Brandebourg : je m'y rendis. A peine y étais-je arrivé que le bourgmestre Zanden me cita devant lui et me déclara que le procureur du roi, qu'on appelle en ce pays juge du dôme, avait reçu l'ordre de me renfermer si je ne partais pas pour la Silésie. Cette cruauté me força de vendre au plus offrant tout ce que ma pauvre femme avait pu conserver.

J'abandonnai avec ma famille une ville qui fut tant de fois témoin des angoisses que l'acharnement des hommes imposa à ma résignation. J'emportai seulement quelques articles d'horlogerie et quelques morceaux de lit pour mes enfants, derniers débris de la fortune qui avait été arrosée de mes sueurs. Par des circonstances pécuniaires, je fus retenu à Berlin presque huit jours, et lorsque j'arrivai en Silésie, mon prétendu emploi était donné à un autre. On voulut bien cependant, à titre de libéralité, me gratifier de seize écus, au lieu de quarante qui m'étaient assurés. Indigné de cette perfidie, je me retirai à Grossen, petite ville prussienne, à une date dont je n'ai pas conservé la mémoire. Je me souviens seulement que le jour de mon arrivée était im dimanche, vers le soir. Ce fut à cette heure que je me trouvai avec ma femme et mes enfants en pleurs à la belle étoile sur le marché de Grossen, n'ayant pour toute fortune que quarante-huit francs. Le lendemain, un rayon d'espoir adoucit l'amertume de cette détresse. Je sollicitai le droit de bourgeoisie qui me fut accordé sans opposition, quoique je n'eusse pas le certificat nécessaire : sur la remise du passeport de Brandebourg comme père de famille, des lettres de la bourgeoisie des deux villes et de l'ancien certificat de bonne conduite de Brandebourg de 1824. La Providence ne me priva pas non plus de son assistance. Des amis bienveillants me procurèrent de l'ouvrage : je travaillai jour et nuit, et bientôt je fus remarqué par mes concitoyens ; mon intelligence m'attira leur confiance, et mon activité fit disparaître la misère.

Déjà je réunissais une telle quantité de pratiques que je fus obligé de m'adjoindre un ouvrier. Dans re moment, les

îf'

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magistrats de Brandebourg chargèrent celui de Grossen de me demander par exécution le remboursement de cent et quelques écus, restes des frais du dernier procès. Le magistrat de Grossen refusa d'accéder à cette prière, et m'accorda sa protection ; mais cette circonstance, en tuant mon crédit, me ravit l'estime dont je jouissais précédemment, et je consommai en peu de temps la petite fortune que j'avais réédifiée avec tant de peine. Malgré les persécutions des magistrats de Brandebourg, le bruit de mon origine circula, de sorte que le commissaire de la justice et syndic de Grossen m'invita à lui faire connaître la vérité. Il m'avait inspiré de la confiance parce qu'il était homme de bien. Je lui communiquai les pièces de mon identité, et immédiatement il écrivit à Sa Majesté le roi de Prusse et à Charles X qu'on lui traçât la conduite qu'il devait tenir à mon égard. Il s'adressa même à ma sœur dont il reçut une réponse qui est entre mes mains. J'aime à me persuader que ma sœur a été trompée par ceux qui l'entourent. Au surplus, de grands éclaircissements jailliront en face de la justice devant laquelle elle a été citée.

J'ai depuis, moi-même, écrit à Charles X ; je lui ai fait remettre ma lettre par son ambassadeur à la cour de Berlin M. le comte d'Agoust. Enfin, en 1830, je renouvelai mes instances pour la dernière fois auprès de cette famille- peu de temps après, elle fut expulsée de France et mes lettres sont toujours restées sans réponse. Malgré son injustice à mon égard, je n'en avais pas moins conservé les sentiments d une franche amitié pour elle, et dès que je la sus arrivée a Holyrood, je lui envoyai un exprès, porteur de mes dépêches : on s'est renfermé dans le même silence que par le passe. ^ ^

Cependant mon chargé d'affaires, de son côté, et en mou nom, sollicitait avec une opiniâtre activité la revision des actes de la procédure de Brandebourg : il la déclarait mtame, et s'engageait à prouver la fourberie du juge d'instruction. La requête de mon avocat fut rejetée par le minis-

Peint rt'apres nature par e>aiiii.

Aiidouia sriilpt

Charles X,

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tère. II prit le parti d'écrire au roi lui-même, et se rendit à Berlin dans le cabinet de Sa Majesté dont :1 ne put parvenir à obtenir une audience; mais son énergie et sa parfaite connaissance des lois triomphèrent enfin de la résistance ministérielle, et les pièces du procès lui furent remises. Alors le prince de Carolatz et son secrétaire de Seuden vinrent à Grossen me visiter : le prince gardait l'inco^rnito. et je no le connaissais pas; néanmoins, au moment même où il était dans ma chambre, je fus informé qui il était. Je chargeai M. Pezold de lui demander ce que signifiait sa conduite. Te n'en dirai pas davantage quant à présent sous ce rapport : la délicatesse retient ma plume. Sur ces entrefaites, mon chargé d'affaires, le digne M. Pezold, tomba malade; une forte inflammation intérieure mit sa vie en danger, et il non dut la conservation qu'à Thabileié et au discernement du docteur Hésius. Il se livra de nouveau aux fonctions do son cabinet. Ce fut, hélas! pour bien peu de temps La propriétaire de la maison lui fit un jour servir une tasse de bouillon ! à peine en eut-il bu la moitié qu'il s'écria, en repoussant cette femme : «-Mon Dieu! vous m'avez empoisonné. » Il perdit immédiatement connaissance et mourut le i6 mars 1833. Son cadavre devint noir, et son bas-ventre si enflé qu'on a été obligé de prendre des préc utions pour empêcher les progrès de l'enflure. Je sollicitai son frère, encore existant, de faire faire l'autopsie : il me répondit que cela ne le ferait pas revivre. Aussitôt après le décès de cfî loyal ami, on mit les scellés sur tous ses papiers, et on confia son cabinet h un nommé Lauriscus, qui devai: dorénavant occuper sa place; c'était un bien brave homme et il me promit qu'il allait continuer la suit<' de mes affaires. Quatre semaines plus tard, et sans que j'eusse pu obtenir le moindre de mes papiers, il mourut subitement et tous les papiers de M. Pezold furent saisis. Jusqu'à ce jour, je n'ai pu retrouver ceux que je lui avais confiés. M. Pezold avait plaidé mon affaire publiquement en présence des ministres de Berlin et âc Sa Majesté elle-même. Une seule fois nous

MÉMOIRES DE NAUJS DORER

rc(,ùnies une réponse do M. Albrcx:lil, premier secrétaire du cabinet du roi.

Je suis bien éloigné de vouloir humilier le faible Charles X : toutefois, sa conduite à mon égard m'oblige au moins à dire la vérité. Après la mort de mon ami Pezold, en 1832, je tentai encore une fois de lui faire parvenir une lettre. Toujours d'accord avec mes sentiments d'honneur, je l'engageais à venir en Prusse à l'effet de se réconcilier avec moi. La lettre était adressée à ma sœur. Oue ma famille en fasse connaître le contenu, si elle l'ose. Eh bien! cette lettre est demeurée sans réponse, comme toutes les autres. En vain pendant trois mois je me flattais d'en recevoir une... Une main amie, mais inconnue, m'écrivit de Berlin que Sa Majesté le roi de Prusse, par le conseil des ministres, avait donné l'ordre de me faire arrêter et de me déposer dans une forteresse : qu'il était encore temps de me sauver. Le lendemain, je me rendis à la police demander un passeport à l'étranger : on me le refusa, en m'objectant que le gouvernement seul pouvait me le délivrer; alors je le réclamai pour Berlin, afin d'y aller défendre mes droits contre une semblable mesure. Je le reçus sous les noms de Charles- Louis, natif de Versailles. Je feignis aussitôt de me rendre à Berlin et, au lieu de suivre cette route, je quittai secrètement le royaume. J'arrivai bientôt sans difficulté jusqu'à Dresde en Saxe, où je sollicitai une audience de la famille royale avec laquelle j'avais des liens de parenté. Par l'effet des intrigues du confesseur du roi, nommé Kunitz, la police m'intima l'injonction de sortir de Dresde, sous prétexte que mon passeport n'était pas pour l'étranger. Il me fallait en conséquence me rendre en France. Entreprendre un pareil trajet était difiicile puisque je n'avais pas de passeport et, par contre-coup, pas d'argent. J'étais dans l'incertitude comment me tirer de cet inextricable embarras, quand le Tout-Puissant vint à mon aide. Un homme, qui arrivait de la Pologne et dont j'avais fait connaissance en route, me proposa d'aller lui-même trouver l'ambassadeur de France

MÉMOIRES DE NAUNDOKFF.

MÉMOIRES DE NAUNDORFF

à Dresde qu'il saurait forcer, m'assura-t-il, à régulariser mon passeport pour ce voyage. J'acceptai cette offre, et voici ce qu'il me raconta à son retour : dès que l'ambassadeur eut lu le passeport, il s'écria : « Vous n'êtes pas i^rançais!

^ « — Que vous importe, monsieur, reprit mon envoyé. Ce n'est pas à vous de me juger. Voulez- vous signer ou non.?

« — - Je ne le puis, répéta-t-il, vous êtes Prussien.

« — Encore une fois, reprit l'étranger, ce n'est pas votre affaire : je vous demande votre signature pour la France et je vous prie de me dire si vous consentez à me la donner.

« — Adressez- vous à mon secrétaire, homme insolent, » répliqua l'ambassadeur en s'enfermant dans sa chambre.

« Je me suis laissé redire deux fois ces dernières paroles », me rapporta l'envoyé. Il alla ensuite faire sa demande à M. le baron de Belleval, secrétanre de l'ambassade, en lui observant que l'ambassadeur l'envoyait à lui pour faire viser son passeport pour la France.

« — Vous voulez donc aller dans ce pays? » lui dit le secrétaire.

Et, sur sa réponse afiirmative, il secoua la tête, signa et remit le passeport. Je l'attendais devant l'hôtel de l'ambassadeur. Je le remerciai et je retournai chez moi où je vérifiai que j'étais parfaitement en règle. Cette difficulté aplanie, il en restait une autre non moins sérieuse à lever. Je possédais encore environ quatre sous dans ma poche, et le maître de l'hôtel n'était pas payé. En montant l'escalier, je rencontrai un petit homme noir, avec un jeune homme et deux filles charmantes. Le petit noir me prit d'abord pour quelqu'un de sa connaissance, et me pria de venir dans sa chambre, où cette exclamation : « Ah ! ah ! vous voilà ! » me firent croire à mon tour qu'en effet il me connaissait. Je ne fis pas de difficulté d'entrer avec lui, et nous nous aperçûmes l'un et l'autre de notre erreur. Ce petit homme avait une figure angélique et un cœur ouvert ; il ne tarda pas à me prendre en amitié et m'engagea à visiter sa famille

lorsque je passerais dans la ville qu'il habitait et qui était sur la route de France. Il partit le même jour et le lendemain je louai une voiture jusque chez lui où je me proposais de nVarrêter et de lui demander des seœurs. A une halte que nous fîmes dans la vallée de Plaùen, mon cocher s'amusa à boire une bouteille de bière, et me pria d'avoir la bonté de la payer, attendu qu'il n'avait pas d'argent sur lui : je payai et conséquemment il ne me restait plus qu'un sou. Bientôt je fus rendu dans la ville et, à la demeure de mon nouvel ami, une femme d'environ quarante ans, fort aimable, m'accueillit comme un ami longtemps attendu; elle alla chercher son mari et fit venir ses enfants qui m'accablèrent de bienveillance. Au milieu de ces épanchements de bonne amitié, je révélai ma situation, sans laisser entrevoir qui j'étais, a Eh! mon ami, qu'importe, me dit-il, si l'on est véritablement ami de quelqu'un, il faut l'être en action. Combien vous faut-il ?» Je fixai vingt écus. « Pas davantage } reprit-il. Les voilà. » Cet ami s'appelle M. Kishauere, curé à Freiberg, à six lieues de Dresde. L'aimable famille de ce ministre me pressa de rester au moins deux jours avec elle. Je renvoyai mon cocher auquel je remis l'argent pour payer le maître de mon hôtel, et deux jours après, le fils de mon loyal ami m'accompagna assez loin sur la route de France. Deux heures après qu'il eut pris congé de moi, je retrouvai sous un arbre, près de la grande route, l'homme de Dresde qui s'était occupé de mon passeport, et qui retournait dans sa patrie. J'avais alors de l'argent et je m'empressai de lui offrir le payement des soins qu'il s'était donnés pour moi. C'était un Souabe. Il prit ma valise sur son dos et me suivit ; et comme il n'avait pas d'argent, je le défrayais dans les auberges, ce qui faisait croire que c'était mon domestique qui portait mes effets. A la frontière de Bavière, nous fûmes conduits chez l'inspecteur de la quarantaine, en raison du choléra qui régnait à cette époque et pour la vérification de nos posseports. En voyant le mien : « La nuit dernière, me dit-il, de grands seigneurs sont aussi passés

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Lettre de Marie-Antoinette à M"" Elisabeth.

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Lettre de Naundorff à la duchesse d'Angoulême.

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